
Kapālamocana: The Cutting of Brahmā’s Fifth Head, Śiva’s Kāpālika Vow, and Purification in Vārāṇasī
Dans la continuité de l’orientation śaiva-yogique de l’Uttara-bhāga, ce chapitre raconte comment Brahmā, abusé par la māyā d’Īśvara, revendique la suprématie et dispute avec une manifestation relevant d’une portion de Nārāyaṇa. Les quatre Veda interviennent et attestent que le tattva impérissable est Maheśvara. Pourtant l’erreur de Brahmā demeure jusqu’à l’apparition d’une radiance immense et de Nīlalohita; Kālabhairava tranche la cinquième tête de Brahmā, faisant naître la question du péché de brahmahatyā. Brahmā contemple alors Mahādeva avec Mahādevī dans un maṇḍala yogique intérieur, les loue (Somāṣṭaka/Śatarudrīya) et reçoit restauration et enseignement. Śiva est enjoint de porter le crâne et d’accomplir un vœu de mendiant pour instruire le monde, accompagné du péché personnifié, Brahmahatyā, jusqu’à Vārāṇasī. Śiva s’approche du séjour de Viṣṇu; un conflit éclate avec Viṣvaksena, qui est tué, et Viṣṇu offre une aumône de sang sans pouvoir remplir le bol-crâne. Viṣṇu oriente alors Śiva vers Vārāṇasī; à l’entrée de la cité, Brahmahatyā tombe en Pātāla, et Śiva dépose le crâne à Kapālamocana, instituant un tīrtha qui détruit les péchés. La phalaśruti finale affirme que le souvenir, le bain sacré et la récitation effacent les fautes et confèrent la connaissance suprême à l’heure de la mort, ouvrant sur les passages suivants consacrés aux tīrtha et à la délivrance yogique.
Verse 1
इति श्रीकूर्मपुराणे षट्साहस्त्र्यां संहितायामुपरिविभागे त्रिशो ऽध्यायः ऋषय ऊचुः कथं देवेन रुद्रेण शङ्करेणामितौजसा / कपालं ब्रह्मणः पूर्वं स्थापितं देहजं भुवि
Ainsi, dans le Śrī Kūrma Purāṇa, au sein de la Ṣaṭsāhasrī Saṃhitā de la section ultérieure, commence le trente-et-unième chapitre. Les sages dirent : «Comment jadis le dieu Rudra, Śaṅkara à la puissance incommensurable, déposa-t-il sur la terre le crâne de Brahmā, né de son propre corps ?»
Verse 2
सूत उवाच शृणुध्वमृषयः पुण्यां कथां पापप्रणाशनीम् / माहात्म्यं देवदेवस्य महादेवस्य धीमतः
Sūta dit : «Écoutez, ô sages, ce récit saint qui anéantit le péché — la grandeur sacrée de Devadeva, Mahādeva, le sage Seigneur des seigneurs.»
Verse 3
पुरा पितामहं देवं मेरुशृङ्गे महर्षयः / प्रोचुः प्रणम्य लोकादिं किमेकं तत्त्वमव्ययम्
Autrefois, au sommet du mont Meru, les grands ṛṣi, s’inclinant devant le divin Pitāmaha (Brahmā), source première des mondes, demandèrent : «Quelle est l’unique Réalité impérissable (tattva) ?»
Verse 4
स मायया महेशस्य मोहितो लोकसंभवः / अविज्ञाय परं भावं स्वात्मानं प्राह धर्षिणम्
Ainsi, l’auteur des mondes, abusé par la māyā de Maheśa, ne reconnaissant pas l’État suprême, parla avec arrogance de sa propre personne.
Verse 5
अहं धाता जगद्योनिः स्वयंभूरेक ईश्वरः / अनादिमत्परं ब्रह्म मामभ्यर्च्य विमुच्यते
Je suis le Soutien, le sein-source de l’univers, le Né de Lui-même — l’unique Seigneur. Je suis le Brahman suprême, sans commencement ; en m’adorant, on est délivré.
Verse 6
अहं हि सर्वदेवानां प्रवर्तकनिवर्तकः / न विद्यते चाभ्यधिको मत्तो लोकेषु कश्चन
Moi seul suis l’impulseur et le reteneur de tous les dieux ; dans tous les mondes, nul n’est supérieur à Moi.
Verse 7
तस्यैवं मन्यमानस्य जज्ञे नारायणांशजः / प्रोवाच प्रहसन् वाक्यं रोषताम्रविलोचनः
Tandis qu’il pensait ainsi, se manifesta un être né comme une part de Nārāyaṇa ; avec un léger sourire, il prononça des paroles — les yeux cuivrés de colère.
Verse 8
किं कारणमिदं ब्रह्मन् वर्तते तव सांप्रतम् / अज्ञानयोगयुक्तस्य न त्वेतदुचितं तव
Ô Brahman (sage vénérable), quelle est la cause de cet état qui t’atteint à présent ? Être uni au yoga de l’ignorance ne sied vraiment pas à toi.
Verse 9
अहं धाता हि लोकानां यज्ञो नारायणः प्रभुः / न मामृते ऽस्य जगतो जीवनं सर्वदा क्वचित्
Je suis vraiment le Soutien des mondes ; je suis le Yajña, le sacrifice sacré lui-même ; je suis Nārāyaṇa, le Seigneur suprême. Sans Moi, cet univers n’a point de vie — en aucun temps, en aucun lieu.
Verse 10
अहमेव परं ज्योतिरहमेव परा गतिः / मत्प्रेरितेन भवता सृष्टं भुवनमण्डलम्
Moi seul suis la Lumière suprême ; moi seul suis le But le plus haut. Poussé par Moi, tu as créé toute cette sphère cosmique — le cercle des mondes.
