Adhyaya 12
Vayaviya SamhitaPurva BhagaAdhyaya 1240 Verses

सर्गविभागवर्णनम् (Classification of Creation: the Nine Sargas and the Streams of Beings)

L’Adhyāya 12, rapporté par Vāyu, présente une taxinomie technique de la manifestation cosmique (sarga). Il s’ouvre sur l’intention créatrice de Brahmā et sur l’apparition de la confusion née du tamas (moha) par degrés (tamo-moha, mahā-moha, tāmisra, andha), identifiée à l’avidyā en cinq formes. Le chapitre décrit ensuite la création en strates et en « courants » d’êtres (srotas) : d’abord le domaine mūkhya/sthāvara, formation entravée et insensible des êtres immobiles ; puis le tiryaksrotas (animaux), doté d’une lumière intérieure mais voilé extérieurement et porté à l’égarement ; l’ūrdhvasrotas (devas), marqué par la clarté, la joie et la prédominance sāttvique ; et l’arvāksrotas (humains), dits sādhaka mais fortement liés au duḥkha. Le discours énumère aussi une création de type anugraha en quatre modes (viparyaya, śakti, tuṣṭi, siddhi), et conclut par le décompte canonique de neuf créations : trois prākṛta (mahat ; tanmātras/bhūtas ; vaikārika/aindriyaka) et cinq vaikṛta à partir du mūkhya/sthāvara, culminant avec la kaumāra comme neuvième. L’ensemble dessine une cosmologie graduée selon la dominance des guṇa et les capacités cognitives et éthiques.

Shlokas

Verse 1

पद्भ्यां चाश्वान्समातंगान् शरभान् गवयान्मृगान् । उष्ट्रानश्वतरांश्चैव न्यंकूनन्याश्च जातयः

De leurs pieds naquirent des chevaux et de puissants éléphants, des śarabhas, des bœufs sauvages, des cerfs, des chameaux, des mulets, ainsi que les espèces du nyaṅku et d’autres sortes d’êtres.

Verse 3

पञ्चधा ऽवस्थितः सर्गो ध्यायतस्त्वभिमानिनः । सर्वतस्तमसातीव बीजकुम्भवदावृतः । बहिरन्तश्चाप्रकाशः स्तब्धो निःसंज्ञ एव च । तस्मात्तेषां वृता बुद्धिर्मुखानि करणानि च

La création demeura établie en cinq états, tandis que l’orgueilleux ne faisait que contempler. Une ténèbre très dense enveloppait tout—comme une semence close dans sa cosse—sans lumière ni au-dehors ni au-dedans; tout était figé, comme privé de conscience. Ainsi leur intelligence, leurs bouches, et leurs organes d’action et de perception restèrent voilés et entravés.

Verse 5

तस्मात्ते संवृतात्मानो नगा मुख्याः प्रकीर्तिताः । तं दृष्ट्वाऽसाधकं ब्रह्मा प्रथमं सर्गमीदृशम् । अप्रसन्नमना भूत्वा द्वितीयं सो ऽभ्यमन्यत । तस्याभिधायतः सर्गं तिर्यक्स्रोतो ऽभ्यवर्तत

C’est pourquoi on les célèbre comme les “Nāgas” les plus éminents, des êtres de nature close et repliée sur elle-même. Voyant que cette première création n’était pas apte au dessein, Brahmā en conçut du déplaisir et imagina une seconde création. Lorsqu’il entreprit d’énoncer cette création, jaillit le courant nommé “tiryak-srotas”, ceux dont le flux vital se meut horizontalement (animaux et êtres inférieurs).

Verse 7

अन्तःप्रकाशास्तिर्यंच आवृताश्च बहिः पुनः । पश्वात्मानस्ततो जाता उत्पथग्राहिणश्च ते । तमप्यसाधकं ज्ञात्वा सर्गमन्यममन्यत । तदोर्ध्वस्रोतसो वृत्तो देवसर्गस्तु सात्त्विकः

Alors naquirent des êtres dont la lumière est au-dedans, mais qui sont recouverts au-dehors; leur conscience se tourne de côté. Ils devinrent ainsi des âmes en condition de “paśu”, enclines à saisir des voies dévoyées. Sachant que cette création n’était pas non plus propice à l’accomplissement spirituel, il conçut une autre création. Alors surgit l’ordre au courant ascendant : la création des devas, de nature sāttvique, dominée par sattva.

