Adhyaya 3
Rudra SamhitaSati KhandaAdhyaya 378 Verses

कामशापानुग्रहः (Kāmaśāpānugraha) — “The Curse and Grace Concerning Kāma”

L’Adhyāya 3 présente l’origine, l’identité et la place cosmique de Kāma à travers les paroles d’autorité de Brahmā et des sages. Ayant saisi la situation « par simple observation », Marīci et d’autres ṛṣi attribuent des noms et des fonctions à l’être nouvellement apparu lié au désir : Manmatha (celui qui agite l’esprit), Kāma (incarnation du désir), Madana (l’enchanteur enivrant) et Kandarpa (associé à l’orgueil et à la puissance érotique). Ces noms ne sont pas de simples synonymes : ils indiquent des modes d’action distincts du désir dans les mondes. Les sages lui confèrent une portée qui s’étend à « toutes les demeures » et le rattachent à la lignée de Dakṣa en déclarant que Dakṣa lui donnera une épouse. La fiancée est Sandhyā, jeune fille d’une grande beauté, née de l’esprit de Brahmā (manobhavā), établissant ainsi la généalogie ontologique du désir au cœur même de la création. Le titre annonce l’arc plus vaste : le désir sera plus tard contenu par une malédiction, mais aussi intégré par la grâce dans l’ordre cosmique.

Shlokas

Verse 1

ब्रह्मोवाच । ततस्ते मुनयः सर्वे तदाभिप्रायवेदिनः । चक्रुस्तदुचितं नाम मरीचिप्रमुखास्सुताः

Brahmā dit : Alors tous ces sages, comprenant cette intention, établirent un nom approprié : les fils de Marīci et des autres ṛṣis primordiaux.

Verse 2

मुखावलोकनादेव ज्ञात्वा वृत्तांतमन्यतः । दक्षादयश्च स्रष्टारः स्थानं पत्नीं च ते ददुः

Rien qu’en contemplant son visage, ils connurent le récit véridique, même par d’autres sources. Ainsi Dakṣa et les autres seigneurs créateurs lui accordèrent une dignité honorée et aussi une épouse.

Verse 3

इति श्रीशिवमहापुराणे द्वितीयायां रुद्रसंहितायां द्वितीये सतीखंडे कामशापानुग्रहो नाम तृतीयोऽध्यायः

Ainsi, dans le Śrī Śiva Mahāpurāṇa, au deuxième livre nommé Rudra Saṃhitā, dans sa seconde section, le Satī Khaṇḍa, s’achève le troisième chapitre intitulé « Kāmaśāpānugraha » — le récit de la malédiction de Kāma et de la grâce bienveillante du Seigneur.

Verse 4

ऋषय ऊचुः । यस्मात्प्रमथसे तत्त्वं जातोस्माकं यथा विधेः । तस्मान्मन्मथनामा त्वं लोके ख्यातो भविष्यसि

Les sages dirent : «Puisque tu es né de notre barattage, selon l’ordonnance de Brahmā, tu seras donc renommé dans le monde sous le nom de Manmatha, l’Agitateur de l’esprit.»

Verse 5

जगत्सु कामरूपस्त्वं त्वत्समो न हि विद्यते । अतस्त्वं कामनामापि ख्यातो भव मनोभव

Dans tous les mondes, tu es l’incarnation même du désir; nul ne t’égale. Ainsi, ô Manobhava, né de l’esprit, sois aussi renommé sous le nom de « Kāma ».

Verse 6

मदनान्मदनाख्यस्त्वं जातो दर्पात्सदर्पकः । तस्मात्कंदर्पनामापि लोके ख्यातो भविष्यसि

Né du désir (madana), tu seras connu sous le nom de Madana; et puisque tu surgis de l’orgueil (darpa), tu demeureras toujours empreint d’orgueil. Ainsi, en ce monde, tu seras aussi renommé sous le nom de « Kandarpa ».

Verse 7

त्वत्समं सर्वदेवानां यद्वीर्यं न भविष्यति । ततः स्थानानि सर्वाणि सर्वव्यापी भवांस्ततः

Puisqu’entre tous les dieux nul ne possédera une puissance égale à la tienne, alors tous les lieux et toutes les demeures seront, par cela même, pénétrés de toi : tu deviendras omniprésent.

