
Ce chapitre s’ouvre sur le récit de Sūta : après que Hari (Viṣṇu) s’est retiré de la vue, Nārada parcourt la terre. Son cheminement est présenté comme une reconnaissance dévotionnelle : il contemple de nombreuses formes de Śiva et quantité de Śiva-liṅga, explicitement décrits comme dispensateurs de bhukti et de mukti. Deux Śiva-gaṇa le reconnaissent, s’avancent avec révérence, se prosternent et saisissent ses pieds, déclarant vouloir être délivrés d’une ancienne malédiction. Ils précisent qu’ils ne sont pas, en vérité, des fautifs ; leur transgression passée s’est produite sous l’illusion engendrée par māyā, lors d’un svayaṃvara de la fille d’un roi. Ils interprètent encore la malédiction de Nārada comme ultimement suscitée par le Seigneur Suprême (pareśa) et acceptent l’issue comme le fruit de leur propre karma (svakarma-phala), sans rejeter la faute sur autrui. Ils implorent la faveur de Nārada et leur rétablissement. Touché par leurs paroles de bhakti, Nārada répond avec affection et repentir (paścāttāpa), posant l’axe doctrinal : responsabilité karmique, orchestration divine et réconciliation par l’humilité et la grâce. Le chapitre unit ainsi le liṅga-darśana, l’éthique de l’agir et la fonction des malédictions comme ressort narratif menant à la rectification spirituelle et au réalignement avec l’ordre de Śiva.
Verse 1
सूत उवाच । अंतर्हिते हरौ विप्रा नारदो मुनिसत्तमः । विचचार महीं पश्यञ्छिवलिंगानि भक्तितः
Sūta dit : Ô brāhmanes, lorsque Hari (Viṣṇu) eut disparu de la vue, Nārada—le plus éminent des sages—erra sur la terre, contemplant avec bhakti les liṅga de Śiva.
Verse 2
पृथिव्या अटनं कृत्वा शिवरूपाण्यनेकशः । ददर्श प्रीतितो विप्रा भुक्तिमुक्तिप्रदानि सः
Après avoir parcouru la terre, ô brāhmanes, il contempla avec joie les innombrables manifestations de Śiva, des formes qui accordent à la fois bhukti (accomplissement mondain) et mukti (délivrance).
Verse 3
अथ तं विचरंतं कौ नारदं दिव्यदर्शनम् । ज्ञात्वा शंभुगणौ तौ तु सुचित्तमुपजग्मतुः
Alors, reconnaissant le sage Nārada qui errait, rayonnant de vision divine, les deux serviteurs de Śambhu s’approchèrent de lui, l’esprit paisible et plein de révérence.
Verse 4
शिरसा सुप्रणम्याशु गणावूचतुरादरात् । गृहीत्वा चरणौ तस्य शापोद्धारेच्छया च तौ
S’inclinant aussitôt la tête, les deux gaṇa parlèrent avec déférence ; et, saisissant ses pieds, ils le firent dans le désir que la malédiction fût levée.
Verse 5
इति श्रीशिवमहापुराणे द्वितीयायां रुद्रसंहितायां प्रथमखंडे सृष्ट्युपाख्याने नारदप्रश्नवर्णनोनाम पञ्चमोऽध्यायः
Ainsi, dans le Śrī Śiva Mahāpurāṇa—dans la deuxième section, la Rudra Saṃhitā—dans le premier Khaṇḍa, au sein du récit de la Sṛṣṭi (la Création)—s’achève le cinquième chapitre, intitulé « Description des questions de Nārada ».
Verse 6
आवां हरगणौ विप्र तवागस्कारिणौ मुने । स्वयम्बरे राजपुत्र्या मायामोहितचेतसा
Ô brāhmane, ô sage : nous deux sommes des Hara‑gaṇa, serviteurs de Hara (Śiva), et nous sommes venus ici pour accomplir ton dessein. Lors du svayaṃvara de la princesse, son esprit a été troublé par Māyā, la puissance d’illusion du Seigneur.
