
Varṣa-devatā Worship in Jambūdvīpa: Hayagrīva/Hayaśīrṣa, Nṛsiṁha, Kāmadeva (Pradyumna), Matsya, Kūrma, and Varāha
Poursuivant l’exposé méthodique du Cinquième Chant sur Jambūdvīpa et ses varṣa, Śukadeva passe de la cosmographie descriptive à une théologie liturgique, en montrant comment chaque région adore le Seigneur Suprême sous une forme particulière. Dans Bhadrāśva-varṣa, Bhadraśravā conduit le culte de Hayaśīrṣa (Hayagrīva), expansion plénière de Vāsudeva, loué comme le guide du dharma et le restaurateur des Veda dérobés. Puis, dans Hari-varṣa, Prahlāda et les habitants adorent Nṛsiṁhadeva, soulignant la purification intérieure, l’intrépidité et le renoncement aux entraves domestiques au profit du sādhu-saṅga et du bhakti-yoga. Dans Ketumāla-varṣa, Lakṣmīdevī vénère Viṣṇu comme Kāmadeva/Pradyumna, redéfinissant « époux/protecteur » comme le Seigneur seul et avertissant contre une adoration motivée par le gain matériel. Dans Ramyaka-varṣa, Vaivasvata Manu adore Matsya, reconnaissant la souveraineté divine sur tous les ordres sociaux et la préservation du cosmos lors du déluge. Dans Hiraṇmaya-varṣa, Aryamā adore Kūrma, distinguant la virāṭ-rūpa de la véritable forme transcendante du Seigneur et affirmant que le monde n’est qu’une manifestation temporaire d’une énergie inconcevable. Enfin, dans Uttarakuru-varṣa, Bhū-devī et les habitants adorent Varāha comme yajña-svarūpa, se souvenant de la mise à mort d’Hiraṇyākṣa et du relèvement de la terre, préparant la suite des varṣa et l’arc cosmologique et moral du chant.
Verse 1
श्रीशुक उवाच तथा च भद्रश्रवा नाम धर्मसुतस्तत्कुलपतय: पुरुषा भद्राश्ववर्षे साक्षाद्भगवतो वासुदेवस्य प्रियांतनुं धर्ममयीं हयशीर्षाभिधानां परमेण समाधिना सन्निधाप्येदमभिगृणन्त उपधावन्ति ॥ १ ॥
Śrī Śukadeva Gosvāmī dit : Bhadraśravā, fils de Dharmarāja, règne sur la contrée appelée Bhadrāśva-varṣa. De même que le Seigneur Śiva adore Saṅkarṣaṇa en Ilāvṛta-varṣa, Bhadraśravā, accompagné de ses serviteurs intimes et de tous les habitants du pays, adore, dans la transe suprême, l’expansion plénière de Vāsudeva connue sous le nom de Hayaśīrṣa. Le Seigneur Hayaśīrṣa est très cher aux dévots et dirige tous les principes du dharma. Établis dans la plus haute absorption, ils offrent leurs hommages au Seigneur et récitent les prières suivantes avec une prononciation soignée.
Verse 2
भद्रश्रवस ऊचु: ॐ नमो भगवते धर्मायात्मविशोधनाय नम इति ॥ २ ॥
Bhadraśravā et ses proches dirent : Om, hommage à Bhagavān, qui est le Dharma même et qui purifie l’âme; hommage, hommage encore et encore.
Verse 3
अहो विचित्रं भगवद्विचेष्टितंघ्नन्तं जनोऽयं हि मिषन्न पश्यति । ध्यायन्नसद्यर्हि विकर्म सेवितुंनिर्हृत्य पुत्रं पितरं जिजीविषति ॥ ३ ॥
Hélas! Quelle lila étonnante du Seigneur: ce matérialiste insensé ne voit pas le grand danger de la mort imminente. Il sait que la mort viendra sûrement, et pourtant demeure indifférent. Si le père meurt, il veut jouir des biens du père; si le fils meurt, il veut jouir aussi de ceux du fils. Ainsi, par des actes fautifs, il amasse de l’argent et court après le bonheur matériel.