Verse 8

दक्षोयं भवते पत्नी स्वयं दास्यति कामिनीम् । आद्यः प्रजापतिर्यो हि यथेष्टं पुरुषोत्तमः

Ô Puruṣottama, ce Dakṣa, de son plein gré, te donnera sa fille, la jeune bien-aimée, pour épouse. Car il est véritablement le Prajāpati primordial, agissant selon sa propre volonté.

Verse 9

एषा च कन्यका चारुरूपा ब्रह्ममनोभवा । संध्या नाम्नेति विख्याता सर्वलोके भविष्यति

Cette jeune fille est d’une beauté charmante, née de l’esprit de Brahmā. Elle deviendra célèbre dans tous les mondes sous le nom de « Sandhyā ».

Verse 10

ब्रह्मणो ध्यायतो यस्मात्सम्यग्जाता वरांगना । अतस्संध्येति विख्याता क्रांताभा तुल्यमल्लिका

Puisque cette jeune fille d’exception naquit en juste manière de Brahmā tandis qu’il méditait, elle devint dès lors célèbre sous le nom de « Sandhyā ». Son éclat était envoûtant, et sa beauté pareille au jasmin.

Verse 11

ब्रह्मोवाच । कौसुमानि तथास्त्राणि पंचादाय मनोभवः । प्रच्छन्नरूपी तत्रैव चिंतयामास निश्चयम्

Brahmā dit : Manobhava (Kāma), prenant ses cinq armes de fleurs et revêtant une forme dissimulée, demeura sur place et réfléchit à sa résolution.

Verse 12

हर्षणं रोचनाख्यं च मोहनं शोषणं तथा । मारणं चेति प्रोक्तानि मुनेर्मोहकराण्यपि

On les énonce ainsi : réjouir (harṣaṇa), le rite nommé « rocana », illusionner (mohana), dessécher (śoṣaṇa) et tuer (māraṇa). On dit encore que ce sont des actes capables d’égarer même un sage muni.

Verse 13

ब्रह्मणा मम यत्कर्म समुद्दिष्टं सनातनम् । तदिहैव करिष्यामि मुनीनां सन्निधौ विधे

Ô Brahmā, le devoir éternel que tu m’as prescrit, je l’accomplirai ici même, en la présence de ces sages, selon la règle établie.

Verse 14

तिष्ठंति मुनयश्चात्र स्वयं चापि प्रजापतिः । एतेषां साक्षिभूतं मे भविष्यंत्यद्य निश्चयम्

Ici se tiennent les sages, et Prajāpati lui-même est aussi présent. Assurément, aujourd’hui ils seront mes témoins.

Verse 15

संध्यापि ब्रह्मणा प्रोक्ता चेदानीं प्रेषयेद्वचः । इह कर्म परीक्ष्यैव प्रयोगान्मोहयाम्यहम्

Même si Brahmā a prescrit le culte du sandhyā (l’adoration aux heures du crépuscule), s’il envoyait à présent son ordre, j’examinerai d’abord le rite accompli ici ; puis, en troublant sa mise en œuvre, je les plongerai dans l’égarement.

Verse 16

ब्रह्मोवाच । इति संचित्य मनसा निश्चित्य च मनोभवः । पुष्पजं पुष्पजातस्य योजयामास मार्गणैः

Brahmā dit : Ayant ainsi rassemblé ses pensées et arrêté fermement sa résolution, Manobhava (Kāma, dieu du désir) adapta ses flèches nées des fleurs à l’arc né des fleurs et les prépara à l’usage.

Verse 17

आलीढस्थानमासाद्य धनुराकृष्य यत्नतः । चकार वलयाकारं कामो धन्विवरस्तदा

Alors Kāma, l’archer d’élite, prenant la posture ālīḍha et bandant son arc avec un effort mesuré, donna à son tir/visée une forme circulaire, semblable à un anneau.

Verse 18

संहिते तेन कोदंडे मारुताश्च सुगंधयः । ववुस्तत्र मुनिश्रेष्ठ सम्यगाह्लादकारिणः

Ô le meilleur des sages, dans cet arc parfaitement assemblé soufflèrent des brises parfumées, apportant une joie entière : signe propice accompagnant le déploiement sacré du dessein divin de Śiva.

