Adhyaya 6
Rudra SamhitaSrishti KhandaAdhyaya 656 Verses

विष्णूत्पत्तिवर्णनम् (Description of the Origin/Manifestation of Viṣṇu)

L’Adhyāya 6 est présenté comme la réponse didactique de Brahmā à une question vertueuse posée pour le bien des mondes (lokopakāra). Brahmā déclare que l’écoute de cet enseignement détruit universellement le péché et promet d’exposer le Śiva-tattva « sans défaut et sans mal » (anāmayam). Le chapitre décrit ensuite l’état de pralaya : lorsque l’univers mobile et immobile est dissous, tout devient comme ténèbres (tamomaya), sans soleil ni lune, sans alternance jour-nuit, sans feu, vent, terre ni eau—un état apophatique, non différencié. Le discours accentue la voie négative : la réalité primordiale est sans qualités visibles, sans son ni toucher ; l’odeur et la forme demeurent non manifestées, sans goût, sans orientation—niant les prédicats ordinaires des sens. Brahmā reconnaît que la nature ultime du Śiva-tattva n’est pas pleinement connaissable, même pour Brahmā et Viṣṇu « en vérité » (yathārthataḥ), soulignant une transcendance au-delà de la cognition divine. Le Suprême est au-delà du mental et de la parole (amanogocara, avācya), sans nom, forme ni couleur, ni grossier ni subtil ; les yogins le « voient » dans le ciel intérieur (antarhitākāśa). Selon le colophon, l’intention du chapitre est de relater la manifestation de Viṣṇu, en situant son apparition sur le fondement ineffable de Śiva et dans le passage du pralaya indifférencié à une cosmogénèse ordonnée.

Shlokas

Verse 1

ब्रह्मोवाच । भो ब्रह्मन्साधु पृष्टोऽहं त्वया विबुधसत्तम । लोकोपकारिणा नित्यं लोकानां हितकाम्यया

Brahmā dit : « Ô brahmane noble, le meilleur des sages, tu m’as interrogé à juste titre, toi qui, sans cesse, œuvres pour le bien des mondes et désires le salut de tous les êtres. »

Verse 2

अचन्द्रमनहोरात्रमनग्न्यनिलभूजलम् । अप्रधानं वियच्छून्यमन्यतेजोविवर्जितम्

Alors il n’y avait ni lune, ni jour ni nuit ; ni feu, ni vent, ni terre, ni eau. Même le Pradhāna (la matière primordiale) n’existait pas : il n’y avait qu’une étendue vide d’espace, dépourvue de toute autre lumière ou splendeur, avant la manifestation du Seigneur pour la création.

Verse 3

शिवतत्त्वं मया नैव विष्णुनापि यथार्थतः । ज्ञातश्च परमं रूपमद्भुतं च परेण न

«Le principe véritable (tattva) de Śiva n’a pas été connu en réalité, ni par moi ni même par Viṣṇu. Et cette forme suprême, merveilleuse, n’a été pleinement comprise par aucun autre être.»

Verse 4

महाप्रलयकाले च नष्टे स्थावरजंगमे । आसीत्तमोमयं सर्वमनर्कग्रहतारकम्

Au temps de la grande dissolution (mahāpralaya), lorsque tous les êtres immobiles et mobiles eurent péri, tout devint une masse de ténèbres—sans soleil, sans planètes et sans étoiles.

Verse 6

अदृष्टत्वादिरहितं शब्दस्पर्शसमुज्झितम् । अव्यक्तगंधरूपं च रसत्यक्तमदिङ्मुखम्

Il était dépourvu de visibilité et de tout ce qui s’y rapporte, et libre de son et de toucher ; son odeur et sa forme étaient non manifestées, sans saveur, et il n’avait ni directions ni visages—état indifférencié, non manifesté, avant toute manifestation.

Verse 7

इत्थं सत्यंधतमसे सूचीभेद्यं निरंतरे । तत्सद्ब्रह्मेति यच्छ्रुत्वा सदेकं प्रतिपद्यते

Ainsi, au cœur d’épaisses ténèbres, lorsque le voile continu est percé comme par la pointe d’une aiguille et que l’on entend (réalise) : « Cela est Sat—Brahman », on en vient à demeurer dans l’Unique Réalité existante.