Verse 7
त्वया दत्तश्च नौ शापः परेशप्रेरितेन ह । ज्ञात्वा कुसमयं तत्र मौनमेव हि जीवनम्
«La malédiction que tu as prononcée contre nous fut, en vérité, inspirée par le Seigneur Suprême (Śiva). Sachant que le temps y est défavorable, le silence seul est la juste manière de vivre et d’endurer en cette condition.»
Verse 8
स्वकर्मणः फलं प्राप्तं कस्यापि न हि दूषणम् । सुप्रसन्नो भव विभो कुर्वनुग्रहमद्य नौ
«Ce qui nous advient n’est que le fruit de nos propres actes ; en vérité, nul autre n’y est fautif. Ô Seigneur tout‑puissant, sois pleinement bienveillant ; accorde‑nous aujourd’hui ta grâce.»
Verse 9
सूत उवाच । वच आकर्ण्य गणयोरिति भक्त्युक्तमादरात् । प्रत्युवाच मुनिः प्रीत्या पश्चात्तापमवाप्य सः
Sūta dit : Ayant entendu ces paroles, dites avec dévotion et respect par les deux serviteurs de Śiva, le sage, le cœur réjoui et touché aussi par le repentir, répondit de nouveau.
Verse 10
नारद उवाच । शृणुतं मे महादेव गणा मान्यतमौ सताम् । वचनं सुखदं मोहनिर्मुक्तं च यथार्थकम्
Nārada dit : «Ô Mahādeva, écoute mes paroles—ô Gaṇas, les plus honorés parmi les vertueux. Cette parole donne la béatitude, est affranchie de l’illusion et s’accorde parfaitement à la vérité.»
Verse 11
पुरा मम मतिर्भ्रष्टासीच्छिवेच्छावशात् युवम् । सर्वथा मोहमापन्नश्शप्तवान्वां कुशेमुषिः
Autrefois, par la volonté même de Śiva, mon intelligence s’obscurcit. Tombé entièrement dans l’illusion, moi—Kuśemuṣi—ai proféré une malédiction contre vous deux.
Verse 12
यदुक्तं तत्तथा भावि तथापि शृणुतां गणौ । शापोद्धारमहं वच्मि क्षमथा मघमद्य मे
«Ce qui a été prononcé adviendra certes ainsi. Pourtant, ô Gaṇas, écoutez. Je vais maintenant exposer le moyen de lever la malédiction; pardonnez donc aujourd’hui ma faute.»
Verse 13
वीर्यान्मुनिवरस्याप्त्वा राक्षसेशत्वमादिशम् । स्यातां विभवसंयुक्तौ बलिनो सुप्रतापिनौ
Ayant obtenu la puissance de ce sage éminent, il leur conféra la seigneurie sur les Rākṣasas ; ainsi furent-ils comblés de prospérité—puissants et d’une redoutable vaillance.
Verse 14
सर्वब्रह्मांडराजानौ शिवभक्तौ जितेन्द्रियौ । शिवापरतनोर्मृत्युं प्राप्य स्वं पदमाप्स्यथः
Vous deux deviendrez les souverains de tous les univers : dévots de Śiva et maîtres de vos sens. Et lorsque la mort surviendra, entièrement dépendants de Śiva, vous atteindrez votre état suprême, votre demeure ultime.
Verse 15
सूत उवाच । इत्याकर्ण्य मुनेर्वाक्यं नारदस्य महात्मनः । उभौ हरगणौ प्रीतौ स्वं पदं जग्मतुर्मुदा
Sūta dit : « Ayant entendu les paroles du sage Nārada, à l’âme magnanime, les deux serviteurs de Hara (le Seigneur Śiva), le cœur comblé, s’en allèrent joyeusement vers leur propre demeure. »
Verse 16
नारदोऽपि परं प्रीतो ध्यायञ्छिवमनन्यधीः । विचचार महीं पश्यञ्छिवतीर्थान्यभीक्ष्णशः
Nārada aussi, comblé d’une joie suprême et l’esprit sans partage, absorbé dans la méditation de Śiva, parcourut la terre, contemplant sans cesse les tīrtha sacrés de Śiva.
