Adhyaya 13
Satarudra SamhitaAdhyaya 1364 Verses

Viśvānara-Gṛhapati Upākhyāna — Śivasya Agni-gṛhe Avatāraḥ (The Account of Viśvānara Gṛhapati and Śiva’s Descent into the House of Fire)

L’Adhyāya 13 est présenté comme l’enseignement de Nandīśvara à un « brahmasuta » (interlocuteur né dans une lignée brahmanique) et introduit un upākhyāna, récit édifiant, au sujet de Viśvānara, appelé Gṛhapati et associé à la seigneurie d’Agniloka. Les vers d’ouverture dressent le portrait de Viśvānara en sage-chef de maison exemplaire : établi à Narmapura sur la rive de la Narmadā, du gotra Śāṇḍilya, ferme dans la discipline du brahmacarya-āśrama, savant en śāstra, et compétent dans la conduite śaiva comme dans les usages du monde. Le chapitre se tourne ensuite vers l’éthique du gṛhastha : service du feu (agni), pañcayajña, ṣaṭkarman, et triple devoir envers les devas, les pitṛs (ancêtres) et les hôtes. Le pivot narratif survient lorsque son épouse Śuciṣmatī prend la parole : elle affirme que les joies du foyer sont accomplies « par ta grâce » et demande ce qui est « convenable pour les maîtres de maison » ; cette requête devient l’ouverture théologique à l’intervention bienveillante de Śiva, sa descente (avatāra/anugraha) dans la sphère du feu domestique et du devoir. En profondeur, le texte propose une lecture śaiva de l’agni : le feu comme lieu de rencontre entre l’action disciplinée et la dévotion, où l’on peut rencontrer Śiva non seulement dans le retrait ascétique, mais au cœur d’une vie mondaine réglée.

Shlokas

Verse 1

नन्दीश्वर उवाच । शृणु ब्रह्मसुत प्रीत्या चरितं शशिमौलिनः । सोऽवतीर्णो यथा प्रीत्या विश्वानरगृहे शिवः

Nandīśvara dit : «Ô fils de Brahmā, écoute avec joie dévotionnelle le récit sacré du Seigneur au croissant de lune pour diadème. Entends comment Śiva, par pure grâce et allégresse, descendit et se manifesta dans la demeure de Viśvānara.»

Verse 2

नाम्ना गृहपतिः सोऽभूदग्निलोकपतिर्मुने । अग्निरूपस्तेजसश्च सर्व्वात्मा परमः प्रभुः

Ô sage, il fut connu sous le nom de Gṛhapati, seigneur du monde du Feu. Il est de la forme même d’Agni et d’un éclat rayonnant ; oui, le Soi intérieur de tous les êtres, le Seigneur Suprême.

Verse 3

नर्मदायास्तटे रम्ये पुरे नर्मपुरे पुरा । पुरारिभक्तः पुण्यात्मा भवद्विश्वानरो मुनिः

Autrefois, sur la belle rive de la Narmadā, dans la cité nommée Narmapur, vivait un sage à l’âme pure, Viśvānara—ta propre incarnation antérieure—dévot du Seigneur Śiva, l’Ennemi des Trois Cités (Purāri).

Verse 4

ब्रह्मचर्य्याश्रमे निष्ठो ब्रह्मयज्ञरतस्सदा । शाण्डिल्यगोत्रः शुचिमान्ब्रह्मतेजो निधिर्व्वशी

Il demeurait fermement établi dans l’āśrama du brahmacarya, toujours voué au brahma-yajña (étude védique et récitation sacrée). Issu de la lignée de Śāṇḍilya, il était pur de conduite, trésor de la splendeur brahmanique et maître de ses sens.

Verse 5

विज्ञाताखिलशास्त्रार्थस्सदाचाररतस्सदा । शैवाचारप्रवीणोऽति लौकिकाचारविद्वरः

Il avait maîtrisé le sens de tous les śāstra et demeurait toujours voué au sadācāra, la conduite juste. Il excellait dans les disciplines du Śaiva-ācāra et se tenait au premier rang de ceux qui connaissent le bon usage dans le monde.

