
Nimi Questions the Yogendras: Māyā, Cosmic Dissolution, Guru-Śaraṇāgati, Bhakti, and Deity Worship
Poursuivant le dialogue du roi Nimi avec les neuf Yogendras, le chapitre s’ouvre sur sa question au sujet de la māyā de Viṣṇu, une énergie si subtile qu’elle égare même les mystiques accomplis. Antarīkṣa répond en décrivant l’enchaînement : le Paramātmā (Âme suprême) met en mouvement le mental et les sens ; le jīva poursuit des objets façonnés par les guṇas, s’identifie à tort au corps et erre ainsi dans le karma et la répétition des naissances et des morts. L’enseignement se tourne ensuite vers nirodha, la dissolution cosmique : sécheresse, embrasement issu de Saṅkarṣaṇa, déluge, puis fusion graduelle des éléments et des facultés dans leurs causes subtiles, jusqu’au mahat-tattva, montrant l’anéantissement comme la puissance du Temps du Seigneur. Nimi demande alors comment un « matérialiste insensé » peut franchir la māyā ; Prabuddha critique les plaisirs domestiques, la richesse et le paradis, et prescrit de prendre refuge auprès d’un guru authentique, de cultiver une bhakti disciplinée, la compagnie des saints et la compassion. Ensuite, Nimi sollicite la position transcendante du Seigneur ; Pippalāyana établit Nārāyaṇa comme la cause sans cause, au-delà de l’éveil/rêve/sommeil profond et au-delà des mots, tout en étant connaissable par la bhakti. Enfin, Nimi interroge le karma-yoga ; Āvirhotra explique l’autorité védique, pourquoi le karma est prescrit aux immatures, et conclut par l’arcana (culte de la Divinité) comme dévotion réglée, reliant ce chapitre aux exposés suivants sur la sādhana et la réalisation.
Verse 1
श्रीराजोवाच परस्य विष्णोरीशस्य मायिनामपि मोहिनीम् । मायां वेदितुमिच्छामो भगवन्तो ब्रुवन्तु न: ॥ १ ॥
Le roi Nimi dit : Ô vénérables seigneurs, nous désirons connaître la māyā, la puissance illusoire du Seigneur Suprême Śrī Viṣṇu, qui égare même les grands mystiques. Je vous en prie, parlez-nous de ce sujet.
Verse 2
नानुतृप्ये जुषन्युष्मद्वचोहरिकथामृतम् । संसारतापनिस्तप्तो मर्त्यस्तत्तापभेषजम् ॥ २ ॥
Bien que je boive le nectar de harikathā qui coule de vos paroles, ma soif n’est pas encore apaisée. Car je suis un mortel brûlé par l’ardeur du saṁsāra ; ces récits de Hari sont le véritable remède à cette brûlure.
Verse 3
श्रीअन्तरीक्ष उवाच एभिर्भूतानि भूतात्मा महाभूतैर्महाभुज । ससर्जोच्चावचान्याद्य: स्वमात्रात्मप्रसिद्धये ॥ ३ ॥
Śrī Antarīkṣa dit : Ô roi aux bras puissants, en mettant en mouvement les grands éléments, l’Âme primordiale, Âme de tous les êtres, fit surgir les vivants en espèces hautes et basses, afin qu’ils poursuivent, selon leur désir, la jouissance ou la délivrance (mokṣa).
Verse 4
एवं सृष्टानि भूतानि प्रविष्ट: पञ्चधातुभि: । एकधा दशधात्मानं विभजन्जुषते गुणान् ॥ ४ ॥
Ainsi, le Paramātmā pénètre les corps des êtres créés par les cinq éléments, met en action le mental et les sens ; bien qu’Un, comme s’Il se divisait en dix fonctions, Il amène l’âme conditionnée à fréquenter les guṇa pour la jouissance des sens.
Verse 5
गुणैर्गुणान्स भुञ्जान आत्मप्रद्योतितै: प्रभु: । मन्यमान इदं सृष्टमात्मानमिह सज्जते ॥ ५ ॥
L’être individuel, usant des sens éveillés par le Paramātmā, cherche à jouir des objets faits des trois guṇa. Il confond alors le corps créé avec le Soi, attache l’ātman non né et éternel au corps, et s’emmêle dans la māyā du Seigneur.
Verse 6
कर्माणि कर्मभि: कुर्वन्सनिमित्तानि देहभृत् । तत्तत्कर्मफलं गृह्णन्भ्रमतीह सुखेतरम् ॥ ६ ॥
Poussé par des désirs profondément enracinés, l’être incarné engage ses sens dans des actes intéressés ; puis, recevant leurs fruits, il erre en ce monde entre ce qu’on appelle bonheur et détresse.