Verse 8

इतीदृशं यदा नासीद्यत्तत्सदसदात्मकम् । योगिनोंतर्हिताकाशे यत्पश्यंति निरंतरम्

Lorsque un tel état n’était pas encore advenu, cette Réalité existait comme l’essence du manifesté et du non-manifesté. C’est le principe toujours présent que les yogin contemplent sans cesse dans l’espace intérieur caché, dans le ciel subtil de la conscience.

Verse 9

अमनोगोचरम्वाचां विषयन्न कदाचन । अनामरूपवर्णं च न च स्थूलं न यत्कृशम्

Il est au-delà de la portée du mental et n’est jamais objet de parole. Sans nom, sans forme ni couleur, ni grossier ni subtil : ainsi doit-on comprendre le Seigneur Suprême (Śiva), le Pati transcendant.

Verse 10

अह्रस्वदीर्घमलघुगुरुत्वपरिवर्जितम् । न यत्रोपचयः कश्चित्तथा नापचयोऽपि च

Cette Réalité est affranchie du court et du long, et n’est point touchée par la légèreté ni par la pesanteur. En Elle, il n’y a aucune croissance, ni aucune décroissance.

Verse 11

अभिधत्ते स चकितं यदस्तीति श्रुतिः पुनः । सत्यं ज्ञानमनंतं च परानंदम्परम्महः

La Śruti proclame encore—avec stupeur mais avec certitude—qu’« Il existe véritablement ». Cette Splendeur suprême est Vérité, Connaissance consciente et Infini ; elle est la Béatitude la plus haute et la Grande Lumière transcendante.

Verse 12

अप्रमेयमनाधारमविकारमनाकृति । निर्गुणं योगिगम्यञ्च सर्वव्याप्येककारकम्

Il est incommensurable et sans appui ; immuable et sans forme. Il est Nirguṇa (au-delà des guṇa), accessible aux yogin, omniprésent, et l’unique Cause suprême de tout ce qui advient.

Verse 13

निर्विकल्पं निरारंभं निर्मायं निरुपद्रवम् । अद्वितीयमनाद्यन्तमविकाशं चिदात्मकम्

Il est libre de toute distinction conceptuelle, sans élan initiateur, sans artifice ni māyā, et sans être atteint par le trouble. Il est non-duel, sans commencement ni fin, au-delà de toute modification ou expansion, et de la nature même de la Conscience pure.

Verse 14

यस्येत्थं संविकल्पंते संज्ञासंज्ञोक्तितः स्म वै । कियता चैव कालेन द्वितीयेच्छाऽभवत्किल

Ainsi, en Lui, par le jeu de la désignation et de l’expression (le nom et le nommé), de telles déterminations surgirent véritablement. Puis, après un certain temps, on dit qu’un second élan de Volonté se manifesta.

Verse 15

अमूर्तेन स्वमूर्तिश्च तेनाकल्पि स्वलीलया । सर्वैश्वर्यगुणोपेता सर्वज्ञानमयी शुभा

Du Seigneur sans forme se manifesta, par sa propre volonté de līlā, cette même Forme divine. De nature auspicieuse, Elle était pourvue de toutes les puissances souveraines et remplie de la connaissance parfaite de toute chose.

Verse 16

सर्वगा सर्वरूपा च सर्वदृक्सर्वकारिणी । सर्वेकवंद्या सर्वाद्या सर्वदा सर्वसंस्कृतिः

Elle pénètre tout; Elle revêt toutes les formes; Elle est Celle qui voit tout et accomplit tout. Elle seule est digne de vénération universelle; Elle est la source primordiale, toujours présente, et l’ordonnancement sacré, la purification même de toute existence.

Verse 17

परिकल्येति तां मूर्तिमैश्वरीं शुद्धरूपिणीम् । अद्वितीयमनाद्यंतं सर्वाभासं चिदात्मकम् । अंतर्दधे पराख्यं यद्ब्रह्म सर्वगमव्ययम्

Ayant ainsi fait surgir cette Forme divine—Īśvarī, de nature parfaitement pure—le Brahman suprême, nommé Parā, se retira dans le voilement : la Réalité non duelle, sans commencement ni fin, le fond où brillent toutes les apparences, d’essence Conscience, omniprésente et impérissable.