Verse 9

ते सुखप्रीतिबहुला बहिरन्तश्च नावृताः । प्रकाशा बहिरन्तश्चस्वभावादेव संज्ञिताः । ततो ऽभिध्यायतोव्यक्तादर्वाक्स्रोतस्तु साधकः । मनुष्यनामा सञ्जातः सर्गो दुःखसमुत्कटः

Ils sont riches de bonheur et de joie, et ne sont voilés ni au-dehors ni au-dedans. Par leur nature même, on les dit “lumineux”, intérieurement et extérieurement. Puis, lorsque l’Inmanifesté (Avyakta) fut contemplé, surgit le courant au flux descendant, celui qui s’efforce; naquit la création dite “humaine”, âprement mêlée de souffrance.

Verse 11

प्रकाशाबहिरन्तस्ते तमोद्रिक्ता रजो ऽधिकाः । पञ्चमोनुग्रहः सर्गश्चतुर्धा संव्यवस्थितः । विपर्ययेण शक्त्या च तुष्ट्यासिद्ध्या तथैव च । ते ऽपरिग्राहिणः सर्वे संविभागरताः पुनः

Ces êtres sont lumineux au-dehors et au-dedans; pourtant ils portent un excès de tamas et une prédominance de rajas. La cinquième création, dite “Grâce” (anugraha), est ordonnée en quatre modes : par inversion (viparyaya), par puissance (śakti), par contentement (tuṣṭi) et aussi par accomplissement (siddhi). Tous sont sans appropriation (aparigrāhiṇaḥ) et, de nouveau, voués au juste partage et à la distribution (saṃvibhāga).

Verse 13

खादनाश्चाप्यशीलाश्च भूताद्याः परिकीर्तिताः । प्रथमो महतः सर्गो ब्रह्मणः परमेष्ठिनः । तन्मात्राणां द्वितीयस्तु भूतसर्गः स उच्यते । वैकारिकस्तृतीयस्तु सर्ग ऐन्द्रियकः स्मृतः

Les classes commençant par « khādana » et « aśīla » sont dites relever de la catégorie des êtres élémentaires (bhūta-ādi). La première création est l’évolution de Mahat, engendrée par Brahmā, le Seigneur suprême de l’ordre des créatures. La seconde est la création des éléments subtils (tanmātra) ; c’est pourquoi on l’appelle bhūta-sarga, la création des éléments. La troisième, dite vaikārika, est tenue en mémoire comme la création des puissances des sens (aindriyaka).

Verse 15

इत्येष प्रकृतेः सर्गः सम्भृतो ऽबुद्धिपूर्वकः । मुख्यसर्गश्चतुर्थस्तु मुख्या वै स्थावराः स्मृताः । तिर्यक्स्रोतस्तु यः प्रोक्तस्तिर्यग्योनिः स पञ्चमः । तदूर्ध्वस्रोतसः षष्ठो देवसर्गस्तु स स्मृतः

Ainsi est décrite la création issue de Prakṛti, d’abord produite sans que l’intelligence discriminante ne la précède. La quatrième est appelée « mukhya-sarga », la création principale, où les êtres immobiles (plantes et semblables) sont tenus pour les premiers. La cinquième, dite « tiryak-srotas » (au courant latéral), est la naissance des animaux. Au-dessus, la sixième—nommée « ūrdhva-srotas » (au courant ascendant)—est gardée en mémoire comme deva-sarga, la création des dieux.

