
Ce chapitre rapporte l’enseignement de Brahmā à Nārada au sujet d’un épisode exemplaire de la « venue » (āgamana) de Śiva à Kailāsa, en lien avec Kubera. Après avoir accordé à Kubera la grâce de la seigneurie sur les trésors (nidhipatva), Viśveśa médite une manière délibérée de se manifester : Rudra est décrit comme la portion entière née du cœur de Brahmā, pourtant sans tache et non différente du Suprême—servi par Hari (Viṣṇu) et par Brahmā, mais les dépassant. Rudra décide d’aller à Kailāsa sous cette forme même, d’y demeurer en ami et d’entreprendre un grand tapas en rapport avec la sphère de Kubera. Le ressort décisif est le nāda : Rudra fait retentir sa ḍhakkā (tambour), un appel dense et merveilleux qui convoque et met en mouvement. À ce son accourent Viṣṇu, Brahmā, les devas, les munis, les siddhas, et même les personnifications des āgama et nigama ; de même se rassemblent suras et asuras, ainsi que les pramathas et les gaṇas venus de multiples lieux, dans une attente comme de fête. Le chapitre passe ensuite à l’énumération et à la quantification des gaṇas et de leur stature, procédé purānique qui exprime l’échelle cosmique et la suite de Śiva comme une catégorie ontologique plutôt qu’une simple foule.
Verse 1
ब्रह्मोवाच । नारद त्वं शृणु मुने शिवागमनसत्तमम् । कैलासे पर्वतश्रेष्ठे कुबेरस्य तपोबलात्
Brahmā dit : «Ô Nārada, ô sage, écoute le récit le plus excellent de l’arrivée auspicious de Śiva : comment, sur Kailāsa, le plus noble des monts, cela advint par la puissance des austérités de Kubera.»
Verse 2
निधिपत्व वरं दत्त्वा गत्वा स्वस्थानमुत्तमम् । विचिन्त्य हृदि विश्वेशः कुबेरवरदायकः
Après avoir accordé le don de la souveraineté sur les trésors, Kubera—dispensateur de grâces—retourna à sa demeure la plus excellente. Alors Viśveśa (le Seigneur Śiva), Maître de l’univers, réfléchit au plus profond de Son cœur.
Verse 3
विध्यंगजस्स्वरूपो मे पूर्णः प्रलयकार्यकृत् । तद्रूपेण गमिष्यामि कैलासं गुह्यकालयम्
«Ma forme même, entière et parfaite, est celle née de Vidhyāṅga, accomplissant l’œuvre de la dissolution. Sous cette forme, j’irai à Kailāsa, la demeure secrète.»
Verse 4
रुद्रो हृदयजो मे हि पूर्णांशो ब्रह्मनिष्फलः । हरि ब्रह्मादिभिस्सेव्यो मदभिन्नो निरंजन
«En vérité, Rudra est né de Mon cœur : Ma part entière et parfaite, au-delà du domaine des fruits de l’activité créatrice de Brahmā. Il est adoré même par Hari, par Brahmā et par les autres dieux ; il n’est pas différent de Moi, et il est l’Inaltéré, le Sans-tache.»
Verse 5
तत्स्वरूपेण तत्रैव सुहृद्भूवा विलास्यहम् । कुबेरस्य च वत्स्यामि करिष्यामि तपो महत्
«Revêtant cette même forme, je m’ébattrai là même comme un ami bienveillant. Je demeurerai auprès de Kubera et j’entreprendrai une grande austérité (tapas).»
Verse 6
इति संचिंत्य रुद्रोऽसौ शिवेच्छां गंतुमुत्सुकः । ननाद तत्र ढक्कां स्वां सुगतिं नादरूपिणीम्
Ayant ainsi médité, ce Rudra—désireux d’aller selon la volonté de Śiva—fit résonner là sa propre ḍhakkā (tambour) ; et sa vibration devint la forme même de l’heureuse marche vers le But suprême.
Verse 7
त्रैलोक्यामानशे तस्या ध्वनिरुत्साहकारकः । आह्वानगतिसंयुक्तो विचित्रः सांद्रशब्दकः
Dans l’esprit des trois mondes, sa résonance devint un éveil de ferveur. Douée du pouvoir d’invocation et d’élan en avant, elle était merveilleuse : profonde, dense, et d’une sonorité pleine.
