
Nārada demande à Sanaka d’exposer la grandeur de Sumati, célébré comme le plus éminent pratiquant du dhvaja-dhāraṇa (élévation de l’étendard). Sanaka raconte un épisode du Kṛta-yuga : le roi Sumati de Satpadvīpa et la reine Satyamatī sont des souverains vaiṣṇava exemplaires—véridiques, hospitaliers, sans orgueil, dévoués à la Hari-kathā, généreux en dons de nourriture et d’eau, et artisans d’œuvres publiques (étangs, jardins, puits). Le roi dresse régulièrement un étendard agréable le jour de Dvādaśī en l’honneur de Viṣṇu. Le sage Vibhaṇḍaka visite la cour et loue la vinaya (humilité) comme voie d’accès à dharma, artha, kāma et mokṣa. Interrogé sur le lien particulier du couple avec l’étendard et la danse au temple, Sumati révèle une vie antérieure entachée d’un grave péché et une existence forestière près d’un temple de Viṣṇu délabré. Par un service du sanctuaire, involontaire mais persévérant (réparer, nettoyer, asperger d’eau, allumer des lampes), puis par un dernier épisode de danse dans l’enceinte sacrée, les messagers de Viṣṇu s’opposent aux agents de Yama, affirmant que la Hari-sevā et même une bhakti fortuite consument le péché. Le couple est conduit à la demeure de Viṣṇu, puis revient comblé de prospérité ; le chapitre s’achève en louant le mérite d’entendre/réciter ce récit destructeur de fautes.
Verse 1
नारद उवाच । भगवन्सर्वधर्मज्ञ सर्वशास्त्रार्थपारग । सर्वकर्मवरिष्टं च त्वयोक्तं ध्वजधारणम् ॥ १ ॥
Nārada dit : «Ô vénérable, connaisseur de tous les dharmas et maître du sens de tous les śāstras—parmi tous les actes de piété, tu as proclamé que porter l’étendard sacré (dhvaja-dhāraṇa) est le plus élevé.»
Verse 2
यस्तु वै सुमतिर्नाम ध्वजारोपपरो मुने । त्वयोक्तस्तस्य चरितं विस्तरेण ममादिश ॥ २ ॥
Ô sage, expose-moi en détail la vie et la conduite de cet homme nommé Sumati, tout dévoué à dresser l’étendard sacré, que tu as évoqué.
Verse 3
सनक उवाच । श्रृणुष्वैकमनाः पुण्यमितिहासं पुरातनम् । ब्रह्मणा कथितं मह्यं सर्वपापप्रणाशनम् ॥ ३ ॥
Sanaka dit : Écoute, l’esprit rassemblé, ce récit ancien et sacré, que Brahmā m’a transmis—il anéantit tous les péchés.
Verse 4
आसीत्पुरा कृतयुगे सुमतिर्नाम भूपतिः । सोमवंशोद्भवः श्रीमान्सत्पद्वीपैकनायकः ॥ ४ ॥
Dans les temps anciens, au Kṛta Yuga, il y eut un roi nommé Sumati—illustre, issu de la dynastie lunaire (Somavaṃśa) et seul souverain du noble continent-insulaire appelé Satpadvīpa.
Verse 5
धर्मात्मा सत्यसंपन्नः शुचिवंश्योऽतिथिप्रियः । सर्वलक्षणसंपन्नः सर्वसंपद्विभूषितः ॥ ५ ॥
Il était juste de nature, comblé de vérité, né d’une lignée pure et aimant honorer les hôtes. Pourvu de tous les signes auspices, il était paré de toutes les prospérités.
Verse 6
सदा हरिकथासेवी हरिपूजापरायणः । हरिभक्तिपराणां च शुश्रूषुर्निरहंकृतिः ॥ ६ ॥
Il se voue sans cesse au Hari-kathā, entièrement consacré au culte de Hari; il sert avec ardeur ceux qui sont établis dans la Hari-bhakti, et demeure sans orgueil ni égoïsme.
Verse 7
पूज्यपूजारतो नित्यं समदर्शी गुणान्वितः । सर्वभूतहितः शान्तः कृतज्ञः कीर्तिमांस्तथा ॥ ७ ॥
Toujours appliqué à honorer ceux qui sont dignes d’honneur, il voit tous les êtres d’un regard égal; riche de vertus, voué au bien de tous, paisible, reconnaissant, et jouissant d’une bonne renommée.
Verse 8
तस्य भार्या महाभागा सर्वलक्षणसंयुता । पतिव्रता पतिप्राणा नाम्रा सत्यमतिर्मुने ॥ ८ ॥
Son épouse était très fortunée, parée de tous les signes de bon augure; pativratā inébranlable, elle tenait son époux pour son propre souffle de vie—ô muni, on la nommait Satyamatī.