Verse 7
इत्थं कर्मगतीर्गच्छन्बह्वभद्रवहा: पुमान् । आभूतसम्प्लवात्सर्गप्रलयावश्नुतेऽवश: ॥ ७ ॥
Ainsi, l’homme qui suit les voies du karma porte bien des infortunes ; contraint par les réactions de ses propres actes, il subit, impuissant, des naissances et des morts répétées, depuis l’aube de la création jusqu’à l’anéantissement cosmique (pralaya).
Verse 8
धातूपप्लव आसन्ने व्यक्तं द्रव्यगुणात्मकम् । अनादिनिधन: कालो ह्यव्यक्तायापकर्षति ॥ ८ ॥
Lorsque l’anéantissement des éléments matériels est imminent, le Bhagavān, sous la forme du Temps éternel sans commencement ni fin, retire le cosmos manifesté —grossier et subtil— et l’univers entier se fond dans le non-manifesté.
Verse 9
शतवर्षा ह्यनावृष्टिर्भविष्यत्युल्बणा भुवि । तत्कालोपचितोष्णार्को लोकांस्त्रीन्प्रतपिष्यति ॥ ९ ॥
À l’approche de l’anéantissement cosmique, une terrible sécheresse s’abat sur la terre pendant cent ans. Alors la chaleur du soleil croît peu à peu et son ardeur tourmente les trois mondes.
Verse 10
पातालतलमारभ्य सङ्कर्षणमुखानल: । दहन्नूर्ध्वशिखो विष्वग्वर्धते वायुनेरित: ॥ १० ॥
À partir de Pātālaloka, un feu jaillit de la bouche du Seigneur Saṅkarṣaṇa. Poussé par de grands vents, ses flammes montent vers le haut et consument tout en tous sens.
Verse 11
संवर्तको मेघगणो वर्षति स्म शतं समा: । धाराभिर्हस्तिहस्ताभिर्लीयते सलिले विराट् ॥ ११ ॥
Des hordes de nuages appelés Saṁvartaka déversent des pluies torrentielles pendant cent ans. Tombant en nappes longues comme la trompe d’un éléphant, ce déluge submerge l’univers entier sous les eaux.
Verse 12
ततो विराजमुत्सृज्य वैराज: पुरुषो नृप । अव्यक्तं विशते सूक्ष्मं निरिन्धन इवानल: ॥ १२ ॥
Alors, ô Roi, Vairāja Brahmā —l’âme de la forme universelle— abandonne son corps cosmique et entre dans la nature subtile non manifestée, tel un feu privé de combustible.
Verse 13
वायुना हृतगन्धा भू: सलिलत्वाय कल्पते । सलिलं तद्धृतरसं ज्योतिष्ट्वायोपकल्पते ॥ १३ ॥
Quand le vent enlève à la terre sa qualité de parfum, la terre se transforme en eau; et lorsque ce même vent prive l’eau de sa saveur, l’eau se résorbe dans le feu.
Verse 14
हृतरूपं तु तमसा वायौ ज्योति: प्रलीयते । हृतस्पर्शोऽवकाशेन वायुर्नभसि लीयते । कालात्मना हृतगुणं नभ आत्मनि लीयते ॥ १४ ॥
Quand les ténèbres privent le feu de sa forme, le feu se dissout dans l’air. Quand l’air perd sa qualité de toucher sous l’influence de l’espace, il se fond dans l’espace. Et lorsque l’espace est dépouillé de sa qualité par le Paramatma sous la forme du Temps, l’espace se résorbe dans le faux ego tamasique.
Verse 15
इन्द्रियाणि मनो बुद्धि: सह वैकारिकैर्नृप । प्रविशन्ति ह्यहङ्कारं स्वगुणैरहमात्मनि ॥ १५ ॥
Ô roi, les sens matériels et l’intelligence se résorbent, avec leurs qualités propres, dans le faux ego rajassique d’où ils sont issus; et le mental, avec les devas, se fond dans le faux ego sattvique. Puis le faux ego total, avec toutes ses qualités, se dissout dans le mahat-tattva.
Verse 16
एषा माया भगवत: सर्गस्थित्यन्तकारिणी । त्रिवर्णा वर्णितास्माभि: किं भूय: श्रोतुमिच्छसि ॥ १६ ॥
Telle est la māyā du Bhagavān, puissance qui opère création, maintien et dissolution. Nous avons décrit cette māyā aux trois guṇas; que désires-tu entendre encore?
