
L’Adhyāya 5 s’ouvre sur la question de Vyāsa : que se passa-t-il après que le roi des daityas eut reçu la dīkṣā et fut abusé par un ascète māyāvin. Sanatkumāra répond en décrivant l’entretien qui suivit l’initiation : l’ascète Arihann, entouré de disciples et accompagné de figures telles que Nārada, instruit le souverain daitya par un enseignement présenté comme le « Vedānta-sāra », secret suprême. La doctrine avance une thèse métaphysique : le saṃsāra est sans commencement et opère de lui-même, sans dualité ultime entre agent et action ; il se manifeste et se résorbe par soi. De Brahmā jusqu’à un brin d’herbe, et jusqu’au lien de l’incarnation, l’ātman seul est l’unique Seigneur ; il n’existe pas de second gouvernant. Le chapitre rappelle la périssabilité et la dissolution dans le temps de tous les corps (des dieux aux insectes) et souligne la communauté biologique des êtres incarnés : nourriture, sommeil, peur et impulsion sexuelle sont partagés par tous ; même la satisfaction après le jeûne est semblable. Dans la trame de Tripura, ce conseil « non-duel » fonctionne comme māyā : il ébranle l’assurance des daityas et reconfigure l’idée d’agir, préparant la grande stratégie de Śiva dans l’épisode de Tripura.
Verse 1
व्यास उवाच । दैत्यराजे दीक्षिते च मायिना तेन मोहिते । किमुवाच तदा मायी किं चकार स दैत्यपः
Vyāsa dit : Lorsque le roi des Daitya eut reçu l’initiation et qu’il fut ainsi abusé par ce maître de la māyā, que dit alors l’enchanteur, et que fit le seigneur des Daitya ?
Verse 2
सनत्कुमार उवाच । दीक्षां दत्त्वा यतिस्तस्मा अरिहन्नारदादिभिः । शिष्यैस्सेवितपादाब्जो दैत्यराजानमब्रवीत्
Sanatkumāra dit : Après lui avoir conféré la dīkṣā (initiation), cet ascète—dont les pieds de lotus étaient servis par des disciples tels qu’Arihan et Nārada—s’adressa alors au roi des Dānavas.
Verse 3
अरिहन्नुवाच । शृणु दैत्यपते वाक्यं मम सञ्ज्ञानगर्भितम् । वेदान्तसारसर्वस्वं रहस्यं परमोत्तमम्
Arihan dit : «Écoute, ô seigneur des Daityas, mes paroles chargées de juste discernement. Elles sont l’essence et le sens total du Vedānta, un enseignement secret, suprême et très excellent.»
Verse 4
अनादिसिद्धस्संसारः कर्तृकर्मविवर्जितः । स्वयं प्रादुर्भवत्येव स्वयमेव विलीयते
Ce cycle du monde (saṃsāra) est sans commencement et s’établit de lui‑même; il est dépourvu d’un agent et d’un acte indépendants. De lui‑même il surgit, et de lui‑même il se résorbe—tandis que le Seigneur suprême, Mahādeva (Śiva), demeure le fondement toujours présent de tout.
Verse 5
इति श्रीशिवमहापुराणे द्वितीयायां रुद्रसंहितायां पंचमे युद्धखंडे त्रिपुरमोहनं नाम पञ्चमोऽध्यायः
Ainsi, dans le Śrī Śiva Mahāpurāṇa—au Deuxième Livre, la Rudra-saṃhitā, dans la cinquième section nommée Yuddha-khaṇḍa—s’achève le cinquième chapitre intitulé « Tripuramohana », relatant comment Tripura fut plongée dans l’illusion par la stratégie divine de Śiva.
Verse 6
यद्ब्रह्मविष्णुरुद्राख्यास्तदाख्या देहिनामिमाः । आख्यायथास्मदादीनामरिहन्नादिरुच्यते
Ces appellations mêmes—Brahmā, Viṣṇu et Rudra—ne sont que des noms revêtus par les êtres incarnés. Mais lorsqu’on parle des Primordiaux, à commencer par nous, Il est nommé « Arihan », l’Incommençant, le Pourfendeur des ennemis.
Verse 7
देहो यथास्मदादीनां स्वकालेन विलीयते । ब्रह्मादि मशकांतानां स्वकालाल्लीयते तथा
De même que les corps des êtres tels que nous se résorbent lorsque leur temps imparti s’accomplit, de même les corps de tous—de Brahmā jusqu’au plus infime moustique—se dissolvent quand arrive leur heure propre.