Verse 4
वदन्ति विश्वं कवय: स्म नश्वरंपश्यन्ति चाध्यात्मविदो विपश्चित: । तथापि मुह्यन्ति तवाज माययासुविस्मितं कृत्यमजं नतोऽस्मि तम् ॥ ४ ॥
Ô Toi, l’Inengendré (Aja), les poètes et les sages versés en spiritualité disent et voient que ce monde est périssable. En samādhi, ils en réalisent la position réelle et prêchent la vérité. Pourtant, même eux sont parfois troublés par Ta māyā; c’est là Ta lila merveilleuse. Ainsi, je T’offre mes respectueuses prosternations.
Verse 5
विश्वोद्भवस्थाननिरोधकर्म तेह्यकर्तुरङ्गीकृतमप्यपावृत: । युक्तं न चित्रं त्वयि कार्यकारणेसर्वात्मनि व्यतिरिक्ते च वस्तुत: ॥ ५ ॥
Ô Seigneur, bien que Tu sois entièrement détaché de la création, du maintien et de la dissolution de ce monde et que Tu n’en sois pas directement affecté, tout cela est néanmoins attribué à Toi. Rien d’étonnant: Tu es la cause de toutes les causes. Tu es l’Âme de tout, tout en demeurant réellement distinct de tout; par Ta śakti inconcevable, tout s’accomplit.
Verse 6
वेदान् युगान्ते तमसा तिरस्कृतान्रसातलाद्यो नृतुरङ्गविग्रह: । प्रत्याददे वै कवयेऽभियाचतेतस्मै नमस्तेऽवितथेहिताय इति ॥ ६ ॥
À la fin du yuga, l’ignorance personnifiée prit la forme d’un démon, vola tous les Veda et les emporta à Rasātala. Mais le Seigneur Suprême, sous la forme de Hayagrīva (Nṛturanga), récupéra les Veda et les rendit à Brahmā lorsqu’il les implora. J’offre mes respectueuses prosternations au Seigneur, dont la détermination ne faillit jamais.
Verse 7
हरिवर्षे चापि भगवान्नरहरिरूपेणास्ते । तद्रूपग्रहणनिमित्तमुत्तरत्राभिधास्ये । तद्दयितं रूपं महापुरुषगुणभाजनो महाभागवतो दैत्यदानवकुलतीर्थीकरणशीलाचरित: प्रह्लादोऽव्यवधानानन्यभक्तियोगेन सह तद्वर्षपुरुषैरुपास्ते इदं चोदाहरति ॥ ७ ॥
Śukadeva Gosvāmī poursuivit : Ô roi, dans Hari-varṣa le Bhagavān demeure sous la forme de Narahari (Nṛsiṁhadeva). La raison pour laquelle Il prit cette forme, je te l’expliquerai plus loin (au Septième Chant). Cette forme est très chère à Prahlāda Mahārāja. Prahlāda, mahā-bhāgavata, est un réservoir des qualités des grands êtres; son caractère et ses actes ont purifié même les membres déchus de sa lignée de daityas et dānavas. Avec les habitants de Hari-varṣa, il adore Narahari par un bhakti-yoga ininterrompu et récite le mantra suivant.
Verse 8
ॐ नमो भगवते नरसिंहाय नमस्तेजस्तेजसे आविराविर्भव वज्रनख वज्रदंष्ट्र कर्माशयान् रन्धय रन्धय तमो ग्रस ग्रस ॐ स्वाहा । अभयमभयमात्मनि भूयिष्ठा ॐ क्ष्रौम् ॥ ८ ॥
Om, j’offre mes respectueuses prosternations au Seigneur Nṛsiṁhadeva, source de toute puissance. Ô Seigneur aux ongles et aux crocs semblables au vajra, anéantis nos désirs démoniaques de jouir des fruits du karma en ce monde. Apparais dans nos cœurs et dissipe les ténèbres de l’ignorance, afin que par Ta grâce nous devenions sans crainte.
Verse 9
स्वस्त्यस्तु विश्वस्य खल: प्रसीदतां ध्यायन्तु भूतानि शिवं मिथो धिया । मनश्च भद्रं भजतादधोक्षजे आवेश्यतां नो मतिरप्यहैतुकी ॥ ९ ॥
Que la prospérité règne dans l’univers entier, et que les envieux s’apaisent. Que tous les êtres pratiquent le bhakti-yoga et, d’un esprit bienveillant, recherchent le bien d’autrui. Ainsi, que notre mental serve le Seigneur transcendant Śrī Kṛṣṇa, et que notre dévotion demeure sans cause et sans calcul.
