
Le chapitre s’ouvre sur la déclaration de Nārada : il exposera clairement la grandeur (māhātmya) de Somanātha, et l’écoute comme la récitation y sont présentées comme des moyens de délivrance du péché (pāpa-mokṣa). Deux brahmanes d’un grand éclat, Ūrjayanta et Prāleya, rencontrent un vers qui loue Prabhāsa et ses tīrtha ; cette parole sacrée éveille en eux la résolution de partir en pèlerinage pour le bain rituel. Leur route traverse forêts et rivières, dont la Narmadā, et mène à une région sainte figurée par l’image de la rencontre de la terre et de la mer. L’épuisement, la faim et la soif deviennent des épreuves de la discipline pèlerine ; ils s’effondrent près d’un Siddhaliṅga et rendent hommage à Siddhanātha. Dans cet entre-deux, un liṅga est dit surgir, accompagné d’une voix céleste et d’une pluie de fleurs, accordant à Prāleya un fruit égal à celui de Somanātha et signalant un liṅga établi sur le rivage. Le récit revient ensuite à Prabhāsa et met en lumière un motif de « double Somanātha », deux manifestations liées aux deux voyageurs. Le chapitre introduit aussi Hāṭakeśvara : Brahmā y est décrit comme établissant un liṅga, puis vient un hymne structuré énumérant les formes cosmiques de Śiva selon l’imagerie de l’aṣṭamūrti (soleil/feu, terre, vent, ciel/son, etc.). La phalaśruti conclut que réciter ou entendre l’hymne de Brahmā et se souvenir de Hāṭakeśvara mène au sāyujya (proximité/union) avec le Śiva octuple, tout en affirmant l’abondance des lieux de mérite au point de confluence entre terre et océan.
Verse 1
नारद उवाच । अथातः संप्रवक्ष्यामि सोमनाथमहिं स्फुटम् । शृण्वन्यां कीर्त यिष्यामि पापमोक्षमवाप्नुयात्
Nārada dit : « À présent, j’exposerai clairement la grandeur de Somanātha. Je la proclamerai ; celui qui l’écoute obtient la délivrance du péché ».
Verse 2
पुरा त्रेतायुगे पार्थ चौडदेशसमुद्भवौ । ऊर्जयंतश्च प्रालेयो विप्रावास्तां महाद्युती
Autrefois, à l’âge de Tretā, ô Pārtha, il y eut deux brāhmaṇas resplendissants nés au pays de Cauḍa : Ūrjayanta et Prāleya.
Verse 3
तावेकदा पुराणार्थे श्लोकमेकमपश्यताम् । तं दृष्ट्वा सर्वशास्त्रज्ञावास्तां कंटकितत्वचौ
Un jour, tandis qu’ils scrutaient le sens des Purāṇa, tous deux aperçurent un śloka. À sa vue, ces connaisseurs de tous les śāstra furent saisis d’un frisson sacré, la peau hérissée.
Verse 4
प्रभासाद्यानि तीर्थानि पुलस्त्यायाह पद्मभूः । न यैस्तत्राप्लुतं चैव किं तैस्तीर्थमुपासितम्
Padmabhū (Brahmā) déclara à Pulastya au sujet des tīrtha sacrés, à commencer par Prabhāsa : «Ceux qui ne s’y sont pas baignés, qu’ont-ils vraiment obtenu en recourant à d’autres tīrtha ?»
Verse 5
इति श्लोकं पठित्वा तौ पुनःपुनरभिष्टुतम् । तर्ह्येव च प्रभासाय निःसृतौ स्नातुमुत्तमौ
Après avoir récité ce śloka, tous deux le louèrent maintes et maintes fois. Sur-le-champ, ces hommes d’exception partirent pour Prabhāsa afin de s’y baigner.
Verse 6
तौ वनानि नदीश्चैव व्यतिक्रम्य शनैःशनैः । महर्षिगणसंकीर्णामुत्तीणौ नर्मदां शिवाम्
Franchissant lentement forêts et rivières, tous deux traversèrent l’auspicieuse Narmadā, foisonnante de troupes de grands ṛṣi.
Verse 7
गुप्तक्षेत्रस्य माहात्म्यं महीसागरसंगमम् । तत्र स्नात्वा प्रभासाय तन्मध्येन प्रतस्थतुः
Ils entendirent la grandeur de Guptakṣetra et du lieu de confluence où la terre rejoint l’océan. S’y étant baignés, ils partirent pour Prabhāsa en empruntant ce même chemin.