Verse 11
एवं विवदतोर्मोहात् परस्परजयैषिणोः / आजग्मुर्यत्र तौ देवौ वेदाश्चत्वार एव हि
Ainsi, tandis que ces deux divinités—égarées par l’illusion et disputant, chacune avide de vaincre l’autre—se querellaient sans fin, les quatre Veda vinrent réellement au lieu même où elles se trouvaient.
Verse 12
अन्वीक्ष्य देवं ब्रह्माणं यज्ञात्मानं च संस्थितम् / प्रोचुः संविग्नहृदया याथात्म्यं परमेष्ठिनः
Après avoir contemplé avec soin le divin Brahmā—ferme, établi comme le Soi même du sacrifice (Yajña)—ils, le cœur saisi d’une révérence inquiète, énoncèrent la vérité au sujet de Parameṣṭhin, l’Ordonnateur suprême.
Verse 13
ऋग्वेद उवाच यस्यान्तः स्थानि भूतानि यस्मात्सर्वं प्रवर्तते / यदाहुस्तत्परं तत्त्वं स देवः स्यान्महेश्वरः
Le Ṛgveda déclara : «Celui en qui demeurent tous les êtres, de qui procède l’univers entier—ce que les sages nomment la Réalité suprême : ce Dieu-là est Maheśvara.»
Verse 14
यजुर्वेद उवाच यो यज्ञैरखिलैरीशो योगेन च समर्च्यते / यमाहुरीश्वरं देवं स देवः स्यात् पिनाकधृक्
Le Yajurveda déclara : «Lui, le Seigneur, que l’on adore par tous les sacrifices, et que l’on vénère aussi selon le Yoga ; lui que l’on nomme le Dieu, Īśvara—que ce Dieu-là soit Pinākadhṛk, le porteur de l’arc Pināka (Śiva).»
Verse 15
सामवेद उवाच येनेदं भ्राम्यते चक्रं यदाकाशान्तरं शिवम् / योगिभिर्विद्यते तत्त्वं महादेवः स शङ्करः
Le Sāmaveda déclara : Celui par qui cette roue cosmique est mise en mouvement, et qui est la Réalité de bon augure au sein de l’immensité de l’espace—cette Vérité que les yogins réalisent—Lui est Mahādeva, Lui est Śaṅkara.
Verse 16
अथर्ववेद उवाच यं प्रपश्यन्ति योगेशं यतन्तो यतयः परम् / महेशं पुरुषं रुद्रं स देवो भगवान् भवः
L’Atharvaveda déclara : « Celui que les ascètes ardents contemplent comme le Souverain suprême du Yoga—Mahēśa, le Purusha transcendant, Rudra—Lui est vraiment le Dieu, le Seigneur bienheureux Bhava (Śiva). »
Verse 17
एवं स भगवान् ब्रह्मा वेदानामीरितं शुभम् / श्रुत्वाह प्रहसन् वाक्यं विश्वात्मापि विमोहितः
Ainsi, le bienheureux Seigneur Brahmā, ayant entendu l’énoncé auspicious proclamé par les Veda, parla avec un doux rire—bien que lui, l’Âme même de l’univers, fût (un instant) troublé.
Verse 18
कथं तत्परमं ब्रह्म सर्वसङ्गविवर्जितम् / रमते भार्यया सार्धं प्रमथैश्चातिगर्वितैः
Comment ce Brahman suprême—entièrement dépourvu de tout attachement—peut-il se réjouir avec une parèdre, et avec les Pramatha, si excessivement orgueilleux ?
Verse 19
इतिरिते ऽथ भगवान् प्रणवात्मा सनातनः / अमूर्तो मूर्तिमान् भूत्वा वचः प्राह पितामहम्
Quand cela eut été dit, le Seigneur bienheureux—dont l’essence est la syllabe sacrée Oṁ, l’Éternel—bien que sans forme, prit une forme et adressa des paroles à Pitāmaha (Brahmā).
Verse 20
प्रणव उवाच न ह्येष भगवान् पत्न्या स्वात्मनो व्यतिरिक्तया / कदाचिद् रमते रुद्रस्तादृशो हि महेश्वरः
Praṇava dit : «Le Seigneur Bienheureux—Rudra—ne se complaît jamais en une “épouse” séparée de son propre Soi ; telle est, en vérité, la nature de Maheśvara.»
Verse 21
अयं स भगवानीशः स्वयञ्ज्योतिः सनातनः / स्वानन्दभूता कथिता देवी नागन्तुका शिवा
Il est bien le Seigneur Bienheureux, Īśa—lumière par lui-même et éternel. Sa Déesse (Devī) est dite être de la nature même de sa propre béatitude : Śivā, toujours auspicious, non point quelque chose d’adventice ou d’ajouté du dehors.
Verse 22
इत्येवमुक्ते ऽपि तदा यज्ञमूर्तेरजस्य च / नाज्ञानमगमन्नाशमीश्वरस्यैव मायया
Même après ces paroles, l’ignorance du Seigneur Inengendré—dont la forme même est le sacrifice—ne prit pas fin, car elle était voilée par la māyā d’Īśvara lui-même.
Verse 23
तदन्तरे महाज्योतिर्विरिञ्चो विश्वभावनः / प्रापश्यदद्भुतं दिव्यं पूरयन् गगनान्तरम्
Cependant, Viriñca (Brahmā), soutien du monde, vit une immense radiance, merveilleuse et divine, emplissant toute l’étendue du firmament.
