
Le chapitre 5 est un enseignement moral attribué à Nandikeśvara. Il s’ouvre en opposant la rareté d’une disposition śuddha-sattva (pureté lumineuse) à la prépondérance de rajas et de tamas, posant ainsi une psychologie éthique pour la suite. Il développe ensuite le principe de vaicitrya : des actes variés engendrent des résultats variés. Sont évoqués les narakas (enfers), les états de châtiment, les renaissances défavorables et les afflictions du corps; un catalogue de fautes est relié à leurs conséquences—brahmahatyā, surāpāna, vol, inconduite sexuelle, trahison, mensonge, dénigrement de la religion—avec la description des agents de Yama appliquant les peines. La conclusion est normative : ayant compris le pāpaphala (fruit du péché), il convient d’accomplir le prāyaścitta (expiation) comme discipline de rectification. Le texte recommande expressément de l’exécuter correctement à Aruṇa-kṣetra, et l’auditeur implore les moyens d’apaisement et de remède.
Verse 1
ब्रह्मोवाच । अरण्याद्गौतमं शांतमुटजद्वार आगतम् । प्रत्याधातुं प्रववृते शिवभक्तिर्जगन्मयी
Brahmā dit : Lorsque le paisible Gautama vint de la forêt jusqu’au seuil de sa hutte, la dévotion à Śiva, qui pénètre l’univers entier, s’avança pour l’accueillir et le recevoir.
Verse 2
आलुलोके समायातं गौतमं शिष्यसेवितम् । लंबमानशिरःश्मश्रुसम्पूर्णमुखमण्डलम्
Il vit Gautama s’avancer, entouré du service de ses disciples ; le cercle de son visage était rempli de mèches et de barbe retombantes.
Verse 3
जटाभिरतिताम्राभिस्तीर्थस्नानविशुद्धिभिः । न्यस्तरुद्राक्षमणिभिर्ज्वालाभिरिव पावकम्
Avec ses jaṭā d’un cuivre profond, purifiées par les bains aux tīrtha, et les perles de rudrākṣa posées sur son corps, il resplendissait tel un feu ceint de flammes.
Verse 4
भस्मत्रिपुण्ड्रकोपेतविशालनिटिलोज्वलम् । शुक्लयज्ञोपवीतेन पूर्णं रुद्राक्षदामभिः
Il brillait, le large front marqué du tripuṇḍra de cendre sacrée ; portant le yajñopavīta blanc, il était entièrement orné de guirlandes de rudrākṣa.
Verse 5
दधानं वल्कले रक्ते तपः कृशितविग्रहम् । जपंतं वैदिकान्मंत्रान्रुद्रप्रीतिकरान्बहून्
Vêtu d’écorces rouges, le corps amaigri par l’ascèse, il récitait de nombreux mantras védiques qui réjouissent Rudra.
Verse 6
शम्भुनावसितोदात्तसारूप्यमिव भाषितम् । तेजोनिधिं दयापूर्णं प्रत्यक्षमिव भास्करम्
Il paraissait comme appelé à l’être par la noble forme agréée par Śambhu : un trésor de splendeur, empli de compassion, tel le soleil rendu visible devant les yeux.
Verse 7
आलोक्य तं महात्मानं वृद्धं शंभुपदाश्रयम् । कृतांजलिपुटा गौरी प्रणन्तुमुपचक्रमे
Voyant ce grand être, vieillard réfugié aux pieds de Śambhu, Gaurī, les mains jointes en vénération, entreprit de se prosterner devant lui.
Verse 8
कृतांजलिं मुनिर्वीक्ष्य समस्तजगदम्बिकाम् । किमेतदिति साश्चर्यं वारयन्प्रणनाम सः
Voyant la Mère de l’univers tout entier, les mains jointes, le sage, saisi d’étonnement, dit : « Qu’est-ce donc ? » et, cherchant à la retenir, se prosterna à son tour.