Verse 9
तावुभौ दम्पती नित्यं हरिपूजापरायणौ । जातिस्मरौ महाभागौ सत्यज्ञौ सत्परायणौ ॥ ९ ॥
Ces deux époux étaient toujours consacrés au culte de Hari. Ils se souvenaient de leurs naissances passées (jāti-smara), étaient grandement favorisés, connaissaient la vérité et demeuraient fermes sur la voie des justes.
Verse 10
अन्नदानरतौ नित्यं जलदानपरायणौ । तडागारामवप्रादौ नसंख्यातान्वितेनतुः ॥ १० ॥
Ils se réjouissaient sans cesse dans l’anna-dāna, le don de nourriture, et se consacraient pleinement au jala-dāna, le don d’eau; de plus, ils accomplirent d’innombrables œuvres méritoires, offrant étangs, jardins et puits pour le bien de tous.
Verse 11
सा तु सत्यमतिर्नित्यं शुचिर्विष्णुगृहे सती । नृत्यत्यत्यन्तसन्तुष्टा मनोज्ञा मञ्जुवादिनी ॥ ११ ॥
Elle, Satyamatī, toujours d’esprit véridique et pur, demeurait en femme vertueuse dans la demeure (temple) de Viṣṇu. Le cœur comblé, elle dansait, belle à contempler et douce en ses paroles.
Verse 12
सोऽपि राजा महाभागो द्वादशीद्धादशीदिने । ध्वजमारोपयत्येव मनोज्ञं बहुविस्तरम् ॥ १२ ॥
Ce roi fortuné, lui aussi, au jour de Dvādaśī (le douzième lunaire), fit dresser un étendard plaisant, large et déployé.
Verse 13
एवं हरिपरं नित्यं राजानं धर्मकोविदम् । प्रियां सत्यमतिं चास्य देवा अपि सदास्तुवन् ॥ १३ ॥
Ainsi, même les dieux louaient sans cesse ce roi—toujours voué à Hari et versé dans le dharma—et louaient aussi sa reine bien-aimée, Satyamatī.
Verse 14
त्रिलोके विश्रुतौ ज्ञात्वा दम्पती धर्मको विदौ । आययौ बहुभिः शिष्यैर्द्रष्टुकामो विभाण्डकः ॥ १४ ॥
Apprenant que ce couple était renommé dans les trois mondes comme connaisseur du Dharma, le sage Vibhāṇḍaka vint, accompagné de nombreux disciples, désireux de les voir.
Verse 15
तमायांतं मुनिं श्रुत्वा स तु राजा विभाण्डकम् । प्रत्युद्ययौ सपत्नीकः प्रजाभि र्बहुविस्तरम् ॥ १५ ॥
Ayant appris que le muni Vibhāṇḍaka approchait, le roi sortit à sa rencontre, avec son épouse et une grande multitude de sujets.
Verse 16
कृतातिथ्यक्रियं शान्तं कृतासनपरिग्रहम् । नीचासनस्थितो भूयः प्राञ्जलिर्मुनिमब्रवीत् ॥ १६ ॥
Après avoir accompli les rites d’hospitalité et préparé un siège pour l’hôte, il s’assit sur un siège plus bas ; puis, les mains jointes en hommage, il s’adressa de nouveau au sage muni.
Verse 17
राजो वाच । भगवन्कृतकृत्योऽस्मिं त्वदभ्यागमनेन वै । सतामायमनं सन्तं प्रशंसन्ति सुरवावहम् ॥ १७ ॥
Le Roi dit : «Ô Bienheureux, par ta seule venue je me sens accompli. Les hommes de bien louent l’arrivée des saints, car elle apporte la faveur et la prospérité associées aux dieux.»
Verse 18
यत्र स्यान्महतां प्रेम तत्र स्युः सर्वसम्पदः । तेजः कीर्तिर्धनं पुत्रा इति प्राहुर्विपश्चितः ॥ १८ ॥
Là où règnent l’amour et l’estime entre les grands et les nobles, toutes les prospérités y naissent : splendeur, renommée, richesse et digne descendance, ainsi l’affirment les sages.
Verse 19
तत्र वृद्धिमुपायान्ति श्रेयांस्यनुदिनं मुने । यत्र सन्तः प्रकुर्वन्ति महतीं करुणां प्रभो ॥ १९ ॥
Ô sage, de jour en jour croissent les biens auspices et le vrai bien-être là où les vertueux agissent sans cesse avec une grande compassion, ô Seigneur.