Verse 8
तच्छ्रुत्वा विष्णुब्रह्माद्याः सुराश्च मुनयस्तथा । आगमा निगमामूर्तास्सिद्धा जग्मुश्च तत्र वै
En entendant cela, Viṣṇu, Brahmā et les autres dieux, avec les sages, se rendirent assurément en ce lieu ; et même les Siddhas—incarnation des Āgamas et des Nigamas—s’y mirent en route.
Verse 9
सुरासुराद्यास्सकलास्तत्र जग्मुश्च सोत्सवाः । सर्वेऽपि प्रमथा जग्मुर्यत्र कुत्रापि संस्थिताः
Là, tous les êtres—Dévas, Asuras et les autres—arrivèrent dans une joie de fête. Même tous les Pramathas, où qu’ils fussent postés, vinrent en ce lieu.
Verse 10
गणपाश्च महाभागास्सर्वलोक नमस्कृताः । तेषां संख्यामहं वच्मि सावधानतया शृणु
«Ces Gaṇas aussi sont grandement fortunés et vénérés par tous les mondes. À présent, je vais énoncer leur nombre : écoute avec une attention parfaite.»
Verse 11
अभ्ययाच्छंखकर्णश्च गणकोट्या गणेश्वरः । दशभिः केकराक्षश्च विकृतोऽष्टाभिरेव च
Alors s’avança Śaṅkhakarṇa, seigneur des Gaṇa, accompagné d’un crore de Gaṇa ; Kekarākṣa vint avec dix, et Vikṛta vint aussi avec huit.
Verse 12
चतुःषष्ट्या विशाखश्च नवभिः पारियात्रकः । षड्भिः सर्वान्तकः श्रीमान्दुन्दुभोऽष्टाभिरेव च
Viśākha (naît) de soixante-quatre parts ; Pāriyātraka de neuf ; l’illustre Sarvāntaka de six ; et Dundubha aussi de huit parts.
Verse 13
जालंको हि द्वादशभिः कोटिभिर्गणपुंगवः । सप्तभिस्समदः श्रीमांस्तथैव विकृताननः
En vérité, Jālaṅka est le plus éminent parmi les gaṇa de Śiva, entouré de douze crores de compagnons. De même, l’illustre Samada est entouré de sept crores, et Vikṛtānana pareillement.
Verse 14
पंचभिश्च कपाली हि षड्भिः सन्दारकश्शुभः । कोटिकोटिभिरेवेह कण्डुकः कुण्डकस्तथा
Avec cinq (koṭi) se tient Kapālī, en vérité; avec six (koṭi) se tient l’auspicieux Sandāraka. Ici encore, par koṭi sur koṭi, se trouvent Kaṇḍuka et Kuṇḍaka.
Verse 15
विष्टंभोऽष्टाभिरगमदष्टभिश्चन्द्रतापनः
Viṣṭambha s’avança avec huit (puissances/parts), et Candratāpana de même avec huit ; ainsi se meuvent-ils selon la mesure qui leur fut assignée dans l’ordre de la création.
Verse 16
महाकेशस्सहस्रेण कोटीनां गणपो वृतः
Gaṇapa, chef des troupes de Śiva, était entouré de mille compagnons puissants aux longues chevelures ; en vérité, de crores de gaṇas.
Verse 17
कुण्डी द्वादशभिर्वाहस्तथा पर्वतकश्शुभः । कालश्च कालकश्चैव महाकालः शतेन वै
Kuṇḍī doit être honoré par douze offrandes ; de même l’auspicieux Parvataka. Kāla et Kālakā aussi sont à vénérer ; et Mahākāla, assurément, par cent offrandes.
Verse 18
अग्निकश्शतकोट्या वै कोट्याभिमुख एव च । आदित्यमूर्द्धा कोट्या च तथा चैव धनावहः
En vérité, il est cent crores dont le visage est le Feu ; un crore dont la tête est le Soleil ; et de même celui qui porte et dispense la richesse : ainsi sont décrites ces grandes manifestations cosmiques.
Verse 19
सन्नाहश्च शतेनैव कुमुदः कोटिभिस्तथा । अमोघः कोकिलश्चैव कोटिकोट्या सुमंत्रकः
Sannāha était présent au nombre de cent ; Kumuda, de même, par crores. Amogha et Kokila s’y trouvaient aussi ; et Sumantraka par crores sur crores : ainsi furent énumérés les puissants serviteurs de Śiva.