Verse 9
स्वागतं गौरि सुभगे लोकमातर्दयानिधे । व्याजेन भक्तसंरक्षां कर्तुमत्रागतास्यहो
« Sois la bienvenue, Gaurī, ô bienheureuse ; Mère des mondes, trésor de compassion ! Ah, tu es venue ici sous quelque prétexte afin de protéger tes dévots. »
Verse 10
अहो मान्ये मान्यमर्थं विज्ञायैव पुरा वयम् । पृथग्भावमिवालंब्य शिष्यादिभिः समागताः
Ah, ô Vénérable ! Ayant déjà compris jadis le sens d’honorer ce qui est digne d’honneur, nous sommes venus ici autrefois, accompagnés de disciples et d’autres, comme si nous nous appuyions sur une séparation illusoire.
Verse 11
यद्देवि ते न चेत्किंचिन्मायाविलसितन्निजम् । ततः प्रपंचसंसिद्धिः कथमेव भविष्यति
Ô Déesse, si rien de tout cela n’était ton propre jeu de māyā, comment l’univers manifesté pourrait-il jamais s’établir ?
Verse 12
तिष्ठत्वशेषं मे वक्तुं मायाविलसितं तव । न शक्यते यन्निर्णेतुं त्वदीयैश्च कदाचन
Qu’il me soit permis de laisser de côté la tentative de dire tout le jeu de ta māyā ; car il ne peut jamais être pleinement déterminé, même par ceux qui sont tiens.
Verse 13
आस्यतां पावने शुद्धं आसने कुशनिर्मिते । गृह्यतां पाद्यमर्घं च दत्तं च विधिवन्मया
Veuillez vous asseoir sur ce siège pur et sanctifiant, tressé d’herbe kuśa ; veuillez accepter l’eau pour le lavage des pieds (pādya) et l’offrande d’arghya, que j’ai présentées selon le rite.
Verse 14
इति शिष्यैः समानीते दर्भांके परमासने । आसीनामंबिकां वृद्धो मुनिरानर्च भक्तिमान्
Ainsi, lorsque ses disciples eurent apporté le siège suprême fait d’herbe kuśa, le vieux sage, plein de dévotion, rendit un culte à Ambikā tandis qu’elle y était assise.
Verse 15
निवेद्य सकलां पूजां भक्तिभावसमन्वितः । गौर्या समभ्यनुज्ञातः स्वयमप्यासने स्थितः
Après avoir offert l’ensemble du culte, le cœur empli de bhakti, et ayant reçu l’assentiment de Gaurī, il s’assit lui-même sur son āsana.
Verse 16
उवाच दशनज्योत्स्नापरिधौतदिशामुखः । पुलकांचितसर्वांगः सानंदाश्रु सगद्गदम्
Il parla : son visage illuminait les directions comme lavées par l’éclat de ses dents ; tout son corps frémissait d’extase, des larmes de joie coulaient, et sa voix tremblait d’émotion.
Verse 17
अहो देवस्य माहात्म्यं शम्भोरमिततेजसः । सद्भक्त रक्षणाय त्वामादिशद्भक्तवत्सलः
Ah ! Merveilleuse est la grandeur du Dieu : Śambhu, à l’éclat sans mesure. Par amour pour ses véritables dévots, le Seigneur, ami des bhakta, t’a instruit pour protéger le bhakta vertueux.
Verse 18
असिद्धमन्यल्लब्धव्यं किं वान्यत्तव विद्यते । अम्बैतद्भक्तिमाहात्म्यं संदर्शयितुमीश्वरः
Ô Mère, que te reste-t-il à obtenir, ou quel autre gain pourrait-il y avoir pour toi ? Le Seigneur ne cherche qu’à révéler ceci : la grandeur de la bhakti.
Verse 19
कैलासशैलवृत्तांतः कंपातटतपःस्थितः । अरुणाद्रिसमादेशः सर्वं ज्ञातमिदं मया
J’ai appris tout cela : le récit lié au mont Kailāsa, les austérités accomplies sur les rives de la Kampā, et l’injonction concernant Aruṇādri (Aruṇācala).