Verse 20
यो मृर्ध्नि धारयेदूह्यन्महत्पादजलं रजः । स स्नातः सर्वतीर्थेषु पुण्यात्मा नात्र संशयः ॥ २० ॥
Quiconque, avec une intention révérencieuse, porte sur le sommet de la tête la poussière sanctifiée par l’eau ayant lavé les pieds d’un grand saint, est comme s’il s’était baigné dans tous les tīrtha sacrés ; c’est une âme véritablement méritante, sans aucun doute.
Verse 21
मम पुत्राश्च दाराश्च संपत्त्वयि समर्पिताः । मामाज्ञापय विप्रेन्द्र किं प्रियं करवाणि ते ॥ २१ ॥
Mes fils, mon épouse et toutes mes richesses te sont confiés. Ô le meilleur des brāhmaṇas, commande-moi : que puis-je faire pour te plaire ?
Verse 22
विनञ्चवनतं भूपं स निरीक्ष्य मुनीश्वरः । स्पृशन्करेण तं प्रीत्युवाचातिहर्षितः ॥ २२ ॥
Voyant le roi incliné dans l’humilité, le grand sage le considéra ; puis, le touchant de la main avec affection, il parla, rempli d’une grande joie.
Verse 23
ऋषिरुवाच । गजन्यदुक्तं भवता तत्सर्वं त्वत्कुलोचितम् । विनयावनतः सर्वो बहुश्रेयो लभेदिह ॥ २३ ॥
Le rishi dit : « Ô Gajanya, tout ce que tu as prononcé est pleinement digne de ta noble lignée. En vérité, quiconque s’incline dans l’humilité obtient ici même un grand bien spirituel. »
Verse 24
धर्मश्चार्थश्च कामश्च मोक्षश्च नृपसत्तम । विनयाल्लभते मर्त्यो दुर्लभं किं महात्मनाम् ॥ २४ ॥
Ô le meilleur des rois, par l’humilité et la discipline (vinaya), le mortel obtient dharma, artha, kāma et même mokṣa. Pour les âmes magnanimes, qu’y a-t-il donc de difficile à acquérir ?
Verse 25
प्रीतोऽस्मि तव भूपाल सन्मार्गपरिवर्त्तिनः । स्वस्ति ते सततं भूयाद्यत्पृच्छामि तदुच्यताम् ॥ २५ ॥
Ô roi, je suis satisfait de toi, car tu t’es tourné vers la voie juste. Que l’auspice t’accompagne sans cesse. À présent, réponds à ce que je te demande.
Verse 26
पूजा बहुविधाः सन्ति हरितुष्टिविधायिकाः । तासु नित्यं ध्वजारोपे वर्त्त्से त्वं सदोद्यतः ॥ २६ ॥
Les formes de culte sont multiples, et toutes réjouissent Hari. Pourtant, parmi elles, toi, tu demeures sans cesse appliqué, dressant chaque jour l’étendard sacré (dhvaja) en Son honneur.
Verse 27
भार्यापि तव साध्वीयं नित्यं नृत्यपरायणा । किमर्थमेतद्वृत्तान्तं यथावद्वक्तुमर्हसि ॥ २७ ॥
Même ton épouse est une femme vertueuse, toujours vouée à la danse. Pour quelle raison cet épisode est-il survenu ? Tu dois exposer ce récit comme il convient.
Verse 28
राजोवाच । श्रृणुष्व भगवन्सर्वं यत्पृच्छसि वदामि तत् । आश्चर्यभूतं लोकानामावयोश्चरितं त्विह ॥ २८ ॥
Le roi dit : «Ô Bienheureux, écoute : tout ce que tu demandes, je te le dirai en entier. Ici, je rapporterai le récit merveilleux de nos actes, devenu sujet d’étonnement pour le peuple.»
Verse 29
अहमासं पुरा शूद्रो मालिनिर्नाम सत्तम । कुमार्गनिरतो नित्यं सर्वलोकाहिते रतः ॥ २९ ॥
Ô le meilleur des hommes, jadis j’étais une femme śūdra nommée Mālinī. Toujours portée vers une voie dévoyée, je m’employais pourtant à ce que je croyais être le bien de tous.
Verse 30
पिशुनो धर्मविद्वेषी देवद्रव्यापहारकः । गोध्नश्च ब्रह्महा चौरः सर्वप्राणिवधे रतः ॥ ३० ॥
Un calomniateur, ennemi du dharma, voleur des biens consacrés aux dieux ; tueur de vaches, meurtrier d’un brāhmaṇa, voleur, et celui qui se complaît à tuer tous les êtres vivants—un tel homme est compté parmi les grands pécheurs.