Verse 17

ततो ऽर्वाक्स्रोतसां सर्गः सप्तमः स तु मानुषः । अष्टमो ऽनुग्रहः सर्गः कौमारो नवमः स्मृतः । प्राकृताश्च त्रयः पूर्वे सर्गास्ते ऽबुद्धिपूर्वकाः । बुद्धिपूर्वं प्रवर्तन्ते मुख्याद्याः पञ्च वैकृताः

Vient ensuite la septième création, dite celle des êtres « au courant descendant » (arvāk-srotas), c’est-à-dire la création humaine. La huitième est connue comme la création née de la grâce divine (anugraha). La neuvième est gardée en mémoire comme la création Kaumāra. Les trois créations antérieures sont Prākṛta, issues de la Nature primordiale, et se déroulent sans l’opération préalable de l’intelligence discriminante ; mais les cinq créations Vaikṛta, à commencer par la « principale » (mukhya), procèdent avec l’intellect pour antécédent.

Verse 19

अग्रे ससर्ज वै ब्रह्मा मानसानात्मनः समान् । सनन्दं सनकञ्चैव विद्वांसञ्च सनातनम् । ऋभुं सनत्कुमारञ्च पूर्वमेव प्रजापतिः । सर्वे ते योगिनो ज्ञेया वीतरागा विमत्सराः

Au commencement, Brahmā—Prajāpati—créa d’abord, de son propre mental, des êtres semblables à lui : Sananda, Sanaka, le sage Sanātana, Ṛbhu et Sanatkumāra. Tous doivent être reconnus comme des yogins, délivrés de l’attachement et dépourvus d’envie.

Verse 21

ईश्वरासक्तमनसो न चक्रुः सृष्टये मतिम् । तेषु सृष्ट्यनपेक्षेषु गतेषु सनकादिषु । स्रष्टुकामः पुनर्ब्रह्मा तताप परमं तपः । तस्यैवं तप्यमानस्य न किंचित्समवर्तत

Leur esprit étant absorbé en le Seigneur (Īśvara), ils ne tournèrent pas leur intention vers la création. Lorsque Sanaka et les autres s’en furent, indifférents à l’œuvre de créer, Brahmā—désireux pourtant de créer—entreprit de nouveau l’austérité suprême (tapas). Mais, tandis qu’il accomplissait ainsi le tapas, rien du tout ne se manifesta.

Verse 23

ततो दीर्घेण कालेन दुःखात्क्रोधो व्यजायत । क्रोधाविष्टस्य नेत्राभ्यां प्रापतन्नश्रुबिन्दवः । ततस्तेभ्यो ऽश्रुबिन्दुभ्यो भूताः प्रेतास्तदाभवन् । सर्वांस्तानश्रुजान्दृष्ट्वा ब्रह्मात्मानमनिंदत

Alors, après un long temps, de la douleur naquit la colère. Saisi par l’ire, des gouttes de larmes tombèrent de ses yeux. De ces gouttes, à l’instant même, surgirent des êtres devenus Bhūtas et Pretas. Voyant tous ceux nés des larmes, Brahmā se blâma lui-même.

Verse 25

तस्य तीव्रा ऽभवन्मूर्छा क्रोधामर्षसमुद्भवा । मूर्छितस्तु जहौ प्राणान्क्रोधाविष्टः प्रजापतिः । ततः प्राणेश्वरो रुद्रो भगवान्नीललोहितः । प्रसादमतुलं कर्तुं प्रादुरासीत्प्रभोर्मुखात्

Blessé dans son orgueil et submergé par la colère, un évanouissement terrible le saisit. Le Prajāpati, possédé par l’ire, tomba sans connaissance et abandonna même son souffle vital. Alors Rudra—Seigneur des prāṇas, Bhagavān Nīlalohita—se manifesta du visage du Maître afin d’accorder une grâce sans égale.

