Adhyaya 24
Brahma KhandaSetubandha MahatmyaAdhyaya 24

Adhyaya 24

Le chapitre s’ouvre sur une injonction de pèlerinage : après s’être baigné à Cakratīrtha, on doit se rendre à Śivatīrtha, dont l’immersion est célébrée comme capable de dissoudre d’immenses accumulations de fautes graves. Interrogé sur la raison pour laquelle Kālabhairava contracta l’impureté de brahmahatyā, Sūta rapporte une ancienne querelle entre Brahmā et Viṣṇu au sujet de l’agent suprême du cosmos. Les Veda interviennent, affirmant qu’il existe un Seigneur au-delà d’eux deux ; le Praṇava (Oṃ) expose la transcendance de Śiva et son gouvernement des guṇa : Brahmā pour la création (rajas), Viṣṇu pour la protection (sattva) et Rudra pour la dissolution (tamas). Brahmā, encore dans l’illusion, fait surgir une cinquième tête flamboyante ; Śiva charge Kālabhairava de la trancher, et l’impureté de brahmahatyā naît alors, personnifiée en une force qui poursuit Bhairava. Śiva prescrit un parcours expiatoire : errer en mendiant avec le bol-crâne (kapāla), entrer à Vārāṇasī pour diminuer la souillure, puis se baigner à Śivatīrtha près de Gandhamādana, au bord de l’océan du Sud, afin d’anéantir le reste. Après l’immersion, Śiva confirme la purification totale et ordonne d’établir le crâne à Kāśī, d’où naît Kapālatīrtha. Le chapitre se conclut par une phalāśruti : réciter et entendre ce māhātmya est présenté comme un moyen d’apaiser la souffrance et d’effacer de lourdes fautes.

Shlokas

Verse 1

श्रीसूत उवाच । चक्रतीर्थे नरः स्नात्वा शिवतीर्थं ततो व्रजेत् । यत्र हि स्नानमात्रेण महापातककोटयः

Śrī Sūta dit : Après s’être baigné à Cakratīrtha, l’homme doit ensuite se rendre à Śivatīrtha, où, par le seul bain, des crores des plus grands péchés sont anéantis.

Verse 2

तत्संसर्गाश्च नश्यंति तत्क्षणादेव तापसाः । अत्र स्नात्वा ब्रह्महत्यां मुमुचे कालभैरवः

Et même la souillure née du contact avec de tels péchés s’évanouit sur-le-champ, ô ascètes. Ici, par le bain, Kālabhairava fut délivré du péché de brahmicide.

Verse 3

ऋषय ऊचुः । कालभैरवरुद्रस्य ब्रह्महत्या महामुने । किमर्थमभवत्सूत तन्नो वक्तुमिहार्हसि

Les ṛṣis dirent : Ô grand sage, pour quelle raison la brahmahatyā s’abattit-elle sur Kālabhairava-Rudra ? Ô Sūta, daigne nous l’expliquer ici.

Verse 4

श्रीसूत उवाच । वक्ष्यामि मुनयः सर्वे पुरावृत्तं विमुक्तिदम् । यस्य श्रवणमात्रेण सर्वपापैः प्रमुच्यते

Śrī Sūta dit : Je vais vous raconter, ô sages, un récit ancien qui confère la délivrance ; par sa seule audition, on est affranchi de tous les péchés.

Verse 5

प्रजापतेश्च विष्णोश्च बभूव कलहः पुरा । किंचित्कारणमुद्दिश्य समस्तजनसन्निधौ

Dans les temps anciens, une querelle s’éleva entre Prajāpati et Viṣṇu, pour quelque motif, devant l’assemblée de tous les êtres.

Verse 6

अहमेव जगत्कर्ता नान्यः कर्तास्ति कश्चन । अहं सर्वप्रपंचानां निग्रहानुग्रहप्रदः

«Moi seul suis le créateur du monde; il n’est absolument nul autre créateur. Je dispense la retenue et la grâce à tous les domaines manifestés.»