Verse 10
मागारदारात्मजवित्तबन्धुषु सङ्गो यदि स्याद्भगवत्प्रियेषु न: । य: प्राणवृत्त्या परितुष्ट आत्मवान् सिद्ध्यत्यदूरान्न तथेन्द्रियप्रिय: ॥ १० ॥
Mon Seigneur, nous prions pour ne jamais être attirés par la prison de la vie familiale—maison, conjoint, enfants, richesse, amis et parents. S’il doit y avoir un attachement, qu’il soit pour Tes dévots bien-aimés, dont l’unique ami cher est Kṛṣṇa. L’âme réalisée, maître de son mental, se contente du nécessaire et ne cherche pas la jouissance des sens; elle progresse vite en conscience de Kṛṣṇa, tandis que l’attaché au matériel avance difficilement.
Verse 11
यत्सङ्गलब्धं निजवीर्यवैभवं तीर्थं मुहु: संस्पृशतां हि मानसम् । हरत्यजोऽन्त: श्रुतिभिर्गतोऽङ्गजं को वै न सेवेत मुकुन्दविक्रमम् ॥ ११ ॥
En s’associant à ceux pour qui Mukunda est tout, on entend Ses actes puissants, et cette écoute devient un tīrtha pour le mental. Les activités de Mukunda sont si efficaces que, lorsqu’on les écoute avec ardeur encore et encore, le Seigneur sous forme de vibration sonore entre dans le cœur et le purifie de toute souillure. Le bain dans le Gange diminue les impuretés du corps, mais purifier le cœur par les pèlerinages demande longtemps. Qui donc, étant sensé, ne servirait pas Mukunda aux côtés des dévots ?
Verse 12
यस्यास्ति भक्तिर्भगवत्यकिञ्चना सर्वैर्गुणैस्तत्र समासते सुरा: । हरावभक्तस्य कुतो महद्गुणा मनोरथेनासति धावतो बहि: ॥ १२ ॥
Chez celui qui possède une bhakti pure et sans mélange envers Bhagavān Vāsudeva, toutes les qualités sublimes des devas—religion, connaissance et renoncement—se manifestent d’elles-mêmes. Mais celui qui est sans dévotion à Hari et s’absorbe dans le matériel, d’où tirerait-il de grandes vertus ? Poussé par les chimères du mental, il court vers l’irréel et sert l’énergie externe du Seigneur; comment aurait-il de vraies qualités ?
Verse 13
हरिर्हि साक्षाद्भगवान् शरीरिणा- मात्मा झषाणामिव तोयमीप्सितम् । हित्वा महांस्तं यदि सज्जते गृहे तदा महत्त्वं वयसा दम्पतीनाम् ॥ १३ ॥
De même que les êtres aquatiques désirent toujours demeurer dans l’immense étendue des eaux, ainsi toutes les âmes conditionnées aspirent naturellement à rester dans l’existence infinie du Seigneur Suprême, Śrī Hari, le Paramātmā. Ainsi, si quelqu’un, réputé grand selon les mesures matérielles, délaisse ce Grand Être et s’attache à la vie de foyer, sa grandeur n’est plus que celle d’un jeune couple vulgaire; l’attachement au monde fait disparaître les qualités spirituelles.
Verse 14
तस्माद्रजोरागविषादमन्यु- मानस्पृहाभयदैन्याधिमूलम् । हित्वा गृहं संसृतिचक्रवालं नृसिंहपादं भजताकुतोभयमिति ॥ १४ ॥
C’est pourquoi, ô asuras, renoncez au prétendu bonheur de la vie de famille, racine de l’attachement rajassique, de la morosité, de la colère, de l’orgueil, des désirs insatiables, de la peur, de la détresse et de la maladie, et enceinte du cycle des naissances et des morts. Réfugiez-vous aux pieds de lotus du Seigneur Nṛsiṁhadeva, véritable asile d’intrépidité; là se trouve l’absence de peur.