Verse 8
ततो मार्गस्य शून्यत्वात्तृट्क्षुधापीडितौ भृशम् । आस्तां विचेतनौ विप्रौ सिद्धलिंगसमीपतः
Alors, le chemin étant désert, les deux brāhmaṇas furent cruellement tourmentés par la soif et la faim. Près du Siddhaliṅga, ils demeurèrent sans connaissance, défaillants.
Verse 9
सिद्धनाथं नमस्कृत्य संप्रयातौ सुधैर्यतः । क्षुधावेगेन तीव्रेण तृषा मध्यार्कतापितौ
Après s’être prosternés devant Siddhanātha, ils reprirent la route avec un courage égal. Mais le soleil de midi les brûlait, poussés par une faim et une soif violentes.
Verse 10
सहसा पतितौ भूमौ स्थूणपादौ विमूर्छितौ । ततो मुहूर्तात्प्रालेय ऊर्जयंतमभाषत
Soudain ils s’effondrèrent à terre, les pieds raides comme des piliers, et s’évanouirent. Après un court moment, Prāleya s’adressa à Ūrjayanta.
Verse 11
किंचिद्विश्वस्य धैर्याच्च सखे किं न श्रुतं त्वया । यथा यथा विवर्णांगो जायते तीर्थयात्रया
Ami, n’as-tu pas entendu, ne fût-ce qu’un peu, la constance qu’exige le monde? Car lorsqu’on entreprend le pèlerinage vers les tīrthas sacrés, le corps peut, maintes fois, pâlir et s’user.
Verse 12
तथातथा भवेद्दानैर्दीनः सोमेश्वरो हरः । तथाऽस्तां लुंठमानौ तावेवमुक्ते श्रुतेऽपि च
«De même, par les dons et la charité, Hara Someshvara devient favorable aux affligés.» Bien que ces paroles eussent été dites et entendues, les deux hommes restèrent là, se roulant encore dans la faiblesse.
Verse 13
लुंठमानो जगामैव प्रालेयः किंचिदंतरे । उत्थितं सहसा लिंगं भूमिं भित्त्वा सुदुर्दृशम्
Se tordant encore, Prāleya s’avança d’un peu. Alors, soudain, un liṅga surgit—fendant la terre—terrible et saisissant à contempler.
Verse 14
खे वाणी चाभवत्तत्र पुष्पवर्षपुरःसरा । प्रालेय तव हेतोस्तु सोमनाथसमं फलम् । उत्थितं सागरतटे लिंगं तिष्ठात्र सुव्रत
Alors une voix retentit dans le ciel, précédée d’une pluie de fleurs : «Prāleya, grâce à toi, le fruit de ce lieu sera égal à celui de Somanātha. Ce liṅga s’est levé sur le rivage de l’océan : qu’il demeure ici, ô toi au vœu noble.»
Verse 15
प्रालेय उवाच । यद्येवं सत्यमेतच्च तथाप्यात्मा प्रकल्पितः
Prāleya dit : «Si cela est vraiment vrai, pourtant, ma résolution est déjà arrêtée.»
Verse 16
प्रभासाय प्रयातव्यं यदाऽमृत्योर्मया स्फुटम् । ततश्चैवोर्ज्जयंतोऽपि मूर्छाभावाल्लुठन्पुरः
«Je dois me rendre à Prabhāsa : je l’ai résolu clairement, fût-ce au prix de ma vie.» Alors Ūrjayanta aussi, saisi d’évanouissement, continua en avant en rampant et en se roulant.
Verse 17
अपश्यदुत्थितं लिंगं स चैवं प्रत्यपद्यत । ततः प्रत्यक्षतां प्राप्तो भवश्चक्रे तयोर्दृढे
Il vit le Liṅga s’élever, et comprit ainsi la vérité de ce prodige. Alors Bhava (Śiva) se manifesta en personne et rendit leur résolution ferme et inébranlable.
Verse 18
दृष्ट्या तनू ततो यातौ प्रभासं शिवसद्म च । तावेतौ सोमनाथौ द्वौ सिद्धेश्वरसमीपतः
Alors, par la seule vision, leurs corps furent transportés à Prabhāsa et jusqu’à la demeure de Śiva. Ces deux-là devinrent les deux Somanātha jumeaux, établis près de Siddheśvara.
Verse 19
ऊर्जयंतः प्रतीच्यां च प्रालेयस्येश्वरोऽपरः । सोमकुडांभसि शनैः स्नात्वार्णवमहीजले
Et dans la direction de l’Occident se trouve un autre Seigneur—Prāleyeśvara—dispensateur de force. Qu’on se baigne doucement dans les eaux de Soma-kuḍa, dans l’eau de mer mêlée aux eaux de la terre.