Verse 31
नित्यं निष्ठुरवक्ता च पापी वेश्यापरायणः । एवं स्थितः कियत्कालमनाहत्यं महदृचः ॥ ३१ ॥
Il parle sans cesse avec dureté, il est pécheur et voué aux courtisanes. Demeurant en un tel état, combien de temps pourra-t-il encore subsister sans être frappé par le grand décret de la rétribution karmique ?
Verse 32
सर्वबन्धुपरित्यक्तो दुःखी वनमुपागतः । मृगमांसाशनो नित्यं तथा पान्थाविलुम्पकः ॥ ३२ ॥
Abandonné par tous les siens, accablé de chagrin, il gagna la forêt. Se nourrissant sans cesse de la chair des bêtes sauvages, il devint aussi un pillard des voyageurs sur la route.
Verse 33
एकाकी दुःखबहुलो न्यवसन्निर्जने वने । एकदा क्षुत्परिश्रान्तो निदाघार्त्तः पिपासितः ॥ ३३ ॥
Seul, accablé de souffrances, il demeura dans une forêt déserte. Un jour, épuisé par la faim, tourmenté par la chaleur de l’été, il eut soif.
Verse 34
जीर्णं देवालयं विष्णोरपश्यं विजने वने । हंसकारण्डवाकीर्णं तत्समीपे महत्सरः ॥ ३४ ॥
Dans une forêt solitaire, je vis un temple de Viṣṇu, délabré et ancien ; et près de lui se trouvait un grand lac, rempli de cygnes et d’oiseaux kāraṇḍava.
Verse 35
पर्यन्तवनपुष्पौघच्छादितं तन्मुनीश्वर । अपिबं तत्र पानीयं तत्तीरे विगतश्रमः ॥ ३५ ॥
Ô le plus éminent des sages, ce lieu était tout autour couvert d’amas de fleurs de la forêt. Là, je bus de l’eau et, me reposant sur sa rive, ma fatigue s’apaisa.
Verse 36
फलानि जग्ध्वा शीर्णानि स्वयं क्षुच्च निवारिता । तस्मिञ्जीर्णीलये विष्णोनर्निवासं कृतकवानहम् ॥ ३६ ॥
Ayant mangé des fruits tombés, trop mûrs, j’apaisai moi-même ma faim ; et dans cette demeure délabrée j’établis mon séjour, vivant tel un homme, voué par la bhakti à Viṣṇu.
Verse 37
जीर्णस्फुटितसंधानं तस्य नित्यमकारिषम् । पर्णैस्तृणैश्च काष्ठैघै र्गृहं सम्यक् प्रकल्पितम् ॥ ३७ ॥
Chaque jour, je réparais et rejoignais ce qui, dans cette demeure, s’était usé ou fissuré ; et, avec des feuilles, de l’herbe et des fagots de bois, je remis la hutte en bon ordre.
Verse 38
स्वसुऱार्थं तु तद्भमिर्मया लिप्ता मुनीश्वर । तत्राहं व्याधवृत्तिस्थो हत्वा बहुविधान्मृगान् ॥ ३८ ॥
Mais, ô seigneur parmi les sages, pour l’intérêt de mon beau-père j’enduisis et préparai ce sol ; et là, vivant du métier de chasseur, je tuai maintes espèces de cerfs.
Verse 39
आजीवं वर्तय न्नित्यं वर्षाणां विंशतिः स्थितः । अथेयमागता साध्वी विन्ध्यदेशसमुद्भवा ॥ ३९ ॥
Vivant de ces moyens et soutenant chaque jour son existence, il demeura ainsi vingt années. Puis arriva une femme vertueuse, née dans la contrée du Vindhya.
Verse 40
निषादकुलजा विप्रा नान्मा ख्याताऽवकोकिला । बन्धुवर्गपरित्यक्ता दुःखिता जीर्णविग्रहा ॥ ४० ॥
C’était une femme brāhmane née dans un clan Niṣāda, célèbre sous le nom d’Avakokilā ; délaissée par les siens, accablée de peine, le corps usé et amaigri.
Verse 41
क्षुत्तृड्घर्मपरिश्रान्ता शोचन्ती स्वकृतं ह्यघम् । दैवयोगाकत्समायाताभ्रमन्ती विजने वने ॥ ४१ ॥
Épuisée par la faim, la soif et l’ardeur de la chaleur, elle pleurait le péché qu’elle avait elle-même commis; et, par la puissance du destin, elle était parvenue là, errant dans une forêt déserte et solitaire.
