
Viṣṇu’s Māyā and the Stratagem Against Vihuṇḍa (with the Kāmodā–Gaṅgādvāra motif)
Le chapitre s’ouvre sur une scène poignante à l’embouchure de la Gaṅgā : une noble femme pleure, et ses larmes, tombant dans le fleuve, deviennent des lotus divins et des fleurs parfumées. L’histoire se tourne vers l’enquête : qui sont cette femme et l’homme à l’allure d’ascète qui cueille des lotus pour le culte de Śiva ? Śiva interroge Devī sur sa plainte, et l’on expose un récit « destructeur de péchés ». La lignée des daitya est alors introduite : Huṇḍa est tué par Nahuṣa ; son fils Vihuṇḍa accomplit un tapas rigoureux, devient la terreur des dieux et des brāhmaṇa, et jure vengeance. Les devas cherchent refuge auprès de Viṣṇu, et Janārdana promet d’anéantir Vihuṇḍa par sa māyā. Dans Nandana, Viṣṇu fait apparaître une femme incomparable—Māyā—qui enchaîne Vihuṇḍa par le désir et pose une condition : adorer Śaṅkara avec sept crores de rares fleurs nées de Kāmodā et la parer d’une guirlande. Ne trouvant pas « l’arbre de Kāmodā », Vihuṇḍa consulte Śukra, qui révèle que Kāmodā est une apsaras dont le rire fait naître des fleurs odorantes ; elle demeure à Gaṅgādvāra, où l’on dit qu’existe une cité nommée Kāmoda. Śukra conseille un stratagème pour la faire rire, faisant ainsi progresser le dessein de Viṣṇu : défaire le démon par l’entrelacs du rite, de l’éros et du mérite floral lié au tīrtha.
Verse 1
कपिंजल उवाच । गंगामुखे पुरा तात रोदमाना वरांगना । नेत्राभ्यामश्रुबिंदूनि पतंति च महाजले
Kapiñjala dit : «Autrefois, cher ami, à l’embouchure de la Gaṅgā, une noble dame pleurait ; et de ses yeux des gouttes de larmes tombaient dans les eaux immenses».
Verse 2
गंगामध्ये निमज्जंति भवंति कमलानि च । पुष्पाणि दिव्यरूपाणि सौगंधानि महांति च
Au sein de la Gaṅgā apparaissent des lotus, et l’on y voit aussi des fleurs d’aspect divin, parfumées et splendides, d’une grande ampleur.
Verse 3
तस्यास्तात सुनेत्राभ्यां किमर्थं प्रपतंति च । गंगोदके महाभाग निर्मला अश्रुबिंदवः
Ô cher ami, pourquoi des larmes pures tombent-elles de ses beaux yeux dans les eaux de la Gaṅgā, ô toi le très fortuné ?
Verse 4
अस्थिचर्मावशेषस्तु जटाचीरधरः पुनः । तानि सौगंधयुक्तानि पद्मानि विचिनोति सः
Réduit à la seule peau et aux os, portant de nouveau les mèches emmêlées et l’habit d’écorce, il cueille ces lotus imprégnés de parfum.
Verse 5
हेमवर्णानि दिव्यानि नीत्वा शिवं समर्चयेत् । सा का नारी समाचक्ष्व स वा को हि महामते
Ayant apporté des offrandes divines aux teintes d’or, il convient de vénérer Śiva selon le rite. Dis-moi, ô noble esprit : quelle femme est-elle, et qui donc est cet homme ?
Verse 6
अर्चयित्वा शिवं सोथ कस्मात्पश्चात्प्रदेवति । एतन्मे सर्वमाचक्ष्व यद्यहं वल्लभस्तव
«Après avoir adoré Śiva, pourquoi te lamentes-tu ensuite, ô déesse ? Dis-moi tout cela, si vraiment je suis cher à ton cœur.»
Verse 7
कुंजल उवाच । शृणु वत्स प्रवक्ष्यामि वृत्तांतं देवनिर्मितम् । चरित्रं सर्वपापघ्नं विष्णोश्चैव महात्मनः
Kuṃjala dit : Écoute, cher enfant ; je vais raconter un récit façonné par les dieux, un épisode qui détruit tous les péchés, au sujet du Seigneur Viṣṇu, à l’âme grande.