Verse 8
विचार्यमाणे देहेऽस्मिन्न किंचिदधिकं क्वचित् । आहारो मैथुनं निद्रा भयं सर्वत्र यत्समम्
Lorsqu’on examine ce corps avec discernement, on n’y trouve nulle part rien de supérieur. Nourriture, union sexuelle, sommeil et peur : partout, chez tous les êtres incarnés, on les voit semblables.
Verse 9
निराहारपरीमाणं प्राप्य सर्वो हि देहभृत् । सदृशीमेव संतृप्तिं प्राप्नुयान्नाधिकेतराम्
Ayant compris la juste mesure, même dans l’abstinence de nourriture, tout être incarné ne doit atteindre qu’un contentement convenable, jamais excessif.
Verse 10
यथा वितृषिताः स्याम पीत्वा पेयं मुदा वयम् । तृषितास्तु तथान्येपि न विशेषोऽल्पकोधिकः
De même que nous, ayant bu la boisson avec joie, sommes délivrés de la soif, de même les autres aussi ont soif ; en cela, il n’est point de différence véritable, petite ou grande, entre nous.
Verse 11
संतु नार्यः सहस्राणि रूपलावण्यभूमयः । परं निधुवने काले ह्यैकेवेहोपयुज्यते
Qu’il y ait des milliers de femmes, riches de beauté et de grâce ; pourtant, à l’heure de l’union amoureuse, ici une seule, une seule vraiment, est la compagne.
Verse 12
अश्वाः परश्शतास्संतु संत्वेनेकैप्यनेकधा । अधिरोहे तथाप्येको न द्वितीयस्तथात्मनः
Quand bien même il y aurait des centaines de chevaux, fût-ce en d’innombrables variétés, pour monter on n’en choisit qu’un seul ; de même, pour son propre Soi (Ātman), il n’est point de second.
Verse 13
पर्यंकशायिनां स्वापे सुखं यदुपजायते । तदेव सौख्यं निद्राभिर्भूतभूशायिनामपि
Le bien-être qui naît du sommeil chez ceux qui reposent sur un lit : par ce même sommeil, les êtres qui gisent sur la terre nue goûtent aussi une félicité semblable.
Verse 14
यथैव मरणाद्भीतिरस्मदादिवपुष्मताम् । ब्रह्मादिकीटकांतानां तथा मरणतो भयम्
De même que la crainte de la mort habite les êtres incarnés tels que nous, de même—de Brahmā jusqu’au plus infime insecte—se trouve la peur née de la mort.
Verse 15
सर्वे तनुभृतस्तुल्या यदि बुद्ध्या विचार्य्यते । इदं निश्चित्य केनापि नो हिंस्यः कोऽपि कुत्रचित्
Si l’on médite avec un discernement limpide, tous les êtres incarnés sont, en leur essence, semblables. L’ayant compris avec certitude, que nul ne fasse de tort à quiconque, où que ce soit.
Verse 16
धर्मो जीवदयातुल्यो न क्वापि जगतीतले । तस्मात्सर्वप्रयत्नेन कार्या जीवदया नृभिः
À la surface de ce monde, nul dharma n’égale la compassion envers les êtres vivants. C’est pourquoi, par tous les efforts possibles, les hommes doivent pratiquer bonté et miséricorde envers toute créature.
Verse 17
एकस्मिन्रक्षिते जीवे त्रैलोक्यं रक्षितं भवेत् । घातिते घातितं तद्वत्तस्माद्रक्षेन्न घातयेत्
Lorsqu’une seule vie est protégée, c’est comme si les trois mondes étaient protégés. Lorsqu’une vie est ôtée, c’est comme si les trois mondes étaient frappés de mort. Ainsi, qu’on sauvegarde la vie et qu’on ne provoque jamais le meurtre.
Verse 18
अहिंसा परमो धर्मः पापमात्मप्रपीडनम् । अपराधीनता मुक्तिस्स्वर्गोऽभिलषिताशनम्
La non-violence est le dharma suprême ; tourmenter son propre être est péché. L’absence de faute est la délivrance, et le ciel est la jouissance des mets et des plaisirs désirés.
Verse 19
पूर्वसूरिभिरित्युक्तं सत्प्रमाणतया ध्रुवम् । तस्मान्न हिंसा कर्त्तव्यो नरैर्नरकभीरुभिः
Cela a été déclaré par les anciens voyants comme une vérité certaine, établie par une autorité légitime. Ainsi, les hommes qui craignent l’enfer ne doivent jamais commettre de violence.