Verse 42
ग्रीष्मतापार्द्दिता बाह्ये स्वान्ते चाधिनिपूडिता । इमां दुःखार्दितां दृष्ट्वा जाता मे विपुला दया ॥ ४२ ॥
Brûlée au dehors par la chaleur de l’été, et au dedans le cœur accablé; la voyant ainsi, tourmentée par la douleur, une vaste compassion s’éveilla en moi.
Verse 43
दत्तं मया जलं चास्यै मांसं वन्यफलानि च । गतश्रमात्वियं ब्रह्मन्मया पृष्टा यथा तथम् ॥ ४३ ॥
Je lui donnai de l’eau, ainsi que de la viande et des fruits sauvages. Lorsqu’elle eut repris haleine, ô brahmane, je l’interrogeai comme l’exigeait la circonstance.
Verse 44
अवेदयत्स्ववृत्तान्तं तच्छृणुष्व महामुने । नान्मावकोकिला चाहं निषादकुलसम्भवा ॥ ४४ ॥
Elle raconta alors sa propre histoire : « Écoute, ô grand sage. Je ne suis pas un coucou ; je suis née dans un clan Niṣāda, gens des forêts. »
Verse 45
दारुकस्य सुता चाहं विन्ध्यपर्वतवासिनी । परस्वहारिणी नित्यं सदा पैशुन्यवादिनी ॥ ४५ ॥
« Je suis la fille de Dāruka, habitante des monts Vindhya — toujours voleuse du bien d’autrui, et toujours prompte à la médisance malveillante. »
Verse 46
पुंश्चलूत्येवमुक्त्वा तु बन्धुवर्गैः समुज्झिता । कियत्कालं ततः पत्या भृताहं लोकनिन्दिता ॥ ४६ ॥
Après avoir été ainsi traitée de « femme débauchée », je fus abandonnée par mes propres parents. Pendant quelque temps, mon époux me prit en charge ; pourtant je vécus sous le blâme du monde.
Verse 47
दैवात्सोऽपि गतो लोकं यमस्यात्र विहाय माम् । कान्तारे विजने चैका भ्रमन्ती दुःखपीडिता ॥ ४७ ॥
Par le destin, lui aussi est allé au royaume de Yama, me laissant ici. Seule, j’erre dans une contrée sauvage et déserte, tourmentée par la souffrance.
Verse 48
दैवात्त्वत्सविधं प्राप्ता जीविताहं त्वयाधुना । इत्येवं स्वकृतं कर्म मह्यं सर्वं न्यवेदयत् ॥ ४८ ॥
« Par le destin je suis parvenue en ta présence, et maintenant je vis grâce à toi. » Ainsi parla-t-elle, puis elle me confia en entier la suite de ses propres actes.
Verse 49
ततो देवालये तस्मिन्दम्पतीभावमाश्रितौ । स्थितौ वर्षाणि दश च आवां मांसफलाशिनौ ॥ ४९ ॥
Puis, dans ce même sanctuaire, nous prîmes l’état d’époux et d’épouse. Nous y demeurâmes dix années, nous nourrissant de viande et de fruits.
Verse 50
एकदा मद्यपानेन प्रमत्तौ निर्भरैमुने । तत्र देवालये रात्रौ मुदितौ मांसभोजनात् ॥ ५० ॥
Un jour, ô sage, tous deux—grisés par la boisson et sans retenue—passèrent la nuit là, dans le temple, réjouis d’avoir mangé de la viande.
Verse 51
तनुवस्त्रापरिज्ञानौ नृत्यं चकृव मोहितौ । प्रारब्धकर्म भोगान्तमावां युगपदागतौ ॥ ५१ ॥
Dans l’illusion, nous perdîmes la conscience de notre corps et de nos vêtements, et nous nous mîmes à danser. Et, étant venus ensemble au même instant, nous atteignîmes la fin de la jouissance du karma déjà commencé (prārabdha).
Verse 52
यमदूतास्तदायाताः पाशहस्ता भयंकराः । नेतुमावां नृत्यरतौ सुधोरां यमयातनाम् ॥ ५२ ॥
Alors arrivèrent les messagers de Yama—terrifiants, le nœud coulant à la main—pour nous emmener, nous qui étions absorbés dans la danse, à Sudhorā, le lieu des tourments de Yama.
Verse 53
ततः प्रसन्नो भगवान्कर्मणा मम मानद । देवावसथसंस्कारसंज्ञितेन कृतेन नः ॥ ५३ ॥
Alors le Seigneur Bienheureux fut satisfait de mon acte, ô dispensateur d’honneur, lorsque nous accomplîmes ce que l’on nomme la « consécration de la demeure des devas » (devāvasatha-saṃskāra).