Verse 27

दशधा चैकधा चक्रे स्वात्मानं प्रभुरीश्वरः । ते तेनोक्ता महात्मानो दशधा चैकधा कृताः । यूयं सृष्टा मया वत्सा लोकानुग्रहकारणात् । तस्मात्सर्वस्य लोकस्य स्थापनाय हिताय च

Le Seigneur, l’Īśvara suprême, manifesta son propre Soi à la fois comme l’Un et comme le décuple. Ces grandes âmes, instruites par Lui, devinrent elles aussi dix et pourtant une. « Je vous ai créés, chers enfants, par compassion pour les mondes ; agissez donc pour la stabilité et le bien de tous les mondes. »

Verse 29

प्रजासन्तानहेतोश्च प्रयतध्वमतन्द्रिताः । एवमुक्ताश्च रुरुदुर्दुद्रुवुश्च समन्ततः । रोदनाद्द्रावणाच्चैव ते रुद्रा नामतः स्मृताः । ये रुद्रास्ते खलु प्राणा ये प्राणास्ते महात्मकाः

« Pour la continuité des créatures, efforcez-vous avec ardeur et sans négligence. » Ainsi exhortés, ils pleurèrent et coururent en tous sens. À cause de leurs pleurs (rodana) et du fait qu’ils font fuir (drāvaṇa), on se souvient d’eux sous le nom de « Rudras ». En vérité, ces Rudras sont les prāṇas ; et ces prāṇas sont les puissances magnanimes qui soutiennent la vie incarnée.

Verse 31

ततो मृतस्य देवस्य ब्रह्मणः परमेष्ठिनः । घृणी ददौ पुनः प्राणान्ब्रह्मपुत्रो महेश्वरः । प्रहृष्टवदनो रुद्रः प्राणप्रत्यागमाद्विभोः । अभ्यभाषत विश्वेशो ब्रह्माणं परमं वचः

Alors, envers le dieu Brahmā — le Parameṣṭhin gisant sans vie — Mahādeva, le grand Seigneur appelé aussi « Fils de Brahmā » (Rudra), rendit avec compassion les prāṇas une fois encore. Le visage de Rudra rayonnait de joie au retour du souffle en ce puissant ; puis Viśveśvara, Seigneur de l’univers, adressa à Brahmā une parole sublime.

Verse 33

माभैर्माभैर्महाभाग विरिंच जगतां गुरो । मया ते प्राणिताः प्राणाः सुखमुत्तिष्ठ सुव्रत । स्वप्नानुभूतमिव तच्छ्रुत्वा वाक्यं मनोहरम् । हरं निरीक्ष्य शनकैर्नेत्रैः फुल्लाम्बुजप्रभैः

«Ne crains pas, ne crains pas, ô Viriñca (Brahmā) à la grande âme, précepteur des mondes. Par Moi, tes souffles de vie ont été rendus : lève-toi dans la joie, ô toi au vœu excellent.» Entendant ces paroles charmantes, comme éprouvées en songe, il contempla lentement Hara, les yeux resplendissants tels des lotus épanouis.

Verse 35

तथा प्रत्यागतप्राणः स्निग्धगम्भीरया गिरा । उवाच वचनं ब्रह्मा तमुद्दिश्य कृताञ्जलिः । त्वं हि दर्शनमात्रेण चानन्दयसि मे मनः । को भवान् विश्वमूर्त्या वा स्थित एकादशात्मकः

Alors Brahmā, comme si ses souffles vitaux étaient revenus, s’adressa à Lui d’une voix tendre et profonde, les paumes jointes en vénération : «À la seule vue de Toi, mon esprit se remplit d’ānanda. Qui es-Tu, Toi qui demeures comme la forme même de l’univers, établi dans la nature des Onze ?»

Verse 37

तस्य तद्वचनं श्रुत्वा व्याजहार महेश्वरः । स्पृशन् काराभ्यां ब्रह्माणं सुसुखाभ्यां सुरेश्वरः । मां विद्धि परमात्मानं तव पुत्रत्वमागतम् । एते चैकादश रुद्रास्त्वां सुरक्षितुमागताः

Entendant ces paroles, Maheśvara répondit. Le Seigneur des dieux toucha doucement Brahmā de Ses deux mains bienveillantes et dit : «Sache que Je suis le Paramātman, venu à toi dans le lien d’un fils. Et ces onze Rudra sont aussi venus pour te protéger.»