Verse 20
न हिंसासदृशं पापं त्रैलोक्ये सचराचरे । हिंसको नरकं गच्छेत्स्वर्गं गच्छेदहिंसकः
Dans les trois mondes—parmi les êtres mobiles et immobiles—il n’est pas de péché égal à la violence. Le violent va en enfer, tandis que le non-violent atteint le ciel.
Verse 21
संति दानान्यनेकानि किं तैस्तुच्छफलप्रदैः । अभीतिसदृशं दानं परमेकमपीह न
Il existe bien des formes de don (dāna), mais à quoi servent celles qui ne donnent que des fruits dérisoires ? Ici, il n’est pas un seul don égal à la charité suprême : accorder l’intrépidité (abhaya), délivrance de la terreur et de l’insécurité.
Verse 22
इह चत्वारि दानानि प्रोक्तानि परमर्षिभिः । विचार्य नानाशास्त्राणि शर्मणेऽत्र परत्र च
Ici, les sages suprêmes ont proclamé quatre sortes de charité. Après avoir examiné les multiples Écritures, ils les enseignent comme moyens de paix et de bien-être, en ce monde et dans l’autre.
Verse 23
भीतेभ्यश्चाभयं देयं व्याधितेभ्यस्तथोषधम् । देया विद्यार्थिनां विद्या देयमन्नं क्षुधातुरे
Aux êtres saisis de peur, il faut accorder l’intrépidité (abhaya), soutien et protection ; aux malades, le remède. À ceux qui aspirent au savoir, il faut transmettre la connaissance ; et à celui que tourmente la faim, donner la nourriture. Ainsi la compassion, lorsqu’elle devient aide au moment juste, se fait offrande droite, accordée au dharma de Śiva.
Verse 24
यानि यानीह दानानि बहुमुन्युदितानि च । जीवाभयप्रदानस्य कलां नार्हंति षोडशीम्
Quels que soient les dons prescrits ici par de nombreux sages—aucune de ces aumônes n’égale ne fût-ce qu’un seizième du mérite acquis en accordant l’abhayā, l’absence de peur, et la protection aux êtres vivants.
Verse 26
अर्थानुपार्ज्य बहुशो द्वादशायतनानि वै । परितः परिपूज्यानि किमन्यैरिह पूजितैः
Après avoir amassé des ressources maintes et maintes fois, qu’on rende un culte, tout autour et avec entière révérence, aux douze demeures sacrées (de Śiva). Une fois celles-ci dûment honorées, quel besoin y a-t-il ici d’un autre culte ?
Verse 27
पंचकर्मेन्द्रियग्रामाः पंच बुद्धींद्रियाणि च । मनो बुद्धिरिह प्रोक्तं द्वादशायतनं शुभम्
Les cinq groupes d’organes d’action, les cinq organes de perception, et ici encore le mental et l’intellect—tels sont proclamés les douze āyatanas auspiciés, les bases de l’expérience.
Verse 28
इहैव स्वर्गनरकौ प्राणिनां नान्यतः क्वचित् । सुखं स्वर्गः समाख्याता दुःखं नरकमेव हि
Pour les êtres incarnés, le ciel et l’enfer se vivent ici même, en cette vie, et non ailleurs à aucun moment. Le bonheur est nommé « ciel », tandis que la souffrance seule est véritablement « enfer ».
Verse 29
सुखेषु भुज्यमानेषु यत्स्याद्देहविसर्जनम् । अयमेव परो मोक्षो विज्ञेयस्तत्त्वचिंतकैः
Lorsque, même au sein des plaisirs du monde, surgit le renoncement à l’identification au corps—cela seul est la délivrance suprême, à connaître pour ceux qui méditent les tattvas.
Verse 30
वासनासहिते क्लेशसमुच्छेदे सति ध्रुवम् । अज्ञानो परमो मोक्षो विज्ञेयस्तत्त्वचिंतकैः
Lorsque l’ensemble des afflictions est tranché avec certitude, avec les vāsanās (impressions latentes), alors, en vérité, ce que doivent connaître les contemplateurs des tattvas est ceci : la délivrance suprême est l’extinction de l’ignorance (avidyā).
Verse 31
प्रामाणिकी श्रुतिरियं प्रोच्यते वेदवादिभिः । न हिंस्यात्सर्वभूतानि नान्या हिंसा प्रवर्तिका
Ceci est un enseignement faisant autorité de la Śruti, tel que l’ont proclamé les exégètes du Veda : qu’on ne blesse aucun être, car nul autre élan vers la violence ne doit être encouragé.