Verse 54
स्वदूतान्प्रेषयामास स्वभक्तावनतत्परः । ते दूता देवदेवस्य शङ्खचक्र गदाधराः ॥ ५४ ॥
Toujours appliqué à protéger Ses dévots, le Seigneur envoya Ses propres messagers. Ces messagers du Dieu des dieux portaient la conque, le disque et la massue.
Verse 55
सहस्रसूर्यासंकाशाः सर्वे चारुचतुर्भुजाः । किरीटकुण्डलधरा हारिणो वनमालिनः ॥ ५५ ॥
Tous brillaient de l’éclat de mille soleils ; chacun était beau, à quatre bras, portant couronnes et boucles d’oreilles—charmant d’apparence et paré de guirlandes de la forêt.
Verse 56
दिशो वितिमिरा विप्र कुर्वन्तः स्वेन तेजसा । भयंकरान्याशहस्तान्दंष्ट्रिणो यमकिङ्करान् ॥ ५६ ॥
Ô brāhmane, par leur propre éclat ils rendirent les directions sans ténèbres — ces serviteurs de Yama, terribles, aux mains promptes et aux crocs acérés.
Verse 57
आवयोग्राहणे यत्तानृचुः कृष्णपरायणाः ॥ ५७ ॥
Au moment d’apprendre et de recevoir la récitation sacrée, ces dévots, entièrement voués à Kṛṣṇa, chantèrent comme il convient ces strophes Ṛk.
Verse 58
विष्णुदूता ऊचुः । भो भो क्रूरा दूराचारा विवेकपरिवर्जिताः । मुञ्चध्वमेतौ निष्पापौ दम्पती हरिवल्लभौ ॥ ५८ ॥
Les messagers de Viṣṇu dirent : « Hé ! Hé ! Vous, cruels, aux mœurs infâmes, dépourvus de discernement, relâchez ce couple sans faute ; ils sont les bien-aimés de Hari. »
Verse 59
विवेकस्त्रिषु लोकेषु संपदामादिकारणम् । अपापे पापधीर्यस्तु तं विद्यात्पुरुषाधमम् ॥ ५९ ॥
Dans les trois mondes, le discernement (viveka) est la cause première de toute prospérité véritable. Mais celui qui soupçonne le péché là où il n’y en a pas, qu’on le sache : il est le plus bas des hommes.
Verse 60
पापे त्वपापधीर्यस्तु तं विद्यादधमाधमम् ॥ ६० ॥
Mais celui qui, au cœur du péché, se croit sans péché, sachez qu’il est le plus bas des plus bas.
Verse 61
यमदूता ऊचुः । युष्माभिः सत्यमेवोक्तं किं त्वेतौ पापिसत्तमौ । यमेन पापिनो दण्ड्यास्तन्नेष्यामो वयं त्विमौ ॥ ६१ ॥
Les messagers de Yama dirent : «Ce que vous avez dit est bien vrai ; toutefois, ces deux-là sont les pires des pécheurs. Les pécheurs doivent être châtiés par Yama ; c’est pourquoi nous les emmènerons tous deux.»
Verse 62
श्रुतिप्रणिहितो धर्मो ह्यधर्मस्तद्विपर्ययः । धर्माधर्मविवेकोऽयं तन्नेष्यामो यमान्तिकम् ॥ ६२ ॥
«Le dharma est ce qu’ordonne la Śruti (les Veda) ; l’adharma en est l’opposé. Tel est le discernement entre dharma et adharma ; c’est pourquoi nous le conduirons en présence de Yama.»
Verse 63
एतच्त्छुवातिकुपिता विष्णुदूता महौजसः । प्रत्यूचूस्तान्यमभटानधर्मे धर्ममानिनः ॥ ६३ ॥
À ces paroles, les puissants messagers de Viṣṇu s’irritèrent vivement et répondirent aux serviteurs de Yama, qui, tout en agissant dans l’adharma, se croyaient dans le dharma.
Verse 64
विष्णदूता ऊचुः । अहो कष्टं धर्मदृशामधर्मः स्पृशते सभाम् । सम्यग्विवेकशून्यानां निदानं ह्यापदां महत् ॥ ६४ ॥
Les messagers de Viṣṇu dirent : «Hélas, quelle affliction ! Dans l’assemblée même de ceux qui prétendent voir et soutenir le dharma, l’adharma a trouvé entrée. Pour qui est privé du juste discernement, cela devient une grande cause de calamité.»
Verse 65
तर्काणाद्यविशेषेण नरकाध्यक्षतां गताः । यूयं किमर्थमद्यापि कर्त्तुं पापानि सोद्यमाः ॥ ६५ ॥
Par des arguties et autres artifices—sans aucun vrai discernement—vous êtes devenus les surveillants de l’enfer. Pourquoi, même à présent, vous acharnez-vous encore à commettre des actes de péché ?