Verse 7

मत्तो नास्त्यधिकः कश्चिन्मत्समो वा सुरेष्वपि । एवं स मनुते ब्रह्मा देवानां सन्निधौ पुरा

«Nul n’est au-dessus de moi, ni même mon égal, fût-ce parmi les dieux.» Ainsi, jadis, Brahmā le pensait en présence des devas.

Verse 8

तदा नारायणः प्राह प्रहसन्द्विजपुंगवाः । किमर्थमेवं ब्रूषे त्वमहंकारेण सांप्रतम्

Alors Nārāyaṇa parla en souriant, ô le meilleur des deux-fois-nés : «Pourquoi parles-tu ainsi à présent, poussé par l’orgueil ?»

Verse 9

वाक्यमेवंविधं भूयो वक्तुं नार्हसि वै विधे । अहमेव जगत्कर्ता यज्ञो नारायणो विभुः

«Ô Vidhi (Brahmā), tu ne dois plus jamais proférer de telles paroles. Moi seul suis le créateur du monde : Nārāyaṇa, l’Omniprésent, qui est Yajña lui-même, le Sacrifice.»

Verse 10

मां विनास्य प्रपञ्चस्य जीवनं दुर्लभं भवेत् । मत्प्रसादाज्जगत्सृष्टं त्वया स्थावरजंगमम्

Sans Moi, la vie de ce monde manifesté serait difficile à soutenir. Par Ma grâce, cet univers—l’immobile et le mobile—fut engendré par toi.

Verse 11

विवादं कुर्वतोरेवं ब्रह्मविष्ण्वोर्जयैषिणोः । देवानां पुरतस्तत्र वेदाश्चत्वार आगताः । प्रोचुर्वाक्यमिदं तथ्यं परमार्थप्रकाशकम्

Comme Brahmā et Viṣṇu se querellaient ainsi, chacun avide de victoire, les quatre Veda vinrent là, devant les dieux, et dirent ces paroles—véridiques, illuminant la Réalité suprême.

Verse 12

वेदा ऊचुः । त्वं विष्णो न जगत्कर्ता न त्वं ब्रह्मन्प्रजापते

Les Veda dirent : «Ô Viṣṇu, tu n’es pas le créateur de l’univers ; et toi non plus, ô Brahmā, Prajāpati, tu n’en es pas le créateur.»

Verse 13

किं त्वीश्वरो जगत्कर्ता परात्परतरो विभुः । तन्मायाशक्तिसंक्लृप्तमिदं स्थावरजंगमम्

C’est plutôt le Seigneur—puissant, plus haut que le plus haut—qui est le créateur de l’univers. Par la force de Sa māyā, ce monde de l’immobile et du mobile est façonné.

Verse 14

सर्वदेवाभिवंद्यो हि सांबः सत्यादिलक्षणः । स्रष्टा च पालको हर्ता स एव जगतां प्रभुः

En vérité, Sāmba (Śiva), vénéré par tous les dieux et marqué par la Vérité et autres attributs, est Lui-même le créateur, le protecteur et celui qui résorbe : Lui seul est le Seigneur des mondes.

Verse 15

एवं समीरितं वेदैः श्रुत्वा वाक्यं शुभाक्षरम् । ब्रह्मा विष्णुस्तदा तत्र प्रोचतुर्द्विजपुंगवाः

Ayant entendu cette parole aux syllabes propices, proférée par les Veda, Brahmā et Viṣṇu parlèrent alors en ce lieu, eux, les plus éminents des deux-fois-nés.

Verse 16

ब्रह्मविष्णू ऊचतुः । पार्वत्यालिंगितः शंभुर्मूर्तिमान्प्रमथाधिपः । कथं भवेत्परं ब्रह्म सर्वसंगविवर्जितम्

Brahmā et Viṣṇu dirent : « Śambhu est enlacé par Pārvatī ; il possède une forme et il est le seigneur des Pramatha. Comment pourrait-il être le Brahman suprême, entièrement dépourvu de tout attachement ? »

Verse 17

ताभ्यामितीरिते तत्र प्रणवः प्राह तौ तदा । अरूपो रूपमादाय महता ध्वनिना द्विजाः

Lorsqu’ils eurent ainsi parlé, Praṇava s’adressa alors à eux en ce lieu — ô deux-fois-nés —, prenant une forme bien qu’il soit sans forme, avec une résonance puissante.