Verse 39

तस्मात्तीव्रामिमाम्मूर्छां विधूय मदनुग्रहात् । प्रबुद्धस्व यथापूर्वं प्रजा वै स्रष्टुमर्हसि । एवं भगवता प्रोक्तो ब्रह्मा प्रीतमना ह्यभूत् । नानाष्टकेन विश्वात्मा तुष्टाव परमेश्वरम्

«Ainsi donc, par Ma grâce, secoue cette profonde défaillance. Réveille-toi comme auparavant : tu es vraiment apte à créer les êtres.» Ainsi interpellé par le Seigneur Bienheureux, Brahmā se réjouit en son cœur, et l’Âme du monde loua Parameśvara par divers hymnes en strophes de huit vers.

Verse 41

ब्रह्मोवाच । नमस्ते भगवन् रुद्र भास्करामिततेजसे । नमो भवाय देवाय रसायाम्बुमयात्मने । शर्वाय क्षितिरूपाय नन्दीसुरभये नमः

Brahmā dit : Salutations à Toi, ô Bhagavān Rudra, dont l’éclat sans mesure est tel le soleil. Salutations à Bhava, Seigneur divin, dont le Soi pénètre l’essence et les eaux. Salutations à Śarva, dont la forme est la terre ; et salutations à Nandī, l’intrépide parmi les dieux.

Verse 42

ईशाय वसवे तुभ्यं नमस्स्पर्शमयात्मने । पशूनां पतये चैव पावकायातितेजसे । भीमाय व्योमरूपाय शब्दमात्राय ते नमः । उग्रायोग्रस्वरूपाय यजमानात्मने नमः । महादेवाय सोमाय नमोस्त्वमृतमूर्तये

Salutations à Toi, Seigneur Īśa, Vasu—puissance immanente dont le Soi se manifeste comme le toucher. Salutations à Toi, Paśupati, Maître des êtres—Feu d’une splendeur transcendante. Salutations à Toi, Bhīma, le Terrible—dont la forme est l’immense ciel, l’essence même du son. Salutations à Toi, Ugra, le Farouche—demeurant comme le Soi intérieur du sacrifiant. Salutations à Mahādeva, à Soma—incarnation de l’amṛta, le nectar immortel.

Verse 44

एवं स्तुत्वा महादेवं ब्रह्मा लोकपितामहः । प्रार्थयामास विश्वेशं गिरा प्रणतिपूर्वया । भगवन् भूतभव्येश मम पुत्र महेश्वर । सृष्टिहेतोस्त्वमुत्पन्नो ममांगे ऽनंगनाशनः

Ainsi, après avoir loué Mahādeva, Brahmā—l’aïeul des mondes—implora humblement Viśveśa par des paroles de prosternation révérencieuse : «Ô Bhagavān, Maître du passé et de l’avenir ; ô Maheśvara, mon fils ; ô Ananga-nāśana, destructeur de Kāma : pour l’œuvre de la création, Tu t’es manifesté à partir de mon propre corps.»

Verse 46

तस्मान्महति कार्येस्मिन् व्यापृतस्य जगत्प्रभो । सहायं कुरु सर्वत्र स्रष्टुमर्हसि स प्रजाः । तेनैषां पावितो देवो रुद्रस्त्रिपुरमर्दनः । बाढमित्येव तां वाणीं प्रतिजग्राह शंकरः

«Ainsi donc, ô Seigneur de l’univers, puisque Tu es engagé dans cette grande œuvre, sois un secours en tout lieu ; Tu es vraiment digne de faire naître ces êtres (prajās).» À cette requête, le dieu Rudra—le broyeur de Tripura—fut comblé et sanctifia leur intention ; et Śaṅkara accueillit ces paroles en disant : «Qu’il en soit ainsi.»