Verse 20
सोमनाथद्वयं पश्येज्जन्मपापात्प्रमुच्यते । ब्रह्मात्र स्थापयित्वा तु हाटकेश्वर संज्ञितम्
Quiconque contemple la paire des Somanātha est délivré des fautes accumulées depuis la naissance. Ici, Brahmā établit un liṅga connu sous le nom de Hāṭakeśvara.
Verse 21
महीनगरके लिंगं पातालात्सुमनोहरम् । तुष्टाव देवं प्रयतः स्तुतिं तां शृणु पांडव
À Mahī-nagara se trouve un Liṅga d’une beauté suprême, issu de Pātāla. Puis, l’esprit recueilli dans la dévotion, il loua le Seigneur. Écoute cet hymne, ô Pāṇḍava.
Verse 22
नमस्ते भगवन्रुद्र भास्करामिततेजसे । नमो भवाय रुद्राय रसायांबुमयाय ते
Salut à Toi, ô bienheureux Rudra, dont l’éclat est sans mesure, tel le soleil. Salut à Bhava-Rudra, à Toi qui es fait de l’essence de la terre et de l’eau.
Verse 23
शर्वाय क्षितिरूपाय सदा सुरभिणे नमः । ईशाय वायवे तुभ्यं संस्पर्शाय नमोनमः
Hommage à Śarva, dont la forme est la terre, toujours parfumée et porteuse de vie. Hommage, encore et encore, à Toi, ô Īśa, qui es le vent et le principe même du toucher.
Verse 24
पशूनां पतये चापि पावकायातितेजसे । भीमाय व्योमरूपाय शब्दमात्राय ते नमः
Hommage à Paśupati, Seigneur des êtres; et à Toi comme Feu d’une splendeur sans pareille. Hommage à Bhīma, dont la forme est le ciel, et qui es l’essence subtile du son.
Verse 25
महादेवाय सोमाय अमृताय नमोऽस्तु ते । उग्राय यजमानाय नमस्ते कर्मयोगिने
Hommage à Toi, Mahādeva—Soma—amṛta, le nectar même de l’immortalité. Salut à Toi, Ugra le Terrible, l’Officiant du sacrifice, le Seigneur uni à la voie du karma-yoga.
Verse 26
इत्येवं नामभिर्दिव्यैः स्तव एष उदीरितः । यः पठेच्छृणुयाद्वापि पितामहकृतं स्तवम्
Ainsi, cet hymne a été proclamé par des noms divins. Quiconque le récite—ou même l’entend—cet hymne composé par le Grand-Père primordial (Brahmā)…
Verse 27
हाटकेश्वरलिंगस्य नित्यं च प्रयतो नरः । अष्टमूर्तेः स सायुज्यं लभते नात्र संशयः
L’homme discipliné, à la conduite pure, qui vénère chaque jour le liṅga de Hāṭakeśvara, obtient le sāyujya : l’union intime avec le Seigneur aux Huit Formes (Śiva en tant qu’Aṣṭamūrti). Il n’y a là aucun doute.
Verse 28
हाटकेश्वरलिंगं च प्रयतो यः स्मरेदपि । तस्य स्याद्वरदो ब्रह्मा तेनेदं स्थापितं जय
Même celui qui, dans la maîtrise de soi, ne fait que se souvenir du liṅga de Hāṭakeśvara, trouve Brahmā bienveillant et dispensateur de grâces; car c’est Brahmā qui a établi ce (liṅga), ô Jaya.
Verse 29
एवंविधानि तीर्थानि महीसागरसंगमे । बहूनि संति पुण्यानि संक्षेपाद्वर्णितानि मे
Au lieu où la terre rejoint l’océan se trouvent de nombreux tīrtha de cette sorte—innombrables et dispensateurs de mérite. Je ne les ai décrits qu’en abrégé.
Verse 48
इति श्रीस्कांदे महापुराण एकाशीतिसाहस्र्यां संहितायां प्रथमे माहेश्वरखण्डे कौमारिकाखण्डे स्तम्भतीर्थमाहात्म्ये सोमनाथवृत्तांतवर्णनंनामाष्टचत्वारिंशोऽध्यायः
Ainsi s’achève le quarante-huitième chapitre, intitulé «Récit de l’histoire de Somanātha», dans la Stambhatīrtha-māhātmya, au sein du Kaumārikākhaṇḍa du premier Māheśvarakhaṇḍa du Śrī Skanda Mahāpurāṇa (la compilation de quatre-vingt-un mille ślokas).