Verse 66
स्वकर्मक्षयपर्यन्तं महापातकिनोऽपि च । तिष्टन्ति नरके घोरे यावच्चन्द्रार्कतारकम् ॥ ६६ ॥
Même les grands pécheurs (mahāpātakin) demeurent dans un enfer terrible jusqu’à l’épuisement des fruits de leurs propres actes—tant que subsistent la lune, le soleil et les étoiles.
Verse 67
पूर्वसंचितपापानामदृष्ट्वा निष्कृतिं वृथा । किमर्थं पापकर्माणि करिष्येऽथ पुनः पुनः ॥ ६७ ॥
Si je ne vois pas une expiation véritable pour les péchés amassés depuis le passé, tout est vain. Pourquoi donc commettrais-je encore et encore des actes pécheurs ?
Verse 68
श्रुतिप्रणिहितो धर्मः सत्यं सत्यं न संशयः । किन्त्वाभ्यां चरितान्धर्मान्प्रवक्ष्यामो यथातथम् ॥ ६८ ॥
Le Dharma est assurément établi par la Śruti (les Veda) — c’est vrai, vrai, sans aucun doute. Pourtant, nous allons maintenant décrire, tels qu’ils furent, les dharmas réellement pratiqués par ces deux-là.
Verse 69
एतौ पापविनिर्मुक्तौ हरिशुश्रूषणे रतौ । हरिणात्रायमाणौ च मुञ्चध्वमविलम्बितम् ॥ ६९ ॥
Ces deux-là sont délivrés du péché, voués au service de Hari, et Hari Lui-même les protège : relâchez-les sur-le-champ, sans délai.
Verse 70
एषा च नर्तनं चक्रे तथैव ध्वजरोषणम् । अन्तकाले विष्णुगृहे तेन निष्पापतां गतौ ॥ ७० ॥
Elle dansa, et de même fit dresser l’étendard (ou fit résonner le mât). À l’ultime heure, par cet acte, elle atteignit la demeure de Viṣṇu et devint sans péché.
Verse 71
अन्तकाले तु यन्नाम श्रुत्वोक्त्वापि च वै सकृत् । लभते परमं स्थानं किमु शूश्रूषणे रताः ॥ ७१ ॥
Si, à l’ultime instant, le seul fait d’entendre et même de prononcer une fois ce Saint Nom conduit à la Demeure suprême, combien davantage y parviendront ceux qui se vouent au service constant et à l’assistance attentive du Seigneur et de Ses dévots !
Verse 72
महापातकयुक्तो वा युक्तो वाप्युपपातकैः । कृष्णसेवी नरोऽन्तेऽपि लभते परमां गतिम् ॥ ७२ ॥
Qu’il soit chargé de grands péchés ou entaché de fautes moindres, l’homme voué au service de Kṛṣṇa atteint l’état suprême, même à l’ultime terme de sa vie.
Verse 73
यतीनां विष्णुभक्तानां परिचर्या परायणाः । ते दूताः सहसा यान्ति पापिनोऽपि परां गतिम् ॥ ७३ ॥
Ceux qui se vouent au service des yati, renonçants dévots de Viṣṇu, tels des messagers du Seigneur, atteignent promptement la destinée suprême, même s’ils sont pécheurs.
Verse 74
मुहुर्तं वा मुहुर्तार्द्धं यस्तिष्टोद्धरिमन्दिरे । सोऽपि याति परं स्थानं किमुद्वात्रघिंशवत्सरान् ॥ ७४ ॥
Même celui qui demeure dans le temple de Hari un seul muhūrta—ou la moitié d’un muhūrta—atteint la Demeure suprême ; que dire alors de celui qui y demeure des années ?
Verse 75
उपलेपनकर्त्तारौ संमार्जनपरायणौ । एतौ हरिगृहे नित्यं जीर्णशीर्णाधिरोपकौ ॥ ७५ ॥
Ce sont eux qui se vouent à l’enduit et au balayage ; dans la demeure de Hari, chaque jour, ils réparent avec zèle et restaurent ce qui est devenu vieux et brisé.
Verse 76
जलसेचनकर्त्तारौ दीपदौ हरिमन्दिरे । कथमेतौ महाभागौ यातनाभोगमर्हथ ॥ ७६ ॥
Ce sont eux qui aspergent l’eau et offrent des lampes dans le temple de Hari ; comment ces deux dévots si fortunés pourraient-ils mériter d’endurer les tourments des royaumes de châtiment ?