Verse 6

चित्ते विचार्य्य गृहिणीगुणान्विश्वानरः शुभान् । उदुवाह विधानेन स्वोचितां कालकन्यकाम्

Après avoir médité en son cœur les vertus auspiciennes qui conviennent à l’état de maître de maison, Viśvānara épousa, selon le rite prescrit, Kālakanyā, la jeune fille qui lui était destinée.

Verse 7

अग्निशुश्रूषणरतः पञ्चयज्ञपरायणः । षट्कर्मनिरतो नित्यं देवपित्रतिथिप्रियः

Il se consacrait au service attentif du feu sacré, demeurait constant dans l’accomplissement des cinq grands yajña, s’appliquait sans cesse aux six devoirs prescrits, et plaisait aux dieux, aux ancêtres et aux hôtes honorés.

Verse 8

एवम्बहुतिथे काले गते तस्याग्रजन्मनः । भार्य्या शुचिष्मती नाम भर्तारम्प्राह सुव्रता

Après que bien des jours se furent écoulés dans la vie de ce premier-né, son épouse vertueuse, nommée Śuciṣmatī, adressa la parole à son mari.

Verse 9

नाथ भोगा मया सर्वे भुक्ता वै त्वत्प्रसादतः । स्त्रीणां समुचिता ये स्युस्त्वां समेत्य मुदावहाः

Ô Seigneur, par ta grâce j’ai véritablement goûté toutes les jouissances. Les joies qui conviennent à une femme ne deviennent pleinement bienfaisantes qu’en te rejoignant, en t’atteignant.

Verse 10

एवम्मे प्रार्थितन्नाथ चिराय हृदि संस्थितम् । गृहस्थानां समुचितं त्वमेतद्दातुमर्हसि

Ô Seigneur, telle est la prière que j’ai longtemps portée en mon cœur, et que je formule à présent avec humilité. Tu es digne de l’accorder : enseigne et confère ce qui convient véritablement aux maîtres de maison.

Verse 11

विश्वानर उवाच । किमदेयं हि सुश्रोणि तव प्रियहितैषिणी । तत्प्रार्थय महाभागे प्रयच्छाम्यविलम्बितम्

Viśvānara dit : «Ô dame aux hanches gracieuses, qu’est-ce qui ne pourrait t’être donné, puisque je ne cherche que ce qui t’est cher et salutaire ? Ainsi, ô noble fortunée, demande : je te l’accorderai sans délai.»

Verse 12

महेशितुः प्रसादेन मम किञ्चिन्न दुर्लभम् । इहामुत्र च कल्याणि सर्वकल्याणकारिणः

Par la grâce de Maheśvara, rien n’est pour moi difficile à obtenir. Ô toi l’auspicieuse, Lui, source de toutes les bénédictions, accorde le bien-être ici-bas et dans l’au-delà.

Verse 13

नन्दीश्वर उवाच । इत्याकर्ण्य वचः पत्युस्तस्य सा पतिदेवता । उवाच हृष्यद्वदना करौ बद्ध्वा विनीतिका

Nandīśvara dit : Ayant ainsi entendu les paroles de son époux, cette épouse dévouée—le visage illuminé de joie—parla avec humilité, joignant les mains en signe de respect.

Verse 14

शुचिष्मत्युवाच । वरयोग्यास्मि चेन्नाथ यदि देयो वरो मम । महेशसदृशम्पुत्रन्देहि नान्यं वरं वृणे

Śuciṣmatī dit : «Ô Seigneur, si je suis digne d’une grâce et si une faveur doit m’être accordée, alors accorde-moi un fils égal à Maheśa (Śiva). Je ne choisis aucune autre grâce.»