Verse 8
योसौ हुंडो महावीर्यो नहुषेण हतो रणे । तस्य पुत्रस्तु विख्यातो विहुंडस्तप आस्थितः
Ce Huṇḍa, d’une grande vaillance, fut tué par Nahuṣa au combat. Son fils renommé, Vihuṇḍa, s’adonna alors aux austérités.
Verse 9
निहतं पितरं श्रुत्वा सामात्यं सपरिच्छदम् । आयुपुत्रेण वीरेण नहुषेण बलीयसा
Ayant appris que son père avait été tué—avec ses ministres et toute sa suite—par le héroïque et puissant Nahuṣa, fils d’Āyu,
Verse 10
तपस्तपति सक्रोधाद्देवान्हंतुं समुद्यतः । पौरुषं तस्य दुष्टस्य तपसा वर्द्धितस्य च
Tapastapati, embrasé de colère, se leva résolu à tuer les dieux; la vigueur virile de ce pervers, fortifiée par les austérités, s’était accrue.
Verse 11
जानंति देवताः सर्वा दुःसहं समरांगणे । हुंडात्मजो विहुंडस्तु त्रैलोक्यं हंतुमुद्यतः
Tous les dieux savent qu’il est insoutenable sur le champ de bataille; Vihuṇḍa, fils de Huṇḍa, s’est levé, résolu à anéantir les trois mondes.
Verse 12
पितुर्वैरं करिष्यामि हनिष्ये मानवान्सुरान् । एवं समुद्यतः पापी देवब्राह्मणकंटकः
«Je vengerai l’inimitié de mon père; je tuerai les hommes et même les dieux.» Ainsi lancé dans l’action, ce pécheur devint un fléau pour les dieux et les brāhmaṇas.
Verse 13
उपद्रवं समारेभे प्रजाः पीडयते च सः । तस्यैव तेजसा दग्धा देवाश्चेंद्रपुरोगमाः
Il entreprit une œuvre d’oppression et tourmenta les peuples; et par l’éclat même de sa puissance, même les dieux—conduits par Indra—furent brûlés.
Verse 14
शरणं देवदेवस्य जग्मुर्विष्णोर्महात्मनः । देवदेवं जगन्नाथं शंखचक्रगदाधरम्
Ils cherchèrent refuge auprès de Viṣṇu, l’âme magnanime : le Dieu des dieux, le Seigneur de l’univers, portant la conque, le disque et la massue.
Verse 15
ऊचुश्च पाहि नो नित्यं विहुंडस्य महाभयात् । श्रीविष्णुरुवाच । वर्द्धंतु देवताः सर्वाः सुसुखेन महेश्वराः
Ils dirent : «Protège-nous sans cesse de la grande terreur de Vihuṇḍa». Śrī Viṣṇu répondit : «Que toutes les divinités, ô grands seigneurs, croissent et prospèrent dans une félicité parfaite».
Verse 16
विहुंडं नाशयिष्यामि पापिष्ठं देवकंटकम् । एवमाभाष्य तान्देवान्मायां कृत्वा जनार्दनः
«Je détruirai Vihuṇḍa, le plus impie, l’épine des dieux». Ayant ainsi parlé à ces divinités, Janārdana, recourant à sa māyā divine, passa à l’action.
Verse 17
स्वयमेवस्थितस्तत्र नंदने सुमहायशाः । मायामयं चकाराथ स्त्रीरूपं च गुणान्वितम्
Là, dans Nandana, le Très-illustre demeura seul ; puis, par sa māyā, il façonna une forme féminine, parée de qualités.
Verse 18
विष्णुमाया महाभागा सर्वविश्वप्रमोहिनी । चकार रूपमतुलं विष्णोर्मायाप्रमोहिनी
La Māyā de Viṣṇu —très fortunée, enchanteresse de l’univers entier— prit une forme sans pareille, elle qui égare par la puissance de l’illusion de Viṣṇu.
