
विष्णुचक्रलाभो नाम (अर्धनारीश्वर-तत्त्वं, सती-पार्वती-सम्भवः, दक्षयज्ञविनाशः)
Les sages prient Sūta de raconter l’origine de la Déesse et sa chasteté inébranlable : comment elle devint Satī, comment le yajña de Dakṣa fut ruiné, et comment elle fut donnée à Śambhu (Śiva). Sūta ancre le récit dans la transmission antérieure (Brahmā → Dandin → Vyāsa → Sūta), puis énonce le principe cosmologique : le Liṅga est Bhagavān, établi comme jyotis au-delà de tamas ; uni à la vedi, il se manifeste en Ardhanārīśvara—Śiva-Śakti en une seule réalité. De cette unité naît Brahmā, et Rudra l’instruit en jñāna, montrant que la création procède sous la conscience souveraine de Śiva. Le récit aborde ensuite la crise éthique et théologique : l’orgueil de Dakṣa et son mépris pour Umā-pati, l’auto-immolation yogique de Satī, sa renaissance en Pārvatī par tapas, et la colère de Śiva culminant dans la destruction soudaine du sacrifice de Dakṣa. Le chapitre passe ainsi de l’origine métaphysique (Liṅga/Ardhanārīśvara) à la critique du yajña vide, préparant l’enseignement suivant sur les conséquences de l’offense au divin, le rétablissement de l’ordre et la primauté de bhakti-jñāna sur le ritualisme seul.
Verse 1
इति श्रीलिङ्गमहापुराणे पूर्वभागे सहस्रनामभिः पूजनाद् विष्णुचक्रलाभो नामाष्टनवतितमो ऽध्यायः ऋषय ऊचुः संभवः सूचितो देव्यास् त्वया सूत महामते सविस्तरं वदस्वाद्य सतीत्वे च यथातथम्
Ainsi, dans le vénérable Liṅga Mahāpurāṇa, dans la section du Pūrva-bhāga, commence le quatre-vingt-dix-neuvième chapitre, intitulé «L’obtention du Disque de Viṣṇu par le culte des Mille Noms». Les sages dirent : «Ô Sūta, à l’esprit éclairé, tu as indiqué la manifestation de la Déesse ; maintenant, raconte-la-nous en détail, telle qu’elle advint réellement, et expose aussi sa satītva, sa fidélité sans tache, telle qu’elle fut».
Verse 2
मेनाजत्वं महादेव्या दक्षयज्ञविमर्दनम् विष्णुना च कथं दत्ता देवदेवाय शंभवे
Comment Menā devint-elle la mère de Mahādevī ? Comment eut lieu l’écrasement du sacrifice de Dakṣa ? Et comment fut-elle donnée par Viṣṇu à Śambhu, le dieu des dieux ?
Verse 3
कल्याणं वा कथं तस्य वक्तुमर्हसि सांप्रतम् तेषां तद्वचनं श्रुत्वा सूतः पौराणिकोत्तमः
«Ou bien, comment pourrais-tu parler à présent, à juste titre, de son bien-être ?» Ayant entendu ces paroles des sages, Sūta —le plus éminent connaisseur des Purāṇa— (se prépara à répondre).
Verse 4
संभवं च महादेव्याः प्राह तेषां महात्मनाम् सूत उवाच ब्रह्मणा कथितं पूर्वं दण्डिने तत् सुविस्तरम्
Sūta dit : Il exposa alors à ces sages magnanimes la manifestation de Mahādevī. Ce même récit avait jadis été raconté en détail par Brahmā à Daṇḍin.
Verse 5
युष्माभिर् वै कुमाराय तेन व्यासाय धीमते तस्मादहमुपश्रुत्य प्रवदामि सुविस्तरम्
En vérité, vous l’avez enseigné à Kumāra, et par lui cela parvint au sage Vyāsa. Ainsi, l’ayant entendu selon cette authentique lignée de transmission, je vous l’expose maintenant en entier, avec grand détail.
Verse 6
वचनाद्वो महाभागाः प्रणम्योमां तथा भवम् सा भगाख्या जगद्धात्री लिङ्गमूर्तेस्त्रिवेदिका
Selon mon injonction, ô vous les très fortunés, prosternez-vous devant Umā et de même devant Bhava (Śiva). Elle—célèbre sous le nom de Bhagā—est la soutenance des mondes et la trivedikā, le triple autel de la Forme-Liṅga.
Verse 7
लिङ्गस्तु भगवान्द्वाभ्यां जगत्सृष्टिर्द्विजोत्तमाः लिङ्गमूर्तिः शिवो ज्योतिस् तमसश्चोपरि स्थितः
Ô meilleurs des deux-fois-nés, le Seigneur en tant que Liṅga fait surgir la création de l’univers par le couple—Śiva et Śakti. Śiva, dont la forme même est le Liṅga, est la Lumière suprême (Jyotis), demeurant au-dessus des ténèbres (tamas) et de leur puissance de voilement.
Verse 8
लिङ्गवेदिसमायोगाद् अर्धनारीश्वरोभवत् ब्रह्माणं विदधे देवम् अग्रे पुत्रं चतुर्मुखम्
De la conjonction du Liṅga et de son autel (vedī), le Seigneur devint Ardhanārīśvara. Puis, dès l’origine, il fit naître le dieu Brahmā—son fils, celui aux quatre visages.