Verse 15

नन्दीश्वर उवाच । इति तस्या वचः श्रुत्वा ब्राह्मणस्स शुचिव्रतः । क्षणं समाधिमाधाय हृद्येतत्समचिन्तयत्

Nandīśvara dit : Ayant entendu ses paroles, ce brāhmane—ferme dans des vœux de pureté—entra un instant en samādhi et, dans son cœur, réfléchit profondément à cette affaire.

Verse 16

अहो किं मे तया तन्व्या प्रार्थितं ह्यतिदुर्लभम् । मनोरथपथाद्दूरमस्तु वा स हि सर्व्वकृत्

«Hélas ! Qu’a donc demandé de moi cette frêle jeune femme ? Est-ce une chose extrêmement difficile à obtenir ? Qu’elle soit même loin du chemin des désirs ordinaires : Lui, l’Auteur de tout (Śiva), peut tout accomplir.»

Verse 17

तेनैवास्या मुखे स्थित्वा वाक्स्वरूपेण शम्भुना । व्याहृतं कोऽन्यथा कर्त्तुमु त्सहेत भवेदिदम्

Śambhu Lui-même, demeurant dans sa bouche même sous la forme de la Parole, l’a prononcé. Qui donc aurait le pouvoir d’en faire autrement ou de le dire différemment ?

Verse 18

नन्दीश्वर उवाच । इति सञ्चिंत्य स मुनिर्विश्वानर उदारधीः । ततः प्रोवाच ताम्पत्नीमेकपत्नीव्रते स्थितः

Nandīśvara dit : Ayant ainsi médité, le sage Viśvānara, à l’intelligence noble, s’adressa alors à son épouse, lui qui demeurait établi dans le vœu de fidélité à une seule compagne.

Verse 19

नन्दीश्वर उवाच । इत्थमाश्वास्य ताम्पत्नीञ्जगाम तपसे मुनिः । यत्र विश्वेश्वरः साक्षात्काशीनाथोऽधि तिष्ठति

Nandīśvara dit : «Ainsi, après avoir réconforté son épouse, le sage partit pour les austérités, vers le lieu où Viśveśvara Lui-même, le Seigneur de Kāśī, demeure en personne.»

Verse 20

प्राप्य वाराणसीं तूर्णं दृष्ट्वा ताम्मणिकर्णिकाम् । तत्याज तापत्रितयमपि जन्मशतार्जितम्

Parvenu promptement à Vārāṇasī et ayant contemplé Maṇikarṇikā, il rejeta même les trois sortes d’afflictions—amassées au fil de centaines de naissances—par la grâce inhérente à ce tīrtha śaiva sacré.

Verse 21

दृष्ट्वा सर्वाणि लिंगानि विश्वेशप्रमुखानि च । स्नात्वा सर्वेषु कुण्डेषु वापीकूपसरस्सु च

Ayant contemplé tous les Liṅga sacrés—à commencer par Viśveśa—et s’étant baigné dans tous les bassins saints, puits à degrés, puits et lacs, le dévot est purifié selon le rite et devient digne du culte de Śiva, empli de grâce.

Verse 22

नत्वा विनायकान्सर्वान्गौरीं शर्वां प्रणम्य च । सम्पूज्य कालराजञ्च भैरवम्पापभक्षणम्

S’étant incliné devant tous les Vināyaka, et ayant aussi salué Gaurī et Śarva (Śiva), il rendit le culte prescrit à Kālarāja—Seigneur du Temps et de la Mort—et à Bhairava, le dévoreur des péchés.

Verse 23

दण्डनायकमुख्यांश्च गणान्स्तुत्वा प्रयत्नतः । आदिकेशवमुख्यांश्च केशवम्परितोष्य च

Après avoir loué avec effort les gaṇas—à commencer par Dandanāyaka et les plus éminents d’entre eux—et après avoir aussi satisfait Keśava (Viṣṇu), à commencer par Ādi-Keśava, il poursuivit plus avant dans la dévotion.