Verse 20
आगतासि महाभागे भक्ताश्रममिमं स्वयम् । स्नेहेन करुणामूर्ते कर्त्तव्यमुपदिश्यताम्
Ô toi la très fortunée, tu es venue toi-même en cet ermitage des dévots. Ô incarnation de la compassion, par grâce aimante, enseigne-nous ce qu’il convient d’accomplir.
Verse 21
इति तस्य वचः श्रुत्वा महर्षेः सर्ववेदिनः । अंबिका प्राह कुतुकात्स्तुवन्ती तं महामुनिम्
Ayant entendu les paroles du grand rishi, omniscient, Ambikā parla avec une curiosité joyeuse, tout en louant ce grand muni.
Verse 22
महावैभवमेतत्ते देवदेवः स्वयं शिवः । मध्ये तपस्विनां त्वं तु द्रष्टव्य इति चादिशत्
Telle est ta grande prééminence : Śiva lui-même, le Dieu des dieux, a ordonné : « Parmi les ascètes, c’est toi qu’il faut assurément voir (rencontrer). »
Verse 23
आगमानां शिवोक्तानां वेदानामपि पारगः । तपसा शंभुभक्तानां त्वमेव शिवसंमतः
Tu maîtrises les Vedas et les Āgamas eux aussi, tels que les a énoncés Śiva ; et par ton austérité de dévot de Śambhu, toi seul es agréé par Śiva.
Verse 24
अरुणाचल नाम्नाहं तिष्ठामीत्यब्रवीच्छिवः । अस्याचलस्य माहात्म्यं श्रोतव्यं च भवन्मुखात्
Śiva déclara : « Ici je demeure sous le nom d’Aruṇācala ». Aussi la grandeur de cette montagne doit-elle être entendue de ta propre bouche.
Verse 25
प्राप्तास्म्यहं तपः कर्तुमरुणाचलसन्निधौ । भवतां दर्शनादेव स्वयमीशः प्रसीदति
Je suis venu accomplir des austérités en la présence même d’Arunācala. En vérité, rien qu’en vous contemplant, le Seigneur Lui-même devient favorable et accorde sa grâce.
Verse 26
शिवभक्तेन संभाषा शिवसंकीर्त्तनश्रवः । शिवलिंगार्चनं लोके वपुर्ग्रहफलोदयः
S’entretenir avec un dévot de Śiva, entendre le chant des noms de Śiva, et adorer le liṅga de Śiva en ce monde : tels sont les fruits naissants d’avoir obtenu un corps humain.
Verse 27
तस्मान्ममैतन्माहात्म्यं श्रोतव्यं भवतो मुखात् । सुव्यक्तमुपदेशेन ज्ञानतोऽसि पिता मम
C’est pourquoi cette grandeur qui est la mienne doit être entendue de ta propre bouche. Par ton enseignement limpide, dans la connaissance, tu es pour moi comme un père.
Verse 28
इति तस्या वचः श्रुत्वा गौतमस्तपसां निधिः । आचख्यौ गिरिशं ध्यायन्नरुणाचलवैभवम्
Ayant entendu ces paroles, Gautama — trésor d’austérités — médita sur Girīśa, le Seigneur des montagnes, puis exposa la splendeur d’Arunācala.
Verse 29
अज्ञातमिव यत्किंचित्पृच्छ्यते च पुनस्त्वया । अवैमि सर्वविद्यानां माया शैवी त्वमेव सा
Bien que tu interroges encore comme si quelque chose t’était inconnu, je comprends : tu es en vérité cette Māyā śaiva, la puissance qui sous-tend toutes les formes de connaissance.
Verse 30
अथवा भक्तवक्त्रेण शिववैभवसंश्रवः । शिक्षणं शांभवं तेषां तव तुष्टेश्च कारणम्
Ou plutôt : entendre la magnificence de Śiva par la bouche d’un dévot est pour eux un enseignement śāmbhava, et c’est aussi la cause de ta satisfaction.