Verse 18

अमूर्ते यत्पराख्यं वै तस्य मूर्तिस्सदाशिवः । अर्वाचीनाः पराचीना ईश्वरं तं जगुर्बुधाः

Ce qui, à l’état sans forme, est nommé Parā, le Suprême—sa forme manifestée est Sadāśiva. Les sages, tournés vers l’extérieur (le monde) ou vers l’intérieur (le transcendant), Le proclament Īśvara, le Seigneur.

Verse 19

शक्तिस्तदैकलेनापि स्वैरं विहरता तनुः । स्वविग्रहात्स्वयं सृष्टा स्वशरीरानपायिनी

Cette Śakti—bien qu’apparaissant comme un seul corps—se mouvait librement. Auto-manifestée depuis sa propre forme, elle ne s’écarte jamais de sa nature essentielle; ainsi demeure-t-elle inséparable du Seigneur.

Verse 20

प्रधानं प्रकृति तां च मायां गुणवतीं पराम् । बुद्धितत्त्वस्य जननीमाहुर्विकृतिवर्जिताम्

On l’appelle Pradhāna, Prakṛti et aussi Māyā—la puissance suprême pourvue de guṇa. Elle est la mère du principe de Buddhi (l’intellect cosmique), et pourtant elle-même demeure sans aucune modification.

Verse 21

सा शक्तिरम्बिका प्रोक्ता प्रकृतिस्सकलेश्वरी । त्रिदेवजननी नित्या मूलकारणमित्युत

On déclare qu’elle est Śakti, Ambikā; elle est Prakṛti, la Souveraine de tout. Elle est la mère éternelle des trois dieux (Brahmā, Viṣṇu et Rudra) et l’on dit d’elle qu’elle est la cause racine de la création manifestée.

Verse 22

अस्या अष्टौ भुजाश्चासन्विचित्रवदना शुभा । राकाचन्द्रसहस्रस्य वदने भाश्च नित्यशः

Elle avait huit bras, et son visage était merveilleux et de bon augure. Sur sa face brillait sans cesse une splendeur pareille à celle de mille pleines lunes.

Verse 23

नानाभरणसंयुक्ता नानागतिसमन्विता । नानायुधधरा देवी फुल्लपंकजलोचना

La Déesse, parée de multiples ornements et douée de maints mouvements gracieux, portait des armes diverses ; ses yeux étaient tels des lotus en pleine floraison.

Verse 24

अचिंत्यतेजसा युक्ता सर्वयोनिस्समुद्यता । एकाकिनी यदा माया संयोगाच्चाप्यनेकिका

Douée d’une splendeur inconcevable, Māyā—matrice de toutes les origines—s’élève. Bien qu’en elle-même elle soit une et solitaire, par son association à la puissance du Seigneur elle devient multiple.

Verse 25

परः पुमानीश्वरस्स शिवश्शंभुरनीश्वरः । शीर्षे मन्दाकिनीधारी भालचन्द्रस्त्रिलोचनः

Il est la Personne suprême, le Seigneur : Śiva, Śambhu, l’Indépendant, soumis à nul autre. Sur sa tête il porte Mandākinī (la Gaṅgā céleste) ; sur son front repose la lune ; et il est le Trois-Yeux.

Verse 26

पंचवक्त्रः प्रसन्नात्मा दशबाहुस्त्रिशूलधृक् । कर्पूरगौरसुसितो भस्मोद्धूलितविग्रहः

Il apparut comme le Seigneur de bon augure : à cinq visages, d’essence sereine, à dix bras, portant le trident. Rayonnant, blanc comme le camphre, son corps divin était poudré de cendre sacrée (bhasma).

Verse 27

युगपच्च तया शक्त्या साकं कालस्वरूपिणा । शिवलोकाभिधं क्षेत्रं निर्मितं तेन ब्रह्मणा

Alors, simultanément—avec cette Puissance (Śakti) et avec le Temps en sa propre forme—Brahmā créa le domaine sacré nommé Śivaloka.