Verse 20
काकपादोऽपरः षष्ट्या षष्ट्या संतानकः प्रभुः । महाबलश्च नवभिर्मधु पिंगश्च पिंगलः
Une autre manifestation est appelée Kākapāda. De soixante et soixante naquirent encore des descendants : Saṃtānaka, le Seigneur ; et, avec neuf autres, Mahābala ; ainsi que Madhu, Piṅga et Piṅgala.
Verse 21
नीलो नवत्या देवेशं पूर्णभद्रस्तथैव च । कोटीनां चैव सप्तानां चतुर्वक्त्रो महाबलः
Nīla commande quatre-vingt-dix koṭis ; de même Pūrṇabhadra gouverne la troupe des seigneurs divins ; et Caturvaktra, d’une grande puissance, commande aussi sept koṭis.
Verse 22
कोटिकोटिसहस्राणां शतैर्विंशतिभिर्वृतः । तत्राजगाम सर्वेशः कैलासगमनाय वै
Entouré de troupes comptées par centaines et par vingtaines, innombrables en koṭis de koṭis et en milliers de koṭis, le Seigneur de tout (Śiva) arriva là, certes, avec l’intention d’aller à Kailāsa.
Verse 23
काष्ठागूढश्चतुष्षष्ट्या सुकेशो वृषभस्तथा । कोटिभिस्सप्तभिश्चैत्रो नकुलीशस्त्वयं प्रभुः
Parmi eux, Kāṣṭhāgūḍha est compté au nombre de soixante-quatre ; de même Sukeśa et Vṛṣabha. Et Caitra est compté avec sept koṭis ; ce Seigneur est Nakulīśa.
Verse 24
लोकांतकश्च दीप्तात्मा तथा दैत्यांतकः प्रभुः । देवो भृंगी रिटिः श्रीमान्देवदेवप्रियस्तथा
« Parmi les serviteurs divins de Śiva se trouvent Lokāntaka, à l’âme rayonnante, et Daityāntaka, le souverain qui anéantit les Daityas. Il y a aussi le deva Bhṛṅgī et l’illustre Riṭi — tous, de même, chers au Deva des devas (Śiva). »
Verse 25
अशनिर्भानुकश्चैव चतुष्षष्ट्या सनातनः । नंदीश्वरो गणाधीशः शतकोट्या महाबलः
Et il y eut aussi Aśanirbhānuka, avec l’Éternel parmi les soixante-quatre (serviteurs principaux). Nandīśvara, seigneur des Gaṇas, possédait une force immense—égale à cent koṭis.
Verse 26
एते चान्ये च गणपा असंख्याता महाबलः । सर्वे सहस्रहस्ताश्च जटामुकुटधारिणः
Ces chefs des gaṇas, et bien d’autres encore, sont innombrables et d’une puissance immense. Tous ont mille bras et portent des couronnes de jaṭā, arborant les marques de la divine suite de Śiva.
Verse 27
सर्वे चंद्रावतंसाश्च नीलकण्ठास्त्रिलोचनाः । हारकुण्डलकेयूरमुकुटाद्यैरलंकृताः
Tous portaient le croissant de lune en ornement sur leurs jaṭā ; tous étaient à la gorge bleue et pourvus de trois yeux. Ils étaient parés de guirlandes, de boucles d’oreilles, de bracelets, de couronnes et d’autres joyaux.
Verse 28
ब्रह्मेन्द्रविष्णुसंकाशा अणिमादि गणैर्वृताः । सूर्यकोटिप्रतीकाशास्तत्राजग्मुर्गणेश्वराः
Resplendissants comme Brahmā, Indra et Viṣṇu, et entourés de troupes dotées de pouvoirs tels qu’aṇimā et autres, les Seigneurs des Gaṇas arrivèrent en ce lieu—rayonnants comme dix millions de soleils.
Verse 29
एते गणाधिपाश्चान्ये महान्मानोऽमलप्रभाः । जग्मुस्तत्र महाप्रीत्या शिवदर्शनलालसाः
Ces autres chefs des gaṇa de Śiva—aux âmes magnanimes, rayonnants d’une splendeur sans tache—s’y rendirent dans une joie immense, avides du darśana béni du Seigneur Śiva.
Verse 30
गत्वा तत्र शिवं दृष्ट्वा नत्वा चक्रुः परां नुतिम् । सर्वे साञ्जलयो विष्णुप्रमुखा नतमस्तकाः
S’étant rendus en ce lieu et ayant vu le Seigneur Śiva, ils se prosternèrent et lui offrirent la plus haute louange. Tous—conduits par Viṣṇu—se tinrent les mains jointes et la tête inclinée, dans une soumission révérencieuse.