Verse 31
पठितानां च वेदानां यदावृत्तफलावहम् । वदतां शृण्वतां लोके शिवसंकीर्त्तनं तथा
De même que la récitation des Veda procure le fruit de l’étude répétée, de même en ce monde le saṅkīrtana de louange à Śiva—qu’il soit prononcé ou entendu—accorde ses fruits.
Verse 32
सफलान्यद्य सर्वाणि तपांसि चरितानि मे । यदहं शंभुनादिष्टं माहात्म्यं कीर्त्तये श्रुतम्
Aujourd’hui, toutes les austérités que j’ai pratiquées ont porté fruit, car je proclame à présent—après l’avoir entendu—le māhātmya prescrit par Śambhu.
Verse 33
शिवाशिवप्रसादेन माहात्म्यमिदमद्भुतम्
Par la grâce bienveillante de Śiva, ce māhātmya merveilleux est révélé.
Verse 34
अरुणाचलमाहात्म्यं दुरितक्षयकारणम् । श्रूयतामनवद्यांगि पुरावृत्तमिदं महत्
La grandeur d’Arunachala est cause de la destruction des fautes. Ô toi aux membres sans reproche, écoute ce grand récit ancien.
Verse 35
अरुणाद्रिमयं लिंगमाविर्भूतं यथा पुरा । न शक्यते पुनर्वक्तुमशेषं वक्त्रकोटिभिः
La manière dont le liṅga, formé de l’Arunadri lui-même, se manifesta jadis ne peut être redite entièrement, fût-ce par des crores de bouches.
Verse 36
अरुणाचलमाहात्म्यं ब्रह्मणामपि कोटिभिः । ब्रह्मणा विष्णुना पूर्वं सोमभास्करवह्निभिः
Même par des crores de Brahmās, la grandeur d’Arunachala ne saurait être épuisée ; jadis, elle fut proclamée par Brahmā et Viṣṇu, ainsi que par Soma, le Soleil et le Feu.
Verse 37
इन्द्रादिभिश्च दिक्पालैः पूजितश्चाष्टसिद्धये । सिद्धचारणगंधर्व यक्षविद्याधरोरगैः
Il est vénéré par Indra et les autres gardiens des directions afin d’obtenir les huit siddhis ; et aussi par les Siddhas, Cāraṇas, Gandharvas, Yakṣas, Vidyādharas et Nāgas.
Verse 38
खगैश्च मुनिभिर्दिव्यैः सिद्धयोगिभिरर्चितः । तत्तत्पापनिवृत्त्यर्थं तत्तदीप्सितसिद्धये
Il est honoré par les oiseaux célestes, par les sages divins et par les yogins accomplis, afin que s’éteignent les fautes particulières et que s’accomplissent les réalisations désirées.
Verse 39
आराधितोऽयं भगवानरुणाद्रिपतिः शिवः । दृष्टो हरति पापानि सेवितो वांछितप्रदः
Ce Seigneur Śiva, bienheureux Maître d’Arunadri—lorsqu’il est adoré—ôte les fautes rien qu’à être contemplé ; et lorsqu’il est servi, il accorde ce qui est désiré.
Verse 40
कीर्तितोपि जनैर्दूरैः शोणाद्रिरिति मुक्तिदः । तेजःस्तंभमयं रूपमरुणाद्रिरिति श्रुतम्
Même lorsque les hommes, de loin, le célèbrent comme « Śoṇādri », il devient dispensateur de délivrance. On entend dire que la forme d’Arunādri est un pilier fait de pure radiance.
Verse 41
ध्यायन्तो योगिनश्चित्ते शिवसायुज्यमाप्नुयुः । दत्तं हुतं च यत्किंचिज्जप्तं चान्यत्तपः कृतम्
En le méditant dans le cœur, les yogis obtiennent l’union (sāyujya) avec Śiva. Et tout ce qui est donné, fût-ce peu, offert au feu, récité en japa, ou accompli comme autre austérité—
Verse 42
अक्षय्यं भवति प्राप्तमरुणाचलसंनिधौ । पुरा ब्रह्मा च विष्णुश्च शिवतेजोंशसंभवौ
Cela devient impérissable lorsqu’on l’obtient en la présence d’Arunācala. Jadis, Brahmā et Viṣṇu eux aussi—nés d’une parcelle de la splendeur de Śiva—
Verse 43
साहंकारौ युयुधतुः परस्परजिगीषया । तथा तयोर्गर्वशांत्यै योगिध्येयः सदाशिवः
Possédés par l’ego, tous deux combattirent, chacun voulant vaincre l’autre. Alors, pour apaiser leur orgueil, Sadāśiva—objet de la méditation des yogis—se manifesta.