Verse 15
केतुमालेऽपि भगवान् कामदेवस्वरूपेण लक्ष्म्या: प्रियचिकीर्षया प्रजापतेर्दुहितृणां पुत्राणां तद्वर्षपतीनां पुरुषायुषाहोरात्रपरिसङ्ख्यानानां यासां गर्भा महापुरुषमहास्त्रतेजसोद्वेजितमनसां विध्वस्ता व्यसव: संवत्सरान्ते विनिपतन्ति ॥ १५ ॥
Śukadeva Gosvāmī poursuivit : Dans la contrée appelée Ketumāla-varṣa, le Seigneur Viṣṇu demeure sous la forme de Kāmadeva uniquement pour satisfaire Ses dévots, en particulier Lakṣmījī. S’y trouvent le Prajāpati Saṁvatsara et ses fils et filles : les filles sont les divinités régentes des nuits, et les fils celles des jours. Selon le décompte des jours et des nuits d’une vie humaine, ils sont au nombre de 36 000. À la fin de chaque année, les filles, bouleversées par l’éclat de la grande arme du Mahāpuruṣa—le disque Sudarśana—subissent des fausses couches.
Verse 16
अतीव सुललितगतिविलासविलसितरुचिरहासलेशावलोकलीलया किञ्चिदुत्तम्भितसुन्दरभ्रूमण्डलसुभगवदनारविन्दश्रिया रमां रमयन्निन्द्रियाणि रमयते ॥ १६ ॥
Dans Ketumāla-varṣa, le Seigneur Kāmadeva (Pradyumna) se meut avec une grâce exquise. Son doux sourire est ravissant, et lorsqu’Il relève légèrement les sourcils et jette un regard enjoué, Il accroît la splendeur de Son visage de lotus et réjouit Lakṣmījī. Ainsi, Il jouit de Ses sens transcendants.
Verse 17
तद्भगवतो मायामयं रूपं परमसमाधियोगेन रमा देवी संवत्सरस्य रात्रिषु प्रजापतेर्दुहितृभिरुपेताह:सु च तद्भर्तृभिरुपास्ते इदं चोदाहरति ॥ १७ ॥
Lakṣmīdevī (Rāmādevī), absorbée dans le yoga de la concentration suprême, adore le Seigneur dans Sa forme de Kāmadeva, pleine de miséricorde bien qu’issue de Sa puissance de māyā, durant la période appelée Saṁvatsara. Le jour, elle est accompagnée des fils du Prajāpati (divinités des jours) et la nuit, de ses filles (divinités des nuits) ; et elle récite les mantras suivants.
Verse 18
ॐ ह्रां ह्रीं ह्रूं ॐ नमो भगवते हृषीकेशाय सर्वगुणविशेषैर्विलक्षितात्मने आकूतीनां चित्तीनां चेतसां विशेषाणां चाधिपतये षोडशकलायच्छन्दोमयायान्नमयायामृतमयाय सर्वमयाय सहसे ओजसे बलाय कान्ताय कामाय नमस्ते उभयत्र भूयात् ॥ १८ ॥
Om hrāṁ hrīṁ hrūṁ. J’offre mes hommages au Bhagavān Hṛṣīkeśa, Maître des sens. Il est l’Ātman suprême, remarquable par toutes les qualités, et le souverain des fonctions de la volonté, du mental et de l’intelligence. Les cinq objets des sens et les onze sens, y compris le mental, sont ses manifestations partielles. Il est le Tout, présent comme les seize kalā depuis l’annamaya et au-delà; sous les formes de sahas, ojas, bala, kānti et kāma, il nourrit et pourvoit tous les êtres. Le but ultime des Veda est de l’adorer; qu’il nous soit favorable ici et dans l’au-delà.
Verse 19
स्त्रियो व्रतैस्त्वा हृषीकेश्वरं स्वतो ह्याराध्य लोके पतिमाशासतेऽन्यम् । तासां न ते वै परिपान्त्यपत्यं प्रियं धनायूंषि यतोऽस्वतन्त्रा: ॥ १९ ॥
Ô Hṛṣīkeśvara ! Les femmes, même en t’adorant par des vœux, désirent un autre mari pour satisfaire les sens : c’est illusion. Car un tel mari n’est pas indépendant ; il est soumis au temps, aux fruits du karma et aux guṇa de la nature. Ainsi, il ne peut réellement protéger l’épouse ni les enfants, ni préserver la richesse ou la durée de la vie ; tout dépend de Toi.