Verse 31
इति विष्ण्वादिभिस्सार्द्धं महेशः परमेश्वरः । कैलासमगमत्प्रीत्या कुबेरस्य महात्मनः
Ainsi, accompagné de Viṣṇu et des autres dieux, Maheśa—le Souverain Suprême—se rendit avec joie à Kailāsa, la demeure sacrée du grand d’âme Kubera.
Verse 32
कुबेरोप्यागतं शंभुं पूजयामास सादरम् । भक्त्या नानोपहारैश्च परिवारसमन्वितः
Kubera, lui aussi, se présenta devant Śambhu et l’adora avec une grande révérence. Avec dévotion, il offrit maintes offrandes et services, entouré de ses suivants.
Verse 33
ततो विष्ण्वादिकान्देवान्गणांश्चान्यानपि ध्रुवम् । शिवानुगान्समानर्च शिवतोषणहेतवे
Ensuite, d’une résolution inébranlable, il adora comme il se doit Viṣṇu et les autres dieux, ainsi que les diverses troupes d’assistants ; et il honora pareillement les dévots qui suivent Śiva, uniquement afin de réjouir le Seigneur Śiva.
Verse 34
अथ शम्भुस्तमालिंग्य कुबेरं प्रीतमानसः । मूर्ध्निं चाघ्राय संतस्थावलकां निकषाखिलैः
Alors Śambhu, le cœur comblé de joie, étreignit Kubera ; puis, humant en signe de bénédiction le sommet de sa tête, Il demeura là, à Alakā, avec toutes Ses troupes.
Verse 35
शशास विश्वकर्माणं निर्माणार्थं गिरौ प्रभुः । नानाभक्तैर्निवासाय स्वपरेषां यथोचितम्
Alors le Seigneur ordonna à Viśvakarmā de bâtir sur la montagne, afin de créer des demeures pour les nombreux dévots, chacune selon ce qui convenait à soi-même et aux autres.
Verse 36
विश्वकर्मा ततो गत्वा तत्र नानाविधां मुने । रचनां रचयामास द्रुतं शम्भोरनुज्ञया
Alors Viśvakarmā s’y rendit, ô sage, et, avec la permission de Śambhu, façonna promptement une œuvre aux formes, aux plans et aux agencements variés.
Verse 37
अथ शम्भुः प्रमुदितो हरिप्रार्थनया तदा
Alors Śambhu fut grandement réjoui en ce temps-là, touché par la prière de Hari.
Verse 38
कुबेरानुग्रहं कृत्वा ययौ कैलासपर्वतम् । सुमुहूर्ते प्रविश्यासौ स्वस्थानं परमेश्वरः
Après avoir accordé Sa grâce à Kubera, le Seigneur Suprême (Parameśvara) se rendit au mont Kailāsa. Y entrant à une heure faste, Il retourna en Sa demeure transcendante, la Sienne propre.
Verse 39
अकरोदखिलान्प्रीत्या सनाथान्भक्तवत्सलः । अथ सर्वे प्रमुदिता विष्णुप्रभृतयस्सुराः । मुनयश्चापरे सिद्धा अभ्यषिंचन्मुदा शिवम्
Par grâce aimante, le Seigneur—toujours plein d’affection pour Ses dévots—rendit tous les êtres pourvus d’appui et de protection. Alors, tous les dieux, réjouis et conduits par Viṣṇu, avec les sages et d’autres êtres accomplis, célébrèrent avec joie l’auspicieux abhiṣeka de Śiva.
Verse 40
समानर्चुः क्रमात्सर्वे नानोपायनपाणयः । नीराजनं समाकार्षुर्महोत्सवपुरस्सरम्
Alors, tous, selon l’ordre prescrit et tenant en leurs mains diverses offrandes, rendirent un culte d’un même élan ; puis ils accomplirent l’ārati (nīrājana) de bon augure, précédé d’une grande fête solennelle.
Verse 41
तदासीत्सुमनोवृष्टिर्मंगलायतना मुने । सुप्रीता ननृतुस्तत्राप्सरसो गानतत्पराः
Alors, ô sage, une pluie de fleurs célestes, de bon augure, se répandit. Ravies, les Apsarās présentes se mirent à danser, tout entières vouées au chant, et cette assemblée sacrée devint un véritable séjour de bénédictions.