Verse 19
विहुंडस्य वधार्थाय रूपलावण्यशालिनी । कुंजल उवाच । स देवानां वधार्थाय दिव्यमार्गं जगाम ह
Douée de beauté et de grâce, elle s’en alla pour provoquer la mise à mort de Vihuṇḍa. Kuñjala dit : alors il emprunta la voie divine, résolu à tuer les dieux.
Verse 20
नंदनांते ततो मायामपश्यद्दितिजेश्वरः । तया विमोहितो दैत्यः कामबाणकृतांतरः
Puis, aux abords de Nandana, le seigneur des démons nés de Diti aperçut une vision de māyā. Trompé par elle, le daitya—le cœur transpercé par les flèches du désir—perdit le discernement.
Verse 21
आत्मनाशं न जानाति कालरूपां वरस्त्रियम् । तां दृष्ट्वा नवहेमाभां रूपद्रविणशालिनीम्
Il ne reconnaît pas sa propre perte lorsqu’il voit cette femme d’exception—le Temps lui-même sous forme féminine—rayonnante comme l’or nouvellement frappé, riche de beauté et d’opulence.
Verse 22
लुब्धो विहुंडः पापात्मा तामुवाच वरांगनाम् । कासि कस्य वरारोहे ममचित्तप्रमाथिनि
Vihuṇḍa—avide et pécheur—s’adressa à cette femme d’exception : «Qui es-tu, ô toi aux hanches gracieuses ? À qui appartiens-tu, ô charmante, toi qui bouleverses mon esprit ?»
Verse 23
संगमं देहि मे भद्रे रक्षरक्ष वरानने । संगमात्तव देवेशि यद्यदिच्छसि सांप्रतम्
«Accorde-moi l’union, ô bienheureuse ; protège-moi, protège-moi, ô toi au beau visage. Ô Souveraine des dieux, par l’union avec toi, tout ce que tu désires en cet instant s’accomplira.»
Verse 24
तत्तद्दद्मि महाभागे दुर्लभं देवदानवैः । मायोवाच । मामेव भोक्तुमिच्छा चेद्दायं मे देहि दानव
«Je t’accorderai cela, ô noble—chose difficile à obtenir même pour les dieux et les dānavas.» Māyā dit : «Si tu veux vraiment jouir de moi seule, donne-moi ce qui m’est dû, ô Dānava.»
Verse 25
सप्तकोटिमितैश्चैव पुष्पैः पूजय शंकरम् । कामोदसंभवैर्दिव्यैः सौगंधैर्देवदुर्लभैः
Vénère Śaṅkara avec des fleurs au nombre de sept crores, et avec des fleurs divines et parfumées nées de Kāmoda, rares même parmi les dieux.
Verse 26
तेषां पुष्पकृतां मालां मम कंठे तु दानव । आरोपय महाभाग एतद्दायं प्रदेहि मे
Ô Dānava, pose à mon cou la guirlande faite de ces fleurs. Ô bienheureux, accorde-moi ce présent : donne-moi ce qui m’est dû.
Verse 27
तदाहं सुप्रिया भार्या भविष्यामि न संशयः । विहुंड उवाच । एवं देवि करिष्यामि वरं दद्मि प्रयाचितम्
«Alors, sans aucun doute, je deviendrai ton épouse bien-aimée.» Vihuṇḍa dit : «Qu’il en soit ainsi, ô Devī ; je ferai comme tu dis. J’accorde la grâce demandée.»
Verse 28
वनानि यानि पुण्यानि दिव्यानि दितिजेश्वरः । बभ्राममन्मथाविष्टो न च पश्यति तं द्रुमम्
Le seigneur des dānavas erra à travers toutes les forêts sacrées et divines qui existaient ; mais, saisi par Kāma, il ne vit pas cet arbre.
Verse 29
कामोदकाख्यं पप्रच्छ यत्रतत्र गतः स्वयम् । कामोदाख्यद्रुमो नास्ति वदंत्येवं महाजनाः
Lui-même alla çà et là, s’enquérant du lieu nommé Kāmodaka. Mais le peuple disait ainsi : «Il n’existe pas d’arbre connu sous le nom de Kāmoda».