Verse 28

तदेव काशिकेत्येतत्प्रोच्यते क्षेत्रमुत्तमम् । परं निर्वाणसंख्यानं सर्वोपरि विराजितम्

Cette région sacrée est appelée « Kāśikā » (Kāśī), le plus élevé de tous les champs saints. Elle est proclamée demeure suprême de la délivrance, resplendissant au-dessus de tout et surpassant tout autre lieu.

Verse 29

ताभ्यां च रममाणाभ्यां च तस्मिन्क्षेत्रे मनोरमे । परमानंदरूपाभ्यां परमानन्दरूपिणी

Dans ce champ sacré enchanteur, Eux Deux—demeurant comme la forme même de la béatitude suprême—jouaient ensemble ; et Elle (Śakti), dont la nature est béatitude suprême, demeurait unie à Lui dans la joie divine.

Verse 30

मुने प्रलयकालेपि न तत्क्षेत्रं कदाचन । विमुक्तं हि शिवाभ्यां यदविमुक्तं ततो विदुः

Ô sage, même au temps de la dissolution cosmique, cette région sacrée n’est jamais, en aucun moment, délaissée. Car Śiva et sa Śivā ne l’abandonnent jamais ; ainsi les sages la connaissent sous le nom d’Avimukta, le lieu saint « Jamais Délaissé ».

Verse 31

अस्यानन्दवनं नाम पुराकारि पिनाकिना । क्षेत्रस्यानंदहेतुत्वादविमुक्तमनंतरम्

Ce bosquet sacré fut jadis façonné par Pinākī (Śiva, porteur de l’arc Pināka) ; c’est pourquoi on l’appelle Ānandavana. Et parce que ce champ saint devient la cause même de la béatitude spirituelle, depuis un temps sans commencement on le nomme aussi Avimukta, « jamais abandonné (par Śiva) ».

Verse 32

अथानन्दवने तस्मिञ्च्छिवयो रममाणयोः । इच्छेत्यभूत्सुरर्षे हि सृज्यः कोप्यपरः किल

Alors, ô sage parmi les dieux, tandis que Śiva et sa Śakti se réjouissaient dans cet Ānandavana, s’éleva la Volonté divine—et l’on dit qu’un autre être, destiné à être créé, se manifesta.

Verse 33

यस्मिन्यस्य महाभारमावां स्वस्वैरचारिणौ । निर्वाणधारणं कुर्वः केवलं काशिशायिनौ

En cet état, nous—allant librement selon notre propre vouloir—portions le grand fardeau de l’existence; et pourtant nous gardions la condition qui soutient le nirvāṇa, demeurant seulement comme résidents de Kāśī.

Verse 34

स एव सर्वं कुरुतां स एव परिपातु च । स एव संवृणोत्वं ते मदनुग्रहतस्सदा

Que Lui seul accomplisse toute chose; que Lui seul te protège aussi. Par sa seule grâce, qu’Il te recouvre à jamais pleinement—t’enveloppant de sa présence tutélaire.

Verse 35

चेतस्समुद्रमाकुंच्य चिंताकल्लोललोलितम् । सत्त्वरत्नं तमोग्राहं रजोविद्रुमवल्लितम्

En resserrant l’océan du mental—ballotté par les vagues de l’inquiétude—(qu’on le discerne ainsi) portant le joyau du sattva, hanté par le crocodile du tamas, et ceint des coraux du rajas.

Verse 36

यस्य प्रसादात्तिष्ठावस्सुखमानंदकानने । परिक्षिप्तमनोवृत्तौ बहिश्चिंतातुरे सुखम्

Par la grâce de ce Seigneur, on demeure heureux dans le bosquet de la béatitude ; même lorsque les mouvements du mental se dispersent et qu’au-dehors les soucis tourmentent, la joie se trouve encore par Sa faveur.

Verse 37

संप्रधार्य्येति स विभुस्तया शक्त्या परेश्वरः । सव्ये व्यापारयांचक्रे दशमेंऽगेसुधासवम्

Ayant ainsi délibéré, le Seigneur suprême, tout-pénétrant, avec cette Śakti, mit en mouvement l’essence semblable au nectar ; et, sur son côté gauche, il la fit œuvrer dans le dixième membre (étape) du processus de création.