Verse 24
तन्मध्यसंस्थं विमलं मण्डलं तेजसोज्ज्वलम् / व्योममध्यगतं दिव्यं प्रादुरासीद् द्विजोत्तमाः
Au cœur de cette radiance apparut un orbe circulaire, immaculé et pur, flamboyant d’éclat—divin, placé au milieu du ciel, ô meilleurs des deux-fois-nés.
Verse 25
स दृष्ट्वा वदनं दिव्यं मूर्ध्नि लोकपितामहः / तेन तन्मण्जलं घोरमालोकयदनिन्दितम्
Voyant ce visage divin sur le faîte du Seigneur des êtres, l’Aïeul des mondes (Brahmā) porta alors son regard—par cette même vision—sur cette splendeur redoutable et formidable, immaculée et sans reproche.
Verse 26
प्रजज्वालातिकोपेन ब्रह्मणः पञ्चमं शिरः / क्षणाददृश्यत महान् पुरुषो नीललोहितः
Lorsque Brahmā s’embrasa d’une colère farouche, sa cinquième tête fut consumée ; et, en un instant, apparut le Grand Être, Nīlalohita, le Seigneur bleu et rouge.
Verse 27
त्रिशूलपिङ्गलो देवो नागयज्ञोपवीतवान् / तं प्राह भगवान् ब्रह्मा शङ्करं नीललोहितम्
Le Deva à l’éclat rayonnant, portant le trident et revêtu du yajñopavīta sous forme de serpent, se tenait là. Alors le Seigneur Brahmā s’adressa à Śaṅkara—Nīlalohita.
Verse 28
जानामि भवतः पूर्वं ललाटादेव शङ्कर / प्रादुर्भावं महेशान् मामेव शरणं व्रज
Ô Śaṅkara, je connais déjà ta manifestation d’autrefois : comment tu surgis du front même. Ô Maheśāna, prends refuge en Moi seul.
Verse 29
श्रुत्वा सगर्ववचनं पद्मयोनेरथेश्वरः / प्राहिणोत् पुरुषं कालं भैरवं लोकदाहकम्
Entendant les paroles orgueilleuses du Né du Lotus (Brahmā), le Seigneur dépêcha la Personne nommée Temps : Bhairava, le dévoreur du monde, feu qui consume tous les plans d’existence.
Verse 30
स कृत्वा सुमहद् युद्धं ब्रह्मणा कालभैरवः / चकर्त तस्य वदनं विरिञ्चस्याथ पञ्चमम्
Après avoir livré un très grand combat contre Brahmā, Kālabhairava trancha le cinquième visage de Viriñci (Brahmā).
Verse 31
निकृत्तवदनो देवो ब्रह्मा देवेन शंभुना / ममार चेशयोगेन जीवितं प्राप विश्वसृक्
Le visage tranché par le dieu Śambhu, Brahmā—créateur de l’univers—tomba comme mort; pourtant, par l’Īśa-yoga, il retrouva la vie.
Verse 32
अथानुपश्यद् गिरिशं मण्डलान्तरसंस्थितम् / समासीनं महादेव्या महादेवं सनातनम्
Alors il contempla Girīśa (le Seigneur Śiva), demeurant au cœur du mandala sacré : Mahādeva, l’Éternel, assis auprès de Mahādevī (la Grande Déesse).
Verse 33
भुजङ्गराजवलयं चन्द्रावयवभूषणम् / कोटिसूर्यप्रतीकाशं जटाजूटविराजितम्
Paré du roi des serpents en anneau enroulé et du croissant de lune en splendide ornement, il rayonne tel dix millions de soleils, magnifié par sa chevelure en jaṭā.
Verse 34
शार्दूलचर्मवसनं दिव्यमालासमन्वितम् / त्रिशूलपाणिं दुष्प्रेक्ष्यं योगिनं भूतिभूषणम्
Vêtu d’une peau de tigre et orné d’une guirlande céleste, tenant le trident en sa main—difficile à soutenir du regard—il était le Yogin dont les parures étaient la cendre sacrée (vibhūti).
Verse 35
यमन्तरा योगनिष्ठाः प्रपश्यन्ति हृदीश्वरम् / तमादिदेवं ब्रह्माणं महादेवं ददर्श ह
Dans l’intervalle intérieur de la contemplation, ceux qui demeurent fermes dans le Yoga contemplent le Seigneur établi au cœur ; ainsi vit-il le Dieu primordial — Brahman lui-même — Mahādeva.
Verse 36
यस्य सा परमा देवी शक्तिराकाशसंस्थिता / सो ऽनन्तैश्वर्ययोगात्मा महेशो दृश्यते किल
Celui dont la Déesse suprême — sa Śakti transcendante — demeure dans l’éther (ākāśa) : ce Maheshvara est, dit-on, vu comme l’incarnation même du Yoga, doté d’infinies puissances souveraines.
Verse 37
यस्याशेषजगद् बीजं विलयं याति मोहनम् / सकृत्प्रणाममात्रेण स रुद्रः खलु दृश्यते
Lui—Rudra—en qui se dissout la semence d’illusion de l’univers entier : par une seule prosternation révérencieuse, il est vraiment contemplé (se révélant au dévot).
Verse 38
यो ऽथ नाचारनिरतान् स्वभक्तानेव केवलम् / विमोचयति लोकानां नायको दृश्यते किल
En vérité, nul autre protecteur des mondes n’est vu—sinon Celui qui délivre même ses dévots peu fermes dans la conduite prescrite, uniquement parce qu’ils sont les siens.
Verse 39
यस्य वेदविदः शान्ता निर्द्वन्द्वा ब्रह्मचारिणः / विदन्ति विमलं रूपं स शंभुर्दृश्यते किल
Celui dont la forme immaculée est réalisée par des ascètes connaissant le Veda—paisibles, affranchis des paires d’opposés et établis dans le brahmacarya—est, en vérité, vu comme Śaṃbhu, le Seigneur auspicieux.