Verse 24

लोकार्कमुखसूर्यांश्च प्रणम्य स पुनःपुनः । कृत्वा च पिण्डदानानि सर्वतीर्थेष्वतन्द्रितः

Il se prosterna maintes fois avec révérence devant le Soleil—le visage même des mondes—et, sans jamais faiblir, il accomplit l’offrande des piṇḍas en tous les tīrthas sacrés.

Verse 25

सहस्रभोजनाद्यैश्च मुनीन्विप्रान्प्रतर्प्य च । महापूजोपचारैश्च लिंगान्यभ्यर्च्य भक्तितः

Après avoir pleinement rassasié les sages et les brāhmaṇas par des festins abondants et autres dons, puis, avec dévotion, avoir adoré les liṅga de Śiva au moyen des grandes offrandes et des services de la pūjā solennelle—(on acquiert un immense mérite spirituel).

Verse 26

असकृच्चिन्तयामास किं लिंगं क्षिप्रसिद्धिदम् । यत्र निश्चलतामेति तपस्तनयकाम्यया

Il réfléchit sans cesse : «Quel liṅga de Śiva accorde une réussite rapide ? En adorant lequel obtient-on une fermeté inébranlable dans le tapas, désirant un fils par la puissance de l’austérité ?»

Verse 27

क्षणं विचार्य्य स मुनिरिति विश्वानरस्सुधीः । क्षिप्रम्पुत्रप्रदं लिंगं वीरेशम्प्रशशंस ह

Après un bref instant de réflexion, le sage muni Viśvānara loua Vīreśa et déclara : «Ce Liṅga accorde promptement un fils.»

Verse 28

असंख्यातास्सहस्राणि सिद्धाः सिद्धिं गतास्ततः । सिद्धलिंगमिति ख्यातन्तस्माद्वीरेश्वरम्परम्

Là, d’innombrables milliers de Siddha parvinrent à l’accomplissement suprême. C’est pourquoi cet emblème sacré fut renommé « Siddha-liṅga » ; et pour cette même raison il est célébré comme le Vīreśvara transcendant.

Verse 29

वीरेश्वरम्महालिंगमब्दमभ्यर्च्य भक्तितः । आयुर्मनोरथं सर्वं पुत्रादिकमनेकशः

Celui qui, avec dévotion, vénère durant une année entière le grand Liṅga nommé Vīreśvara obtient longue vie, l’accomplissement de tous ses vœux chéris, et de nombreuses bénédictions, tels des fils et d’autres prospérités.

Verse 30

अहमप्यत्र वीरेशं समाराध्य त्रिकालताः । आशु पुत्रमवाप्स्यामि यथाभिलषितं स्त्रिया

Moi aussi, j’adorerai ici Vīreśa aux trois temps sacrés du jour. Très bientôt j’obtiendrai un fils—selon le désir d’une femme.

Verse 31

नन्दीश्वर उवाच । इति कृत्वा मतिन्धीरो विप्रो विश्वानरः कृती । चन्द्रकूपजले स्नात्वा जग्राह नियमं व्रती

Nandīśvara dit : Ayant agi ainsi, le brāhmane Viśvānara, ferme d’esprit, capable et accompli, se baigna dans les eaux de Candrakūpa et, en ascète voué, entreprit le niyama, l’observance prescrite.

Verse 32

एकाहारोऽभवन्मासं मासं नक्ताशनोऽभवत् । अयाचिताशनो मासम्मासन्त्यक्ताशनः पुनः

Pendant un mois, il ne prit qu’un seul repas par jour ; pendant un autre mois, il ne mangea que la nuit. Un mois durant, il ne vécut que d’une nourriture reçue sans la demander, puis, durant un mois encore, il renonça de nouveau entièrement à toute nourriture.

Verse 33

पयोव्रतोऽभवन्मासम्मासम्मासं शाक फलाशनः । मासम्मुष्टितिलाहारो मासं पानीयभोजनः

Pendant un mois, il observa le vœu de ne prendre que du lait ; le mois suivant, il vécut de légumes et de fruits. Un autre mois, il se soutint d’une poignée de sésame ; et le mois d’après, il ne prit que l’eau pour nourriture.