Verse 18

प्रणव उवाच । असौ शंभुर्महादेवः पार्वत्या स्वातिरिक्तया । संक्रीडते कदाचिन्नो किं तु स्वात्मस्वरूपया

Praṇava dit : « Ce Śambhu, le Grand Dieu, ne se divertit jamais avec Pārvatī comme si elle était autre que lui ; il se joue avec elle comme avec sa propre nature du Soi. »

Verse 19

असौ शंभुरनीशानः स्वप्रकाशो निरंजनः । विश्वाधिको महादेवो विश्वाधिक इति श्रुतः

Ce Śambhu n’a nul suzerain, il est de lumière propre et sans tache. Mahādeva dépasse l’univers ; ainsi l’enseigne la śruti : « au-delà du monde ».

Verse 20

सर्वात्मा सर्वकर्तासौ स्वतन्त्रः सर्वभावनः । ब्रह्मन्नयं सृष्टिकाले त्वां नियुंक्ते रजोगुणैः

Il est le Soi de tous, l’Auteur de tout, souverain et la source d’où naissent tous les états de l’être. Ô Brahmā, au temps de la création, c’est Lui qui t’ordonne ta charge par la puissance du rajas.

Verse 21

सत्त्वेन रक्षणे शंभुस्त्वां प्रेषयति केशव । तमसा कालरुद्राख्यं संप्रेरयति संहृतौ

Pour la protection, Śambhu t’envoie, ô Keśava, par la puissance du sattva ; et pour la dissolution, Il pousse celui qu’on nomme Kālarudra par la puissance du tamas.

Verse 22

अतः स्वतन्त्रता विष्णो युवयोर्न कदाचन । नापि प्रजापतेरस्ति किं तु शंभोः स्वतन्त्रता

Ainsi, ô Viṣṇu, l’indépendance n’appartient jamais à l’un ni à l’autre de vous deux ; elle n’appartient pas non plus au Créateur, Prajāpati. L’indépendance n’est qu’à Śambhu.

Verse 23

ब्रह्मन्विष्णो युवाभ्यां तु किमर्थं न महेश्वरः । ज्ञायते सर्वलोकानां कर्ता विश्वाधिकस्तथा

Ô Brahmā, ô Viṣṇu — dès lors, pourquoi ne reconnaissez-vous pas Maheśvara comme le créateur de tous les mondes et comme Celui qui dépasse l’univers tout entier ?

Verse 24

सापि शक्तिरुमा देवी न पृथक्छंकरात्सदा । शंभोरानंदभूता सा देवी नागंतुकी स्मृता

Cette même Puissance est Umā Devī ; jamais elle n’est séparée de Śaṅkara. Étant la nature même de béatitude de Śambhu, la Déesse est tenue pour non fortuite ni acquise du dehors.

Verse 25

अतो विश्वाधिको रुद्रः स्वतंत्रो निर्विकल्पकः । सर्वदेवैरयं वन्द्यो युवाभ्यामपि शंकरः

Ainsi Rudra est au-delà de l’univers : indépendant, libre de toute distinction limitative. Ce Śaṅkara doit être vénéré avec adoration par tous les dieux, et par vous deux également.

Verse 26

कर्ता नास्यास्ति रुद्रस्य नाधिकोऽस्माच्च विद्यते । न तत्समोऽपि लोकेषु विद्यते शतशस्तथा

Rudra n’a point de créateur, et nul n’est au-dessus de Lui. En vérité, dans les mondes, on ne trouve pas même un seul égal à Lui—non, pas même par centaines.