Verse 40
यस्य ब्रह्मादयो देवा ऋषयो ब्रह्मवादिनः / अर्चयन्ति सदा लिङ्गं विश्वेशः खलु दृश्यते
Celui dont le liṅga est sans cesse adoré par Brahmā et les autres dieux, ainsi que par les sages qui enseignent le Brahman—lui, en vérité, est contemplé comme Viśveśa, le Seigneur de l’Univers.
Verse 41
यस्याशेषजगद् बीजं विलयं याति मोहनम् / सकृत्प्रणाममात्रेण स रुद्रः खलु दृश्यते
Celui en qui se résorbe la semence de l’univers entier—ce pouvoir envoûtant qui égare—: par une seule prosternation révérencieuse, ce Rudra est véritablement contemplé.
Verse 42
विद्यासहायो भगवान् यस्यासौ मण्डलान्तरम् / हिरण्यगर्भपुत्रो ऽसावीश्वरो दृश्यते किल
Dans l’orbe solaire de Celui-ci demeure le Seigneur Bienheureux, accompagné de la Vidyā sacrée; et là, en vérité, l’on dit que se voit cet Īśvara, connu comme le fils d’Hiraṇyagarbha.
Verse 43
यस्याशेषजगत्सूतिर्विज्ञानतनुरीश्वरी / न मुञ्चति सदा पार्श्वं शङ्करो ऽसावदृश्यत
Il fut contemplé comme Śaṅkara : celui dont le flanc n’est jamais quitté, fût-ce un instant, par la Déesse souveraine, dont le corps même est pure conscience et qui enfante l’univers entier.
Verse 44
पुष्पं वा यदि वा पत्रं यत्पादयुगले जलम् / दत्त्वा तरति संसारं रुद्रो ऽसौ दृश्यते किल
Qu’il s’agisse d’une fleur ou même d’une feuille : en offrant de l’eau à ses deux pieds, on traverse le saṃsāra; et, en vérité, par la grâce de Śiva, on est vu comme atteignant la nature de Rudra.
Verse 45
तत्सन्निधाने सकलं नियच्छति सनातनः / कालः किल स योगात्मा कालकालो हि दृश्यते
En Sa présence même, le Temps éternel retient et gouverne toute chose. Oui, ce Temps—dont l’essence est le Yoga—est perçu comme le «Temps du temps», le régulateur ultime, jusque du temps lui-même.
Verse 46
जीवनं सर्वलोकानां त्रिलोकस्यैव भूषणम् / सोमः स दृश्यते देवः सोमो यस्य विभूषणम्
Il est la vie même de tous les mondes et l’ornement du triple cosmos. Cette Divinité est vue comme Soma (la Lune) ; Soma est l’ornement de Celui dont Soma lui-même est l’ornement.
Verse 47
देव्या सह सदा साक्षाद् यस्य योगः स्वभावतः / गीयते परमा मुक्तिः स योगी दृश्यते किल
Celui dont le Yoga, par nature, est toujours et directement uni à la Déesse—de Lui l’on chante que la Libération suprême est atteinte ; un tel être est reconnu, en vérité, comme un yogin véritable.
Verse 48
योगिनो योगतत्त्वज्ञा वियोगाभिमुखानिशम् / योगं ध्यायन्ति देव्यासौ स योगी दृश्यते किल
Les yogin qui connaissent vraiment le principe du Yoga, détournés jour et nuit de toute séparation d’avec le Divin, méditent sans cesse le Yoga lui-même. Ô Déesse, un tel être est bien vu comme un yogin véritable.
Verse 49
सो ऽनुवीक्ष्य महादेवं महादेव्या सनातनम् / वरासने समासीनमवाप परमां स्मृतिम्
Ayant ainsi contemplé Mahādeva—éternel—avec Mahādevī, assis sur le trône excellent, il atteignit la suprême smṛti : la plus haute mémoire et clarté spirituelle.
Verse 50
लब्ध्वा माहेश्वरीं दिव्यां संस्मृतिं भगवानजः / तोषयामास वरदं सोमं सोमविभूषणम्
Ayant recouvré la mémoire divine accordée par Maheśvara, le Seigneur non né apaisa Soma—dispensateur de grâces—paré de la Lune.
Verse 51
ब्रह्मोवाच नमो देवाय महते महादेव्यै नमो नमः / नमः शिवाय शान्ताय शिवायै शान्तये नमः
Brahmā dit : Hommage au grand Dieu ; encore et encore, hommage à la grande Déesse. Hommage à Śiva, le paisible ; hommage à Śivā, qui est la paix elle-même.
Verse 52
ॐ नमो ब्रह्मणे तुभ्यं विद्यायै ते नमो नमः / नमो मूलप्रकृतये महेशाय नमो नमः
Om. Salut à Toi en tant que Brahman ; encore et encore, salut à Ta Vidyā, la Connaissance divine. Salut à Toi en tant que Prakṛti originelle ; encore et encore, salut à Mahēśa, le Grand Seigneur.
Verse 53
नमो विज्ञानदेहाय चिन्तायै ते नमो नमः / नमस्ते कालकालाय ईश्वरायै नमो नमः
Encore et encore, salut à Toi dont le corps est pure conscience—ô Cintā, Puissance divine de la réflexion. Salut à Toi, Kālakālā, le Temps au-delà du temps ; à la Déesse souveraine, Īśvarī—encore et encore, ma révérence.