Verse 20
स वै पति: स्यादकुतोभय: स्वयं समन्तत: पाति भयातुरं जनम् । स एक एवेतरथा मिथो भयं नैवात्मलाभादधि मन्यते परम् ॥ २० ॥
Seul celui qui n’éprouve jamais la peur et, au contraire, offre un refuge total aux êtres effrayés peut être véritablement époux et protecteur. Ainsi, Seigneur, Tu es l’unique Époux ; s’il en existait un autre, Tu craindrais quelqu’un. C’est pourquoi les sages versés dans les Veda ne reconnaissent que Ta Seigneurie comme maître de tous, et ne tiennent nul époux‑gardien pour supérieur à Toi.
Verse 21
या तस्य ते पादसरोरुहार्हणं निकामयेत्साखिलकामलम्पटा । तदेव रासीप्सितमीप्सितोऽर्चितो यद्भग्नयाच्ञा भगवन् प्रतप्यते ॥ २१ ॥
Ô Bhagavān ! La femme qui adore Tes pieds de lotus avec un amour pur, sans désir intéressé, voit tous ses souhaits s’accomplir d’eux‑mêmes. Mais si elle vénère Tes pieds pour un but particulier, Tu l’exauces aussi rapidement ; pourtant, à la fin, sa demande se brise et elle se consume dans le regret. Ainsi, il ne faut pas adorer Tes pieds de lotus pour un gain matériel.
Verse 22
मत्प्राप्तयेऽजेशसुरासुरादय- स्तप्यन्त उग्रं तप ऐन्द्रियेधिय: । ऋते भवत्पादपरायणान्न मां विन्दन्त्यहं त्वद्धृदया यतोऽजित ॥ २२ ॥
Ô Ajita, Seigneur inconquérable : absorbés par la pensée des jouissances des sens, Brahmā, Śiva et d’autres devas et asuras accomplissent de rudes austérités pour obtenir mes bénédictions. Mais je ne favorise personne—si grand soit‑il—s’il n’est pas constamment voué au service de Tes pieds de lotus. Car je Te garde toujours dans mon cœur ; ainsi, je n’accorde ma grâce qu’à Ton bhakta.
Verse 23
स त्वं ममाप्यच्युत शीर्ष्णि वन्दितं कराम्बुजं यत्त्वदधायि सात्वताम् । बिभर्षि मां लक्ष्म वरेण्य मायया क ईश्वरस्येहितमूहितुं विभुरिति ॥ २३ ॥
Ô Acyuta, ta paume de lotus est la source de toute bénédiction; c’est pourquoi les dévots sātvatas purs la vénèrent, et Toi, par miséricorde, tu poses ta main sur leur tête. Je désire aussi que tu poses cette main sur ma tête. Bien que tu portes sur ta poitrine l’emblème de mes traits dorés, je n’y vois pour moi qu’un prestige illusoire; ta vraie grâce se répand sur les bhaktas, non sur moi. Tu es le Seigneur suprême, le contrôleur absolu; qui pourrait sonder tes desseins?
Verse 24
रम्यके च भगवत: प्रियतमं मात्स्यमवताररूपं तद्वर्षपुरुषस्य मनो: प्राक्प्रदर्शितं स इदानीमपि महता भक्तियोगेनाराधयतीदं चोदाहरति ॥ २४ ॥
Dans le Ramyaka-varṣa, où règne Vaivasvata Manu, la Personnalité Suprême de Dieu se manifesta sous la forme très aimée de Matsyāvatāra à la fin de l’ère précédente, c’est-à-dire au terme du Cākṣuṣa-manvantara, et montra alors cette forme à Manu, le souverain de ce varṣa. Aujourd’hui encore, Vaivasvata Manu adore le Seigneur Matsya par le grand bhakti-yoga et récite le mantra suivant.
Verse 25
ॐ नमो भगवते मुख्यतमाय नम: सत्त्वाय प्राणायौजसे सहसे बलाय महामत्स्याय नम इति ॥ २५ ॥
Om, j’offre mes hommages à Bhagavān, la Personnalité Suprême de Dieu, pure transcendance. Il est l’origine de la vie, de la force du corps, de la puissance mentale, de la vigueur et des facultés. Hommage à Mahāmatsya, l’immense incarnation-poisson, la première à se manifester parmi les avatāras; encore et encore je me prosterne devant Lui.