Verse 32
अग्निष्टोमीयमिति या भ्रामिका साऽसतामिह । न सा प्रमाणं ज्ञातॄणां पश्वालंभनकारिका
L’idée selon laquelle « ce rite est agniṣṭomīya » n’est ici qu’une illusion propre aux esprits non véridiques. Pour les connaisseurs lucides, ce n’est pas une autorité valable—ni un motif qui puisse sanctionner l’abattage des animaux.
Verse 33
वृक्षांश्छित्वा पशून्हत्वा कृत्वा रुधिरकर्दमम् । दग्ध्वा वह्नौ तिलाज्यादि चित्रं स्वर्गोऽभिलष्यते
Après avoir abattu des arbres, tué des animaux et fait du sol une boue de sang—puis brûlé dans le feu sésame, ghee et autres offrandes—on aspire pourtant, chose étrange, au ciel comme but.
Verse 34
इत्येवं स्वमतं प्रोच्य यतिस्त्रिपुरनायकम् । श्रावयित्वाखिलान् पौरानुवाच पुनरादरात्
Ayant ainsi exposé son avis mûrement pesé au Seigneur de Tripura, l’ascète fit écouter tous les habitants de la cité, puis parla de nouveau avec une ferveur respectueuse.
Verse 35
दृष्टार्थप्रत्ययकरान्देहसौख्यैकसाधकान् । बौद्धागम विनिर्दिष्टान्धर्मान्वेदपरांस्ततः
Ils mirent en avant les doctrines enseignées dans la tradition bouddhique—doctrines qui ne donnent foi qu’à ce qui se voit sur-le-champ et ne visent que l’aisance du corps—se détournant ainsi du Veda, autorité suprême pour le dharma et la délivrance.
Verse 36
आनंदं ब्रह्मणो रूपं श्रुत्यैवं यन्निगद्यते । तत्तथैव ह मंतव्यं मिथ्या नानात्वकल्पना
La Śruti proclame que la nature même (la forme) de Brahman est béatitude. Il faut l’entendre ainsi, exactement; toutes les constructions imaginaires de la multiplicité sont mensongères.
Verse 37
यावत्स्वस्थमिदं वर्ष्म यावन्नेन्द्रियविक्लवः । यावज्जरा च दूरेऽस्ति तावत्सौख्यं प्रसाधयेत्
Tant que ce corps demeure sain, tant que les sens ne sont pas défaillants, et tant que la vieillesse est encore loin—jusque-là, qu’on s’applique à cultiver le bien-être et la joie véritable par la vie droite et le dharma.
Verse 38
अस्वास्थ्येन्द्रियवैकल्ये वार्द्धके तु कुतस्सुखम् । शरीरमपि दातव्यमर्थिभ्योऽतस्सुखेप्सुभिः
Quand surviennent la maladie, l’affaiblissement des sens et la vieillesse, d’où pourrait venir le bonheur? Ainsi, ceux qui cherchent un bien durable devraient offrir jusqu’à leur propre corps au service des nécessiteux.
Verse 39
याचमानमनोवृत्तिप्रीणने यस्य नो जनिः । तेन भूर्भारवत्येषा समुद्रागद्रुमैर्न हि
Celui en qui ne naît pas l’élan de satisfaire la convoitise mendiante du mental : à cause de lui seul la Terre devient vraiment lourde; non à cause de ses mers, montagnes et arbres.
Verse 40
सत्वरं गत्वरो देहः संचयास्सपरिक्षयाः । इति विज्ञाय विज्ञाता देहसौख्यं प्रसाधयेत्
Sachant que le corps se hâte vers la déchéance et que toute accumulation est vouée à la perte, le sage—ayant compris cette vérité—doit régler avec justesse le bien-être du corps, afin qu’il serve d’appui au dharma et au culte du Seigneur Śiva.
Verse 41
श्ववाय सकृमीणां च प्रातर्भोज्यमिदं वपुः । भस्मांतं तच्छरीरं च वेदे सत्यं प्रपठ्यते
Ce corps, au matin, devient la nourriture des chiens et des vers. Ce corps finit en cendres ; cette vérité est proclamée comme certaine dans le Veda.
Verse 42
मुधा जातिविकषोयं लोकेषु परिकल्प्यते । मानुष्ये सति सामान्ये कोऽधर्मः कोऽथ चोत्तमः
Dans les mondes, la notion de « différence de caste » n’est qu’une vaine imagination. Si l’humanité est le fond commun, qu’est-ce vraiment qu’adharma, et qu’appelle-t-on supérieur ?