Verse 27

अतो मोहं न कुरुतं ब्रह्मविष्णो युवां वृथा । इत्युक्तं प्रणवेनाथ श्रुत्वा ब्रह्मा च केशवः

Ne vous laissez donc pas prendre en vain par l’illusion, ô Brahmā et Viṣṇu. Ayant entendu ces paroles dites par le Praṇava, Brahmā et Keśava furent saisis d’émerveillement.

Verse 28

मायया मोहितौ शंभोर्नैवाज्ञानममुंचताम् । एतस्मिन्नंतरे ब्रह्मा प्रददर्श महाद्भुतम्

Trompés par la māyā de Śambhu, tous deux n’abandonnèrent pas aussitôt leur ignorance. Dans cet intervalle même, Brahmā vit un grand prodige.

Verse 29

व्याप्नुवद्गगनं सर्वमनंतादित्य सन्निभम् । तेजोमण्डलमाकाशमध्यगं विश्वतोमुखम्

Cela emplissait tout le ciel, semblable à un soleil sans fin : un orbe de splendeur au milieu de l’espace, tourné vers toutes les directions.

Verse 30

तन्निरूपयितुं ब्रह्मा ससर्जोर्ध्वगतं मुखम् । तपोबलविसृष्टेन पंचमेन मुखेन सः

Afin d’élucider ce mystère, Brahmā fit surgir une bouche tournée vers le haut — son cinquième visage — manifesté par la puissance de son austérité (tapas).

Verse 31

निरूपयामास विभुस्तत्तेजोमण्डलं मुहुः । तत्प्रजज्वाल कोपेन मुखं तेजोविलोकनात्

Le Tout-Puissant examinait sans cesse ce cercle de splendeur; et, à force de contempler cette ardeur lumineuse, le visage s’embrasa de colère.

Verse 32

अनंतादित्यसंकाशं ज्वलत्तत्पंचमं शिरः । दिधक्षुः प्रलये लोकान्वडवाग्निरिवाबभौ

Ce cinquième chef flamboyant brillait tel d’innombrables soleils; comme s’il voulait consumer les mondes au temps de la dissolution, il semblait le feu sous-marin.

Verse 33

व्यदृश्यत च तत्तेजः पुरुषो नीललोहितः । दृष्ट्वा स्रष्टा तदा ब्रह्मा बभाषे परमेश्वरम्

Alors cette splendeur devint visible sous la forme d’une Personne — Nīlalohita. En le voyant, le Créateur Brahmā s’adressa au Seigneur Suprême.

Verse 34

वेदाहं त्वां महादेव ललाटान्मे पुरा भवान् । विनिर्गतोऽसि शंभो त्वं रुद्रनामा ममात्मजः

«Je te connais, Mahādeva. Jadis, tu es sorti de mon front. Ô Śambhu, tu es mon fils, nommé Rudra.»

Verse 35

इति गर्वेण संयुक्तं वचः श्रुत्वा महेश्वरः । कालभैरवनामानं पुरुषं प्राहिणोत्तदा

Entendant ces paroles empreintes d’orgueil, Maheśvara dépêcha alors un Être nommé Kālabhairava.

Verse 36

अयुद्ध्यत चिरं कालं ब्रह्मणा कालभैरवः । महादेवांशसंभूतः शूलटंकगदाधरः

Longtemps Kālabhairava combattit Brahmā : né d’une parcelle de Mahādeva, il portait trident, hache et massue.

Verse 37

युद्ध्वा तु सुचिरं कालं ब्रह्मणा कालभैरवः । वदनं ब्रह्मणः शुभ्रं व्यलोकयत पंचमम्

Après avoir combattu Brahmā très longtemps, Kālabhairava posa son regard sur le cinquième visage, resplendissant, de Brahmā.

Verse 38

विलोक्योर्ध्वगतं वक्त्रं पञ्चमं भारतीपतेः । गर्वेण महता युक्तं प्रजज्वालातिकोपितः

Voyant la cinquième bouche, tournée vers le haut, du Seigneur de Bhāratī, lourde d’un immense orgueil, il s’embrasa, saisi d’une colère farouche.