Verse 54
नमो नमो ऽस्तु रुद्राय रुद्राण्यै ते नमो नमः / नमो नमस्ते कामाय मायायै च नमो नमः
Hommage, hommage à Rudra ; encore et encore, hommage à Rudrāṇī. Encore et encore, hommage à Toi comme Kāma, puissance du désir ; et encore et encore, hommage à Māyā, puissance qui projette et voile le monde.
Verse 55
नियन्त्रे सर्वकार्याणां क्षोभिकायै नमो नमः / नमो ऽस्तु ते प्रकृतये नमो नारायणाय च
Hommage, encore et encore, au Maître qui gouverne toutes les actions, à la Puissance qui met la création en branle. Salut à Toi comme Prakṛti (Nature primordiale), et salut aussi à Nārāyaṇa.
Verse 56
योगादायै नमस्तुभ्यं योगिनां गुरवे नमः / नमः संसारनाशाय संसारोत्पत्तये नमः
Salut à Toi, donateur primordial du Yoga; salut au Guru des yogin. Salut à Toi, destructeur des liens du saṃsāra, et salut à Toi, source d’où le monde prend naissance.
Verse 57
नित्यानन्दाय विभवे नमो ऽस्त्वानन्दमूर्तये / नमः कार्यविहीनाय विश्वप्रकृतये नमः
Salut au Seigneur tout-puissant, félicité éternelle—hommage à Celui dont la forme même est béatitude. Salut à Celui qui est au-delà de tout effet et de toute action; salut encore à Celui qui est la Prakṛti de l’univers, son fondement cosmique.
Verse 58
ओङ्कारमूर्तये तुभ्यं तदन्तः संस्थिताय च / नमस्ते व्योमसंस्थाय व्योमशक्त्यै नमो नमः
Salut à Toi dont la forme est la syllabe sacrée Oṃ, et qui demeures en elle. Salut à Toi, établi dans l’éther (vyoma) ; encore et encore, salut à la Śakti de l’Éther, ta puissance qui pénètre tout.
Verse 59
इति सोमाष्टकेनेशं प्रणनाम पितामहः / पपात दण्डवद् भूमौ गृणन् वै शतरुद्रियम्
Ainsi, après avoir loué le Seigneur par l’hymne Somāṣṭaka, Pitāmaha (Brahmā) se prosterna devant Īśvara. Il tomba à terre tel un bâton, en prosternation totale, chantant en vérité le Śatarudrīya en louange.
Verse 60
अथ देवो महादेवः प्रणतार्तिहरो हरः / प्रोवाचोत्थाप्य हस्ताभ्यां प्रतो ऽस्मि तव सांप्रतम्
Alors le dieu Mahādeva—Hara, celui qui ôte la détresse de ceux qui se prosternent—le releva de ses deux mains et dit : «À présent, je suis satisfait de toi.»
Verse 61
दत्त्वासौ परमं योगमैश्वर्यमतुलं महत् / प्रोवाचाग्रे स्थितं देवं नीललोहितमीश्वरम्
Après avoir conféré ce Yoga suprême, sans égal, ainsi qu’une souveraineté divine immense et incomparable, il s’adressa au dieu qui se tenait devant lui : Nīlalohita, l’Īśvara suprême.
Verse 62
एष ब्रह्मास्य जगतः संपूज्यः प्रथमः सुतः / आत्मनो रक्षणीयस्ते गुरुर्ज्येष्ठः पिता तव
Celui-ci est Brahmā de cet univers : le fils premier-né, digne d’une vénération totale. Tu dois le protéger comme toi-même ; il est ton guru, ton aîné et ton père.
Verse 63
अयं पुराणपुरुषो न हन्तव्यस्त्वयानघ / स्वयोगैश्वर्यमाहात्म्यान्मामेव शरणं गतः
Ô toi sans faute, ce Purāṇa-Puruṣa, l’Ancien Homme cosmique, ne doit pas être mis à mort par toi. Par la grandeur de sa propre souveraineté yogique, il est venu chercher refuge en Moi seul.
Verse 64
अयं च यज्ञो भगवान् सगर्वो भवतानघ / शासितव्यो विरिञ्चस्य धारणीयं शिरस्त्वया
Ô toi sans faute, ce Yajña est lui-même un Bhagavān, mais il est devenu orgueilleux. Ainsi, pour Viriñca (Brahmā), tu dois le contenir ; porte ce fardeau sur ta tête.
Verse 65
ब्रह्महत्यापनोदार्थं व्रतं लोकाय दर्शयन् / चरस्व सततं भिक्षां संस्थापय सुरद्विजान्
Afin d’effacer le péché du meurtre d’un brahmane, prends un vœu sacré et montre-le au monde pour son instruction. Vis sans cesse d’aumônes, et soutiens, rétablis les dvija, les deux-fois-nés, dignes d’honneur comme les dieux.
Verse 66
इत्येतदुक्त्वा वचनं भगवान् परमेश्वरः / स्थानं स्वाभाविकं दिव्यं ययौ तत्परमं पदम्
Après avoir ainsi prononcé ces paroles, le Bienheureux Seigneur Suprême, Parameśvara, se rendit en son domaine divin, inné à sa nature, atteignant l’état le plus élevé, la demeure suprême.
Verse 67
ततः स भगवानीशः कपर्दे नीललोहितः / ग्राहयामास वदनं ब्रह्मणः कालभैरवम्
Alors le Bienheureux Seigneur Īśa—aux mèches nouées, le Bleu-rougeoyant—fit que Kālabhairava saisît le visage de Brahmā.
Verse 68
चर त्वं पापनाशार्थं व्रतं लोकहितावहम् / कपालहस्तो भगवान् भिक्षां गृह्णातु सर्वतः
Pratique ce vœu pour la destruction du péché, observance qui apporte le bien au monde. Que le Bienheureux, tenant en main le bol-crâne, reçoive l’aumône de toutes les directions.