Verse 42
जयशब्दो नमश्शब्दस्तत्रासीत्सर्वसंस्कृतः । तदोत्साहो महानासीत्सर्वेषां सुखवर्धनः
Là s’élevèrent les cris de «Jaya !» et l’énonciation de «Namaḥ !», parfaitement harmonisés et de bon augure. De là naquit une grande ferveur, accroissant la joie de tous.
Verse 43
स्थित्वा सिंहासने शंभुर्विराजाधिकं तदा । सर्वैस्संसेवितोऽभीक्ष्णं विष्ण्वाद्यैश्च यथोचितम्
Alors Śambhu, assis sur le trône et rayonnant d’une splendeur incomparable, fut sans cesse servi par tous—par Viṣṇu et les autres divinités—chacun le vénérant selon ce qui convenait à son rang.
Verse 44
अथ सर्वे सुराद्याश्च तुष्टुवुस्तं पृथक्पृथक् । अर्थ्याभिर्वाग्भिरिष्टाभिश्शकरं लोकशंकरम्
Alors tous les dieux et les autres êtres célestes, chacun selon sa manière, le célébrèrent par des paroles justes et chéries — Śaṅkara, le Seigneur bienfaisant qui répand l’auspice sur les mondes.
Verse 45
प्रसन्नात्मा स्तुतिं श्रुत्वा तेषां कामान्ददौ शिवः । मनोभिलषितान्प्रीत्या वरान्सर्वेश्वरः प्रभुः
Le cœur comblé en entendant leur hymne de louange, le Seigneur Śiva leur accorda leurs désirs. Avec tendresse, le Souverain suprême—Īśvara de tout—dispensa les grâces qu’ils avaient souhaitées en leur esprit.
Verse 46
शिवाज्ञयाथ ते सर्वे स्वंस्वं धाम ययुर्मुने । प्राप्तकामाः प्रमुदिता अहं च विष्णुना सह
Ô sage, alors—sur l’ordre de Śiva—tous s’en allèrent vers leurs demeures propres, leurs desseins accomplis et le cœur réjoui ; et moi aussi je partis, avec Viṣṇu.
Verse 47
उपवेश्यासने विष्णुं माञ्च शम्भुरुवाच ह । बहु सम्बोध्य सुप्रीत्यानुगृह्य परमेश्वरः
Après avoir fait asseoir Viṣṇu sur un āsana, tel un lit-trône, Śambhu parla. L’ayant instruit longuement avec joie, le Seigneur suprême, Parameśvara, le combla de sa grâce avec une grande affection.
Verse 48
शिव उवाच । हे हरे हे विधे तातौ युवां प्रियतरौ मम । सुरोत्तमौ त्रिजगतोऽवनसर्गकरौ सदा
Śiva dit : «Ô Hari, ô Vidhātr̥ (Brahmā), mes fils bien-aimés : vous deux m’êtes les plus chers. Vous êtes les premiers parmi les dieux, toujours voués à la protection et à l’émanation (création) des trois mondes.»
Verse 49
गच्छतं निर्भयन्नित्यं स्वस्थानश्च मदाज्ञया । सुखप्रदाताहं वै वाम्विशेषात्प्रेक्षकस्सदा
«Allez, toujours sans crainte, vers votre demeure, selon Mon ordre. En vérité, Je suis le dispensateur de bonheur, et Je veillerai sur vous sans cesse avec un soin particulier.»
Verse 50
इत्याकर्ण्य वचश्शम्भोस्सुप्रणम्य तदाज्ञया । अहं हरिश्च स्वं धामागमाव प्रीतमानसौ
Ayant ainsi entendu les paroles de Śambhu, et nous étant profondément prosternés en obéissance à Son ordre, Hari et moi regagnâmes nos demeures, le cœur rempli de joie et de paix.
Verse 51
तदानीमेव सुप्रीतश्शंकरो निधिपम्मुदा । उपवेश्य गृहीत्वा तं कर आह शुभं वचः
À cet instant même, Śaṅkara, profondément satisfait, fit asseoir avec joie le seigneur des trésors, lui prit la main et prononça des paroles de bon augure.
Verse 52
शिव उवाच । तव प्रेम्णा वशीभूतो मित्रतागमनं सखे । स्वस्थानङ्गच्छ विभयस्सहायोहं सदानघ
Śiva dit : «Ô ami, ton amour et ta venue en amitié m’ont gagné, cher compagnon. Va maintenant en ton propre lieu sans crainte ; Je suis à jamais ton soutien, ô irréprochable.»