Verse 43
ब्रह्मादिसृष्टिरेषेति प्रोच्यते वृद्धपूरुषैः । तस्य जातौ सुतौ दक्षमरीची चेति विश्रुतौ
On appelle cela « la création commençant par Brahmā », ainsi que l’ont déclaré les sages anciens. De lui naquirent deux fils, célèbres de nom : Dakṣa et Marīci.
Verse 44
मारीचेन कश्यपेन दक्षकन्यास्सुलोचनाः । धर्मेण किल मार्गेण परिणीतास्त्रयोदश
Kaśyapa, fils de Marīci, suivant la juste ordonnance du dharma, épousa dûment treize filles de Dakṣa aux beaux yeux.
Verse 45
अपीदानींतनैर्मर्त्यैरल्पबुद्धिपराक्रमैः । अपि गम्यस्त्वगम्योऽयं विचारः क्रियते मुधा
Même les mortels de cet âge—à l’intelligence et à la vaillance limitées—discutent en vain si cela est connaissable ou inconnaissable; une telle enquête, sans vraie clairvoyance, est stérile.
Verse 46
मुखबाहूरुसञ्जातं चातुर्वर्ण्य सहोदितम् । कल्पनेयं कृता पूर्वैर्न घटेत विचारतः
«L’ordre social quadruple, que l’on dit né ensemble de la bouche, des bras, des cuisses et des pieds, n’est qu’une fiction façonnée par les anciens; à l’examen attentif, il ne tient pas véritablement.»
Verse 47
एकस्यां च तनौ जाता एकस्माद्यदि वा क्वचित् । चत्वारस्तनयास्तत्किं भिन्नवर्णत्वमाप्नुयुः
Si, en quelque cas, quatre fils naissent d’un même corps et d’une même source, comment pourraient-ils alors revêtir des varṇa, des teintes, différentes ?
Verse 48
वर्णावर्णविभागोऽयं तस्मान्न प्रतिभासते । अतो भेदो न मंतव्यो मानुष्ये केनचित्क्वचित्
Ainsi, cette division en « varṇa » et « non‑varṇa » ne brille pas comme une réalité ultime. Par conséquent, nul ne doit jamais imaginer ni imposer quelque différence que ce soit entre les êtres humains, où que ce soit.
Verse 49
सनत्कुमार उवाच । इत्थमाभाष्य दैत्येशं पौरांश्च स यतिर्मुने । सशिष्यो वेदधर्माश्च नाशयामास चादरात्
Sanatkumāra dit : « Ô sage, après avoir ainsi parlé au seigneur des Daityas et aussi aux habitants de la cité, cet ascète—avec ses disciples—fit, avec ardeur, détruire les devoirs et observances védiques. »
Verse 50
स्त्रीधर्मं खंडयामास पातिव्रत्यपरं महत् । जितेन्द्रियत्वं सर्वेषां पुरुषाणां तथैव सः
Il brisa le grand dharma de l’épouse, fondé sur le pātivratya, la fidélité dévouée; et de même il rompit la maîtrise des sens (autodiscipline) de tous les hommes.
Verse 51
देवधर्मान्विशेषेण श्राद्धधर्मांस्तथैव च । मखधर्मान्व्रतादींश्च तीर्थश्राद्धं विशेषतः
« (Il enseigna) tout particulièrement les devoirs du dharma envers les Devas, et de même les devoirs du śrāddha ; les règles des sacrifices (makha), ainsi que les vœux (vrata) et observances connexes — surtout l’accomplissement du śrāddha dans les tīrthas sacrés. »
Verse 52
शिवपूजां विशेषेण लिंगाराधनपूर्विकाम् । विष्णुसूर्यगणेशादिपूजनं विधिपूर्वकम्
Qu’on accomplisse le culte de Śiva d’une manière toute particulière, en commençant par l’adoration dévote du Liṅga ; puis, selon l’ordre prescrit, qu’on rende aussi hommage à Viṣṇu, à Sūrya, à Gaṇeśa et aux autres divinités, conformément au rite.
Verse 53
स्नानदानादिकं सर्वं पर्वकालं विशेषतः । खंडयामास स यतिर्मायी मायाविनां वरः
Cet ascète—pourvu de māyā, le plus éminent des faiseurs d’illusion—troubla et brisa toutes les observances, telles que le bain rituel et le don, surtout celles accomplies aux temps sacrés des fêtes.