Verse 17
काशीं प्राप्याथ स मुनिः सर्वोपरि विराजिताम् । शिवप्रियां शंभुसुखप्रदां शम्भुस्वरूपिणीम्
Alors ce sage parvint à Kāśī, la cité qui resplendit au-dessus de toutes. Elle est chère à Śiva, dispense la béatitude de Śambhu et est la nature même (svarūpa) de Śambhu.
Verse 18
दृष्ट्वा काशीं कृताऽर्थोभूत्काशीनाथं ददर्श ह । आनर्च परम प्रीत्या परमानन्दसंयुतः
En voyant Kāśī, il se sentit comblé, comme si le but de sa vie était accompli. Puis il contempla le Seigneur de Kāśī (Śiva) et l’adora avec un amour suprême, rempli de la plus haute béatitude.
Verse 19
स मुदः सेव्यतां काशीं कृतार्थो मुनिसत्तमः । नमन्संवर्णयन्भक्त्या संस्मरन्प्रेमविह्वलः
« Ô le meilleur des sages, demeure à Kāśī dans la joie et sers Kāśī ; tu es véritablement accompli. En te prosternant, en louant le Seigneur avec dévotion et en te souvenant de Lui—bouleversé par l’amour—poursuis ton culte. »
Verse 20
ब्रह्मलोकं जगामाथ शिवस्मरणसन्मतिः । शिवतत्त्वं विशेषेण ज्ञातुमिच्छुस्स नारदः
Alors Nārada—l’esprit fermement tourné vers la remembrance de Śiva—se rendit à Brahmaloka, désirant connaître d’une manière particulière et précise le véritable principe (tattva) de Śiva.
Verse 21
नत्वा तत्र विधिं भक्त्या स्तुत्वा च विविधैस्तवैः । पप्रच्छ शिवत्तत्वं शिवसंभक्तमानसः
Là, après s’être prosterné devant Brahmā avec dévotion et l’avoir loué par divers hymnes, lui—dont l’esprit était rempli d’une profonde bhakti envers Śiva—interrogea alors sur le tattva de Śiva.
Verse 22
नारद उवाच । ब्रह्मन्ब्रह्मस्वरूपज्ञ पितामह जगत्प्रभो । त्वत्प्रसादान्मया सर्वं विष्णोर्माहात्म्यमुत्तमम्
Nārada dit : «Ô Brahman, connaisseur de la vraie nature de Brahman ; ô Pitāmaha, Seigneur du monde ! Par ta grâce, j’ai pleinement connu la grandeur suprême (māhātmya) de Viṣṇu.»
Verse 23
भक्तिमार्गं ज्ञानमार्गं तपोमार्गं सुदुस्तरम् । दानमार्गञ्च तीर्थानां मार्गं च श्रुतवानहम्
«J’ai entendu parler de la voie de la dévotion (bhakti), de la voie de la connaissance, de la voie des austérités, si difficile à franchir, de la voie du don, et aussi de la voie des pèlerinages vers les tīrtha sacrés.»
Verse 24
न ज्ञातं शिवतत्त्वं च पूजाविधिमतः क्रमात् । चरित्रं विविधं तस्य निवेदय मम प्रभो
Je n’ai pas encore compris le véritable principe de Śiva, ni l’ordre juste du culte selon la règle rituelle. Ô mon Seigneur, expose-moi les nombreux actes sacrés et les récits variés qui le concernent.
Verse 25
निर्गुणोऽपि शिवस्तात सगुणश्शंकरः कथम् । शिवतत्त्वं न जानामि मोहितश्शिवमायया
Ô bien-aimé, bien que Śiva soit au-delà de toute qualité (nirguṇa), comment Śaṅkara peut-il être pourvu d’attributs (saguṇa) ? Je ne comprends pas le véritable tattva de Śiva, car je suis égaré par la māyā même de Śiva.
Verse 26
सृष्टेः पूर्वं कथं शंभुस्स्वरूपेण प्रतिष्ठितः । सृष्टिमध्ये स हि कथं क्रीडन्संवर्तते प्रभुः
Avant la création, comment Śambhu était-il établi dans sa propre essence ? Et au cœur de la création, comment ce Seigneur suprême demeure-t-il—jouant dans sa līlā et, en même temps, accomplissant le saṃvarta, la dissolution ?