Verse 19

ततस्तानपि धात्रादीन् सर्वानेव च मानसान् । पृथक् पुष्पशरैस्तीक्ष्णैर्मोहयामास मोहनः

Alors le Trompeur (Kāma), par ses flèches de fleurs acérées, égara séparément Dhātṛ et les autres dieux, et même tous les êtres nés de l’esprit.

Verse 20

ततस्ते मुनयस्सर्वे मोहिताश्चाप्यहं मुने । सहितो मनसा कंचिद्विकारं प्रापुरादितः

Alors tous ces sages furent égarés — et moi aussi, ô sage. Avec eux, mon esprit, dès le début, tomba dans un certain trouble de la compréhension.

Verse 21

संध्यां सर्वे निरीक्षंतस्सविकारं मुहुर्मुहुः । आसन् प्रवृद्धमदनाः स्त्री यस्मान्मदनैधिनी

Maintes et maintes fois, ils regardèrent tous Sandhyā avec un esprit troublé et altéré ; car elle était une femme qui éveillait Kāma, et ainsi le désir s'éleva puissamment en eux.

Verse 22

ततः सर्वान्स मदनो मोहयित्वा पुनःपुनः । यथेन्द्रियविकारं त प्रापुस्तानकरोत्तथा

Ensuite, Madana (Kāma), les égarant tous à plusieurs reprises, les fit tomber dans les modifications mêmes des sens qu'ils en étaient venus à éprouver.

Verse 23

उदीरितेंद्रियो धाता वीक्ष्याहं स यदा च ताम् । तदैव चोनपंचाशद्भावा जाताश्शरीरतः

Lorsque Dhātā, le Créateur, les sens éveillés à l’action, la contempla, il dit : « Je la regarde. » À cet instant même, de son propre corps naquirent les quarante-neuf principes formateurs (bhāva).

Verse 24

सापि तैर्वीक्ष्यमाणाथ कंदर्पशरपातनात् । चक्रे मुहुर्मुहुर्भावान्कटाक्षावरणादिकान्

Et elle aussi, sous leurs regards, frappée par la chute des flèches de Kāma, manifesta sans cesse les tendres élans de l’amour : regards de côté, puis voilement par pudeur, et autres signes semblables.

Verse 25

निसर्गसुंदरी संध्या तान्भावान् मानसोद्भवान् । कुर्वंत्यतितरां रेजे स्वर्णदीव तनूर्मिभिः

Ce crépuscule, beau par nature, tout en manifestant ces états nés de l’esprit, resplendissait à l’excès, tel une lampe d’or, par des vagues de clarté jaillissant de son propre corps.

Verse 26

अथ भावयुतां संध्यां वीक्ष्याकार्षं प्रजापतिः । धर्माभिपूरित तनुरभिलाषमहं मुने

Alors Prajāpati (Brahmā), voyant Sandhyā dotée d’un charme envoûtant, fut intérieurement attiré vers elle. Ô sage, bien que son corps fût rempli du sens du dharma, le désir s’éleva pourtant en lui.

Verse 27

ततस्ते मुनयस्सर्वे मरीच्यत्रिमुखा अपि । दक्षाद्याश्च द्विजश्रेष्ठ प्रापुर्वेकारिकेन्द्रियम्

Alors tous ces sages—Marīci, Atri et les autres—ainsi que Dakṣa et le reste, ô le meilleur des deux-fois-nés, obtinrent les facultés sensorielles vaikārika, les organes subtils de perception et d’action.

Verse 28

दृष्ट्वा तथाविधा दक्षमरीचिप्रमुखाश्च माम् । संध्यां च कर्मणि निजे श्रद्दधे मदनस्तदा

Me voyant en cet état, Dakṣa et les sages conduits par Marīci s’appliquèrent à leur propre culte du crépuscule (sandhyā) et aux rites prescrits. En ce temps-là, Madana (Kāma) aussi s’adonna à la tâche qui lui était impartie.