Verse 44
अग्नितेजोमयं रूपमादिमध्यांतवर्जितम् । संप्राप्य तस्थौ तन्मध्ये दिशो दश विभासयन्
Ayant atteint cette forme faite de l’éclat du feu—sans commencement, sans milieu ni fin—il se tint en son sein, illuminant les dix directions depuis son centre même.
Verse 45
तेजःस्तंभस्य तस्याथ द्रष्टुमाद्यंतभागयोः । हंसक्रोडतनू कृत्वा जग्मतुर्द्यां रसातलम्
Alors, pour voir les limites supérieure et inférieure de ce pilier de lumière, tous deux prirent les corps d’un cygne et d’un sanglier, et s’en allèrent : l’un vers les cieux, l’autre vers le monde souterrain.
Verse 46
तौ विषण्णमुखौ दृष्ट्वा भगवान्करुणानिधिः । आविर्बभूव च तयोर्वरं प्रादादभीप्सितम्
Voyant tous deux le visage abattu, le Seigneur Bienheureux—océan de compassion—se manifesta devant eux et leur accorda la grâce désirée.
Verse 47
तत्प्रार्थितश्च देवेशो यातः स्थावरलिंगताम् । अरुणाद्रिरिति ख्यातः प्रशांतः संप्रकाशते
Ainsi imploré, le Seigneur des dieux prit l’état d’un Liṅga immobile ; renommé Aruṇādri, il resplendit d’une splendeur paisible.
Verse 48
दिव्यदुन्दुभिनिर्घोषैरप्सरोगीतनर्त्तनैः । पूज्यते तैजसं लिंगं पुष्पवृष्टिशतैः सदा
Au fracas des tambours divins, parmi les chants et les danses des apsaras, ce Liṅga resplendissant est sans cesse vénéré, au milieu de centaines d’averses de fleurs.
Verse 49
ब्रह्मणामप्यतीतानां पुरा षण्णवतेः प्रभुः । विष्णुनाभिसमुद्भूतो ब्रह्मा लोकान्ससर्ज हि
Dans les temps anciens—après même le passage de nombreux Brahmās—Brahmā, le seigneur né du nombril de Viṣṇu, créa véritablement les mondes.
Verse 50
स कदाचित्तपोविघ्नं कर्तुकामेन योगिनाम् । इंद्रेण प्रार्थितो ब्रह्मा ससर्ज ललितां स्त्रियम्
Un jour, désirant entraver les austérités des yogins, Indra supplia Brahmā ; et Brahmā créa une femme enchanteresse nommée Lalitā.
Verse 51
लावण्यगुणसंपूर्णामालोक्य कमलेक्षणाम् । मुमोह कंदर्पशरैः स विद्धहृदयो विधिः
En la voyant—parfaite en beauté et en vertus, aux yeux de lotus—Brahmā (Vidhi), le cœur transpercé par les flèches de Kāma, fut saisi d’illusion.
Verse 52
स्प्रष्टुकामं तमालोक्य ब्रह्माणं कमलासनम् । नत्वा प्रदक्षिणव्याजाद्गंतुमैच्छद्वराप्सराः
Voyant Brahmā, assis sur le lotus et désireux de la toucher, l’excellente nymphe céleste s’inclina ; puis, sous prétexte de pradakṣiṇā (circumambulation), elle voulut s’éloigner.