Verse 53
इत्याकर्ण्य वचश्शम्भोः कुबेरः प्रीतमानसः । तदाज्ञया स्वकं धाम जगाम प्रमुदान्वितः
Ayant entendu les paroles de Śambhu (le Seigneur Śiva), Kubera fut comblé de joie au cœur ; et, obéissant à Son ordre, il s’en alla avec allégresse vers sa propre demeure.
Verse 54
स उवाच गिरौ शम्भुः कैलासे पर्वतोत्तमे । सगणो योगनिरतस्स्वच्छन्दो ध्यान तत्परः
Sur le mont Kailāsa, le plus excellent des monts, Śambhu parla. Entouré de Ses gaṇas, Il demeurait absorbé dans le yoga, se mouvant en parfaite liberté, tout entier voué à la méditation.
Verse 55
क्वचिद्दध्यौ स्वमात्मानं क्वचिद्योगरतोऽभवत् । इतिहासगणान्प्रीत्यावादीत्स्वच्छन्दमानसः
Par moments, il contemplait son propre Soi, et par moments il s’absorbait dans le yoga. L’esprit libre d’aller à son gré, il racontait avec joie des multitudes de récits sacrés.
Verse 56
क्वचित्कैलास कुधरसुस्थानेषु महेश्वरः । विजहार गणैः प्रीत्या विविधेषु विहारवित्
Parfois, Maheśvara—versé dans maints jeux divins—se divertissait avec joie avec ses gaṇa dans les hautes régions fastes du mont Kailāsa et dans d’autres demeures de montagne.
Verse 57
इत्थं रुद्रस्वरूपोऽसौ शंकरः परमेश्वरः । अकार्षीत्स्वगिरौ लीला नाना योगिवरोऽपि यः
Ainsi, Śaṅkara, le Seigneur Suprême dont la nature même est Rudra, accomplit sa lila sur sa propre montagne, tout en se manifestant de multiples façons comme le plus éminent des yogins.
Verse 58
नीत्वा कालं कियन्तं सोऽपत्नीकः परमेश्वरः । पश्चादवाप स्वाम्पत्नीन्दक्षपत्नीसमुद्भवाम्
Après avoir demeuré quelque temps, le Seigneur Suprême sans épouse, Parameśvara obtint ensuite sa propre parèdre divine, celle qui naquit comme fille de l’épouse de Dakṣa.
Verse 59
विजहार तया सत्या दक्षपुत्र्या महेश्वरः । सुखी बभूव देवर्षे लोकाचारपरायणः
Ô sage divin, Maheśvara se réjouit en lila avec Satī, la fille de Dakṣa ; voué au maintien de la juste conduite du monde, il demeura comblé et heureux.
Verse 60
इत्थं रुद्रावतारस्ते वर्णितोऽयं मुनीश्वर । कैलासागमनञ्चास्य सखित्वान्निधिपस्य हि
Ainsi, ô seigneur parmi les sages, cette manifestation de Rudra t’a été décrite ; et l’on a aussi rapporté sa venue au Kailāsa, ainsi que son amitié avec Kubera, Seigneur des trésors.
Verse 61
तदन्तर्गतलीलापि वर्णिता ज्ञानवर्धिनी । इहामुत्र च या नित्यं सर्वकामफलप्रदा
Même le jeu divin (līlā) contenu dans ce récit a été décrit—il accroît la connaissance—et il accorde infailliblement les fruits de tous les désirs légitimes, ici-bas comme dans l’au-delà.
Verse 62
इमां कथाम्पठेद्यस्तु शृणुयाद्वा समाहितः । इह भुक्तिं समासाद्य लभेन्मुक्तिम्परत्र सः
Quiconque, l’esprit recueilli, récite ce récit sacré—ou même l’écoute—obtient ici-bas la prospérité; et ensuite, dans l’au-delà, il atteint la libération (mokṣa).
Brahmā recounts Śiva/Rudra’s intentional advent to Kailāsa in connection with Kubera—after granting him nidhipatva—signaled by the sounding of Rudra’s ḍhakkā that summons a vast cosmic assembly.
Nāda functions as a revelatory trigger: it is not merely sound but a metaphysical summons that aligns beings across lokas, indicating that divine presence is recognized through an epistemic “call” that gathers and orders consciousness and cosmos.
Rudra is presented as heart-born from Brahmā yet a full, stainless portion—served by Viṣṇu and Brahmā—while remaining non-different from the supreme; his form is adopted deliberately for līlā, friendship, tapas, and cosmic administration.