Verse 9
प्राहिणोति स्म तस्यैव ज्ञानं ज्ञानमयो हरः विश्वाधिको ऽसौ भगवान् अर्धनारीश्वरो विभुः
Alors Hara—dont l’essence est la pure Conscience—transmit à lui seul cette connaissance libératrice. Ce Seigneur Bienheureux, Ardhanārīśvara, omniprésent, se tient au-delà du cosmos entier en tant que Pati, dispensant le jñāna qui tranche les liens (pāśa) du paśu.
Verse 10
हिरण्यगर्भं तं देवो जायमानमपश्यत सो ऽपि रुद्रं महादेवं ब्रह्मापश्यत शङ्करम्
Le Deva contempla Hiraṇyagarbha au moment de sa naissance; et ce même Brahmā, à son tour, contempla Rudra—Mahādeva, Śaṅkara. Ainsi est montré que l’avènement du créateur dépend du Seigneur suprême et antérieur (Pati), source de toute manifestation.
Verse 11
तं दृष्ट्वा संस्थितं देवम् अर्धनारीश्वरं प्रभुम् तुष्टाव वाग्भिर् इष्टाभिर् वरदं वारिजोद्भवः
Voyant ce Deva—le Seigneur Ardhanārīśvara—debout, révélé comme le Maître suprême, Brahmā né du lotus loua le Donateur de grâces par des paroles chéries et justes.
Verse 12
विभजस्वेति विश्वेशं विश्वात्मानमजो विभुः ससर्ज देवीं वामाङ्गात् पत्नीं चैवात्मनः समाम्
Alors le Seigneur non-né et tout-pénétrant—Śiva, Seigneur de l’univers et Soi de tous—voulut : «Qu’il y ait division», et de son côté gauche il manifesta la Déesse, la créant comme son épouse, égale à son propre être.
Verse 13
श्रद्धा ह्यस्य शुभा पत्नी ततः पुंसः पुरातनी सैवाज्ञया विभोर्देवी दक्षपुत्री बभूव ह
Śraddhā fut en vérité son épouse auspicious et très ancienne. Par l’ordre du Seigneur tout-puissant (Pati), la Déesse elle-même devint la fille de Dakṣa.
Verse 14
सतीसंज्ञा तदा सा वै रुद्रमेवाश्रिता पतिम् दक्षं विनिन्द्य कालेन देवी मैना ह्यभूत्पुनः
Alors elle fut nommée Satī, et se réfugia véritablement en Rudra seul comme son Seigneur (Pati). Après avoir blâmé Dakṣa, en temps voulu la Déesse naquit de nouveau sous le nom de Mainā.
Verse 15
नारदस्यैव दक्षो ऽपि शापादेवं विनिन्द्य च अवज्ञादुर्मदो दक्षो देवदेवमुमापतिम्
Même Dakṣa —par l’effet de la malédiction de Nārada— se mit ainsi à blâmer le Seigneur ; et, gonflé d’orgueil né du mépris, Dakṣa outragea le Dieu des dieux, l’Époux d’Umā (Śiva).
Verse 16
अनादृत्य कृतिं ज्ञात्वा सती दक्षेण तत्क्षणात् भस्मीकृत्वात्मनो देहं योगमार्गेण सा पुनः
Sachant aussitôt que Dakṣa avait agi avec mépris, Satī—sans accepter cet affront—réduisit son propre corps en cendres par la voie du Yoga, le consumant dans le feu yogique, puis revint de nouveau par la puissance du Yoga. Dans l’entendement śaiva, cela révèle la Śakti du Seigneur au-delà du pāśa (lien), renonçant à une forme devenue lieu d’outrage envers le Pati (Śiva).
Verse 17
बभूव पार्वती देवी तपसा च गिरेः प्रभोः ज्ञात्वैतद्भगवान् भर्गो ददाह रुषितः प्रभुः
Par l’austérité, la Déesse Pārvatī s’unit au seigneur de la montagne (l’Himālaya). L’ayant su, Bhagavān Bharga—Śiva, le Seigneur flamboyant—s’irrita et réduisit en cendres (la force qui faisait obstacle).
Verse 18
दक्षस्य विपुलं यज्ञं च्यावनेर् वचनादपि च्यवनस्य सुतो धीमान् दधीच इति विश्रुतः
Sur la parole du sage Cyavana, Dakṣa entreprit un vaste yajña ; et le fils avisé de Cyavana—célèbre sous le nom de Dadhīca—fut lui aussi renommé dans ce contexte sacré.
Verse 19
विजित्य विष्णुं समरे प्रसादात् त्र्यंबकस्य च विष्णुना लोकपालांश् च शशाप च मुनीश्वरः
Ayant vaincu Viṣṇu au combat par la grâce de Tryambaka (Śiva), ce grand sage—bien que la victoire se fût accomplie avec Viṣṇu comme instrument de la faveur de Śiva—prononça ensuite une malédiction aussi contre les Lokapālas, gardiens du monde.
Verse 20
रुद्रस्य क्रोधजेनैव वह्निना हविषा सुराः विनाशो वै क्षणादेव मायया शङ्करस्य वै
Par le feu né de la colère de Rudra—prenant l’oblation même (havis) pour combustible—les dieux furent précipités dans la ruine en un instant, par la propre māyā de Śaṅkara.
Ardhanarishvara arises from the union of Linga and vedi—symbolizing Shiva as jyotis-consciousness and Shakti as the generative ground—thereby expressing non-dual Shiva-Shakti as the source of Brahma and creation.
The episode teaches that yajna performed with arrogance and contempt for Shiva (and the Devi) becomes spiritually void; ritual must be aligned with devotion (bhakti), humility, and jnana to be legitimate and auspicious.