Verse 69
उक्त्वैवं प्राहिणोत् कन्यां ब्रह्महत्यामिति श्रुताम् / दंष्ट्राकरालवदनां ज्वालामालाविभूषणाम्
Ayant ainsi parlé, il dépêcha une jeune fille connue sous le nom de « Brahmahatyā » (le péché d’avoir tué un brahmane), au visage terrible aux crocs saillants, ornée d’une guirlande de flammes.
Verse 70
यावद् वाराणसीं दिव्यां पुरीमेष गमिष्यति / तावत् त्वं भीषणे कालमनुगच्छ त्रिलोचनम्
Jusqu’à ce qu’il atteigne la cité resplendissante de Vārāṇasī, durant ce temps redoutable, suis Trilocana, le Seigneur Śiva aux trois yeux.
Verse 71
एवमाभाष्य कालाग्निं प्राह देवो महेश्वरः / अटस्व निखिलं लोकं भिक्षार्थो मन्नियोगतः
Après avoir ainsi parlé à Kālāgni, le Seigneur Maheśvara déclara : « Par mon ordre, parcours le monde entier en mendiant, en quête d’aumônes. »
Verse 72
यदा द्रक्ष्यसि देवेशं नारायणमनामयम् / तदासौ वक्ष्यति स्पष्टमुपायं पापशोधनम्
Lorsque tu verras Nārāyaṇa — Seigneur des dieux, exempt de toute affliction — alors Il t’énoncera clairement le moyen de purifier le péché.
Verse 73
स देवदेवतावाक्यमाकर्ण्य भगवान् हरः / कपालपाणिर्विश्वात्मा चचार भुवनत्रयम्
Ayant entendu les paroles des dieux, le Bienheureux Hara — tenant le crâne en sa main, l’Âme universelle — erra à travers les trois mondes.
Verse 74
आस्थाय विकृतं वेषं दीप्यमानं स्वतेजसा / श्रीमत् पवित्रमतुलं जटाजूटविराजितम्
Revêtant une apparence singulière, flamboyant de son éclat propre—glorieux, souverainement pur, incomparable—et paré d’une couronne resplendissante de mèches nattées (jaṭā), Il se manifesta.
Verse 75
कोटिसूर्यप्रतीकाशैः प्रमथैश्चातिगर्वितैः / भाति कालाग्निनयनो महादेवः समावृतः
Entouré des Pramathas—rayonnants comme éclairés par des millions de soleils et ivres d’ardeur—Mahādeva, dont les yeux flambent tel le feu du Temps, resplendit d’une splendeur irrésistible.
Verse 76
पीत्वा कदमृतं दिव्यमानन्दं परमेष्ठिनः / लीलाविलासूबहुलो लोकानागच्छतीश्वरः
Ayant bu ce nectar de béatitude divine, qui appartient au Seigneur Suprême, l’Īśvara—abondant en līlā, en jeu sacré—s’avance et vient vers les mondes.
Verse 77
तं दृष्ट्वा कालवदनं शङ्करं कालभैरवम् / रूपलावण्यसंपन्नं नारीकुलमगादनु
Le voyant—Śaṅkara en Kālabhairava, au visage semblable au Temps lui-même—doté d’une beauté et d’un éclat saisissants, la troupe des femmes le suivit.
Verse 78
गायन्ति विविधं गीतं नृत्यन्ति पुरतः प्रभोः / सस्मितं प्रेक्ष्य वदनं चक्रुर्भ्रूभङ्गमेव च
Elles chantaient des hymnes variés et dansaient devant le Seigneur; et, contemplant son visage souriant, elles esquissaient aussi des mouvements expressifs des sourcils.
Verse 79
स देवदानवादीनां देशानभ्येत्य शूलधृक् / जगाम विष्णोर्भवनं यत्रास्ते मधुसूदनः
Lui—le porteur du trident—ayant parcouru les contrées des dieux, des Dānavas et d’autres êtres, se rendit à la demeure de Viṣṇu, où réside Madhusūdana.
Verse 80
निरीक्ष्य दिव्यभवनं शङ्करो लोकशङ्करः / सहैव भूतप्रवरैः प्रवेष्टुमुपचक्रमे
Ayant contemplé ce palais céleste, Śaṅkara—bienfaiteur des mondes—entreprit aussitôt d’y pénétrer avec les plus éminents de ses bhūtas serviteurs.
Verse 81
अविज्ञाय परं भावं दिव्यं तत्पारमेश्वरम् / न्यवारयत् त्रिशूलाङ्कं द्वारपालो महाबलः
Ne reconnaissant pas l’état suprême et divin de Parameśvara, Seigneur de tout, le puissant gardien de la porte, portant la marque du trident, en barra le passage.
Verse 82
शङ्खचक्रगदापाणिः पीतवासा महाभुजः / विष्वक्सेन इति ख्यातो विष्णोरंशसमुद्भवः
Portant dans ses mains la conque, le disque et la massue, vêtu de jaune et doté de bras puissants, il est renommé Viṣvaksena, né d’une portion (aṁśa) du Seigneur Viṣṇu.
Verse 83
अथैनं शङ्करगणो युयुधे विष्णुसंभवम् / भीषणो भैरवादेशात् कालवेग इति श्रुतः
Alors un gaṇa de Śaṅkara l’affronta au combat, lui qui était né de Viṣṇu. Terrifiant, et agissant sur l’ordre de Bhairava, il était connu sous le nom de Kālavega («Vitesse du Temps»).