Verse 29

यदिदं ब्रह्मणा कर्म ममोद्दिष्टं मयापि तत् । कर्तुं शक्यमिति ह्यद्धा भावितं स्वभुवा तदा

« Cette tâche que Brahmā m’avait assignée — alors, en vérité, le Brahmā Né-de-Lui-même fut fermement convaincu que moi aussi j’étais capable de l’accomplir. »

Verse 30

इत्थं पापगतिं वीक्ष्य भ्रातॄणां च पितुस्तथा । धर्मस्सस्मार शंभुं वै तदा धर्मावनं प्रभुम्

Voyant ainsi le sort pécheur de ses frères et de son père également, Dharma se souvint de Śambhu—le Seigneur Śiva, suprême Protecteur du dharma—et chercha refuge en Lui.

Verse 31

संस्मरन्मनसा धर्मं शंकरं धर्मपालकम् । तुष्टाव विविधैर्वाक्यैर्दीनो भूत्वाजसंभवः

Se remémorant en son esprit Śaṅkara—l’incarnation même et le gardien du dharma—Aja-sambhava (Brahmā), devenu humble et accablé, Le loua par maintes paroles de supplication.

Verse 32

धर्म उवाच । देवदेव महादेव धर्मपाल नमोस्तु ते । सृष्टिस्थितिविनाशानां कर्ता शंभो त्वमेव हि

Dharma dit : « Ô Dieu des dieux, ô Mahādeva, Protecteur du dharma, salut à Toi. Ô Śambhu, Toi seul es véritablement l’agent de la création, du maintien et de la dissolution. »

Verse 33

सृष्टौ ब्रह्मा स्थितौ विष्णुः प्रलये हररूपधृक् । रजस्सत्त्वतमोभिश्च त्रिगुणैरगुणः प्रभो

Dans la création Il apparaît comme Brahmā ; dans le maintien comme Viṣṇu ; et dans la dissolution Il revêt la forme de Hara. Pourtant, bien qu’Il agisse au moyen des trois guṇas—rajas, sattva et tamas—le Seigneur demeure réellement sans guṇas, le Maître suprême.

Verse 34

निस्त्रैगुण्यः शिवः साक्षात्तुर्यश्च प्रकृतेः परः । निर्गुणो निर्विकारी त्वं नानालीलाविशारदः

Tu es Śiva Lui-même en vérité—au-delà des trois guṇas, le Quatrième transcendant (turya), et au-dessus de Prakṛti. Tu es nirguṇa, immuable et sans altération, et pourtant souverainement habile à manifester d’innombrables līlās divines.

Verse 35

रक्षरक्ष महादेव पापान्मां दुस्तरादितः । मत्पितायं तथा चेमे भ्रातरः पापबुद्धयः

«Protège-moi, protège-moi, ô Mahādeva, de ces péchés si difficiles à franchir. Mon père est ici, et ces frères miens aussi, au dessein pécheur.»

Verse 36

ब्रह्मोवाच । इति स्तुतो महेशानो धर्मेणैव परः प्रभुः । तत्राजगाम शीघ्रं वै रक्षितुं धर्ममात्मभूः

Brahmā dit : Ainsi loué, Maheśāna, le Seigneur suprême, établi dans le Dharma, s’y rendit promptement afin de protéger le Dharma, Lui, l’Auto-né.

Verse 37

जातो वियद्गतश्शंभुर्विधिं दृष्ट्वा तथाविधम् । मां दक्षाद्यांश्च मनसा जहासोपजहास च

S’étant manifesté puis s’étant élancé dans le ciel, Śambhu, voyant Brahmā (Vidhī) en cet état, rit intérieurement—souriant à lui-même—de moi, de Dakṣa et des autres aussi.

Verse 38

स साधुवादं तान् सर्वान्विहस्य च पुनः पुनः । उवाचेदं मुनिश्रेष्ठ लज्जयन् वृषभध्वजः

Ô meilleur des sages, le Seigneur à l’étendard du Taureau (Śiva), souriant encore et encore aux louanges de tous, prononça ces paroles avec modestie, comme s’il en était confus.