Verse 39

ततस्तत्पंचमं वक्त्रं भैरवः प्राच्छिनद्रुषा । ततो ममार ब्रह्माऽसौ कालभैरवहिंसितः

Alors Bhairava trancha de sa lame ce cinquième visage ; et Brahmā tomba, terrassé par Kālabhairava.

Verse 40

ईश्वरस्य प्रसादेन प्रपेदे जीवितं पुनः । ततो विलोकयामास शंकरं शशिभूषणम्

Par la grâce du Seigneur, il recouvra de nouveau la vie. Puis il contempla Śaṅkara, Celui dont la lune est l’ornement du front.

Verse 41

वासुक्याद्यष्टभोगींद्रविभूषणविभूषितम् । दृष्ट्वा वेधा महादेवं पार्वत्या सह शंकरम्

Voyant Mahādeva Śaṅkara avec Pārvatī—paré des ornements des rois-serpents, à commencer par Vāsuki—Vedhā (Brahmā) le contempla.

Verse 42

लेभे माहेश्वरं ज्ञानं महादेवप्रसादतः । ततस्तुष्टाव गिरिशं वरेण्यं वरदं शिवम्

Par la grâce de Mahādeva, il obtint la connaissance de Maheśvara. Alors il loua Giriśa, le plus digne, le dispensateur de grâces, Śiva.

Verse 43

ब्रह्मोवाच । मह्यं प्रसीद गिरिश शशांककृतशेखर । यन्मयापकृतं शंभो तत्क्षमस्व दयानिधे

Brahmā dit : «Sois-moi favorable, ô Giriśa, dont la crête est faite de lune. Ô Śambhu, pardonne le tort que j’ai commis—ô océan de compassion».

Verse 44

क्षमस्व मम गर्वं त्वं शंकरेति पुनःपुनः । नमश्चकार सोमं तं सोमार्धकृतशेखरम्

Encore et encore il dit : «Ô Śaṅkara, pardonne mon orgueil», et il se prosterna devant le Seigneur dont la crête porte le demi-lune.

Verse 45

अथ देवः प्रसन्नोऽस्मै ब्रह्मणे स्वांशजाय तु । मा भैरित्यब्रवीच्छंभुर्भैरवं चाभ्यभाषत

Alors le Dieu, satisfait de ce Brahmā né de sa propre part, dit : « Ne crains point », et il s’adressa aussi à Bhairava.

Verse 46

ईश्वर उवाच । एष सर्वस्य जगतः पूज्यो ब्रह्मा सनातनः । हतस्यास्य विरिंचस्य धारय त्वं शिरोऽधुना

Īśvara dit : « Ce Brahmā éternel est digne d’être vénéré par le monde entier. Porte donc maintenant la tête de ce Viriñca abattu ».

Verse 47

ब्रह्महत्याविशुद्ध्यर्थं लोकसंग्रहकाम्यया । भिक्षामट कपालेन भैरव त्वं ममाज्ञया

« Pour te purifier du péché du meurtre de Brahmā, et pour le bien et la sauvegarde du monde, ô Bhairava—par mon ordre—erre en quête d’aumônes, tenant le crâne pour écuelle ».

Verse 48

उक्त्वैवं शंकरो विप्रास्तत्रैवांतरधीयत । नीलकण्ठो महादेवो गिरिजार्द्धतनुस्ततः

Ayant ainsi parlé, ô brāhmaṇas, Śaṅkara disparut sur-le-champ. Alors Nīlakaṇṭha Mahādeva—dont le corps est à moitié Girijā (Pārvatī)—ne fut plus visible.

Verse 49

भैरवं ग्राहयामास वदनं वेधसो द्विजाः । चरस्व पापशुद्ध्यर्थं लोकसंग्रहणाय वै

Ô brāhmaṇas, Bhairava fit prendre la tête de Vedhas (Brahmā). « Erre », tel fut l’ordre, « pour la purification du péché et, en vérité, pour la sauvegarde et le bien du monde ».