Verse 48

ततस्स भगवान् ब्रह्मा हृष्टं तमभिनंद्य च । स्रष्टुं तेनाभ्यनुज्ञातस्तथान्याश्चासृजत्प्रजाः । मरीचिभृग्वंगिरसः पुलस्त्यं पुलहं क्रतुम् । दक्षमत्रिं वसिष्ठं च सो ऽसृजन्मनसैव च

Alors le bienheureux Brahmā, dans la joie, Le loua. Ayant reçu de Lui la permission d’accomplir la création, Brahmā fit naître d’autres êtres encore. Par la seule pensée, il créa Marīci, Bhṛgu, Aṅgiras, Pulastya, Pulaha, Kratu, Dakṣa, Atri et Vasiṣṭha.

Verse 49

पुरस्तादसृजद्ब्रह्मा धर्मं संकल्पमेव च । इत्येते ब्रह्मणः पुत्रा द्वादशादौ प्रकीर्तिताः । सह रुद्रेण संभूताः पुराणा गृहमेधिनः

Au commencement, Brahmā créa Dharma et aussi Saṅkalpa (la puissance de l’intention). Ils sont proclamés parmi les douze fils les plus éminents de Brahmā. Ils se manifestèrent avec Rudra—antiques progéniteurs qui soutiennent l’ordre du maître de maison (gṛhamedhin).

Verse 51

तेषां द्वादश वंशाः स्युर्दिव्या देवगणान्विताः । प्रजावन्तः क्रियावन्तो महर्षिभिरलंकृताः । अथ देवासुरपित्ःन्मनुष्यांश्च चतुष्टयम् । सह रुद्रेण सिसृक्षुरंभस्येतानि वै विधिः

D’eux naquirent douze lignées—divines, entourées des troupes des dieux—fécondes en descendance, actives dans les devoirs sacrés, et ornées par de grands ṛṣi. Ensuite, avec Rudra, l’Ordonnateur (Vidhī/Brahmā) voulut faire surgir des eaux primordiales les quatre ordres : dieux, asura, Pitṛ (ancêtres) et humains.

Verse 53

स सृष्ट्यर्थं समाधाय ब्रह्मात्मानमयूयुजत् । मुखादजनयद्देवान् पित्ःंश्चैवोपपक्षतः । जघनादसुरान् सर्वान् प्रजनादपि मानुषान् । अवस्करे क्षुधाविष्टा राक्षसास्तस्य जज्ञिरे

Pour l’acte de création, il entra en une profonde concentration et attela son propre être à l’état de Brahmā (le principe créateur). De sa bouche il engendra les dieux ; de son flanc il produisit les Pitṛ (pères ancestraux). De ses hanches il fit naître tous les asura, et de son organe de génération, les humains. Des rebuts naquirent de lui les Rākṣasa, tenaillés par la faim.

Verse 55

पुत्रास्तमोरजःप्राया बलिनस्ते निशाचराः । सर्पा यक्षास्तथा भूता गंधर्वाः संप्रजज्ञिरे । वयांसि पक्षतः सृष्टाः पक्षिणो वक्षसो ऽसृजत् । मुखतोजांस्तथा पार्श्वादुरगांश्च विनिर्ममे

« Tes fils sont surtout de tamas et de rajas : des êtres puissants qui se meuvent dans la nuit. Serpents, Yakṣa, Bhūta et Gandharva vinrent aussi pleinement à l’existence. Les oiseaux furent produits des ailes ; les êtres ailés, il les créa de la poitrine. De la bouche il façonna les hommes, et des flancs il forma aussi les êtres de nature serpentine. »

Verse 57

औषध्यः फलमूलानि रोमभ्यस्तस्य जज्ञिरे । गायत्रीं च ऋचं चैव त्रिवृत्साम रथंतरम्

Des cheveux de ce Seigneur suprême naquirent les plantes médicinales, tous les fruits et toutes les racines ; et naquirent aussi la Gāyatrī sacrée, les hymnes Ṛk, le Sāman Trivṛt et le chant Rathantara.