Verse 17
श्रीराजोवाच यथैतामैश्वरीं मायां दुस्तरामकृतात्मभि: । तरन्त्यञ्ज: स्थूलधियो महर्ष इदमुच्यताम् ॥ १७ ॥
Le roi dit : Ô grand sage, explique, je t’en prie, comment même un matérialiste à l’intelligence grossière peut franchir aisément la māyā souveraine du Seigneur Suprême, pourtant infranchissable pour ceux qui ne se maîtrisent pas.
Verse 18
श्रीप्रबुद्ध उवाच कर्माण्यारभमाणानां दु:खहत्यै सुखाय च । पश्येत् पाकविपर्यासं मिथुनीचारिणां नृणाम् ॥ १८ ॥
Śrī Prabuddha dit : En adoptant les rôles d’homme et de femme, les âmes conditionnées s’unissent dans le désir charnel et s’efforcent sans cesse d’anéantir la peine et d’accroître le plaisir ; mais il faut voir l’inversion du fruit : leur bonheur s’éteint, et avec l’âge la souffrance matérielle augmente.
Verse 19
नित्यार्तिदेन वित्तेन दुर्लभेनात्ममृत्युना । गृहापत्याप्तपशुभि: का प्रीति: साधितैश्चलै: ॥ १९ ॥
La richesse est une source perpétuelle de tourment, difficile à acquérir, et pour l’âme elle est comme une mort. Quelle satisfaction réelle tire‑t‑on de l’argent ? De même, comment obtenir un bonheur ultime ou durable d’un foyer, d’enfants, de proches et d’animaux domestiques, tous entretenus par cet argent gagné au prix d’efforts ?
Verse 20
एवं लोकं परं विद्यान्नश्वरं कर्मनिर्मितम् । सतुल्यातिशयध्वंसं यथा मण्डलवर्तिनाम् ॥ २० ॥
Ainsi, il faut savoir que même le ciel de l’au‑delà est périssable, façonné par le karma. On y subit la rivalité des égaux, l’envie envers les supérieurs et, lorsque s’épuise le fruit du mérite, la peur de voir s’anéantir la vie céleste ; tels des rois harcelés par des rois ennemis, ils n’atteignent jamais le vrai bonheur.
Verse 21
तस्माद् गुरुं प्रपद्येत जिज्ञासु: श्रेय उत्तमम् । शाब्दे परे च निष्णातं ब्रह्मण्युपशमाश्रयम् ॥ २१ ॥
Ainsi, quiconque désire ardemment le bien suprême doit chercher un maître spirituel authentique et prendre refuge en lui par l’initiation. Le vrai guru est versé dans la parole des Écritures et dans la Réalité suprême, a réalisé les conclusions du śāstra par réflexion, et, abrité en le Seigneur Suprême, a délaissé toute considération matérielle, demeurant dans la paix.
Verse 22
तत्र भागवतान् धर्मान् शिक्षेद् गुर्वात्मदैवत: । अमाययानुवृत्त्या यैस्तुष्येदात्मात्मदोहरि: ॥ २२ ॥
Là, le disciple, tenant le guru pour sa vie même et sa divinité digne d’adoration, doit apprendre de lui les dharmas bhāgavatas, la voie du service dévotionnel pur. Qu’il serve sans duplicité, avec foi et disposition favorable, afin que Hari, l’Âme de toutes les âmes, soit satisfait ; car, comblé, Hari s’offre Lui‑même à Son dévot pur.
Verse 23
सर्वतो मनसोऽसङ्गमादौ सङ्गं च साधुषु । दयां मैत्रीं प्रश्रयं च भूतेष्वद्धा यथोचितम् ॥ २३ ॥
Le disciple sincère doit apprendre à détacher son mental de toute attache matérielle et, positivement, à cultiver la sainte compagnie de son maître spirituel et des sadhus dévots. Qu’il soit miséricordieux envers les inférieurs, amical envers les égaux, et qu’il serve avec humilité ceux qui le dépassent spirituellement; ainsi saura-t-il se conduire envers tous les êtres.
Verse 24
शौचं तपस्तितिक्षां च मौनं स्वाध्यायमार्जवम् । ब्रह्मचर्यमहिंसां च समत्वं द्वन्द्वसंज्ञयो: ॥ २४ ॥
Pour servir le maître spirituel, le disciple doit apprendre la pureté, l’austérité, la tolérance, le silence, l’étude du savoir védique, la simplicité, le célibat, la non-violence et l’équanimité face aux dualités matérielles telles que chaud et froid, joie et peine.
Verse 25
सर्वत्रात्मेश्वरान्वीक्षां कैवल्यमनिकेतताम् । विविक्तचीरवसनं सन्तोषं येन केनचित् ॥ २५ ॥
Qu’on pratique la méditation en se voyant sans cesse comme une âme spirituelle éternelle et consciente, et en voyant le Seigneur comme le contrôleur absolu de tout. Pour approfondir la méditation, qu’on vive en un lieu retiré et qu’on renonce à l’attachement illusoire au foyer et aux objets domestiques. Délaissant les ornements du corps temporaire, qu’on se vêtisse de haillons trouvés en lieux rejetés ou d’écorce d’arbre, et qu’on apprenne le contentement en toute condition.