Verse 77
इत्युक्ता विष्णुदूतास्ते च्छित्वा पाशांस्तदैव हि । आरोप्यावां विमानाग्रयं ययुर्विष्णोः परं पदम् ॥ ७७ ॥
Ainsi interpellés, les messagers de Viṣṇu tranchèrent aussitôt les liens et, installant les deux hommes sur le plus éminent vimāna, partirent vers la demeure suprême de Viṣṇu.
Verse 78
तत्र सामीप्यमापन्नौ देवदेवस्य चक्रिणः । दिव्यान्भोगान्भुक्तवन्तौ तावत्कालं मुनीश्वर ॥ ७८ ॥
Là, parvenus à la proximité du Seigneur des seigneurs, le Porteur du Disque, ils goûtèrent des jouissances divines durant ce même temps, ô meilleur des sages.
Verse 79
दिव्यान्भोगांस्तु तत्रापि भुक्त्वा यातौ महीमिमाम् । अत्रापि संपदतुला हरिसेवाप्रसादतः ॥ ७९ ॥
Après avoir goûté même là aux jouissances divines, ils revinrent sur cette terre ; et ici encore, par la grâce née du service à Hari, ils obtinrent une prospérité comparable à cet état céleste.
Verse 80
अनिच्छया कृतेनापि सेवनेन हरेर्मुने । प्राप्तमीदृक् फलं विप्र देवानामपि दुर्लभम् ॥ ८० ॥
Ô sage, même le service rendu à Hari sans aucun désir procure un tel fruit—ô brāhmane—une récompense difficile à obtenir même pour les dieux.
Verse 81
इच्छयाराध्य विश्वेशं भक्तिभावेन माधवम् । प्राप्स्यावः परमं श्रेय इति हेतुर्निरुपितः ॥ ८१ ॥
En adorant de notre plein gré, avec une bhakti du cœur, Mādhava, le Seigneur de l’univers, nous atteindrons le bien suprême ; ainsi la cause véritable a été clairement établie.
Verse 82
अवशेनापि यत्कर्म कृतं स्यात्सुमहत्फलम् । जायते भूमिदेवेन्द्र किं पुनः श्रद्धया कृतम् ॥ ८२ ॥
Ô seigneur de la terre, même un acte accompli sans intention peut produire un fruit immensément grand ; combien plus encore s’il est fait avec śraddhā, foi et révérence !
Verse 83
एतदुक्तं निशम्यासौ स मुनीन्द्रो विभण्डकः । प्रशस्य दम्पती तौ तु प्रययौ स्वतपोवनम् ॥ ८३ ॥
Ayant entendu ces paroles, l’éminent sage Vibhaṇḍaka loua cet époux et cette épouse, puis se rendit à son propre ermitage forestier d’austérités.
Verse 84
तस्माज्जानीहि देवर्षे देवदेवस्य चक्रिणः । परिचर्या तु सर्वेषां कामधेनूपमा स्मृता ॥ ८४ ॥
Ainsi donc, ô voyant divin, sache ceci : le service rendu au Dieu des dieux, le Seigneur porteur du Disque, est tenu pour une Kāmadhenu pour tous, accordant tout bien désiré.
Verse 85
हरिपूजापराणां तु हरिरेव सनातनः । ददाति परमं श्रेयः सर्वकामफलमप्रदः ॥ ८५ ॥
Pour ceux qui se consacrent au culte de Hari, Hari seul, l’Éternel, accorde le bien suprême ; Il n’est pas Celui qui refuse les fruits de tous les désirs légitimes.
Verse 86
य इदं पुण्यमाख्यानं सर्वपापप्रणाशनम् । पठेच्च श्रृणुयाद्वापि सोऽपि याति परां रातिम् ॥ ८६ ॥
Quiconque récite ce récit saint et méritoire, qui anéantit tous les péchés—ou même l’écoute—parvient lui aussi à l’état suprême.
Dhvaja-dhāraṇa is presented as a concentrated act of Hari-bhakti that publicly marks Viṣṇu’s sovereignty and the devotee’s allegiance; joined to Dvādaśī observance and sustained temple-service, it becomes a powerful means of sin-destruction and a support for mokṣa-dharma.
The debate argues that mere juridical punishment is not the final word when Hari-sevā is present: devotion, temple-maintenance, and even unintended pious contact with the Lord’s abode can neutralize sin, and right discernment (viveka) must recognize genuine expiation and transformation.
It explicitly teaches that even acts performed without full ritual intention—such as repairing or dwelling in a Viṣṇu temple, participating in temple-associated actions like dance, or raising the banner—can yield extraordinary fruit when they connect a person to Hari and His service.