Verse 39

शिव उवाच । अहो ब्रह्मंस्तव कथं कामभावस्समुद्गतः । दृष्ट्वा च तनयां नैव योग्यं वेदानुसारिणाम्

Śiva dit : «Hélas, ô Brahmā ! Comment cette poussée de désir a-t-elle surgi en toi ? Même en voyant ta propre fille, une telle pensée ne convient nullement à ceux qui se disent fidèles au Veda.»

Verse 40

यथा माता च भगिनी भ्रातृपत्नी तथा सुता । एतः कुदृष्ट्या द्रष्टव्या न कदापि विपश्चिता

De même qu’on considère sa mère, sa sœur, l’épouse de son frère et sa fille, ainsi le sage ne doit jamais poser sur ces femmes un regard souillé ou lubrique.

Verse 41

एष वै वेदमार्गस्य निश्चयस्त्वन्मुखे स्थितः । कथं तु काममात्रेण स ते विस्मारितो विधे

Cette ferme certitude concernant la voie des Veda demeure sur tes propres lèvres. Comment donc, ô Ordonnateur (Brahmā), l’as-tu oubliée pour la seule raison du désir ?

Verse 42

धैर्ये जागरितं ब्रह्मन्मनस्ते चतुरानन । कथं क्षुद्रेण कामेन रंतुं विगटितं विधे

Ô Brahmā, ô toi aux quatre visages : ton esprit est éveillé et ferme dans la constance. Comment donc, ô Ordonnateur, s’est-il relâché pour chercher la jouissance d’un désir vil ?

Verse 43

एकांतयोगिनस्तस्मात्सर्वदादित्यदर्शिनः । कथं दक्षमरीच्याद्या लोलुपाः स्त्रीषु मानसाः

Ainsi, les yogins retirés, contemplant sans cesse le Soleil intérieur de la conscience, ne sauraient avoir l’esprit courant après les femmes. Comment donc Dakṣa, Marīci et les autres sages pourraient-ils nourrir en leur mental la convoitise envers elles ?

Verse 44

कथं कामोपि मंदात्मा प्राबल्यात्सोधुनैव हि । विकृतान्बाणैः कृतवानकालज्ञोल्पचेतनः

Comment donc Kāma—bien que d’esprit obtus—poussé par la force et l’orgueil, vient-il d’agir avec ses flèches dévoyées, sans discerner le temps opportun et avec une intelligence étroite ?

Verse 45

धिक्तं श्रुतं सदा तस्य यस्य कांता मनोहरत् । धैर्यादाकृष्य लौल्येषु मज्जयत्यपि मानसम्

Maudite, en vérité, est toute l’érudition de cet homme dont l’épouse ravissante, par son charme captivant, détourne l’esprit de la constance et le plonge dans des désirs changeants.

Verse 46

ब्रह्मोवाच । इति तस्य वचः श्रुत्वा लोके सोहं शिवस्य च । व्रीडया द्विगुणीभूतस्स्वेदार्द्रस्त्वभवं क्षणात्

Brahmā dit : Ayant entendu ces paroles, moi—devant le monde et devant Śiva—je fus saisi d’une honte redoublée ; et, en un instant, mon corps se couvrit de sueur.

Verse 47

ततो निगृह्यैंद्रियकं विकारं चात्यजं मुने । जिघृक्षुरपि तद्भीत्या तां संध्यां कामरूपिणीम्

Alors, ô sage, réprimant le trouble né des sens, il renonça à cet élan. Et bien qu’il eût voulu la saisir, par crainte des conséquences il laissa partir Sandhyā, capable de prendre toute forme à son gré.

Verse 48

मच्छरीरात्तु घर्मांभो यत्पपात द्विजोत्तम धर्मांभो । अग्निष्वात्ताः पितृगणा जाताः पितृगणास्ततः

Ô le meilleur des deux-fois-nés, les gouttes de sueur tombées de mon corps—ces eaux sacrées du dharma—devinrent les cohortes de Pitṛ appelées Agniṣvāttas ; ainsi prirent naissance les Pitṛ-gaṇas.