Verse 26
श्रद्धां भागवते शास्त्रेऽनिन्दामन्यत्र चापि हि । मनोवाक्कर्मदण्डं च सत्यं शमदमावपि ॥ २६ ॥
Qu’on ait une foi ferme dans les écritures bhāgavatas : en suivant les textes qui chantent les gloires de Bhagavān, on obtient toute réussite dans la vie. En même temps, qu’on évite de blasphémer d’autres écritures. Qu’on contrôle strictement le mental, la parole et les actes, qu’on dise toujours la vérité, et qu’on maîtrise pleinement le mental et les sens (śama-dama).
Verse 27
श्रवणं कीर्तनं ध्यानं हरेरद्भुतकर्मण: । जन्मकर्मगुणानां च तदर्थेऽखिलचेष्टितम् ॥ २७ ॥ इष्टं दत्तं तपो जप्तं वृत्तं यच्चात्मन: प्रियम् । दारान् सुतान् गृहान् प्राणान् यत्परस्मै निवेदनम् ॥ २८ ॥
Qu’on écoute, qu’on glorifie et qu’on médite les œuvres merveilleuses et transcendantes de Hari; qu’on s’absorbe surtout dans l’apparition, les līlās, les qualités et les saints noms de Bhagavān. Ainsi inspiré, qu’on accomplisse toutes ses activités quotidiennes comme une offrande au Seigneur. Sacrifice, charité, pénitence, japa et toute pratique religieuse doivent être faits uniquement pour Sa satisfaction; et tout ce qui plaît doit être offert aussitôt au Suprême, jusqu’à l’épouse, les enfants, la maison et le souffle vital, aux pieds de lotus de la Personne Suprême.
Verse 28
श्रवणं कीर्तनं ध्यानं हरेरद्भुतकर्मण: । जन्मकर्मगुणानां च तदर्थेऽखिलचेष्टितम् ॥ २७ ॥ इष्टं दत्तं तपो जप्तं वृत्तं यच्चात्मन: प्रियम् । दारान् सुतान् गृहान् प्राणान् यत्परस्मै निवेदनम् ॥ २८ ॥
Il faut écouter, glorifier et méditer les actes merveilleux et transcendants du Seigneur Hari. En s’absorbant tout particulièrement dans Son avènement, Ses līlā, Ses qualités et Ses saints noms, on accomplira toutes les activités quotidiennes comme une offrande au Seigneur. Le sacrifice, la charité, l’austérité et le japa ne doivent être faits que pour Sa satisfaction; et l’on ne récitera que des mantras qui chantent la gloire du Bhagavān. Tout ce qui paraît agréable et délicieux doit être aussitôt offert au Suprême—jusqu’à l’épouse, aux enfants, au foyer et au souffle même de la vie, à déposer aux pieds de lotus de la Suprême Personne divine.
Verse 29
एवं कृष्णात्मनाथेषु मनुष्येषु च सौहृदम् । परिचर्यां चोभयत्र महत्सु नृषु साधुषु ॥ २९ ॥
Celui qui recherche son bien suprême doit cultiver l’amitié avec ceux qui ont accepté Kṛṣṇa comme Seigneur de leur vie. Il doit aussi développer une attitude de service envers tous les êtres vivants. Il s’efforcera tout particulièrement d’aider ceux qui ont forme humaine et, parmi eux, ceux qui adhèrent aux principes du dharma. Et parmi les personnes religieuses, il rendra un service tout spécial aux dévots purs de la Suprême Personne divine.
Verse 30
परस्परानुकथनं पावनं भगवद्यश: । मिथो रतिर्मिथस्तुष्टिर्निवृत्तिर्मिथ आत्मन: ॥ ३० ॥
On doit apprendre à s’associer aux dévots en se réunissant avec eux pour chanter et raconter les gloires du Seigneur; ce procédé est des plus purifiants. Ainsi, l’amitié aimante grandit, et ils éprouvent une joie et une satisfaction mutuelles. En s’encourageant les uns les autres, ils parviennent à renoncer à la jouissance matérielle des sens, cause de toute souffrance.