Verse 34

पञ्चगव्याशनो मासम्मासञ्चान्द्रायणव्रती । मासं कुशाग्रजलभुग्मासं श्वसनभक्षणः

Pendant un mois, il se nourrit du Pañcagavya, les cinq produits de la vache ; et un autre mois, il observa le vœu de Cāndrāyaṇa. Un mois, il subsista d’eau prise avec les pointes de l’herbe kuśa ; et un mois encore, il ne vécut que de l’air de son souffle.

Verse 35

एवमब्दमितं कालन्तताप स तपोऽद्भुतम् । त्रिकालमर्चयद्भक्त्या वीरेशं लिङ्गमुत्तमम्

Ainsi, durant un nombre d’années mesuré, il accomplit d’étonnantes austérités ; et, avec dévotion, aux trois temps sacrés de chaque jour, il adora l’excellent Liṅga de Vīreśa — Śiva manifesté en une forme bienveillante, digne de vénération.

Verse 36

अथ त्रयोदशे मासि स्नात्वा त्रिपथगाम्भसि । प्रत्यूष एव वीरेशं यावदायाति स द्विजः

Puis, au treizième mois, après s’être baigné dans les eaux de la Tripathagā — la Gaṅgā qui s’écoule à travers les trois mondes —, ce brahmane deux-fois-né venait à l’aurore auprès de Vīreśa (Śiva) et demeurait là jusqu’à se tenir en la présence du Seigneur.

Verse 37

तावद्विलोकयाञ्चक्रे मध्ये लिंगन्तपोधनः । विभूतिभूषणम्बालमष्टवर्षाकृतिं शिशुम्

Alors l’ascète, l’esprit fixé sur le Liṅga, regarda et vit, en plein milieu, un enfant : un garçonnet innocent, d’apparence huit ans, paré de vibhūti — la cendre sacrée — comme d’un ornement.

Verse 38

आकर्णायतनेत्रञ्च सुरक्तदशनच्छदम् । चारुपिंगजटामौलि न्नग्नप्रहसिताननम्

Ses yeux s’étendaient largement jusqu’aux oreilles ; ses lèvres et ses dents étaient d’un rouge éclatant. Coiffé d’une belle couronne de jaṭā fauve, son visage—nu, sans aucun voile—rayonnait d’un large sourire lumineux.

Verse 39

शैशवोचितनेपथ्यधारिणञ्चितिधारिणम् । पठन्तं श्रुतिसूक्तानि हसन्तं च स्वलीलया

Ils le virent paré des ornements convenant à l’enfance, portant le chignon sacré, récitant les hymnes de la Śruti védique, et riant avec espièglerie dans sa propre līlā divine.

Verse 40

तमालोक्य मुदम्प्राप्य रोमकञ्चुकितो मुनिः । प्रोच्चचार हृदालापान्नमोस्त्विति पुनः पुनः

En le voyant, le sage fut comblé de joie ; son corps frissonna, le poil se hérissant. Du plus profond du cœur, il répétait sans cesse : «Namah à Toi, encore et encore.»

Verse 41

अभिलाषप्रदैः पद्यैरष्टभिर्बालरूपिणम् । तुष्टाव परमानन्दं शंभुं विश्वानरः कृती

Par huit stances exauçant les désirs et dispensant la grâce, l’accompli Viśvānara loua Śambhu—Paramānanda en personne—qui avait pris la forme d’un enfant divin.

Verse 42

विश्वानर उवाच । एकम्ब्रह्मैवाद्वितीयं समस्तं सत्यंसत्यं नेह नानास्ति किञ्चित् । एको रुद्रो न द्वितीयोऽवतस्थे तस्मादेकन्त्वाम्प्रपद्ये महेशम्

Viśvānara dit : «Tout ceci est en vérité l’unique Brahman, sans second—vérité, vérité en effet ; ici il n’existe pas la moindre pluralité. Rudra seul demeure, sans autre. C’est pourquoi, ô Maheśa, je prends refuge en Toi comme en l’Un».