Verse 38

ततः पुमानाविरासीदेकस्त्रैलोक्यसुंदरः । शांतस्सत्त्वगुणोद्रिक्तो गांभीर्य्यामितसागरः

Alors se manifesta une unique Personne divine, beauté des trois mondes : paisible par nature, abondante en la qualité de sattva, et profonde comme un océan sans mesure.

Verse 39

तथा च क्षमया युक्तो मुनेऽलब्धोपमो ऽभवत् । इन्द्रनीलद्युतिः श्रीमान्पुण्डरीकोत्तमेक्षणः

Ainsi, ô sage, pourvu de patience, il devint sans égal : rayonnant tel le saphir (indranīla), glorieux de splendeur, et les yeux semblables au lotus le plus parfait.

Verse 40

सुवर्णकृतिभृच्छ्रेष्ठ दुकूलयुगलावृतः । लसत्प्रचंडदोर्दण्डयुगलोह्यपराजितः

Il apparut comme le plus éminent porteur d’ornements d’or, revêtu d’une paire de vêtements délicats ; avec deux bras rayonnants d’une puissance redoutable, il demeurait invaincu.

Verse 41

ततस्स पुरुषश्शंभुं प्रणम्य परमेश्वरम् । नामानि कुरु मे स्वामिन्वद कर्मं जगाविति

Alors cet être se prosterna devant Śambhu, le Seigneur suprême, et dit : «Ô Maître, confère-moi des noms et révèle-moi le devoir qui m’est prescrit».

Verse 42

तच्छ्रुत्वा वचनम्प्राह शंकरः प्रहसन्प्रभुः । पुरुषं तं महेशानो वाचा मेघगभीरया

Ayant entendu ces paroles, le Seigneur Śaṅkara, souriant, prit la parole. Ce MahāĪśāna s’adressa à l’homme d’une voix profonde comme les nuées du tonnerre.

Verse 43

शिव उवाच । विष्ण्वितिव्यापकत्वात्ते नाम ख्यातं भविष्यति । बहून्यन्यानि नामानि भक्तसौख्यकराणि ह

Śiva dit : «Parce que tu es omniprésent, ton nom deviendra célèbre comme “Viṣṇu”. Et tu porteras encore bien d’autres noms, des noms qui apportent joie et paix spirituelle aux dévots.»

Verse 44

तपः कुरु दृढो भूत्वा परमं कार्यसाधनम् । इत्युक्त्वा श्वासमार्गेण ददौ च निगमं ततः

«Accomplis l’austérité, demeurant inébranlable : c’est le moyen suprême d’accomplir l’œuvre visée.» Ayant ainsi parlé, Il conféra le Nigama (la révélation védique) par la voie du souffle.

Verse 46

दिव्यं द्वादश साहस्रं वर्षं तप्त्वापि चाच्युतः । न प्राप स्वाभिलषितं सर्वदं शंभुदर्शनम्

Même après avoir pratiqué l’austérité durant douze mille années divines, Acyuta (Viṣṇu) n’obtint pas la vision tant désirée de Śambhu, le Seigneur qui accorde tout ; car la révélation de Śiva ne se contraint pas par l’effort seul, elle est donnée par Sa grâce.

Verse 47

तत्तत्संशयमापन्नश्चिंतितं हृदि सादरम् । मयाद्य किं प्रकर्तव्यमिति विष्णुश्शिवं स्मरन्

Ainsi, retombant sans cesse dans le doute, il réfléchit avec ferveur en son cœur : «Que dois-je faire à présent ?» Et Viṣṇu, se souvenant du Seigneur Śiva, méditait ainsi.

Verse 48

एतस्मिन्नंतरे वाणी समुत्पन्ना शिवाच्छुभा । तपः पुनः प्रकर्त्तव्यं संशयस्यापनुत्तये

À cet instant, une voix de bon augure s’éleva de Śiva : «Accomplis de nouveau l’austérité, afin que ton doute soit dissipé».

Verse 49

ततस्तेन च तच्छ्रुत्वा तपस्तप्तं सुदारुणम् । बहुकालं तदा ब्रह्मध्यानमार्गपरेण हि

Alors, ayant entendu cette injonction, il entreprit des austérités extrêmement rigoureuses durant longtemps, entièrement voué à la voie du samādhi dans la contemplation de Brahman (le Suprême), selon la discipline de la méditation divine.