Verse 31
स्मरन्त: स्मारयन्तश्च मिथोऽघौघहरं हरिम् । भक्त्या सञ्जातया भक्त्या बिभ्रत्युत्पुलकां तनुम् ॥ ३१ ॥
Les dévots s’entretiennent sans cesse entre eux des gloires du Bhagavān. Ainsi, ils se souviennent constamment du Seigneur et se rappellent mutuellement Ses qualités et Ses līlā. Par la dévotion née des principes du bhakti-yoga, ils plaisent à Hari, qui emporte tout ce qui est inauspicieux. Purifiés de tout obstacle, ils s’éveillent à l’amour pur de Dieu, et même en ce monde leurs corps manifestent des signes d’extase transcendante, tels que le hérissement des poils.
Verse 32
क्वचिद् रुदन्त्यच्युतचिन्तया क्वचि- द्धसन्ति नन्दन्ति वदन्त्यलौकिका: । नृत्यन्ति गायन्त्यनुशीलयन्त्यजं भवन्ति तूष्णीं परमेत्य निवृता: ॥ ३२ ॥
Ayant atteint l’amour de Dieu, les dévots parfois pleurent à haute voix, absorbés dans la pensée d’Acyuta, l’Infaillible. Parfois ils rient, exultent et s’adressent au Seigneur d’une parole hors du commun. Parfois ils dansent et chantent; parfois, suivant l’Inengendré, ils rejouent Ses līlā comme en les mimant. Et parfois, ayant obtenu Sa présence personnelle, ils demeurent paisibles, détachés et silencieux.
Verse 33
इति भागवतान् धर्मान् शिक्षन् भक्त्या तदुत्थया । नारायणपरो मायामञ्जस्तरति दुस्तराम् ॥ ३३ ॥
Ainsi, en apprenant les dharmas bhāgavata et en les pratiquant avec bhakti, le dévot parvient à l’amour pur de Dieu. Par une dévotion totale envers Nārāyaṇa, il traverse aisément la māyā, énergie illusoire pourtant très difficile à franchir.
Verse 34
श्रीराजोवाच नारायणाभिधानस्य ब्रह्मण: परमात्मन: । निष्ठामर्हथ नो वक्तुं यूयं हि ब्रह्मवित्तमा: ॥ ३४ ॥
Le roi Nimi demanda : Veuillez m’expliquer la condition transcendante du Seigneur suprême, Nārāyaṇa, qui est Lui-même la Vérité absolue et le Paramātmā de tous. Vous êtes les plus versés dans la connaissance spirituelle ; c’est donc à vous qu’il convient de parler.
Verse 35
श्रीपिप्पलायन उवाच स्थित्युद्भवप्रलयहेतुरहेतुरस्य यत् स्वप्नजागरसुषुप्तिषु सद् बहिश्च । देहेन्द्रियासुहृदयानि चरन्ति येन सञ्जीवितानि तदवेहि परं नरेन्द्र ॥ ३५ ॥
Śrī Pippalāyana dit : La Personne Suprême est la cause de la création, du maintien et de la dissolution de l’univers, et pourtant Elle n’a pas de cause antérieure. Elle imprègne l’état de veille, le rêve et le sommeil profond, tout en demeurant au-delà. Entrant comme Paramātmā dans le corps de chaque être, Elle vivifie le corps, les sens, les souffles vitaux et l’esprit ; ô roi, sache que ce Seigneur est le Suprême.
Verse 36
नैतन्मनो विशति वागुत चक्षुरात्मा प्राणेन्द्रियाणि च यथानलमर्चिष: स्वा: । शब्दोऽपि बोधकनिषेधतयात्ममूल- मर्थोक्तमाह यदृते न निषेधसिद्धि: ॥ ३६ ॥
Ni le mental, ni la parole, ni la vue, ni l’intelligence, ni le prāṇa ni les sens ne peuvent pénétrer cette Vérité suprême, pas plus que des étincelles ne sauraient affecter le feu originel dont elles proviennent. Même le langage d’autorité des Veda ne peut la décrire parfaitement, car les Veda eux-mêmes nient que la Vérité puisse être exprimée par des mots. Pourtant, par allusion indirecte, le son védique sert de preuve de cette Vérité ; sans Elle, les prescriptions et interdictions védiques n’auraient aucun but ultime.
Verse 37
सत्त्वं रजस्तम इति त्रिवृदेकमादौ सूत्रं महानहमिति प्रवदन्ति जीवम् । ज्ञानक्रियार्थफलरूपतयोरुशक्ति ब्रह्मैव भाति सदसच्च तयो: परं यत् ॥ ३७ ॥
À l’origine, le Brahman unique est connu comme triple : sattva, rajas et tamas. Puis Brahman déploie sa puissance et se manifestent le sūtra, le mahat et l’ahaṅkāra, qui voilent l’identité de l’âme conditionnée. Sous les formes de connaissance, d’action, d’objet et de fruit, son immense énergie apparaît comme les devas (incarnation du savoir), les sens, leurs objets et les résultats du karma : bonheur et souffrance. Ainsi le monde se déploie comme cause subtile et effet grossier ; et pourtant Brahman, source des deux, demeure au-delà d’eux, absolu et plénier.
