
L’adhyāya s’ouvre sur le récit de Sūta concernant un événement majeur de la géographie sacrée : lorsqu’un liṅga est arraché, l’eau de Jahnavī (la Gaṅgā) jaillit du pātāla par cette ouverture, et elle est célébrée, dans le style du tīrtha-mahātmya, comme purificatrice universelle et exauçant les vœux. Sūta annonce ensuite un récit « qui émerveille le monde » et présente le roi Triśaṅku : tombé au statut de caṇḍāla, il retrouve pourtant un corps digne d’un souverain après s’être baigné en ce lieu. Les ṛṣi assemblés demandent une explication précise des causes de la déchéance de Triśaṅku. Sūta accepte de narrer une antique histoire purifiante centrée sur lui et résume sa lignée et ses vertus : issu de la dynastie solaire, disciple de Vasiṣṭha, accomplissant régulièrement de grands sacrifices (agnīṣṭoma, etc.), versant intégralement les honoraires rituels, prodiguant de vastes dons—surtout aux brāhmaṇa éminents et nécessiteux—observant les vœux, protégeant ceux qui cherchent refuge et gouvernant avec ordre. Le récit se déplace vers un dialogue à la cour : Triśaṅku demande un sacrifice qui le conduirait au svarga avec son corps actuel. Vasiṣṭha refuse, affirmant que l’accès au ciel par de tels rites advient seulement après une autre incarnation, et il met le roi au défi de citer un précédent d’ascension corporelle. Triśaṅku insiste sur la puissance du sage et menace de chercher un autre officiant ; Vasiṣṭha rit et le laisse agir à sa guise. L’enseignement met en relief la tension entre ambition rituelle, contrainte doctrinale et efficacité transformatrice du bain au tīrtha, telle que la présente le Purāṇa.
Verse 1
। सूत उवाच । तस्मिन्नुत्पाटिते लिंगे भूतलाद्द्विजसत्तमाः । पातालाज्जाह्नवीतोयं तेन मार्गेण निःसृतम् । सर्वपापहरं नॄणां सर्वकामप्रदायकम्
Sūta dit : Lorsque ce liṅga fut arraché de la surface de la terre, ô meilleurs des deux-fois-nés, les eaux de Jāhnavī (Gaṅgā) jaillirent de Pātāla par ce même passage, effaçant tous les péchés des hommes et accordant tous les vœux.
Verse 2
तत्र स्वयमभूत्पूर्वं यत्तद्द्विजवरोत्तमाः । शृणुध्वं वदतो मेऽद्य लोकविस्मयकारकम्
Ô le plus éminent parmi les deux-fois-nés d’excellence, écoutez aujourd’hui tandis que je rapporte ce qui jadis advint là de soi-même, un événement qui émerveilla le monde.
Verse 3
त्रिशंकुर्नाम राजेंद्रश्चंडालत्वं समागतः । तत्र स्नातः पुनर्लेभे शरीरं पार्थिवोचितम्
Un roi nommé Triśaṅku tomba dans l’état de caṇḍāla (paria). Mais, après s’être baigné en ce lieu, il recouvra un corps digne d’un roi.
Verse 4
ऋषयः ऊचुः । चंडालत्वं कथं प्राप्तस्त्रिशंकुर्नृपसत्तमः । एतत्त्वं सर्वमाचक्ष्व विस्तरात्सूतनन्दन
Les sages dirent : «Comment Triśaṅku — le meilleur des rois — en vint-il à l’état de caṇḍāla ? Raconte-nous tout cela en détail, ô fils de Sūta.»
Verse 5
सूत उवाच । अहं वः कीर्तयिष्यामि कथामेतां पुरातनीम् । सर्वपापहरां मेध्यां त्रिशंकुनृपसंभवाम्
Sūta dit : «Je vais vous raconter ce récit ancien — purificateur et digne d’être entendu — qui détruit tous les péchés et qui s’est levé en lien avec le roi Triśaṅku.»
Verse 6
सूर्यवंशोद्भवः पूर्वं त्रिशंकुरिति विश्रुतः । आसीत्पार्थिवशार्दूलः शार्दूलसमविक्रमः
Autrefois naquit, dans la dynastie solaire, celui que l’on célébrait sous le nom de Triśaṅku : un tigre parmi les rois, au courage égal à la puissance du tigre.
Verse 7
वसिष्ठस्य मुनेः शिष्यो यज्वा दानपतिः प्रभुः । तेनेष्टं च मखैः सर्वैरग्निष्टोमादिभिः सदा
Il était disciple du sage Vasiṣṭha, accomplissait les sacrifices, seigneur de la largesse et souverain accompli ; et il célébrait sans cesse toutes sortes de rites, à commencer par l’Agniṣṭoma et les autres.
Verse 8
संपूर्णदक्षिणैरेव वत्सरं वत्सरं प्रति । तथा दानानि सर्वाणि प्रदत्तानि महात्मना
D’année en année, il accomplit les rites en offrant la dakṣiṇā entière aux prêtres; de même, ce roi à la grande âme accorda toutes sortes de dons de charité.
Verse 9
ब्राह्मणेभ्यो विशिष्टेभ्यो दीनेभ्यश्च विशेषतः । व्रतानि च प्रचीर्णानि रक्षिताः शरणागताः
Il donna aux brāhmaṇas éminents, et tout particulièrement aux pauvres; il observa aussi des vœux sacrés et protégea ceux qui venaient chercher refuge.
Verse 10
पुत्रवल्लालिता लोकाः शत्रवश्च निषूदिताः । भ्रांतानि भूतले यानि तीर्थान्यायतनानि च । तपस्विभ्यो यथाकामं यच्छता वांछितं धनम्
Il chérissait ses sujets comme ses propres enfants, et ses ennemis furent domptés. Il visita aussi les tīrthas et les sanctuaires sacrés disséminés sur la terre, et accorda aux ascètes les richesses qu’ils désiraient, selon leur vœu.