Verse 53
अस्यां प्रदक्षिणां भक्त्या कुर्वाणायां प्रजापतेः । चतसृभ्योऽपि दिग्भ्योऽस्य मुखान्युदभवन्क्षणात्
Tandis qu’elle accomplissait avec dévotion cette pradakṣiṇā autour de Prajāpati (Brahmā), aussitôt ses visages jaillirent des quatre directions.
Verse 54
सा बाला पक्षिणी भूत्वा गगनं समगाहत । पुनश्च खगरूपेण समायांतं समीक्ष्य सा
La jeune fille, devenue oiseau, s’élança dans le ciel. Puis, le voyant s’approcher encore sous forme d’oiseau, elle l’observa avec attention.
Verse 55
शरणं याचमाना सा शोणाद्रिमिममाश्रयत् । ब्रह्मणा विष्णुना च त्वमदृष्टपदशेखरः
Implorant un refuge, elle se plaça sous la protection de ce Śoṇādri. Ô Seigneur, même Brahmā et Viṣṇu n’ont pas vu ton sommet le plus élevé, ta demeure suprême.
Verse 56
रक्ष मामरुणाद्रीश शरण्य शरणागताम् । इति तस्यां भयार्त्तायां क्रोशंत्यामरुणाचलात्
«Protège-moi, ô Seigneur d’Aruṇādri—ô Donateur de refuge—moi qui suis venue chercher asile !» Tandis qu’elle criait ainsi, saisie d’effroi, de l’Aruṇācala surgit le secours.
Verse 57
उदभूत्स्थावराल्लिंगाद्व्याधः कश्चिद्धनुर्द्धरः । संधाय सायकं चापे समेघगगनद्युतिः
Du Liṅga immobile surgit un chasseur, l’arc à la main. Ajustant la flèche sur la corde, il resplendissait tel un ciel chargé de nuages.
Verse 58
निषादे पुरतो दृष्टे मोहस्तस्य ननाश हि । ततः प्रसन्नहृदयोतिनम्रः कमलोद्भवः
Quand le Niṣāda (le chasseur) apparut devant lui, son égarement s’évanouit vraiment. Alors le Né du Lotus (Brahmā), le cœur apaisé, s’inclina avec une profonde humilité.
Verse 59
नमश्चक्रे शरण्याय शोणाद्रिपतये तदा । सर्वपापक्षयकृते नमस्तुभ्यं पिनाकिने
Alors il rendit hommage au Donateur de refuge, le Seigneur de Śoṇādri. Ô Pinākin, porteur de l’arc Pināka, salutations à toi, destructeur de tous les péchés.
Verse 60
अरुणाचलरूपाय भक्ववश्याय शंभवे । अजानतां स्वभक्तानामकर्मविनिवर्त्तने
Hommage à Śambhu, dont la forme même est Arunācala—que la bhakti des dévots rend favorable—lui qui repousse le karma funeste de ses propres adorateurs, même lorsqu’ils agissent dans l’ignorance.
Verse 61
त्वदन्यः कः प्रभुः कर्तुमशक्यं चापि देहिनाम् । उपसंहर मे देहं तेजसा पापनिश्चयम्
Hors de Toi, quel Seigneur pourrait accomplir l’impossible, même pour les êtres incarnés ? Par l’éclat de Ta puissance, retire et dissous mon corps, ce fardeau de péché désormais fixé.
Verse 62
अन्यं वा सृज विश्वात्मन्ब्रह्माणं लोकसृष्टये । अथ तस्य वचः श्रुत्वा शिवो दीनस्य वेधसः
«Sinon, ô Âme de l’univers, crée un autre Brahmā pour la création des mondes.» Alors, entendant ces paroles du Créateur (Vedhas) accablé, Śiva…
Verse 63
उवाच करुणामूर्तिर्भूत्वा चंद्रार्द्धशेखरः । दत्तः कालस्तव मया पुरैव न निवर्त्यते
Le Seigneur, incarnation de la compassion, devenu Candra-ardhaśekhara (celui dont la crête porte la demi-lune), déclara : «Le temps que je t’ai accordé jadis ne sera pas révoqué.»