Verse 38
नात्मा जजान न मरिष्यति नैधतेऽसौ न क्षीयते सवनविद् व्यभिचारिणां हि । सर्वत्र शश्वदनपाय्युपलब्धिमात्रं प्राणो यथेन्द्रियबलेन विकल्पितं सत् ॥ ३८ ॥
L’Ātman, de nature brahmanique, n’est jamais né et ne meurt jamais; il ne croît ni ne décroît. Il est le témoin et le connaisseur de l’enfance, de la jeunesse, de la vieillesse et de la mort du corps. Il est pure conscience, présent partout et en tout temps, indestructible. De même qu’un seul prāṇa, au contact des sens, paraît se manifester en plusieurs, ainsi l’âme unique, liée au corps, semble prendre diverses désignations matérielles.
Verse 39
अण्डेषु पेशिषु तरुष्वविनिश्चितेषु प्राणो हि जीवमुपधावति तत्र तत्र । सन्ने यदिन्द्रियगणेऽहमि च प्रसुप्ते कूटस्थ आशयमृते तदनुस्मृतिर्न: ॥ ३९ ॥
Qu’il s’agisse d’êtres nés d’œufs, d’embryons, de graines de plantes ou de sueur, le prāṇa suit le jīva de corps en corps. Le prāṇa demeure immuable; même en changeant de corps, il ne se modifie pas. De même, l’âme reste éternellement la même. L’expérience le montre : dans le sommeil profond sans rêves, les sens, le mental et le faux ego deviennent inactifs et comme absorbés; pourtant, au réveil, on se souvient : « J’ai dormi paisiblement », car l’Ātman immuable demeurait au-dedans.
Verse 40
यर्ह्यब्जनाभचरणैषणयोरुभक्त्या चेतोमलानि विधमेद् गुणकर्मजानि । तस्मिन् विशुद्ध उपलभ्यत आत्मतत्त्वं साक्षाद् यथामलदृशो: सवितृप्रकाश: ॥ ४० ॥
Quand on s’engage avec sérieux dans le service dévotionnel, en fixant dans le cœur les pieds de lotus de Padmanābha Śrī Kṛṣṇa comme unique but de la vie, les souillures du mental nées des guṇas et du karma — d’innombrables désirs impurs — sont vite dissipées. Le cœur ainsi purifié, on perçoit directement le Seigneur Suprême et son propre soi comme réalités transcendantes, tout comme une vue saine éprouve immédiatement la lumière du soleil.
Verse 41
श्रीराजोवाच कर्मयोगं वदत न: पुरुषो येन संस्कृत: । विधूयेहाशु कर्माणि नैष्कर्म्यं विन्दते परम् ॥ ४१ ॥
Le roi dit : « Ô grands sages, parlez-nous du karma-yoga, grâce auquel l’homme est purifié. Par ce yoga, même en cette vie, on se débarrasse rapidement des activités matérielles et l’on atteint le naiṣkarmya suprême, vivant dans la pureté sur le plan transcendant ».
Verse 42
एवं प्रश्नमृषीन् पूर्वमपृच्छं पितुरन्तिके । नाब्रुवन् ब्रह्मण: पुत्रास्तत्र कारणमुच्यताम् ॥ ४२ ॥
Autrefois, en présence de mon père, le Mahārāja Ikṣvāku, j’ai posé une question semblable à quatre grands sages, fils de Brahmā. Mais ils n’ont pas répondu. Je vous prie d’en expliquer la raison : pourquoi sont-ils restés silencieux ?
Verse 43
श्रीआविर्होत्र उवाच कर्माकर्मविकर्मेति वेदवादो न लौकिक: । वेदस्य चेश्वरात्मत्वात् तत्र मुह्यन्ति सूरय: ॥ ४३ ॥
Śrī Āvirhotra répondit : le karma, l’akarma et le vikarma ne se comprennent justement que par l’autorité des Veda ; la spéculation mondaine ne peut saisir ce sujet. Les Veda sont l’incarnation sonore du Bhagavān Lui-même, ainsi la connaissance védique est parfaite ; même les plus grands savants s’égarent sur la science de l’action s’ils négligent cette autorité.
Verse 44
परोक्षवादो वेदोऽयं बालानामनुशासनम् । कर्ममोक्षाय कर्माणि विधत्ते ह्यगदं यथा ॥ ४४ ॥
Ce Veda enseigne de façon indirecte afin de guider les esprits enfantins. Pour délivrer de l’esclavage du karma, il prescrit d’abord des actes religieux porteurs de fruits—comme un père promet des sucreries pour que l’enfant prenne son remède.