Verse 30
पृच्छमानः स दुष्टात्मा कामबाणैः प्रपीडितः । पप्रच्छ भार्गवं गत्वा भक्त्या नमित कंधरः
Cet homme à l’âme perverse, tourmenté par les flèches du désir, alla vers Bhārgava et l’interrogea, la tête inclinée avec dévotion.
Verse 31
कामोदकं द्रुमं ब्रूहि कांतं पुष्पसमन्वितम् । शुक्र उवाच । कामोदः पादपो नास्ति योषिदेवास्ति दानव
«Dis-moi l’arbre Kāmodaka, charmant et paré de fleurs.» Śukra répondit : «Il n’existe pas d’arbre nommé Kāmoda ; mais, ô Dānava, il est une jeune fille céleste (apsaras) appelée Kāmodā.»
Verse 32
यदा सा हसते चैव प्रसंगेन प्रहर्षिता । तद्धासाज्जज्ञिरे दैत्य सुगंधीनि वराण्यपि
Chaque fois qu’elle riait, réjouie au fil de l’entretien, alors, ô Daitya, de ce rire même naquirent aussi d’excellents dons parfumés.
Verse 33
सुमान्येतानि दिव्यानि कामोदाया न संशयः । हृद्यानि पीतपुष्पाणि सौरभेण युतानि च
Ces fleurs excellentes et divines sont assurément celles de Kāmodā, sans nul doute. Elles charment le cœur, sont jaunes de corolle et pleines de parfum.
Verse 34
तेनाप्येकेन पुष्पेण यः समर्चति शंकरम् । तस्येप्सितं महाकामं संपूरयति शंकरः
Fût-ce avec une seule fleur, quiconque vénère Śaṅkara—Śaṅkara accomplit pour lui le grand vœu désiré.
Verse 35
अस्याश्च रोदनाद्दैत्य प्रभवंति न संशयः । तादृशान्येव पुष्पाणि लोहितानि महांति च
De ses propres pleurs, ô auditeur, naissent les Daityas—il n’y a là aucun doute. Et des fleurs du même genre surgissent aussi, rouges et grandes.
Verse 36
सौरभेण विना दैत्य तेषां स्पर्शं न कारयेत् । एवमाकर्णितं तेन वाक्यं शुक्रस्य भाषितम्
«Ô Daitya, sans ce parfum, ne provoque aucun contact avec elles.» Ayant ainsi entendu la parole dite par Śukra, il agit en conséquence.
Verse 37
उवाच सा तु कुत्रास्ति कामोदा भृगुनंदन । शुक्र उवाच । गंगाद्वारे महापुण्ये महापातकनाशने
Elle dit : «Mais où se trouve Kāmodā, ô descendant de Bhṛgu ?» Śukra répondit : «À Gaṅgādvāra, très saint, qui détruit les plus grands péchés».
Verse 38
कामोदाख्यं पुरं तत्र निर्मितं विश्वकर्मणा । कामोदपत्तने नारी दिव्यभोगैरलंकृता
Là, Viśvakarman édifia une cité nommée Kāmoda. Dans la ville de Kāmoda, une femme fut parée de jouissances et de fastes célestes.
Verse 39
तथा चाभरणैर्भाति सर्वदेवैः सुपूजिता । त्वया तत्रैव गंतव्यं पूजितव्या वराप्सराः
Ainsi resplendit-elle, parée d’ornements, hautement honorée par tous les dieux. Va donc sur-le-champ en ce lieu ; les sublimes apsarās qui s’y trouvent doivent être vénérées comme il se doit.
Verse 40
उपायेनापि पुण्येन तां प्रहासय दानव । एवमुक्त्वा तु योगींद्र सः शुक्रो दानवं प्रति
«Ô Dānava, même par quelque stratagème vertueux, fais-la rire.» Ayant ainsi parlé, ô seigneur des yogins, Śukra s’adressa au Dānava.
Verse 41
विरराम महातेजाः स्वकार्यायोद्यतोऽभवत्
Le puissant, d’un éclat immense, s’arrêta un moment et se voua à l’accomplissement de sa propre mission.