Verse 43

कर्ता हर्त्ता त्वं हि सर्वस्य शम्भो नानारूपेष्वेकरूपोऽप्यरूपः । यद्वत्प्रत्यग्धर्म एकोऽप्यनेकस्तस्मान्नान्यन्त्वां विनेशम्प्रपद्ये

Ô Śambhu, Toi seul es le créateur et le résorbeur de tout. Bien que Tu paraisses sous d’innombrables formes, en vérité Tu es l’Unique, et pourtant au-delà de toute forme. De même que l’unique principe intérieur (le Soi) est dit multiple selon ses fonctions, ainsi Ton essence demeure une. C’est pourquoi, hors de Toi, ô Seigneur, je ne cherche aucun autre refuge.

Verse 44

रज्जो सर्पश्शुक्तिकायां च रौप्यं नैरः पूरस्तन्मृगाख्ये मरीचौ । यद्यत्सद्वद्विष्वगेव प्रपञ्चो यस्मिञ्ज्ञाते तम्प्रपद्ये महेशम्

De même qu’une corde est prise pour un serpent, la nacre pour de l’argent, le mirage pour de l’eau, et une cité dans le ciel pour quelque chose de réel, ainsi tout ce monde multiple apparaît partout comme s’il était véritable. Celui par la connaissance vraie duquel cette illusion est reconnue et se dissout, ce Maheśa (Mahādeva), je prends refuge en Lui.

Verse 45

तोये शैत्यं दाहकत्वं च वह्नौ तापो भानौ शीतभानौ प्रसादः । पुष्पे गन्धो दुग्धमध्येऽपि सर्पिर्यत्तच्छंभो त्वं ततस्त्वाम्प्रपद्ये

La fraîcheur dans l’eau, le pouvoir de brûler dans le feu, la chaleur dans le soleil, la grâce apaisante dans la lune; le parfum dans la fleur et le ghee caché dans le lait — cette essence intime, ô Śambhu, c’est Toi. C’est pourquoi je prends refuge en Toi.

Verse 46

शब्दं गृह्णास्यश्रवास्त्वं हि जिघ्रस्यप्राणस्त्वं त्र्यंघ्रिरायासि दूरात् । त्र्यक्षः पश्येस्त्वं रसज्ञोऽप्यजिह्वः कस्त्वां सम्यग्वेत्त्यतस्त्वाम्प्रपद्ये

Tu saisis le son sans avoir d’oreilles; Tu sens les odeurs sans souffle; avec trois pieds Tu viens de loin. Avec trois yeux Tu vois; sans langue pourtant Tu connais la saveur. Qui pourrait Te connaître pleinement et justement? C’est pourquoi je prends refuge en Toi.

Verse 47

नो वेद त्वामीश साक्षाद्धि वेदो नो वा विष्णुर्नो विधाताखिलस्य । नो योगीन्द्रानेन्द्रमुख्याश्च देवा भक्तो वेदस्त्वामतस्त्वाम्प्रपद्ये

Ô Seigneur, même le Veda ne Te connaît pas directement; ni Viṣṇu, ni Brahmā, le créateur de tout. Ni les plus grands yogins, ni Indra et les dieux éminents ne Te comprennent. Ainsi, puisque Tu n’es connu que par la dévotion, je prends refuge en Toi.

Verse 48

नो ते गोत्रं नो सजन्मापि नाशो नो वा रूपं नैव शीलन्न देशः । इत्थम्भूतोऽपीश्वरस्त्वं त्रिलोक्यास्सर्वान्कामान्पूरयेस्त्वं भजे त्वाम्

Tu n’as ni lignée ni naissance déterminée ; pour Toi, il n’est point de destruction. Tu n’as ni forme limitante, ni caractère mondain, ni demeure confinée. Et pourtant, au-delà de tout attribut, Tu es le Seigneur des trois mondes, comblant tous les désirs. C’est pourquoi je T’adore.