Verse 50

कपालधारी हस्तेन भिक्षां गृह्णातु भैरवः । इतीरयित्वा गिरिशः कन्यां कांचिद्भयंकरीम्

Après avoir prononcé : « Que Bhairava prenne l’aumône de la main qui porte le crâne », Girīśa (Śiva) fit venir une jeune fille redoutable.

Verse 51

ब्रह्महत्याभिधां क्रूरां वडवानलसन्निभाम् । तां प्रेरयित्वा गिरिशो भैरवं पुनरब्रवीत्

Girīśa mit en mouvement l’être cruel nommé Brahmahatyā, pareil au feu flamboyant de la bouche de la jument, puis il s’adressa de nouveau à Bhairava.

Verse 52

ईश्वर उवाच । भैरवैतद्व्रतं त्वब्दं ब्रह्महत्याविशुद्धये । चर त्वं सर्वतीर्थेषु स्नाहि शुद्ध्यर्थमात्मनः

Īśvara dit : « Ô Bhairava, accomplis ce vœu durant une année, afin d’être purifié de la souillure de Brahmahatyā. Parcours tous les tīrthas et baigne-toi, pour la purification de toi-même ».

Verse 53

ततो वाराणसीं गच्छ ब्रह्महत्याप्रशांतये । वाराणसीप्रवेशेन ब्रह्महत्या तवाधमा

« Puis rends-toi à Vārāṇasī pour apaiser Brahmahatyā. Par la seule entrée dans Vārāṇasī, cette vile Brahmahatyā qui est tienne est domptée ».

Verse 54

पादशेषा विनष्टा स्याच्चतुर्थांशो न नश्यति । तस्य नाशं प्रवक्ष्यामि तव भैरव तच्छुणु

«Les trois quarts seraient anéantis, mais le quatrième ne périrait pas. Écoute, ô Bhairava : je t’exposerai comment ce reste doit être détruit.»

Verse 55

दक्षिणांभोनिधेस्तीरे गन्धमादनपर्वते । सर्वप्राण्युपकाराय कृतं तीर्थं मया शुभम्

Sur la rive de l’océan du Sud, sur le mont Gandhamādana, j’ai établi un tīrtha de bon augure pour le bien de tous les êtres.

Verse 56

शिवसंज्ञं महापुण्यं तत्र याहि त्वमादरात् । तत्प्रवेशनमात्रेण ब्रह्महत्या तवाशुभा

Il est nommé «Śiva» et d’un mérite suprême—va là avec vénération. Par la seule entrée en ce lieu, ton funeste Brahmahatyā est (effacé),

Verse 57

शिवतीर्थस्य माहात्म्यान्निःशेषं नश्यति ध्रुवम् । उक्त्वैवं भैरवं रुद्रः कैलासं प्रययौ क्षणात्

Par la grandeur du Śiva-tīrtha, il est assurément détruit sans reste. Ayant ainsi instruit Bhairava, Rudra partit aussitôt pour Kailāsa.

Verse 58

ततः कपालपाणिस्तु भैरवः शिवचोदितः । देवदानवयक्षादिलोकेषु विचचार सः

Alors Bhairava, celui qui tient le crâne en main—poussé par Śiva—erra à travers les mondes des devas, des dānavas, des yakṣas et des autres.

Verse 59

तं यांतमनुयाति स्म ब्रह्महत्यातिभीषणा । भैरवः सर्वतीर्थानि पुण्यान्यायतनानि च

À mesure qu’il allait, l’épouvantable Brahmahatyā le suivait. Et Bhairava (ne cessait de visiter) tous les tīrthas et aussi les sanctuaires sacrés.

Verse 60

चरित्वा लीलया देवस्ततो वाराणसीं ययौ । वाराणसीं प्रविष्टे तु भैरवे शंकरांशजे

Après avoir erré à son gré, comme dans un jeu divin, Bhairava se rendit alors à Vārāṇasī. Et lorsque Bhairava—né comme une part de Śaṅkara—entra dans Vārāṇasī, la suite des événements se manifesta.