Verse 49

भिन्नांजननिभास्सर्वे फुल्लराजीवलोचनाः । नितांतयतयः पुण्यास्संसारविमुखाः परे

Tous avaient une teinte sombre, pareille à l’anjana réduit en poudre, et des yeux comme des lotus en pleine floraison. C’étaient des ascètes d’une discipline absolue, purs et méritants, entièrement détournés du samsara, tendus vers la délivrance sur la voie de Śiva.

Verse 50

सहस्राणां चतुःषष्टिरग्निष्वात्ताः प्रकीर्तिता । षडशीतिसहस्राणि तथा बर्हिषदो मुने

Parmi les milliers, soixante-quatre sont proclamés comme les Pitṛ Agniṣvātta ; et de même, ô sage, quatre-vingt-six mille sont dits être les Pitṛ Barhiṣad.

Verse 51

घर्मांभः पतितं भूमौ तदा दक्षशरीरतः । समस्तगुणसंपन्ना तस्माज्जाता वरांगना

Alors, lorsque l’eau de la sueur tomba sur la terre depuis le corps de Dakṣa, de cette goutte naquit une jeune fille noble, pourvue de toutes les qualités propices.

Verse 52

तन्वंगी सममध्या च तनुरोमावली श्रुता । मृद्वंगी चारुदशना नवकांचनसुप्रभा

Elle avait les membres sveltes et la taille harmonieusement dessinée, renommée pour la fine ligne de duvet sur son corps. Douce en sa grâce, aux dents charmantes, elle rayonnait de l’éclat de l’or fraîchement purifié.

Verse 53

सर्वावयवरम्या च पूर्णचन्द्राननाम्बुजा । नाम्ना रतिरिति ख्याता मुनीनामपि मोहिनी

Elle était gracieuse en chacun de ses membres; son visage, tel un lotus, rayonnait comme la pleine lune. On la connaissait sous le nom de Rati, et sa beauté pouvait envoûter même les ascètes; mais, selon l’intelligence śaiva, ce charme demeure dans la māyā et ne saurait surpasser la grâce libératrice du Seigneur Śiva.

Verse 54

मरीचिप्रमुखा षड् वै निगृहीतेन्द्रियक्रियाः । ऋते क्रतुं वसिष्ठं च पुलस्त्यांगिरसौ तथा

En vérité, les six sages conduits par Marīci avaient maîtrisé les activités de leurs sens; de même Pulastya et Aṅgiras aussi—à l’exception de Kratu et de Vasiṣṭha.

Verse 55

क्रत्वादीनां चतुर्णां च बीजं भूमौ पपात च । तेभ्यः पितृगणा जाता अपरे मुनिसत्तम

Et la semence des quatre—Kratvā et les autres—tomba sur la terre. De là, ô le meilleur des sages, naquirent d’autres cohortes des Pitṛs, les êtres ancestraux.

Verse 56

सोमपा आज्यपा नाम्ना तथैवान्ये सुकालिनः । हविष्मंतस्तु तास्सर्वे कव्यवाहाः प्रकीर्तिताः

On les nomme Somapā et Ājyapā, et il en est d’autres encore, opportuns et de bon augure en leurs saisons prescrites. Tous, détenteurs des oblations sacrificielles, sont renommés Kavyavāhas, ceux qui portent aux Ancêtres les offrandes qui leur sont dues.

Verse 57

क्रतोस्तु सोमपाः पुत्रा वसिष्ठात्कालिनस्तथा । आज्यपाख्याः पुलस्त्यस्य हविष्मंतोंगिरस्सुताः

De Kratu naquirent les fils appelés Somapās ; de Vasiṣṭha, de même, les Kālinas. De Pulastya naquirent ceux qu’on nomme Ājyapās ; et d’Aṅgiras naquirent les Haviṣmants.

Verse 58

जातेषु तेषु विप्रेन्द्र अग्निष्वात्तादिकेष्वथ । लोकानां पितृवर्गेषु कव्यवाह स समंततः

Ô le meilleur des brahmanes, lorsque furent apparues ces classes de Pitṛs, tels les Agniṣvāttas et les autres, alors Kavyavāha—le porteur de l’oblation—fut établi partout parmi les ordres ancestraux des mondes, transmettant les offrandes accomplies avec foi.

