
L’Adhyāya 15 expose une crise aux débuts de la création : bien que Brahmā ait engendré des êtres, ils ne se multiplient pas. Il envisage alors d’instituer la maithunajā sṛṣṭi (création procréatrice par l’union sexuelle), mais en est incapable, car le principe féminin n’a pas encore émané d’Īśvara. Brahmā décide donc de s’adresser à Parameśvara pour l’accroissement des êtres, puisque sans le prasāda (grâce) divin les populations créées ne peuvent s’étendre. Il accomplit un tapas intense, soutenu par la contemplation de la Parā Śakti suprême et subtile—illimitée, pure, au-delà des guṇa et de toute prolifération conceptuelle, toujours proche d’Īśvara. Satisfait, Śiva se manifeste sous la forme d’Ardhanārīśvara, qui unit en un seul corps les principes masculin et féminin. L’enseignement souligne que la fécondité du multiple requiert la révélation de la polarité Śiva–Śakti au sein d’une divinité fondamentalement non-duelle, et que le tapas culmine en une théophanie plutôt qu’en une création simplement mécanique.
Verse 1
वायुरुवाच । यदा पुनः प्रजाः सृष्टा न व्यवर्धन्त वेधसः । तदा मैथुनजां सृष्टिं ब्रह्मा कर्तुममन्यत
Vāyu dit : Lorsque les êtres créés par l’Ordonnateur (Vedhas, Brahmā) ne se multipliaient pas encore, alors Brahmā résolut d’accomplir une création issue de l’union sexuelle (maithuna), afin que la descendance s’accroisse selon l’ordre cosmique.
Verse 2
न निर्गतं पुरा यस्मान्नारीणां कुलमीश्वरात् । तेन मैथुनजां सृष्टिं न शशाक पितामहः
Car autrefois, la lignée des femmes n’était pas encore issue du Seigneur; c’est pourquoi Pitāmaha (Brahmā) ne put accomplir la création née de l’union sexuelle.
Verse 3
ततस्स विदधे बुद्धिमर्थनिश्चयगामिनीम् । प्रजानमेव वृद्ध्यर्थं प्रष्टव्यः परमेश्वर
Alors il forma une intelligence pénétrante, qui mène à la certitude de la vérité. Pour le bien et l’accroissement des êtres, il faut s’approcher de Parameśvara (Śiva) et l’interroger.
Verse 4
प्रसादेन विना तस्य न वर्धेरन्निमाः प्रजाः । एवं संचिन्त्य विश्वात्मा तपः कर्तुं प्रचक्रमे
«Sans Sa grâce, ces êtres créés ne s’épanouiraient pas véritablement.» Ayant ainsi réfléchi, l’Âme universelle (Viśvātmā) entreprit le tapas, l’austère discipline yogique, afin d’obtenir cette faveur divine.
Verse 5
तदाद्या परमा शक्तिरनंता लोकभाविनी । आद्या सूक्ष्मतरा शुद्धा भावगम्या मनोहरा
Elle est la Primordiale, la Puissance suprême (Śakti) : infinie, source d’où naissent les mondes. Originelle, plus subtile que le plus subtil, pure ; elle se connaît par la réalisation intérieure et charme le regard.
Verse 6
निर्गुणा निष्प्रपञ्चा च निष्कला निरुपप्लवा । निरंतरतरा नित्या नित्यमीश्वरपार्श्वगा
Elle est au-delà des guṇas, au-delà du cosmos manifesté ; sans parties et sans trouble. D’une continuité plus intérieure encore, éternelle : elle demeure à jamais auprès du Seigneur (Īśvara).
Verse 7
तया परमया शक्त्या भगवंतं त्रियम्बकम् । संचिन्त्य हृदये ब्रह्मा तताप परमं तपः
Soutenu par cette Puissance suprême (Śakti), Brahmā contempla dans son cœur le Bienheureux Seigneur aux Trois Yeux (Śiva, Tryambaka), puis entreprit l’austérité la plus haute, en quête de Sa grâce et de Sa révélation.