Verse 59

अग्निष्टोमं च यज्ञानां निर्ममे प्रथमान्मुखात् । यजूंषि त्रैष्टुभं छंदःस्तोमं पञ्चदशं तथा । बृहत्साम तथोक्थं च दक्षिणादसृजन्मुखात् । सामानि जगतीछंदः स्तोमं सप्तदशं तथा

De sa bouche première il façonna l’Agniṣṭoma, le premier des sacrifices ; et il fit aussi surgir les formules du Yajus avec le mètre Triṣṭubh et le stoma de quinze. De sa bouche droite il produisit le Bṛhat Sāman et l’Uktha ; ainsi que les chants Sāman, le mètre Jagatī et le stoma de dix-sept.

Verse 61

वैरूप्यमतिरात्रं च पश्चिमादसृजन्मुखात् । एकविंशमथर्वाणमाप्तोर्यामाणमेव च । अनुष्टुभं स वैराजमुत्तरादसृजन्मुखात् । उच्चावचानि भूतानि गात्रेभ्यस्तस्य जज्ञिरे

De sa bouche tournée vers l’ouest, il fit jaillir les rites Vairūpya et Atirātra, ainsi que les sacrifices Ekaviṃśa et Āptoryāma, avec la tradition atharvanique. De sa bouche tournée vers le nord, il produisit le mètre Anuṣṭubh dit Vairāja. Et de ses membres naquirent des êtres de toutes sortes, supérieurs et inférieurs selon leur condition.

Verse 63

यक्षाः पिशाचा गंधर्वास्तथैवाप्सरसां गणाः । नरकिन्नररक्षांसि वयःपशुमृगोरगाः । अव्ययं चैव यदिदं स्थाणुस्थावरजंगमम् । तेषां वै यानि कर्माणि प्राक्सृष्टानि प्रपेदिरे

Yakṣas, Piśācas, Gandharvas et les troupes d’Apsaras; humains, Kinnaras et Rākṣasas; oiseaux, bétail, bêtes sauvages et serpents : en vérité, toute cette création impérissable, qu’elle soit immobile, fixe ou mouvante, chacun entra dans les actes et fonctions qui lui avaient été assignés dès l’aube de la création.

Verse 65

तान्येव ते प्रपद्यंते सृज्यमानाः पुनः पुनः । हिंस्राहिंस्रे मृदुक्रूरे धर्माधर्मावृतानृते । तद्भाविताः प्रपद्यंते तस्मात्तत्तस्य रोचते । महाभूतेषु नानात्वमिंद्रियार्थेषु मुक्तिषु

Créés encore et encore, ils ne font que retomber dans ces mêmes états : violence et non-violence, douceur et cruauté, enveloppés de dharma et d’adharma, de vérité et de mensonge. Façonnés par de telles dispositions, ils s’engagent dans les voies qui leur répondent ; ainsi chacun trouve agréable ce qui s’accorde à son propre conditionnement. De là naît la diversité parmi les grands éléments, parmi les objets des sens, et même dans les voies de la délivrance.

Verse 67

विनियोगं च भूतानां धातैव व्यदधत्स्वयम् । नाम रूपं च भूतानां प्राकृतानां प्रपञ्चनम् । वेदशब्देभ्य एवादौ निर्ममे ऽसौ पितामहः । आर्षाणि चैव नामानि याश्च वेदेषु वृत्तयः

Le Créateur (Brahmā) assigna lui-même les fonctions propres à tous les êtres, et déploya la diversité manifeste des éléments naturels en fixant leurs noms et leurs formes. Au commencement, ce Grand-Père des mondes façonna ces désignations à partir des mots mêmes du Veda : tant les noms des voyants (ārṣa) que les usages et tournures présents dans les Vedas.

Verse 69

शर्वर्यंते प्रसूतानां तान्येवैभ्यो ददावजः । यथर्तावृतुलिंगानि नानारूपाणि पर्यये । दृश्यंते तानि तान्येव तथा भावा युगादिषु । इत्येष करणोद्भूतो लोकसर्गस्स्वयंभुवः

À la fin de la nuit de la dissolution, le Seigneur Non-Né (Aja) accorda à ces êtres les mêmes instruments et capacités qu’ils avaient auparavant. De même que les signes des saisons reviennent, apparaissant sous des formes variées selon leur juste succession, ainsi voit-on les mêmes états reparaître aux commencements des yugas. Telle est la création des mondes par l’Auto-né (Svayambhū), issue des causes opérantes, les instruments de la manifestation.