Verse 59

संध्या पितृप्रसूर्भूत्वा तदुद्देशयुताऽभवत् । निर्दोषा शंभुसंदृष्टा धर्मकर्मपरायणा

Devenue Sandhyā, la fille née des Pitṛs, elle vécut vouée à cette fin même. Sans tache dans sa conduite, elle fut aperçue par Śambhu (Śiva) et demeura tout entière tournée vers les devoirs justes et l’action conforme au dharma.

Verse 60

एतस्मिन्नंतरे शम्भुरनुगृह्याखिलान्द्विजान् । धर्मं संरक्ष्य विधिवदंतर्धानं गतो द्रुतम्

Cependant, le Seigneur Śambhu, après avoir, par grâce, béni tous les dvijas et, selon l’ordonnance sacrée, protégé dûment le dharma, se retira promptement de leur vue et devint non manifesté.

Verse 61

अथ शंकरवाक्येन लज्जितोहं पितामहः । कंदर्प्पायाकोपिंत हि भ्रुकुटीकुटिलाननः

Alors, piqué de honte par les paroles de Śaṅkara, moi—Pitāmaha (Brahmā)—m’emportai contre Kāma; mon visage se contracta, les sourcils froncés en un pli courbe.

Verse 62

दृष्ट्वा मुखमभिप्रायं विदित्वा सोपि मन्मथः । स्वबाणान्संजहाराशु भीतः पशुपतेर्मुने

Voyant le visage (de Śiva) et comprenant son intention intime, Manmatha retira aussitôt ses propres flèches, saisi de crainte devant Paśupati—ô sage.

Verse 63

ततः कोपसमायुक्तः पद्मयोनिरहं मुने । अज्वलं चातिबलवान् दिधक्षुरिव पावकः

Alors moi—Brahmā, le Né du Lotus—empli de colère, ô sage, je m’embrasai d’une puissance immense, tel un feu résolu à tout consumer.

Verse 64

भवनेत्राग्निनिर्दग्धः कंदर्पो दर्पमोहितः । भविष्यति महादेवे कृत्वा कर्मं सुदुष्करम्

Aveuglé par l’orgueil, Kandarpa (Kāma) entreprendra contre Mahādeva une œuvre des plus ardues; mais, brûlé par le feu de Ton œil, il sera réduit en cendres.

Verse 65

इति वेधास्त्वहं काममक्षयं द्विजसत्तम । समक्षं पितृसंघस्य मुनीनां च यतात्मनाम्

«Ainsi, ô le meilleur des brahmanes, moi, Vedhā (Brahmā), j’accorde cette grâce infaillible, en présence même des assemblées des Pitṛs et des sages maîtres d’eux-mêmes.»

Verse 66

इति भीतो रतिपतिस्तत्क्षणात्त्यक्तमार्गणः । प्रादुर्बभूव प्रत्यक्षं शापं श्रुत्वातिदारुणम्

Entendant cette malédiction d’une effroyable dureté, Kāma, Seigneur de l’Amour, fut saisi de peur et, sur-le-champ, abandonna sa flèche ; puis il se manifesta en personne, visible devant eux.

Verse 67

ब्रह्माणं मामुवाचेदं स दक्षादिसुतं मुने । शृण्वतां पितृसंघानां संध्यायाश्च विगर्वधीः

Ô sage, ce fils de Dakṣa —l’esprit enflé d’orgueil— me dit ces paroles jusque devant Brahmā, tandis que les assemblées des Pitṛs et Saṃdhyā écoutaient.

Verse 68

काम उवाच । किमर्थं भवता ब्रह्मञ् शप्तोहमिति दारुणम् । अनागास्तव लोकेश न्याय्यमार्गानुसारिणः

Kāma dit : « Ô Brahmā, pour quelle raison m’as-tu maudit avec une telle dureté ? Ô Seigneur des mondes, je suis sans faute ; je suis celui qui suit la voie juste et conforme au dharma. »

Verse 69

त्वया चोक्तं नु मत्कर्म यत्तद्ब्रह्मन् कृतं मया । तत्र योग्यो न शापो मे यतो नान्यत्कृतं मया

Ô Brahman, tu as bien dit que cet acte a été accompli par moi. Pourtant je ne mérite pas d’être maudit pour cela, car je n’ai rien fait d’autre — aucun autre acte au-delà de celui-là.