Verse 26
अन्तर्बहिश्चाखिललोकपालकै- रदृष्टरूपो विचरस्युरुस्वन: । स ईश्वरस्त्वं य इदं वशेऽनय- न्नाम्ना यथा दारुमयीं नर: स्त्रियम् ॥ २६ ॥
Mon Seigneur, Tu te déplaces au-dedans et au-dehors—avec tous les gouverneurs des mondes—bien que ta forme demeure invisible; et ta vibration est puissante. Tu es l’Īśvara qui tient cet univers sous son contrôle, comme un homme fait danser une poupée de bois en tirant ses fils.
Verse 27
यं लोकपाला: किल मत्सरज्वरा हित्वा यतन्तोऽपि पृथक्समेत्य च । पातुं न शेकुर्द्विपदश्चतुष्पद: सरीसृपं स्थाणु यदत्र दृश्यते ॥ २७ ॥
Mon Seigneur, depuis les grands gouverneurs de l’univers, tels Brahmā et les autres devas, jusqu’aux dirigeants politiques de ce monde, tous envient ton autorité. Sans ton aide, pourtant, ils ne pourraient—ni séparément ni ensemble—soutenir les innombrables êtres vivants de l’univers. En vérité, Tu es l’unique soutien des humains, des animaux comme les vaches et les ânes, des plantes, des reptiles, des oiseaux, des montagnes et de tout ce qui est visible dans ce monde matériel.
Verse 28
भवान् युगान्तार्णव ऊर्मिमालिनि क्षोणीमिमामोषधिवीरुधां निधिम् । मया सहोरु क्रमतेऽज ओजसा तस्मै जगत्प्राणगणात्मने नम इति ॥ २८ ॥
Ô Seigneur tout-puissant, à la fin d’un âge cette terre, trésor d’herbes, de remèdes et d’arbres, fut submergée par les eaux du pralaya et engloutie sous des vagues terribles. Alors Tu me protégeas avec la terre et parcourus l’océan avec une grande vitesse. Ô Inengendré, Tu es le soutien du souffle de l’univers; je T’offre mes respectueuses prosternations.
Verse 29
हिरण्मयेऽपि भगवान्निवसति कूर्मतनुं बिभ्राणस्तस्य तत्प्रियतमां तनुमर्यमा सह वर्षपुरुषै: पितृगणाधिपतिरुपधावति मन्त्रमिमं चानुजपति ॥ २९ ॥
Dans Hiraṇmaya-varṣa, le Seigneur Suprême, Viṣṇu, demeure en assumant la forme de la tortue (kūrma-śarīra). Là, Aryamā, chef de cette contrée, avec les autres habitants, adore sans cesse avec bhakti cette forme très aimée et splendide, et récite l’hymne suivant.
Verse 30
ॐ नमो भगवते अकूपाराय सर्वसत्त्वगुणविशेषणायानुपलक्षितस्थानाय नमो वर्ष्मणे नमो भूम्ने नमो नमोऽवस्थानाय नमस्ते ॥ ३० ॥
Om, j’offre mes prosternations à Bhagavān Akūpāra, qui a pris la forme de la tortue. Tu es le réservoir de toutes les qualités transcendantes; sans aucune souillure matérielle, Tu demeures établi dans la pure bonté. Bien que Tu te déplaces dans les eaux, nul ne peut discerner Ta demeure. À Ton corps immense, à Ton infinité et à Ta présence comme refuge de tout, je me prosterne encore et encore.
Verse 31
यद्रूपमेतन्निजमाययार्पित- मर्थस्वरूपं बहुरूपरूपितम् । सङ्ख्या न यस्यास्त्ययथोपलम्भनात्- तस्मै नमस्तेऽव्यपदेशरूपिणे ॥ ३१ ॥
Mon Seigneur, cette manifestation cosmique visible n’est qu’une démonstration de Ta propre énergie créatrice. Les innombrables formes qu’elle contient ne sont qu’un déploiement de Ton énergie externe; ainsi, ce virāṭ-rūpa (corps universel) n’est pas Ta forme véritable. Hormis le dévot établi dans la conscience transcendante, nul ne peut percevoir Ta forme réelle. C’est pourquoi je T’offre mes prosternations, à Toi dont la forme est indicible.