Verse 45
नाचरेद् यस्तु वेदोक्तं स्वयमज्ञोऽजितेन्द्रिय: । विकर्मणा ह्यधर्मेण मृत्योर्मृत्युमुपैति स: ॥ ४५ ॥
Si un homme ignorant, qui n’a pas vaincu ses sens, ne suit pas ce que prescrivent les Veda, il tombera sûrement dans le vikarma et l’adharma ; ainsi sa récompense sera « mort sur mort », c’est-à-dire des naissances et des morts répétées.
Verse 46
वेदोक्तमेव कुर्वाणो नि:सङ्गोऽर्पितमीश्वरे । नैष्कर्म्यां लभते सिद्धिं रोचनार्था फलश्रुति: ॥ ४६ ॥
En accomplissant sans attachement les actes réglés prescrits par les Veda et en offrant leurs fruits au Seigneur Suprême, on atteint la perfection du naiṣkarmya : la liberté hors des liens du travail matériel. Les promesses de fruits dans les écritures révélées ne sont là que pour éveiller l’élan du pratiquant ; elles ne constituent pas le but ultime du savoir védique.
Verse 47
य आशु हृदयग्रन्थिं निर्जिहीर्षु: परात्मन: । विधिनोपचरेद् देवं तन्त्रोक्तेन च केशवम् ॥ ४७ ॥
Celui qui désire trancher rapidement le nœud du cœur—le lien du faux ego qui enchaîne l’âme—doit adorer le Seigneur Suprême, Keśava, selon les règles exposées dans les écrits védiques tels que les tantras.
Verse 48
लब्ध्वानुग्रह आचार्यात् तेन सन्दर्शितागम: । महापुरुषमभ्यर्चेन्मूर्त्याभिमतयात्मन: ॥ ४८ ॥
Ayant reçu la grâce du maître spirituel, qui révèle les injonctions des Écritures, le dévot doit adorer la Personne Suprême dans la forme personnelle du Seigneur qui lui est la plus chère.
Verse 49
शुचि: सम्मुखमासीन: प्राणसंयमनादिभि: । पिण्डं विशोध्य सन्न्यासकृतरक्षोऽर्चयेद्धरिम् ॥ ४९ ॥
Après s’être purifié et s’être assis face à la Déité, ayant purifié le corps par le prāṇāyāma et d’autres procédés et tracé le tilaka pour protection, on doit adorer Śrī Hari.
Verse 50
अर्चादौ हृदये चापि यथालब्धोपचारकै: । द्रव्यक्षित्यात्मलिङ्गानि निष्पाद्य प्रोक्ष्य चासनम् ॥ ५० ॥ पाद्यादीनुपकल्प्याथ सन्निधाप्य समाहित: । हृदादिभि: कृतन्यासो मूलमन्त्रेण चार्चयेत् ॥ ५१ ॥
Le dévot doit rassembler les ingrédients disponibles, préparer les offrandes, le lieu, l’esprit et la Déité; asperger d’eau son siège pour le purifier et disposer l’eau pour laver les pieds et les autres accessoires. Puis il doit installer la Déité à Sa place, aussi dans son propre cœur, se concentrer, faire le nyāsa/tilaka au cœur et ailleurs, et adorer avec le mantra racine.
Verse 51
अर्चादौ हृदये चापि यथालब्धोपचारकै: । द्रव्यक्षित्यात्मलिङ्गानि निष्पाद्य प्रोक्ष्य चासनम् ॥ ५० ॥ पाद्यादीनुपकल्प्याथ सन्निधाप्य समाहित: । हृदादिभि: कृतन्यासो मूलमन्त्रेण चार्चयेत् ॥ ५१ ॥
Le dévot doit rassembler les ingrédients disponibles, préparer les offrandes, le lieu, l’esprit et la Déité; asperger d’eau son siège pour le purifier et disposer l’eau pour laver les pieds et les autres accessoires. Puis il doit installer la Déité à Sa place, aussi dans son propre cœur, se concentrer, faire le nyāsa/tilaka au cœur et ailleurs, et adorer avec le mantra racine.