Verse 8
तीव्रेण तपसा तस्य युक्तस्य परमेष्ठिनः । अचिरेणैव कालेन पिता संप्रतुतोष ह
Par cette austérité ardente du Très-Élevé, demeuré ferme et recueilli dans la discipline, son Père fut bientôt satisfait, en peu de temps.
Verse 9
ततः केनचिदंशेन मूर्तिमाविश्य कामपि । अर्धनारीश्वरो भूत्वा ययौ देवस्स्वयं हरः
Alors le Seigneur Hara Lui-même, par une part de sa puissance, entra dans une forme et s’y manifesta ; devenu Ardhanārīśvara—le Seigneur à moitié femme—Il s’avança en tant que Deva.
Verse 10
तं दृष्ट्वा परमं देवं तमसः परमव्ययम् । अद्वितीयमनिर्देश्यमदृश्यमकृतात्मभिः
L’ayant contemplé, ce Deva suprême—impérissable et au-delà des ténèbres de l’ignorance—ceux dont la discipline intérieure n’était pas mûre Le reconnurent comme l’Unique sans second : indicible et invisible.
Verse 11
सर्वलोकविधातारं सर्वलोकेश्वरेश्वरम् । सर्वलोकविधायिन्या शक्त्या परमया युतम्
Je me prosterne devant Lui, l’Ordonnateur de tous les mondes, le Souverain suprême au-dessus des seigneurs des mondes, uni à la Puissance suprême (Śakti) qui fait naître et gouverne tous les plans.
Verse 12
अप्रतर्क्यमनाभासममेयमजरं ध्रुवम् । अचलं निर्गुणं शांतमनंतमहिमास्पदम्
Il est au-delà du raisonnement, sans apparence limitante, incommensurable, non né et immuable ; immobile, au-delà des guṇas, parfaitement paisible : demeure où repose la gloire infinie.
Verse 13
सर्वगं सर्वदं सर्वसदसद्व्यक्तिवर्जितम् । सर्वोपमाननिर्मुक्तं शरण्यं शाश्वतं शिवम्
Je prends refuge en Śiva l’Éternel : Celui qui pénètre tout, qui accorde tout, qui dépasse toute manifestation du « être » et du « non-être », affranchi de toute comparaison, refuge suprême de tous.
Verse 14
प्रणम्य दंडवद्ब्रह्मा समुत्थाय कृतांजलिः । श्रद्धाविनयसंपन्नैः श्राव्यैः संस्करसंयुतैः
S’étant prosterné tel un bâton, Brahmā se releva puis, les mains jointes en vénération, prononça des paroles dignes d’être entendues, empreintes de foi et d’humilité, affinées par la juste discipline sacrée.
Verse 15
यथार्थयुक्तसर्वार्थैर्वेदार्थपरिबृंहितैः । तुष्टाव देवं देवीं च सूक्तैः सूक्ष्मार्थगोचरैः
Par des hymnes dont chaque sens était vrai et juste—nourris de l’intention des Veda et porteurs d’une subtile portée spirituelle—il loua à la fois le Seigneur (Śiva), le Pati suprême, et la Déesse (Devī), sa Śakti inséparable.
Verse 16
ब्रह्मोवाच । जय देव महादेव जयेश्वर महेश्वर । जय सर्वगुण श्रेष्ठ जय सर्वसुराधिप
Brahmā dit : «Victoire à Toi, ô Dieu—Mahādeva ! Victoire à Toi, ô Seigneur—Maheśvara ! Victoire à Toi, le plus excellent de toutes les qualités ; victoire à Toi, souverain de tous les dieux !»
Verse 17
जय प्रकृति कल्याणि जय प्रकृतिनायिके । जय प्रकृतिदूरे त्वं जय प्रकृतिसुन्दरि
«Victoire à Toi, ô Prakṛti bienfaisante ; victoire, ô Souveraine de Prakṛti ! Victoire à Toi qui demeures au-delà de Prakṛti ; victoire, ô beauté qui rayonne même à travers Prakṛti !»