Verse 32
जरायुजं स्वेदजमण्डजोद्भिदं चराचरं देवर्षिपितृभूतमैन्द्रियम् । द्यौ: खं क्षिति: शैलसरित्समुद्र- द्वीपग्रहर्क्षेत्यभिधेय एक: ॥ ३२ ॥
Mon Seigneur, Tu manifestes Tes énergies en d’innombrables formes : êtres nés du ventre, de l’œuf et de la sueur; plantes et arbres surgissant de la terre; tous les êtres mobiles et immobiles, y compris les devas, les sages célestes et les pitṛ; l’espace, les mondes supérieurs, et cette terre avec ses montagnes, rivières, mers, océans et îles. Les planètes et les étoiles sont aussi des manifestations de Tes puissances; mais, en Ton origine, Tu es l’Unique sans second, et rien n’existe au-delà de Toi. Ainsi, cette création n’est pas illusoire : elle est l’apparition passagère de Ton énergie inconcevable.
Verse 33
यस्मिन्नसङ्ख्येयविशेषनाम- रूपाकृतौ कविभि: कल्पितेयम् । सङ्ख्या यया तत्त्वदृशापनीयते तस्मै नम: साङ्ख्यनिदर्शनाय ते इति ॥ ३३ ॥
Ô Seigneur, Ton Nom, Ta Forme et les traits de Ton Corps se déploient en d’innombrables manifestations; nul ne peut en fixer le nombre exact. Pourtant, Toi-même, dans Ton avatāra de Kapiladeva, as analysé la manifestation cosmique comme composée de vingt-quatre tattvas. Ainsi, celui qui veut connaître le Sāṅkhya, par lequel on énumère les vérités, doit l’entendre de Toi; les non-dévots ne font que compter les éléments et demeurent ignorants de Ta forme véritable. Je T’offre mes respectueuses prosternations, Toi qui révèles le Sāṅkhya.
Verse 34
उत्तरेषु च कुरुषु भगवान् यज्ञपुरुष: कृतवराहरूप आस्ते तं तु देवी हैषा भू: सह कुरुभिरस्खलितभक्तियोगेनोपधावति इमां च परमामुपनिषदमावर्तयति ॥ ३४ ॥
Śukadeva Gosvāmī dit : Cher roi, dans la partie septentrionale de Jambūdvīpa, au pays nommé Uttarakuru-varṣa, le Seigneur Suprême, Yajña-puruṣa qui reçoit toutes les offrandes sacrificielles, demeure sous la forme de l’avatāra sanglier, Varāha. Là, la déesse Terre et les autres habitants, avec les Kurus, L’adorent par un bhakti-yoga infaillible, en récitant sans cesse le mantra upaniṣadique suprême suivant.
Verse 35
ॐ नमो भगवते मन्त्रतत्त्वलिङ्गाय यज्ञक्रतवे महाध्वरावयवाय महापुरुषाय नम: कर्मशुक्लाय त्रियुगाय नमस्ते ॥ ३५ ॥ ।
Om, hommage au Bhagavān, signe de la vérité du mantra; Tu es le yajña et le kratu, les membres du grand sacrifice, le Mahāpuruṣa. Hommage à Toi, qui purifies le karma et dont la forme est faite de bonté transcendante; salutations à Toi, Tri-yuga.
Verse 36
यस्य स्वरूपं कवयो विपश्चितो गुणेषु दारुष्विव जातवेदसम् । मथ्नन्ति मथ्ना मनसा दिदृक्षवो गूढं क्रियार्थैर्नम ईरितात्मने ॥ ३६ ॥
De même qu’en frottant le bois avec un bâton on fait jaillir le feu qui y sommeille, ainsi les saints et sages, versés dans la Vérité Absolue, s’efforcent de Te voir en toute chose—jusque dans leur propre corps—en « barattant » l’esprit. Pourtant Tu demeures caché; on ne Te connaît pas par des procédés indirects d’activités mentales ou physiques. Tu Te manifestes de Toi-même : lorsque Tu vois qu’un être Te cherche de tout cœur, alors Tu révèles Ton propre être. C’est pourquoi je T’offre mes respectueuses prosternations.