Verse 52
साङ्गोपाङ्गां सपार्षदां तां तां मूर्तिं स्वमन्त्रत: । पाद्यार्घ्याचमनीयाद्यै: स्नानवासोविभूषणै: ॥ ५२ ॥ गन्धमाल्याक्षतस्रग्भिर्धूपदीपोपहारकै: । साङ्गंसम्पूज्य विधिवत् स्तवै: स्तुत्वा नमेद्धरिम् ॥ ५३ ॥
On doit adorer la Déité avec les membres de Son corps transcendantal, Ses armes telles que le cakra Sudarśana, Ses autres attributs et Ses compagnons personnels. Chaque aspect est honoré par son mantra propre, avec l’eau pour laver les pieds, l’eau parfumée, l’eau pour se rincer la bouche, le bain, de beaux vêtements et ornements, des fragrances, des guirlandes, des grains entiers, l’encens et les lampes. Après avoir ainsi accompli l’adoration complète selon la règle, on glorifie Śrī Hari par des prières et l’on se prosterne devant Lui.
Verse 53
साङ्गोपाङ्गां सपार्षदां तां तां मूर्तिं स्वमन्त्रत: । पाद्यार्घ्याचमनीयाद्यै: स्नानवासोविभूषणै: ॥ ५२ ॥ गन्धमाल्याक्षतस्रग्भिर्धूपदीपोपहारकै: । साङ्गंसम्पूज्य विधिवत् स्तवै: स्तुत्वा नमेद्धरिम् ॥ ५३ ॥
On doit adorer la Forme divine du Seigneur Hari avec Ses membres transcendants, Ses armes et Ses compagnons, chaque aspect par son mantra propre. Qu’on offre l’eau pour les pieds, l’arghya, l’eau d’ablution de la bouche, le bain, de beaux vêtements et ornements, parfums, colliers et guirlandes, grains intacts, encens et lampes; la pūjā accomplie selon la règle, qu’on Le loue par des hymnes et qu’on se prosterne devant Hari.
Verse 54
आत्मानम् तन्मयं ध्यायन् मूर्तिं सम्पूजयेद्धरे: । शेषामाधाय शिरसा स्वधाम्न्युद्वास्य सत्कृतम् ॥ ५४ ॥
Le fidèle, méditant qu’il est le serviteur éternel du Seigneur et s’unissant à Lui par l’intention, doit adorer parfaitement la Forme de Hari, se souvenant que la Divinité demeure aussi dans le cœur. Puis qu’il pose sur sa tête les restes sacrés, telles les guirlandes, et qu’il réinstalle respectueusement la Deité en Son lieu propre, concluant ainsi la pūjā.
Verse 55
एवमग्न्यर्कतोयादावतिथौ हृदये च य: । यजतीश्वरमात्मानमचिरान्मुच्यते हि स: ॥ ५५ ॥
Ainsi, celui qui reconnaît le Seigneur suprême comme omniprésent et L’adore dans Sa présence au sein du feu, du soleil, de l’eau et des autres éléments, dans le cœur de l’hôte accueilli chez soi, et aussi dans son propre cœur, obtient très vite la délivrance.
The Supersoul’s activation provides the field and capacity for experience, but bondage arises when the jīva, driven by vāsanā (deep-rooted desire), claims proprietorship and identifies the guṇa-made body as the self. Thus responsibility remains with the jīva’s desire and karmic choice, while the Lord remains the impartial regulator and inner witness (Paramātmā).
The pralaya sequence functions as nirodha teaching: it reveals the temporality of all compounded forms, dismantles false security in worldly achievement, and redirects the seeker to āśraya—Bhagavān beyond time and modes. The cosmology is therefore a spiritual pedagogy producing vairāgya and urgency for bhakti.
A bona fide guru is one who has realized the conclusions of śāstra through deliberation, can convincingly teach those conclusions, and has taken shelter of the Supreme Lord, having relinquished material motivations. The chapter emphasizes initiation (dīkṣā/śaraṇāgati) and learning pure devotional service without duplicity.
By taking shelter of a realized spiritual master, practicing regulated devotion (hearing, chanting, remembering, offering daily work), cultivating saintly association, and gradually giving up sense gratification through higher taste. The text presents bhakti as the direct and ‘easy’ crossing because it invokes the Lord’s personal help.
Heaven is impermanent and mixed with anxiety—rivalry, envy, and fear of falling once merit is exhausted. Ritual merit is acknowledged as a Vedic incentive for the immature, but the chapter’s thrust is that true happiness requires transcendence of karma through dedication to the Lord and eventual pure bhakti.
Because many people are initially attached to fruitive results; the Vedas prescribe regulated karma to discipline them and gradually redirect their motivation toward freedom from action’s bondage—like a father coaxing a child to take medicine. The culmination is offering results to Bhagavān and engaging in devotion.
Arcana is presented as regulated worship (often via tantra-vidhi) that trains attention, purity, and offering mentality. It concretizes karma-yoga—actions performed without attachment and dedicated to Keśava—and matures into bhakti by remembering the Lord as all-pervading (in the Deity, elements, guests, and the heart).