Verse 61

चतुर्थांशं विना नष्टा ब्रह्महत्यातिकुत्सिता । चतुर्थांशेन दुद्राव भैरवं शंकरांशजम्

Ce péché de meurtre d’un brāhmane, le plus effroyable et le plus honni, fut détruit, sauf un quart. Avec ce quart restant, il poursuivait encore Bhairava, né comme une part de Śaṅkara.

Verse 62

ततः स भैरवो देवः शूलपाणिः कपालधृक् । शिवाज्ञया ययौ पश्चाद्गंधमादनपर्वतम्

Alors le dieu Bhairava—porteur du trident et tenant le crâne—sur l’ordre de Śiva se rendit ensuite au mont Gandhamādana.

Verse 63

शिवतीर्थं ततो गत्वा भैरवः स्नातवान्द्विजाः । स्नानमात्रेण तत्रास्य शिवतीर्थे महत्तरे

Ô brāhmanes, Bhairava se rendit alors à Śivatīrtha et s’y baigna. Par le seul fait de se baigner là, en ce Śivatīrtha souverainement grand, sa puissance se révéla.

Verse 64

निःशेषं विलयं याता ब्रह्महत्यातिभीषणा । अस्मिन्नवसरे शंभुः प्रादुरासीत्तदग्रतः । प्रादुर्भूतो महादेवो भैरवं वाक्यमब्रवीत्

La redoutable Brahmahatyā se résorba entièrement, sans aucun reste. À cet instant même, Śambhu apparut devant lui ; se manifestant comme Mahādeva, il adressa des paroles à Bhairava.

Verse 65

ईश्वर उवाच । निःशेषं ब्रह्महत्या ते शिवतीर्थे निमज्जनात्

Īśvara dit : « Ta brahmahatyā a été anéantie sans reste, par l’immersion dans le Śivatīrtha. »

Verse 66

नष्टा भैरव नास्त्यत्र संदेहस्तव सुव्रत । इदं कपालं काश्यां त्वं स्थापयस्व क्वचित्स्थले

« Bhairava, elle est détruite ; il n’y a là aucun doute, ô toi au vœu excellent. Ce crâne, établis-le à Kāśī, en quelque lieu convenable. »

Verse 67

इत्युक्त्वा भगवाञ्छंभुस्तत्रैवांतरधीयत । भैरवोऽपि तदा विप्रा ब्रह्महत्याविमोचितः

Après ces paroles, le Bienheureux Śambhu disparut sur-le-champ. Et Bhairava aussi, ô brāhmaṇas, fut alors délivré de la brahmahatyā.

Verse 68

शिवतीर्थस्य माहात्म्याद्ययौ वाराणसीं पुरीम् । कपालं स्थापयामास प्रदेशे कुत्रचिद्द्विजाः । कपालतीर्थमित्याख्यामलभत्तत्स्थलं तदा

Par la grandeur du Śivatīrtha, il se rendit à la cité de Vārāṇasī. Ô brāhmaṇas, il y établit le crâne en un certain endroit ; et ce lieu reçut alors le nom de « Kapālatīrtha ».

Verse 69

श्रीसूत उवाच । एवं प्रभावं तत्पुण्यं शिवतीर्थं विमुक्तिदम्

Śrī Sūta dit : « Telle est la puissance de ce saint Śivatīrtha : source de mérite et dispensateur de délivrance. »

Verse 70

महादुःखप्रशमनं महापातकनाशनम् । नरकक्लेशशमनं स्वर्गदं मोक्षदं तथा

Il apaise l’immense douleur, détruit les grands péchés, calme les tourments de l’enfer, et accorde le ciel — ainsi que la délivrance (mokṣa).

Verse 71

शिवतीर्थस्य माहात्म्यं मया प्रोक्तं विमुक्तिदम् । इदं पठन्सदा मर्त्यो दुःखग्रामाद्विमुच्यते

Ainsi ai-je proclamé la grandeur de Śivatīrtha, qui confère la délivrance. Le mortel qui le récite sans cesse est libéré du véritable « village des douleurs ».