Verse 71

महदाद्योविशेषांतो विकारः प्रकृतेः स्वयम् । चंद्रसूर्यप्रभाजुष्टो ग्रहनक्षत्रमंडितः । नदीभिश्च समुद्रैश्च पर्वतैश्च स मंडितः । परैश्च विविधैरम्यैस्स्फीतैर्जनपदैस्तथा

Depuis Mahat jusqu’aux viśeṣa les plus grossiers, cet univers tout entier est, de lui-même, une transformation de Prakṛti. Orné de l’éclat de la Lune et du Soleil, paré de planètes et de constellations, il est embelli par les rivières, les océans et les montagnes, ainsi que par maints royaumes et pays variés, charmants et prospères.

Verse 73

तस्मिन् ब्रह्मवने ऽव्यक्तो ब्रह्मा चरति सर्ववित् । अव्यक्तबीजप्रभव ईश्वरानुग्रहे स्थितः । बुद्धिस्कंधमहाशाख इन्द्रियांतरकोटरः । महाभूतप्रमाणश्च विशेषामलपल्लवः

Dans cette forêt de Brahman, Brahmā—l’Omniscient—se meut comme l’Inmanifesté (Avyakta). Né de la semence de l’Inmanifesté, il ne demeure que par la grâce du Seigneur (Īśvara). Son tronc est le principe de l’intellect (buddhi), ses grandes branches sont les évoluts; ses cavités intérieures sont l’activité secrète des sens. Sa mesure est celle des grands éléments, et ses feuilles sont les différenciations pures (viśeṣa).

Verse 75

धर्माधर्मसुपुष्पाढ्यः सुखदुःखफलोदयः । आजीव्यः सर्वभूतानां ब्रह्मवृक्षः सनातनः । द्यां मूर्धानं तस्य विप्रा वदंति खं वै नाभिं चंद्रसूर्यौ च नेत्रे । दिशः श्रोत्रे चरणौ च क्षितिं च सो ऽचिन्त्यात्मा सर्वभूतप्रणेता

Riche des fleurs du dharma et de l’adharma, et faisant mûrir les fruits de la joie et de la peine, cet Arbre éternel de Brahmā devient la subsistance même de tous les êtres. Les sages déclarent que sa tête est le ciel; son nombril, l’espace; la Lune et le Soleil sont ses yeux; les directions, ses oreilles; et la terre, ses pieds. Lui—d’essence inconcevable—est l’impulseur, le guide et l’ordonnateur de tous les êtres.

Verse 77

वक्त्रात्तस्य ब्रह्मणास्संप्रसूतास्तद्वक्षसः क्षत्रियाः पूर्वभागात् । वैश्या उरुभ्यां तस्य पद्भ्यां च शूद्राः सर्वे वर्णा गात्रतः संप्रसूताः

De sa bouche furent engendrés les Brāhmaṇa; de sa poitrine—de la partie antérieure—les Kṣatriya. De ses cuisses naquirent les Vaiśya, et de ses pieds les Śūdra. Ainsi, tous les varṇa se manifestèrent de son propre corps.

Frequently Asked Questions

Brahmā’s attempt to create and the sequential emergence of distinct creations (sargas), including immobile beings, animals, devas, and humans, framed as graded outcomes of guṇa-dominance and cognitive covering/uncovering.

It functions as a psychological-metaphysical account of how tamas veils consciousness during creation, producing graded delusion states that condition the capacity of beings to perceive, act, and orient toward liberation.

The chapter emphasizes the srotas-based classes—mukhya/sthāvara (immobile), tiryaksrotas (animals), ūrdhvasrotas (devas), and arvāksrotas (humans)—and then systematizes them within the broader nine-sarga schema.