Verse 11
कस्यचित्त्वथ कालस्य वसिष्ठो भगवान्मुनिः । तेन प्रोक्तः सभामध्ये संस्थितो नतिपूर्वकम्
Puis, à un certain moment, il s’adressa au vénérable sage Vasiṣṭha; et, debout au milieu de l’assemblée royale, il parla avec le respect qui convenait.
Verse 12
त्रिशंकुरुवाच । भगवन्यष्टुमिच्छामि तेन यज्ञेन सांप्रतम् । गम्यते त्रिदिवं येन सशरीरेण सत्वरम्
Triśaṅku dit : «Ô Bienheureux, je désire à présent accomplir ce sacrifice par lequel on peut atteindre promptement le ciel avec ce corps même».
Verse 13
तस्मात्कुरु प्रसादं मे संभारानाहर द्रुतम् । तस्य यज्ञस्य सिद्ध्यर्थं यथार्हान्ब्राह्मणांस्तथा
Accorde-moi donc ta faveur : procure sans tarder les objets requis ; et, pour que ce yajña s’accomplisse, fais venir aussi des brāhmaṇas dignes et convenables.
Verse 14
वसिष्ठ उवाच । न स कश्चित्क्रतुर्येन गम्यते त्रिदिवं नृप । अनेनैव शरीरेण सत्यमेतद्ब्रवीम्यहम्
Vasiṣṭha dit : « Ô roi, il n’est aucun sacrifice par lequel on atteigne le Tridiva (le ciel) avec ce corps même. Je dis cela en vérité. »
Verse 15
अग्निष्टोमादयो यज्ञा ये प्रोक्ताः प्राक्स्वयंभुवा । अन्यदेहांतरे स्वर्गः प्राप्यते तैः कृतैर्नृप
Ô roi, les sacrifices tels que l’Agniṣṭoma et autres, enseignés jadis par l’Auto-né (Brahmā), mènent certes au ciel ; mais ce ciel n’est atteint qu’après être entré dans un autre corps, c’est-à-dire après la mort, par l’accomplissement de ces rites.
Verse 16
यदि वा पृथिवीपाल त्वया यज्ञप्रभावतः । पार्थिवो वा द्विजो वाथ वैश्यो वान्यतरोऽपि वा
Ô protecteur de la terre, même si, par la puissance du yajña, toi—roi, brāhmaṇa, vaiśya ou qui que ce soit—recherchais un tel résultat…
Verse 17
स्वयं दृष्टः श्रुतो वापि संजातोऽत्र धरातले । स्वर्गं गतः शरीरेण सहितस्तत्प्रकीर्तय
Si tu l’as vu de tes propres yeux, ou ne fût-ce que entendu dire—qu’un être né sur cette terre est allé au ciel avec son propre corps—alors proclame clairement cet exemple.
Verse 18
त्रिशंकुरुवाच । नासाध्यं विद्यते ब्रह्मंस्तवाहं वेद्मि तत्त्वतः । तस्मात्कुरु प्रसादं मे यथा स्यान्मनसेप्सितम्
Triśaṅku dit : Ô brahmane (Vasiṣṭha), je sais en vérité que rien n’est impossible pour toi. Accorde-moi donc ta faveur, afin que s’accomplisse ce que mon cœur désire.
Verse 19
वसिष्ठ उवाच । अनृतं नोक्तपूर्वं मे स्वैरेष्वपि हि जिह्वया । तस्मान्नास्ति मखः कश्चित्सत्यं त्वं यष्टुमिच्छसि
Vasiṣṭha dit : Jamais ma langue n’a proféré le mensonge, même dans les instants de liberté. Ainsi, il n’existe point de sacrifice tel que tu le demandes ; en vérité, tu veux accomplir un rite visant ce qui ne peut être tenu pour légitime.
Verse 20
त्रिशंकुरुवाच । यदि मां विप्रशार्दूल न त्वं याजयितुं क्षमः । स्वर्गप्रदेन यज्ञेन वपुषानेन वै विभो
Triśaṅku dit : Ô tigre parmi les brāhmaṇas, si tu n’es pas capable d’officier pour moi un yajña qui donne le ciel—afin qu’avec ce corps même j’y parvienne, ô puissant—
Verse 21
तत्किं ते तपसः शक्त्या ब्राह्मणस्य विचक्षण । अपरं शृणु मे वाक्यं यद्ब्रवीमि परिस्फुटम् । शृण्वतां मुनिवृन्दानां तथान्येषां द्विजोत्तम
À quoi sert la puissance de tes austérités, ô brāhmane clairvoyant ? Écoute maintenant une autre parole de moi, que je dirai avec parfaite netteté—tandis que les assemblées de sages et les autres écoutent, ô meilleur des deux-fois-nés.
Verse 22
यदि मे न करोषि त्वं वचनं वदतोऽसकृत् । तेन यज्ञेन यक्ष्येऽहं तत्कृत्वान्यं द्विजं गुरुम्
Si tu n’exécutes pas ma demande, bien que je la répète sans cesse, alors j’accomplirai ce même sacrifice par un autre brāhmane, en le prenant pour mon guru.
Verse 23
सूत उवाच । तस्य तद्वचनं श्रुत्वा वसिष्ठो भगवांस्ततः । तमुवाच विहस्योच्चैः कुरुष्वैवं महीपते
Sūta dit : Ayant entendu ses paroles, le vénérable Vasiṣṭha éclata de rire et lui dit : «Fais donc ainsi, ô roi.»