Verse 49

त्वत्तस्सर्वं त्वं हि सर्वं स्मरारे त्वं गौरीशस्त्वं च नग्नोऽतिशान्तः । त्वं वै वृद्धस्त्वं युवा त्वं च बालस्तत्त्वं यत्किं नान्यतस्त्वां नतोऽहम्

De Toi procède toute chose ; en vérité, Tu es toute chose, ô vainqueur de Smara (Kāma). Tu es le Seigneur de Gaurī, et Tu es aussi le Nu, souverainement paisible. Tu es l’Ancien, Tu es le Jeune, Tu es l’Enfant ; quelle que soit la réalité (tattva), c’est Toi seul. Il n’en est point d’autre ; c’est pourquoi je me prosterne devant Toi.

Verse 50

नन्दीश्वर उवाच । स्तुत्वेति विप्रो निपपात भूमौ संबद्धपाणिर्भवतीह यावत् । तावत्स बालोऽरिबलवृद्धवृद्धः प्रोवाच भूदेवमतीव हृष्टः

Nandīśvara dit : Lorsque le brāhmane, les paumes jointes, se prosterna à terre en disant : « Je Le louerai », à cet instant même l’enfant—mûr au-delà de toute mesure et affermi d’une puissance irrésistible—s’adressa au brāhmane, dans une joie extrême.

Verse 51

बाल उवाच । विश्वानर मुनिश्रेष्ठ भूदेवाहं त्वयाद्य वै । तोषितस्सुप्रसन्नात्मा वृणीष्व वरमुत्तमम्

L’Enfant dit : « Ô Viśvānara, le meilleur des sages ! Aujourd’hui, en vérité, je suis pour toi un Bhūdeva. Satisfait et l’âme toute gracieuse, je suis comblé : choisis le don suprême. »

Verse 52

तत उत्थाय हृष्टात्मा सुनिर्विश्वानरः कृती । प्रत्यब्रवीन्मुनिश्रेष्ठः शंकरम्बालरूपिणम्

Alors Sunirviśvānara, le sage accompli, se releva le cœur joyeux et répondit à Śaṅkara, qui avait pris la forme d’un enfant.

Verse 53

विश्वानर उवाच । महेश्वर किमज्ञातं सर्वज्ञस्य तव प्रभो । सर्वान्तरात्मा भगवाच्छर्वस्सर्व्वप्रदो भवान्

Viśvānara dit : «Ô Maheśvara, ô Seigneur — qu’est-ce qui pourrait T’être inconnu, à Toi l’Omniscient ? Tu es le Soi intérieur de tous. Ô Śarva bienheureux, Tu es le dispensateur de toute chose.»

Verse 54

याच्ञाम्प्रति नियुक्तम्मां किं ब्रूषे दैन्यकारिणीम् । इति ज्ञात्वा महेशान यथेच्छसि तथा कुरु

«Puisque Tu m’as assigné à l’acte de la supplication, pourquoi me parles-Tu de manière à me rendre misérable ? Ô Maheśāna, sachant cela, fais selon Ton bon vouloir.»

Verse 55

नन्दीश्वर उवाच । इति श्रुत्वा वचस्तस्य देवो विश्वानरस्य हि । शुचिश्शुचिव्रतस्याथ शुचिस्मित्वाब्रवीच्छिशुः

Nandīśvara dit : Ayant ainsi entendu les paroles du dieu Viśvānara—pur et ferme dans ses observances sacrées—l’enfant, lui aussi pur, sourit doucement et parla.

Verse 56

त्वया शुचे शुचिष्मत्यां योऽभिलाषः कृतो हृदि । अचिरेणैव कालेन स भविष्यत्यसंशयम्

Ô toi la pure — ô dame rayonnante et vertueuse — quel que soit le désir que tu as formé en ton cœur, il s’accomplira bientôt, sans aucun doute.