Verse 84
विजित्य तं कालवेगं क्रोधसंरक्तलोचनः / रुद्रायाभिमुखं रौद्रं चिक्षेप च सुदर्शनम्
Après avoir vaincu Kālavega, les yeux rougis de colère, il lança le redoutable disque Sudarśana droit vers Rudra.
Verse 85
अथ देवो महादेवस्त्रिपुरारिस्त्रिशूलभृत् / तमापतन्तं सावज्ञमालोकयदमित्रजित्
Alors le dieu Mahādeva—vainqueur de Tripura, porteur du trident—le considéra tandis qu’il se ruait, d’un regard de mépris, lui, le dompteur des ennemis.
Verse 86
तदन्तरे महद्भूतं युगान्तदहनोपमम् / शूलेनोरसि निर्भिद्य पातयामास तं भुवि
Cependant, d’un coup de trident il perça la poitrine de cet être puissant, flamboyant comme le feu de la fin d’un âge, et le jeta à terre.
Verse 87
स शूलाभिहतो ऽत्यर्थं त्यक्त्वा स्वं परमं बलम् / तत्याज जीवितं दृष्ट्वा मृत्युं व्याधिहता इव
Frappé cruellement par le trident, sa force suprême épuisée, il abandonna la vie en voyant la mort s’approcher, tel un être terrassé par la maladie.
Verse 88
निहत्य विष्णुपुरुषं सार्धं प्रमथपुङ्गवैः / विवेश चान्तरगृहं समादाय कलेवरम्
Après avoir tué l’homme de Viṣṇu avec les Pramathas les plus éminents, il entra dans la chambre intérieure en emportant le corps.
Verse 89
निरीक्ष्य जगतो हेतुमीश्वरं भगवान् हरिः / शिरो ललाटात् संभिद्य रक्तधारामपातयत्
Ayant contemplé Īśvara, cause de l’univers, Bhagavān Hari se fendit le front et laissa couler un flot de sang.
Verse 90
गृहाण भगवन् भिक्षां मदीयाममितद्युते / न विद्यते ऽनाभ्युदिता तव त्रिपुरमर्दन
Ô Seigneur, reçois cette aumône qui est mienne, ô Toi dont la splendeur est sans mesure. Ô Tripuramardana, rien n’existe qui ne soit manifesté, rien qui ne soit suscité par Toi.
Verse 91
न संपूर्णं कपालं तद् ब्रह्मणः परमेष्ठिनः / दिव्यं वर्षसहस्रं तु सा च धारा प्रवाहिता
Cette coupe-crâne de Brahmā, le Suprême Ordonnateur, n’était pas encore remplie ; et ce même flot divin continua de s’écouler durant mille années célestes.
Verse 92
अथाब्रवीत् कालरुद्रं हरिर्नारायणः प्रभुः / संस्तूय वैदिकैर्मन्त्रैर्बहुमानपुरः सरम्
Alors le Seigneur Hari—Nārāyaṇa Lui-même—s’adressa à Kālarudra ; l’ayant loué par des mantras védiques, Il parla avec grand honneur et profonde révérence.
Verse 93
किमर्थमेतद् वदनं ब्रह्मणो भवता धृतम् / प्रोवाच वृत्तमखिलं भगवान् परमेश्वरः
«Dans quel but as-tu revêtu ce visage (cette forme) de Brahmā ?»—telle fut la question ; et le Bienheureux Parameśvara raconta alors, en entier, tout le récit.
Verse 94
समाहूय हृषीकेशो ब्रह्महत्यामथाच्युतः / प्रार्थयामास देवेशो विमुञ्चेति त्रिशूलिनम्
Alors Hṛṣīkeśa, l’infaillible Acyuta, convoqua la Brahmahatyā personnifiée et implora Triśūlin—le Seigneur au trident—en disant : «Délivre-moi de ce péché.»
Verse 95
न तत्याजाथ सा पार्श्वं व्याहृतापि मुरारिणा / चिरं ध्यात्वा जगद्योनिः शङ्करं प्राह सर्ववित्
Même interpellée par Murāri (Viṣṇu), elle ne quitta pas son côté. Alors la Matrice du monde—omnisciente—après une longue contemplation, s’adressa à Śaṅkara.
Verse 96
व्रजस्व भगवन् दिव्यां पुरीं वाराणसीं शुभाम् / यत्राखिलजगद्दोषं क्षिप्रं नाशयताश्वरः
Ô Bhagavān, rends-toi dans la cité divine et propice de Vārāṇasī ; là, Īśvara anéantit promptement les fautes et les péchés qui s’attachent à l’univers entier.
Verse 97
ततः शर्वाणि गुह्यानि तीर्थान्यायतनानि च / जगाम लीलया देवो लोकानां हितकाम्यया
Alors le Seigneur, désirant le bien de tous les êtres, alla—dans sa lila, librement—vers tous les tīrtha secrets, ainsi que vers les sanctuaires et demeures sacrées (āyatana).
Verse 98
संस्तूयमानः प्रमथैर्महायोगैरितस्ततः / नृत्यमानो महायोगी हस्तन्यस्तकलेवरः
Loué de toutes parts par les Pramatha—ces grands yogins—lui, le Grand Yogin, dansait çà et là ; son corps était tenu sous une maîtrise parfaite, comme déposé dans sa propre main.
Verse 99
तमभ्यधावद् भगवान् हरिर्नारायणः स्वयम् / अथास्थायापरं रूपं नृत्यदर्शनलालसः
Le Bienheureux Hari—Nārāyaṇa lui-même—courut vers lui. Puis, prenant une autre forme, il brûla du désir de contempler la danse.