Verse 54
किं बहूक्तेन विप्रेन्द्र त्रिपुरे तेन मायिना । वेदधर्माश्च ये केचित्ते सर्वे दूरतः कृताः
À quoi bon en dire davantage, ô le meilleur des brāhmaṇas ? À Tripura, par ce manieur d’illusion, toutes les prescriptions du dharma védique—quelles qu’elles fussent—furent repoussées au loin et rejetées.
Verse 55
पतिधर्माश्रयाः सर्वा मोहितास्त्रिपुरांगनाः । भर्तृशुश्रूषणवतीं विजहुर्मतिमुत्तमाम्
Toutes les femmes de Tripurā—jadis établies dans le dharma de la fidélité à l’époux—furent saisies d’illusion, et délaissèrent cette disposition la plus noble : le service dévot envers leurs seigneurs.
Verse 56
अभ्यस्याकर्षणीं विद्यां वशीकृत्यमयीमपि । पुरुषास्सफलीचक्रुः परदारेषु मोहिताः
Après avoir exercé le charme d’attraction et même l’art de l’asservissement, ces hommes—égarés par le désir des épouses d’autrui—rendèrent cette science occulte « efficace » au sens mondain, mais elle les enchaîna davantage.
Verse 57
अंतःपुरचरा नार्यस्तथा राजकुमारकाः । पौराः पुरांगनाश्चापि सर्वे तैश्च विमोहिताः
Les femmes qui circulaient dans l’appartement intérieur, les jeunes princes, et même les habitants avec les femmes de la cité : tous furent par eux abusés et plongés dans la confusion.
Verse 58
एवं पौरेषु सर्वेषु निजधर्मेषु सर्वथा । पराङ्मुखेषु जातेषु प्रोल्ललास वृषेतरः
Ainsi, lorsque tous les citoyens, de toutes les manières, se détournèrent de leurs propres devoirs de dharma, Vṛṣetara exulta avec une grande joie.
Verse 59
माया च देवदेवस्य विष्णोस्तस्याज्ञया प्रभो । अलक्ष्मीश्च स्वयं तस्य नियोगात्त्रिपुरं गता
Ô Seigneur, sur l’ordre de ce Deva des devas, Viṣṇu, Māyā aussi se rendit à Tripura ; et Alakṣmī elle-même, mandatée par lui, entra pareillement dans Tripura.
Verse 60
या लक्ष्मीस्तपसा तेषां लब्धा देवेश्वरादरात् । बहिर्गता परित्यज्य नियोगाद्ब्रह्मणः प्रभोः
Ô Seigneur, cette prospérité (Lakṣmī) qu’ils avaient obtenue par l’austérité—par la grâce bienveillante du Seigneur des dieux—s’en alla au dehors, les abandonnant, sur l’ordre de Brahmā.
Verse 61
बुद्धिमोहं तथाभूतं विष्णो र्मायाविनिर्मितम् । तेषां दत्त्वा क्षणादेव कृतार्थोऽभूत्स नारदः
Cette même illusion de l’intelligence—façonnée par la māyā de Viṣṇu—Nārada la leur conféra; et en un instant, Nārada fut accompli dans son dessein.
Verse 62
नारदोपि तथारूपो यथा मायी तथैव सः । तथापि विकृतो नाभूत्परमेशादनुग्रहात्
Nārada aussi prit cette même apparence, comme celui qui manie la māyā. Pourtant il ne fut ni altéré ni abusé, grâce à la faveur du Seigneur Suprême, Parameśvara.
Verse 63
आसीत्कुंठितसामर्थ्यो दैत्यराजोऽपि भो मुने । भ्रातृभ्यां सहितस्तत्र मयेन च शिवेच्छया
Ô sage, par la volonté même de Śiva, le roi des Daityas eut sa puissance émoussée ; là, il se tenait avec ses frères, et avec Māyā aussi, selon l’intention de Śiva.
The chapter situates the Tripura arc by describing the daitya-king’s initiation (dīkṣā) by a māyāvin ascetic and the ensuing instruction that functions to ‘delude/enchant’ (mohana) the daityas.
It reframes agency and sovereignty: by asserting beginningless saṃsāra and the ātman as the sole lord, it undercuts egoic/daitya control and serves as māyā—an instrument within Śiva’s strategy rather than a neutral metaphysical lecture.
The text ranges from Brahmā and other gods down to grass and insects, emphasizing that all bodies dissolve in time and share the same embodied imperatives (food, sleep, fear, sex).