Verse 50

ततस्स पुरुषो विष्णुः प्रबुद्धो ध्यानमार्गतः । सुप्रीतो विस्मयं प्राप्तः किं यत्तव महा इति

Alors, cette Personne—Viṣṇu—s’éveilla de la voie de la méditation. Satisfait et saisi d’émerveillement, il dit : «Qu’est-ce donc—si grand—qui est à Toi ?»

Verse 51

परिश्रमवतस्तस्य विष्णोः स्वाङ्गेभ्य एव च । जलधारा हि संयाता विविधाश्शिवमायया

Lorsque Viṣṇu s’appliquait à cette tâche, de ses propres membres jaillirent réellement des flots d’eau—nés de multiples manières par la Māyā de Śiva.

Verse 52

अभिव्याप्तं च सकलं शून्यं यत्तन्महामुने । ब्रह्मरूपं जलमभूत्स्पर्शनात्पापनाशनम्

Ô grand sage, lorsque tout fut imprégné par ce Vide qui embrasse tout, les eaux surgirent comme la forme même de Brahman ; par leur seul contact, les péchés sont anéantis.

Verse 53

तदा श्रांतश्च पुरुषो विष्णुस्तस्मिञ्जले स्वयम् । सुष्वाप परम प्रीतो बहुकालं विमोहितः

Alors cet Être — Viṣṇu lui-même — se lassa dans ces eaux ; et, saisi d’une étrange quiétude, il s’endormit, demeurant longtemps dans l’illusion.

Verse 54

नारायणेति नामापि तस्यसीच्छ्रुतिसंमतम् । नान्यत्किंचित्तदा ह्यासीत्प्राकृतं पुरुषं विना

Même le nom « Nārāyaṇa » pour ce Principe suprême fut reconnu comme légitime par les Veda. Car en ce temps-là, en dehors du Puruṣa primordial et cosmique (Prākṛta Puruṣa), rien d’autre n’existait absolument.

Verse 55

एतस्मिन्नन्तरे काले तत्त्वान्यासन्महात्मनः । तत्प्रकारं शृणु प्राज्ञ गदतो मे महामते

En cet intervalle, ô noble, le Seigneur à la grande âme fit surgir les principes (tattva). Ô sage au cœur élevé, écoute la manière de leur manifestation, telle que je vais la décrire.

Verse 56

प्रकृतेश्च महानासीन्महतश्च गुणास्त्रयः । अहंकारस्ततो जातस्त्रिविधो गुणभेदतः

De Prakṛti naquit Mahān (Mahat-tattva) ; et de Mahat se manifestèrent les trois guṇa. Ensuite naquit Ahaṃkāra, triple selon la différenciation des guṇa.

Verse 58

तत्त्वानामिति संख्यानमुक्तं ते ऋषिसत्तम । जडात्मकञ्च तत्सर्वं प्रकृतेः पुरुषं विना

Ainsi, ô le plus excellent des sages, je t’ai exposé l’énumération des tattva. Et tout cela est de nature inerte; en dehors de Prakṛti, il n’y a là aucun Puruṣa, principe de conscience.

Verse 59

तत्तदैकीकृतं तत्त्वं चतुर्विंशतिसंख्यकम् । शिवेच्छया गृहीत्वा स सुष्वाप ब्रह्मरूपके

Alors il unifia ces principes—les vingt-quatre tattva—en une seule réalité. Par la volonté de Śiva, il les recueillit en lui-même et entra dans le sommeil en l’état de Brahmā, la forme du Créateur.

Frequently Asked Questions

The chapter’s declared topic is Viṣṇu’s manifestation (viṣṇūtpatti-varṇana), presented within a broader teaching on pralaya and the prior, transcendent Śiva-tattva.

Pralaya is used as a pedagogical model for non-differentiation: by removing time, elements, sensory qualities, and direction, the text points to an ultimate reality that cannot be captured by ordinary predicates.

Primarily negative attributes: beyond mind and speech, without name/form/color, neither gross nor subtle, and inaccessible even to Brahmā and Viṣṇu—yet intuited by yogins in the inner contemplative space.