Verse 57

तव पुत्रत्वमेष्यामि शुचिष्मत्यां महामते । ख्यातो गृहपतिर्नाम्ना शुचिस्सर्व्वामरप्रियः

Ô toi au grand esprit, par Śuciṣmatī je deviendrai ton fils. Je serai renommé sous le nom de Gṛhapati — Śuci, aimé de tous les devas.

Verse 58

अभिलाषाष्टकं पुण्यं स्तोत्रमेतत्त्वयेरितम् । अब्दत्रिकालपठनात्कामदं शिवसन्निधौ

Cet hymne sacré, l’« Abhilāṣāṣṭaka », a été proclamé par toi. Récité aux trois moments du jour durant une année entière, dans la présence même et la grâce du Seigneur Śiva, il devient dispensateur des buts désirés.

Verse 59

एतत्स्तोत्रप्रपठनं पुत्रपौत्रधनप्रदम् । सर्व्वशान्तिकरश्चापि सर्व्वापत्तिविनाशनम्

La récitation de cet hymne accorde fils, petits-fils et richesse. Elle apporte aussi une paix parfaite et détruit toute sorte de calamités.

Verse 60

स्वर्गापवर्गसम्पत्तिकारकन्नात्र संशयः । सर्व्वस्तोत्रसमं ह्येतत्सर्व्वकामप्रदं सदा

Cet (hymne) est assurément dispensateur des fruits du ciel et de la délivrance—il n’y a aucun doute. Il est en vérité l’égal de tous les autres hymnes et accorde toujours tout désir.

Verse 61

प्रातरुत्थाय सुस्नातो लिंगमभ्यर्च्य शाम्भवम् । वर्षं जपन्निदं स्तोत्रमपुत्रः पुत्रवान्भवेत्

Se levantant tôt le matin, après s’être bien baigné et avoir adoré le Liṅga Śāmbhava, si un homme sans fils récite cet hymne durant une année entière, il sera béni d’un fils.

Verse 62

अभिलाषाष्टकमिदन्न देयं यस्य कस्यचित् । गोपनीयं प्रयत्नेन महावन्ध्याप्रसूतिकृत्

Cet « Abhilāṣāṣṭaka » ne doit pas être donné à n’importe qui. Il faut le garder avec effort et discrétion, car on dit qu’il fait naître des fruits même là où règne une grande stérilité, accordant la puissance d’aboutir là où cela semblait impossible.

Verse 63

स्त्रिया वा पुरुषेणापि नियमाल्लिंगसन्निधौ । अब्दजप्तमिदं स्तोत्रम्पुत्रदन्नात्र संशयः

Qu’il soit accompli par une femme ou par un homme—avec une observance disciplinée devant le Śiva-liṅga—cet hymne, récité durant une année entière, accorde un fils ; il n’y a là aucun doute.

Verse 64

नन्दीश्वर उवाच । इत्युक्त्वान्तर्दधे शम्भुर्बालरूपः सतां गतिः । सोऽपि विश्वानरो विप्रो हृष्टात्मा स्वगृहं ययौ

Nandīśvara dit : Ayant ainsi parlé, Śambhu—qui avait pris la forme d’un enfant, refuge suprême et but des vertueux—disparut de la vue. Et le brāhmane Viśvānara, le cœur empli de joie, retourna lui aussi dans sa demeure.

Frequently Asked Questions

Nandīśvara narrates how Śiva (Śaśimauli) descends (avatīrṇa) into the context of Viśvānara Gṛhapati—an agni-centered exemplary householder—thereby arguing that Śiva’s grace is accessible through disciplined domestic ritual life, not only through renunciation.

Agni functions as a double symbol: the external sacrificial fire maintained by the gṛhastha and the internal fire of purity/discipline that "cooks" karma into spiritual readiness. The title Gṛhapati further sacralizes the household as a legitimate altar-space where Śiva can be encountered through ācāra.

Śiva is highlighted as Śaśimauli (the moon-crested Lord) and as sarvātmā paramaḥ prabhuḥ in theological description; the chapter’s emphasis is less on a named avatāra-form and more on Śiva’s anugraha manifesting through the agni-centered household setting.