Verse 27
तदन्ते च कथं देवस्स तिष्ठति महेश्वरः । कथं प्रसन्नतां याति शंकरो लोकशंकरः
Et après cela, comment ce Dieu, Mahēśvara, demeure-t-il ? Et comment Śaṅkara, le bienfaiteur des mondes, devient-il satisfait ?
Verse 28
संतुष्टश्च स्वभक्तेभ्यः परेभ्यश्च महेश्वरः । किं फलं यच्छति विधे तत्सर्वं कथयस्व मे
Lorsque Mahādeva est satisfait—de ses propres dévots comme des autres—quel fruit accorde-t-il, ô Créateur (Brahmā) ? Dis-moi tout cela.
Verse 29
सद्यः प्रसन्नो भगवान्भवतीत्यनुसंश्रुतम् । भक्तप्रयासं स महान्न पश्यति दयापरः
Selon la tradition transmise, le Seigneur est aussitôt satisfait lorsque la dévotion est vraie. Ce Grand Être, débordant de compassion, ne remarque même pas la peine de son dévot, ne considérant que la bhakti.
Verse 30
ब्रह्मा विष्णुर्महेशश्च त्रयो देवाश्शिवांशजाः । महेशस्तत्र पूर्णांशस्स्वयमेव शिवः परः
Brahmā, Viṣṇu et Maheśa : ces trois dieux procèdent de parts de Śiva. Mais parmi eux, Maheśa est la manifestation entière ; en vérité, il n’est autre que Śiva lui-même, le Suprême.
Verse 31
तस्याविर्भावमाख्याहि चरितानि विशेषतः । उमाविर्भावमाख्याहि तद्विवाहं तथा विभो
Ô Seigneur, raconte en détail la manifestation de Lui (Śiva) et, tout particulièrement, ses actes sacrés. Décris aussi la manifestation d’Umā, ainsi que le récit de leur mariage divin, ô Puissant.
Verse 32
तद्गार्हस्थ्यं विशेषेण तथा लीलाः परा अपि । एतत्सर्वं तथान्यच्च कथनीयं त्वयानघ
Explique en particulier sa vie de maître de maison, ainsi que ses jeux divins suprêmes. Ô toi sans tache, tout cela — et tout ce qui s’y rapporte — doit être raconté par toi.
Verse 33
तदुत्पत्तिं विवाहं च शिवायास्तु विशेषतः । प्रब्रूहि मे प्रजानाथ गुहजन्म तथैव च
Ô Seigneur des créatures, dis-moi en détail l’origine d’Elle et son mariage avec Śiva, ainsi que la naissance de Guha (Kārttikeya).
Verse 34
बहुभ्यश्च श्रुतं पूर्वं न तृप्तोऽस्मि जगत्प्रभो । अतस्त्वां शरणं प्राप्तः कृपां कुरु ममोपरि
Ô Seigneur de l’univers, j’ai jadis entendu bien des enseignements de bien des sources, et pourtant je ne suis pas comblé. C’est pourquoi je viens à Toi comme refuge : accorde-moi Ta grâce.
Verse 35
इति श्रुत्वा वचस्तस्य नारदस्यांगजस्य हि । उवाच वचनं तत्र ब्रह्मा लोकपितामहः
Ayant ainsi entendu les paroles de Nārada—son propre fils né de l’esprit—Brahmā, l’aïeul vénérable et père des mondes, prit alors la parole en réponse, en ce lieu.
Nārada’s devotional tour of the earth seeing Śiva-liṅgas and forms, followed by two Śiva-gaṇas approaching him to seek relief from a previously given curse connected to a māyā-driven incident at a svayaṃvara.
It models a Śaiva synthesis of agency: the gaṇas accept the curse as their own karma’s fruit while also acknowledging īśvara-preraṇā (the Supreme’s prompting), thereby presenting repentance and humility as openings for anugraha (restorative grace).
Multiple Śiva-rūpas and especially Śiva-liṅgas are foregrounded as objects of darśana and devotion, explicitly described as granting both bhukti (enjoyment/prosperity) and mukti (liberation).