Verse 37
द्रव्यक्रियाहेत्वयनेशकर्तृभि- र्मायागुणैर्वस्तुनिरीक्षितात्मने । अन्वीक्षयाङ्गातिशयात्मबुद्धिभि- र्निरस्तमायाकृतये नमो नम: ॥ ३७ ॥
Les objets de jouissance matérielle—son, forme, saveur, toucher et odeur—les activités des sens, leurs régents (les devas), le corps, le temps éternel et l’ego, sont tous des créations des guṇas de Ton énergie māyā. Ceux dont l’intelligence est fixée par la pratique parfaite du yoga mystique voient, par une investigation subtile, que tout cela procède de Ta puissance externe; et ils contemplent aussi Ta forme transcendante comme Paramātmā en arrière-plan de toute chose. C’est pourquoi je T’offre, encore et encore, mes respectueuses prosternations, à Toi qui dissipes les œuvres de la māyā.
Verse 38
करोति विश्वस्थितिसंयमोदयं यस्येप्सितं नेप्सितमीक्षितुर्गुणै: । माया यथायो भ्रमते तदाश्रयं ग्राव्णो नमस्ते गुणकर्मसाक्षिणे ॥ ३८ ॥
Ô Seigneur, Tu ne désires pas pour Toi-même la création, le maintien ni la dissolution de ce monde matériel; pourtant, pour le bien des âmes conditionnées, Tu accomplis ces actes par Ta puissance de māyā. Comme un morceau de fer se meut sous l’influence de l’aimant, la matière inerte s’anime lorsque Ton regard se pose sur l’énergie matérielle totale. Hommage à Toi, témoin des guṇa et des actes.
Verse 39
प्रमथ्य दैत्यं प्रतिवारणं मृधे यो मां रसाया जगदादिसूकर: । कृत्वाग्रदंष्ट्रे निरगादुदन्वत: क्रीडन्निवेभ: प्रणतास्मि तं विभुमिति ॥ ३९ ॥
Mon Seigneur, en tant que Varāha originel de cet univers, Tu combattis et mis à mort le grand démon Hiraṇyākṣa. Puis Tu me soulevas, moi—la Terre—des eaux de Rasātala dans l’océan Garbhodaka, au bout de Ta défense, comme un éléphant joueur cueille un lotus dans l’eau. Je me prosterne devant ce Tout-Puissant.
Hayaśīrṣa is described as a plenary expansion of Vāsudeva, dear to devotees and the director of religious principles. In this chapter He is praised as Hayagrīva who retrieves the stolen Vedas from Rasātala and restores them to Brahmā, highlighting poṣaṇam (divine protection) and the Lord’s role as the source and guardian of śruti and dharma.
Because the Bhāgavata frames the deeper ‘asura’ as inner anarthas—fruitive desire, ignorance, and fear rooted in ego and attachment. Prahlāda asks Nṛsiṁha to appear in the heart, destroy ignorance, and grant fearlessness, teaching that true protection is spiritual: purification leading to steady bhakti rather than merely changing external circumstances.
The text explicitly presents Kāmadeva as Viṣṇu’s form ‘only for the satisfaction of His devotees’ and frames Lakṣmī’s worship around Hṛṣīkeśa—the controller and true enjoyer of the senses. The theological point is that sense-power and beauty originate in the Lord and are purified when oriented to devotion; seeking a ‘husband’ or pleasure apart from Him is described as illusion and insecurity under time and guṇas.
They distinguish the universal form as a display of the Lord’s external energy from His actual transcendental form, which is accessible only to devotees in transcendental consciousness. This clarifies that the cosmos is not ‘false’ but temporary and energetic—real as śakti-vikāra—while Bhagavān remains one without a second, beyond time’s limitation.
Varāha is praised as the embodiment and enjoyer of sacrifice: ritual (kratu) and yajña are parts of His transcendental body, indicating that all dharmic offerings culminate in Viṣṇu. He is called tri-yuga because the Lord is not openly manifest as a yuga-avatāra in Kali (appearing in a concealed manner) while fully possessing the three pairs of opulences; thus worship is directed to the hidden, sustaining Lord behind all sacrificial order.