Verse 100
निरीक्षमाणो नोविन्दं वृषेन्द्राङ्कितशासनः / सस्मितो ऽनन्तयोगात्मा नृत्यति स्म पुनः पुनः
Bien qu’il regardât alentour, il ne trouva pas Govinda. Alors le Seigneur—dont l’ordre porte l’emblème du taureau—sourit doucement; d’une nature yogique sans bornes, il se remit à danser, encore et encore.
Verse 101
अथ सानुचरो रुद्रः सहरिर्धर्मवाहनः / भेजे महादेवपुरीं वाराणसीमिति श्रुताम्
Alors Rudra, accompagné de ses serviteurs—et Hari aussi, porteur et soutien du dharma—se mit en route vers la cité de Mahādeva, renommée dans la tradition sous le nom de Vārāṇasī.
Verse 102
प्रविष्टमात्रे देवेशे ब्रह्महत्या कपर्दिनि / हा हेत्युक्त्वा सनादं सा पातालं प्राप दुः खिता
À peine le Seigneur des dieux fut-il entré que Brahmahatyā—le péché personnifié du meurtre d’un brahmane—devant Kapardin (Śiva) s’écria « Hélas ! Hélas ! » d’une plainte retentissante; puis, accablée de douleur, elle descendit à Pātāla, le monde d’en bas.
Verse 103
प्रविश्य परमं स्थानं कपालं ब्रह्मणो हरः / गणानामग्रतो देवः स्थापयामास शङ्करः
Entrant dans ce lieu suprême et sacré, Hara (Śiva) déposa le crâne de Brahmā; et, devant les Gaṇas, le dieu Śaṅkara l’établit solennellement.
Verse 104
स्थापयित्वा महादेवो ददौ तच्च कलेवरम् / उक्त्वा सजीवमस्त्वीशो विष्णवे स घृणानिधिः
Après l’avoir établi, Mahādeva accorda ce corps même; et le Seigneur—océan de compassion—dit : « Qu’il devienne vivant », puis le remit à Viṣṇu.
Verse 105
ये स्मरन्ति ममाजस्त्रं कापालं वेषमुत्तमम् / तेषां विनश्यति क्षिप्रमिहामुत्र च पातकम्
Ceux qui se souviennent sans cesse de ma suprême apparence de Kāpālika — ma forme d’ascète portant le crâne — voient leur péché s’anéantir promptement, ici-bas comme dans l’au-delà.
Verse 106
आगम्य तीर्थप्रवरे स्नानं कृत्वा विधानतः / तर्पयित्वा पितॄन् देवान् मुच्यते ब्रह्महत्यया
S’étant rendu à un tīrtha d’excellence, s’y étant baigné selon la règle prescrite, puis ayant offert le tarpaṇa aux ancêtres et aux dieux, on est délivré même du péché de brahma-hatyā (le meurtre d’un brāhmaṇa).
Verse 107
अशाश्वतं जगज्ज्ञात्वा ये ऽस्मिन् स्थाने वसन्ति वै / देहान्ते तत् परं ज्ञानं ददामि परमं पदम्
Sachant que ce monde est impermanent, ceux qui demeurent véritablement en ce lieu sacré — au terme du corps (à la mort) — je leur confère la connaissance suprême et l’état le plus élevé (la demeure suprême).
Verse 108
इतीदमुक्त्वा भगवान् समालिङ्ग्य जनार्दनम् / सहैव प्रमथेशानैः क्षणादन्तरधीयत
Ayant ainsi parlé, le Seigneur Bienheureux étreignit Janārdana ; puis, avec les chefs des Pramathas, il disparut à la vue en un instant.
Verse 109
स लब्ध्वा भगवान् कृष्णो विष्वक्सेनं त्रिशूलिनः / स्वं देशमगत् तूर्णं गृहीत्वां परमं वपुः
Ayant obtenu Viṣvaksena du Seigneur porteur du trident (Śiva), Bhagavān Kṛṣṇa retourna promptement en son propre royaume, revêtant sa forme divine suprême.
Verse 110
एतद् वः कथितं पुण्यं महापातकनाशनम् / कपालमोचनं तीर्थं स्थाणोः प्रियकरं शुभम्
Ainsi vous ai-je exposé le saint gué de Kapālamocana : auspiceux, cher à Sthāṇu (Śiva) et destructeur des grands péchés (mahāpātaka).
Verse 111
य इमं पठते ऽध्यायं ब्राह्मणानां समीपतः / वाचिकैर्मानसैः पापैः कायिकैश्च विमुच्यते
Quiconque récite ce chapitre en présence des brāhmaṇa est délivré des fautes commises par la parole, par l’esprit et par le corps.
Through the four Vedas’ direct testimony: the supreme tattva in which beings abide and from which the universe proceeds is identified as Maheśvara/Īśvara (Śiva), establishing Veda-pramāṇa as the decisive authority over divine dispute.
Praṇava is presented as the eternal, self-luminous principle that can assume form to instruct; it clarifies that Devī is not ‘separate’ from Īśvara but of the nature of his own bliss—supporting a non-dual Śiva-Śakti doctrine within a purāṇic narrative frame.
To demonstrate a world-instructing expiation-vow for brahmahatyā (brahmin-slaying) after the severing of Brahmā’s fifth head; the vow includes alms-seeking and culminates in purification at Vārāṇasī, establishing Kapālamocana as a paradigmatic tīrtha for removing mahāpātakas.
The narrative is explicitly harmonizing: Viṣṇu honors Śiva with Vedic mantras, offers alms to Śiva’s skull-bowl, and directs him to Vārāṇasī for final purification—depicting cooperative divine roles rather than rivalry, consistent with Kurma Purana’s samanvaya.