Verse 18
जयामोघमहामाय जयामोघ मनोरथ । जयामोघमहालील जयामोघमहाबल
Victoire à la Grande Māyā dont la puissance ne défaille jamais ; victoire au Seigneur infaillible de tous les desseins. Victoire à l’Infaillible dont la līlā divine est immense ; victoire à l’Infaillible dont la force est suprême.
Verse 19
जय विश्वजगन्मातर्जय विश्वजगन्मये । जय विश्वजगद्धात्रि जय विश्वजगत्सखि
Victoire à Toi, ô Mère de l’univers entier ; victoire à Toi qui pénètres tout et qui es ce cosmos même. Victoire à Toi, Soutien de l’univers ; victoire à Toi, Amie et guide intime du monde.
Verse 20
जय शाश्वतिकैश्वर्ये जय शाश्वतिकालय । जय शाश्वतिकाकार जय शाश्वतिकानुग
Victoire à Toi dont la souveraineté est éternelle ; victoire à Toi, demeure impérissable. Victoire à Toi dont la forme dépasse le temps ; victoire à Toi qui, avec grâce, accompagnes sans cesse Tes dévots comme le Seigneur demeurant au-dedans.
Verse 21
जयात्मत्रयनिर्मात्रि जयात्मत्रयपालिनि । जयात्मत्रयसंहर्त्रि जयात्मत्रयनायिके
Victoire à Toi, Mère qui fais naître la triade des êtres ; victoire à Toi qui soutiens cette triade. Victoire à Toi qui retires et résorbes cette triade ; victoire à Toi, Souveraine guide de cette triade.
Verse 22
जयावलोकनायत्तजगत्कारणबृंहण । जयोपेक्षाकटाक्षोत्थहुतभुग्भुक्तभौतिक
Ô Seigneur, par Ton regard victorieux l’univers est soutenu et le principe causal s’amplifie. D’un simple coup d’œil de côté—triomphant ou comme indifférent—naît le feu dévorant, et tout le monde des jouissances matérielles est « mangé » : réduit et maîtrisé par cette puissance divine.
Verse 23
जय देवाद्यविज्ञेये स्वात्मसूक्ष्मदृशोज्ज्वले । जय स्थूलात्मशक्त्येशेजय व्याप्तचराचरे
Victoire à Toi — inconnaissable même aux dieux les plus éminents, et pourtant resplendissant pour la vision subtile du Soi ! Victoire à Toi, Seigneur des puissances qui gouvernent l’existence incarnée ! Victoire à Toi qui pénètres tout, le mobile et l’immobile !
Verse 24
जय नामैकविन्यस्तविश्वतत्त्वसमुच्चय । जयासुरशिरोनिष्ठश्रेष्ठानुगकदंबक
Victoire à Toi—dont l’unique Nom rassemble et établit l’entier compendium des tattva de l’univers. Victoire à Toi—qui te tiens sur les têtes des asura, entouré des plus nobles cohortes de dévots.
Verse 25
जयोपाश्रितसंरक्षासंविधानपटीयसि । जयोन्मूलितसंसारविषवृक्षांकुरोद्गमे
Ô Puissance divine porteuse de Victoire, Tu excelles à ordonner la protection de ceux qui se réfugient en Toi. Tu es l’éclosion même, le bourgeon qui surgit lorsque la Victoire déracine l’arbre vénéneux du saṃsāra.
Verse 26
जय प्रादेशिकैश्वर्यवीर्यशौर्यविजृंभण । जय विश्वबहिर्भूत निरस्तपरवैभव
Victoire à Toi—dont les manifestations en chaque lieu s’épanouissent en souveraineté, puissance et vaillance héroïque. Victoire à Toi—qui transcendes l’univers et réduis à néant toute splendeur rivale.
Verse 27
जय प्रणीतपञ्चार्थप्रयोगपरमामृत । जय पञ्चार्थविज्ञानसुधास्तोत्रस्वरूपिणि
Victoire à Toi—nectar suprême de la pratique justement enseignée des Cinq Catégories. Victoire à Toi—dont la forme même est l’hymne, ambroisie de la vraie connaissance de ces Cinq Catégories.