Verse 64
कं वा रागादयो दोषा न बाधेरन्प्रभुस्थितम् । तस्माद्दूरस्थितोऽप्येतदरुणाचलसंज्ञितम्
Qui donc pourrait être atteint par des défauts tels que la passion et les autres, lorsque le Seigneur Lui-même demeure en ce lieu ? Ainsi, bien qu’il soit au loin, cet endroit est renommé sous le nom d’Arunācala.
Verse 65
भजस्व तैजसं लिंगं सर्वदोषनिवृत्तये । वाचिकं मानसं पापं कायिकं वा च यद्भवेत्
Adore le Liṅga rayonnant afin que soient ôtées toutes les fautes—quel que soit le péché qui naisse, par la parole, par le mental ou par le corps.
Verse 66
विनश्यति क्षणात्सर्वमरुणाचलदर्शनात् । प्रदक्षिणा नमस्कारैः स्मरणैरर्चनैः स्तवैः
Par la seule vision d’Aruṇācala, tout (péché et souillure) périt en un instant—et aussi par la pradakṣiṇā, les salutations, le souvenir, l’adoration et les hymnes de louange.
Verse 67
अरुणाद्रिरयं नृणां सर्वकल्मषनाशनः । कैलासे मेरुशृंगे वा स्वस्थानेषु कलाद्रिषु
Cet Aruṇādri détruit toutes les impuretés des hommes—qu’on soit au Kailāsa, sur le sommet du Meru, ou en son propre lieu parmi d’autres montagnes.
Verse 68
संदृश्यः कश्चिदेवाहमरुणाद्रिरयं स्वयम् । यच्छृंगदर्शनान्नॄणां चक्षुर्लाभेन केवलम्
Moi-même, je suis cet Aruṇādri, véritablement digne d’être vu. Car par la seule vision de son sommet, les hommes obtiennent le fruit (de sainteté et de purification).
Verse 69
भवेत्सर्वाघनाशश्च लाभश्च ज्ञानचक्षुषः । मदंशसंभवो ब्रह्मा स्वनाम्ना ब्रह्मपुष्करे
S’opère la destruction de tous les péchés, et l’on obtient l’œil de la sagesse. Brahmā—né d’une part de moi—(demeure) au Brahma-Puṣkara appelé de son propre nom.
Verse 70
अत्र स्नातः पुरा ब्रह्मन्मोहोऽगाज्जगतीपतेः । स्नात्वा त्वं ब्रह्मतीर्थे मां समभ्यर्च्य कृतांजलिः
Ici, ô brahmane, jadis, après s’être baigné, l’illusion du Seigneur du monde fut dissipée. Toi aussi—après t’être baigné au Brahma-tīrtha—adore-moi comme il convient, les mains jointes en añjali.
Verse 71
मौनी प्रदक्षिणं कृत्वा विश्वात्मन्भव विज्वरः
Observant le silence sacré (mauna), accomplis la pradakṣiṇā ; ô Âme de l’univers, sois délivré de la fièvre de l’affliction et du trouble.
Verse 72
इति वचनमुदीर्य विश्वनाथं स्थितमरुणाचलरूपतो महेशम् । अथ सरसि निमज्य पद्मजन्मा दुरितहरं समपूजयत्क्रमेण
Ayant ainsi prononcé ces paroles, il s’adressa à Viśvanātha—Maheśa demeurant sous la forme d’Aruṇācala. Puis Padmajanmā (Brahmā), s’immergeant dans le lac sacré, adora selon l’ordre rituel Celui qui ôte le péché.
Verse 73
इममरुणगिरीशमेष वेधा यमनियमादिविशुद्धचित्तयोगः । स्फुटतरमभिपूज्य सोपचारं गतदुरितोऽथ जगाम चाधिपत्यम्
Ainsi, Vedhā (Brahmā), dont le yoga était un esprit purifié par yama, niyama et le reste, adora Arunagirīśa avec une dévotion limpide, accompagné de tous les rites et offrandes ; ses fautes s’évanouirent, puis il obtint la souveraineté.