Verse 70

अहं विष्णुस्तथा शंभुः सर्वे त्वच्छ रगोचराः । इति यद्भवता प्रोक्तं तन्मयापि परीक्षितम्

«Moi (Brahmā), Viṣṇu, et même Śambhu (Śiva) — nous tous ne nous mouvons que dans la portée de Ton éclat pur, sans tache. Ce que Tu as ainsi proclamé, je l’ai moi aussi éprouvé et vérifié de mes propres yeux.»

Verse 71

नापराधो ममाप्यत्र ब्रह्मन् मयि निरागसि । दारुणः समयश्चैव शापो देव जगत्पते

Ô Brahmā, je n’ai commis ici aucune faute ; en vérité je suis sans culpabilité. Pourtant le temps est terrible, et la malédiction — ô Seigneur, Maître des mondes — s’est bel et bien accomplie.

Verse 72

ब्रह्मोवाच । इति तस्य वचः श्रुत्वा ब्रह्माहं जगतां पतिः । प्रत्यवोचं यतात्मानं मदनं दमयन्मुहुः

Brahmā dit : Ayant ainsi entendu ses paroles, moi, Brahmā, seigneur des mondes, répondis à cet être maître de lui, réprimant sans cesse en moi Madana, le dieu du désir.

Verse 73

ब्रह्मोवाच । आत्मजा मम संध्येयं यस्मादेतत्स कामतः । लक्ष्यीकृतोहं भवता ततश्शापो मया कृतः

Brahmā dit : «Parce que toi, poussé par le désir, tu as médité sur ma propre fille au temps du crépuscule et, pour cette raison, tu as fixé ton regard sur moi, j’ai donc prononcé cette malédiction.»

Verse 74

अधुना शांतरोषोहं त्वां वदामि मनोभव । शृणुष्व गतसंदेहस्सुखी भव भयं त्यज

À présent, ma colère s’est apaisée. Ô Manobhava (Kāma), je vais te parler : écoute, délivré de tout doute. Sois en paix ; rejette la crainte.

Verse 75

त्वं भस्म भूत्वा मदन भर्गलोचनवह्निना । तथैवाशु समं पश्चाच्छरीरं प्रापयिष्यसि

Ô Madana (Kāma), réduit en cendres par le feu jailli de l’œil de Bharga (Śiva), bientôt après, en son temps prescrit, tu retrouveras de nouveau un corps.

Verse 76

यदा करिष्यति हरोंजसा दारपरिग्रहम् । तदा स एव भवतश्शरीरं प्रापयिष्यति

Lorsque Hara (Śiva), de son propre gré, acceptera une épouse en mariage, alors Lui-même te fera atteindre un corps, digne de cette union prédestinée.

Verse 77

ब्रह्मोवाच । एवमुक्त्वाथ मदनमहं लोकपितामहः । अंतर्गतो मुनीन्द्राणां मानसानां प्रपश्यताम्

Brahmā dit : Ayant ainsi parlé, moi—l’aïeul des mondes—me retirai au-dedans et disparus, tandis que les sages éminents, par la vision de l’esprit, en étaient témoins.

Verse 78

इत्येवं मे वचश्श्रुत्वा मदनस्तेपि मानसाः । संबभूवुस्सुतास्सर्वे सुखिनोऽरं गृहं गताः

Entendant ainsi mes paroles, ces fils nés de l’esprit furent eux aussi remplis d’allégresse ; et tous, paisibles et comblés, retournèrent à leurs demeures.

Frequently Asked Questions

The chapter formalizes Kāma’s identity through multiple canonical names and assigns his cosmic station, including the statement that Dakṣa will provide him a wife—Sandhyā—thereby integrating desire into the created order.

Each name encodes a functional aspect of desire (agitation of mind, universal desirability, intoxicating fascination, pride-linked erotic force), turning myth into a taxonomy of kāma’s operations across worlds.

Kāma is portrayed as all-pervading in reach, legitimized by Brahmā/ṛṣis, and relationally anchored through Dakṣa and the mind-born maiden Sandhyā, indicating desire’s sanctioned role within progenitive cosmology.