Verse 28
जयति घोरसंसारमहारोगभिषग्वर । जयानादिमलाज्ञानतमःपटलचंद्रिके
Victoire au Médecin suprême, le plus grand guérisseur, qui soigne la terrible grande maladie du saṃsāra. Victoire à la clarté lunaire qui dissipe le voile des ténèbres né de l’impureté sans commencement et de l’ignorance.
Verse 29
जय त्रिपुरकालाग्ने जय त्रिपुरभैरवि । जय त्रिगुणनिर्मुक्ते जय त्रिगुणमर्दिनि
Victoire à Toi, Kāla-Agni, Temps et Feu qui consumas Tripura; victoire à Toi, Bhairavī, Puissance farouche qui domptas Tripura. Victoire à Toi, affranchie des trois guṇa; victoire à Toi, qui maîtrises les trois guṇa.
Verse 30
जय प्रथमसर्वज्ञ जय सर्वप्रबोधिक । जय प्रचुरदिव्यांग जय प्रार्थितदायिनि
Victoire à Toi, l’Omnisciente primordiale; victoire à Toi, l’Éveilleuse de tous. Victoire à Toi, dont la forme est richement parée de membres divins; victoire à Toi, qui accordes ce qui est demandé avec prière sincère.
Verse 31
क्व देव ते परं धाम क्व च तुच्छं च नो वचः । तथापि भगवन् भक्त्या प्रलपंतं क्षमस्व माम्
Ô Deva, où est Ta demeure suprême, et où sont nos paroles si petites ? Pourtant, ô Bhagavān, pardonne-moi, moi qui bavarde encore, ne parlant que par dévotion.
Verse 32
विज्ञाप्यैवंविधैः सूक्तैर्विश्वकर्मा चतुर्मुखः । नमश्चकार रुद्राय रद्राण्यै च मुहुर्मुहुः
Ayant ainsi exposé sa requête par des hymnes de cette sorte, Viśvakarmā—Brahmā, le Créateur aux quatre visages—se prosterna maintes et maintes fois avec révérence devant Rudra (Śiva) et devant Rudrāṇī (Pārvatī), les reconnaissant comme le Seigneur suprême et Sa śakti qui accorde la grâce.
Verse 33
इदं स्तोत्रवरं पुण्यं ब्रह्मणा समुदीरितम् । अर्धनारीश्वरं नाम शिवयोर्हर्षवर्धनम्
Cet hymne très excellent et saint fut proclamé par Brahmā. Il est nommé « Ardhanārīśvara » et accroît la joie des Deux : Śiva et Pārvatī (Sa Śakti).
Verse 34
य इदं कीर्तयेद्भक्त्या यस्य कस्यापि शिक्षया । स तत्फलमवाप्नोति शिवयोः प्रीतिकारणात्
Quiconque récite ceci avec dévotion—fût-ce appris par l’enseignement de n’importe qui—obtient ce même fruit, car cela devient cause de joie pour Śiva et Śakti (le Couple divin).
Verse 35
सकलभुवनभूतभावनाभ्यां जननविनाशविहीनविग्रहाभ्याम् । नरवरयुवतीवपुर्धराभ्यां सततमहं प्रणतोस्मि शंकराभ्याम्
Je me prosterne sans cesse devant les deux Śaṅkara—Śiva et sa Śakti—qui soutiennent tous les mondes et tous les êtres; dont les formes divines sont au-delà de la naissance et de la destruction; et qui, par grâce, revêtent les corps de l’Homme suprême et de la noble Jeune Femme (le couple auspicious vénéré en forme saguna).
Brahmā’s creation stalls; he performs tapas and Śiva appears in response as Ardhanārīśvara, revealing the integrated male–female principle needed for procreative creation.
It signals that generativity is not merely biological or procedural; it requires the manifestation of Śakti and the sanction of Parameśvara—creation increases only when Śiva–Śakti polarity is revealed within the one reality.
Parā Śakti is described as subtle, pure, infinite, nirguṇa and niṣprapañca; Śiva is praised as transcendent and ineffable, yet capable of embodied revelation as Ardhanārīśvara.