
Marks of the Debt-Bound/Enemy Son, Filial Dharma, Detachment, and the Durvāsā–Dharma Episode
Le chapitre PP.2.12 commence par une typologie morale des liens familiaux nuisibles. Il décrit le fils « lié à la dette » ou semblable à un ennemi : trompeur, avide, violent envers ses parents, négligent du śrāddha et de la charité. À l’opposé, il loue le fils idéal qui, de l’enfance à l’âge adulte, réjouit ses parents, les sert et accomplit les rites et les soins qui leur sont dus. L’enseignement s’élargit ensuite au vairāgya : richesse et relations sont impermanentes ; l’être s’en va seul, d’où la nécessité de s’établir dans le dharma. Dans l’épisode enchâssé, Dharma se manifeste avec des vertus personnifiées et répond à la colère de Durvāsā ; pourtant Durvāsā le maudit à des naissances dégradées, plus tard comprises comme des incarnations de Dharma (Yudhiṣṭhira, Vidura) et comme l’épreuve dharmique d’Hariścandra. Le chapitre se clôt en réaffirmant le karma : les actes façonnent naissance et mort, et le puṇya se cultive par des membres éthiques pratiqués avec discipline.
Verse 1
सुमनोवाच । ऋणसंबंधिनं पुत्रं प्रवक्ष्यामि तवाग्रतः । ऋणं यस्य गृहीत्वा यः प्रयाति मरणं किल
Sumana dit : «Je t’expliquerai, ici devant toi, le fils lié à une dette : le cas où quelqu’un prend l’emprunt d’autrui puis, en vérité, s’en va vers la mort».
Verse 2
अर्थदाता सुतो भूत्वा भ्राता चाथ पिता प्रिया । मित्ररूपेण वर्त्तेत अतिदुष्टः सदैव सः
Devenant un fils dispensateur de richesses, un frère, et même un père chéri, il se comporte sous l’apparence d’un ami ; pourtant il demeure toujours extrêmement malfaisant.
Verse 3
गुणं नैव प्रपश्येत स क्रूरो निष्ठुराकृतिः । जल्पते निष्ठुरं वाक्यं सदैव स्वजनेषु च
Il ne voit aucune vertu ; il est cruel et dur de cœur par nature. Il profère sans cesse des paroles rudes, surtout envers les siens.
Verse 4
मिष्टंमिष्टं समश्नाति भोगान्भुंजति नित्यशः । द्यूतकर्मरतो नित्यं चौरकर्मणि सस्पृहः
Il mange sans cesse des mets délicats et s’abandonne continuellement aux jouissances des sens ; toujours adonné au jeu, il est, par avidité, attiré vers les actes de vol.
Verse 5
गृहद्रव्यं बलाद्भुंक्ते वार्यमाणः स कुप्यति । पितरं मातरं चैव कुत्सते च दिनेदिने
Il use par la force des biens de la maison ; lorsqu’on l’en empêche, il s’irrite. Et jour après jour, il outrage aussi son père et sa mère.
Verse 6
द्रावकस्त्रासकश्चैव बहुनिष्ठुरजल्पकः । एवं भुक्त्वाथ तद्द्रव्यं सुखेन परितिष्ठति
Celui qui extorque, qui terrorise et profère maintes paroles dures—ayant ainsi joui de ces biens mal acquis, il demeure ensuite dans l’aisance.
Verse 7
जातकर्मादिभिर्बाल्ये द्रव्यं गृह्णाति दारुणः । पुनर्विवाहसंबंधान्नानाभेदैरनेकधा
Dès l’enfance, cet être cruel s’empare des richesses sous prétexte de rites tels que la cérémonie de naissance ; et, par des liens issus d’un remariage, il agit de multiples façons, par d’innombrables stratagèmes.
Verse 8
एवं संजायते द्रव्यमेवमेतद्ददात्यपि । गृहक्षेत्रादिकं सर्वं ममैव हि न संशयः
Ainsi naît l’opulence ; et même lorsqu’on la donne, (on se dit) : «Cette maison, ces terres et tout le reste sont à moi seul, sans aucun doute».
Verse 9
पितरं मातरं चैव हिनस्त्येव दिनेदिने । सुखंडैर्मुशलैश्चैव सर्वघातैः सुदारुणैः
Jour après jour, il frappe en vérité son père et sa mère, les meurtrissant avec des morceaux de bois brisés, avec des pilons, et par tout autre coup d’une cruauté extrême.
Verse 10
मृते तु तस्मिन्पितरि मातर्येवातिनिष्ठुरः । निःस्नेहो निष्ठुरश्चश्चैव जायते नात्र संशयः
Mais lorsque ce père est mort, il devient d’une dureté extrême même envers sa mère ; il se fait sans tendresse et cruel — là-dessus, point de doute.
Verse 11
श्राद्धकर्माणि दानानि न करोति कदैव सः । एवंविधाश्च वै पुत्राः प्रभवंति महीतले
Il n’accomplit jamais les rites de Śrāddha, ni ne fait d’aumônes. Ainsi, de tels fils viennent à naître sur la terre.
Verse 12
रिपुं पुत्रं प्रवक्ष्यामि तवाग्रे द्विजपुंगव । बाल्ये वयसि संप्राप्ते रिपुत्वे वर्तते सदा
Ô le meilleur des deux-fois-nés, je te décrirai l’« ennemi » qu’on appelle le fils : lorsque, après l’enfance, il atteint la jeunesse, il demeure toujours dans l’hostilité.
Verse 13
पितरं मातरं चैव क्रीडमानो हि ताडयेत् । ताडयित्वा प्रयात्येव प्रहस्यैव पुनःपुनः
En jouant, il frappe même son père et sa mère ; les ayant frappés, il s’en va en riant, encore et encore.
Verse 14
पुनरायाति संत्रस्तः पितरं मातरं प्रति । सक्रोधो वर्तते नित्यं कुत्सते च पुनःपुनः
Épouvanté, il revient encore vers son père et sa mère. Toujours empli de colère, il les outrage sans cesse, encore et encore.
Verse 15
एवं संवर्तते नित्यं वैरकर्मणि सर्वदा । पितरं मारयित्वा च मातरं च ततः पुनः
Ainsi persiste-t-il sans relâche, toujours voué aux actes d’inimitié : après avoir tué son père, il se tourne encore pour tuer aussi sa mère.
Verse 16
प्रयात्येवं स दुष्टात्मा पूर्ववैरानुभावतः । अथातः संप्रवक्ष्यामि यस्माल्लभ्यं भवेत्प्रियम्
Ainsi périt l’homme au cœur mauvais, poussé par la puissance des inimitiés passées. Maintenant j’exposerai ce par quoi l’on peut obtenir ce qui est cher.
Verse 17
जातमात्रः प्रियं कुर्याद्बाल्ये लालनक्रीडनैः । वयः प्राप्य प्रियं कुर्यान्मातृपित्रोरनन्तरम्
Dès l’instant de la naissance, qu’on rende l’enfant heureux ; dans l’enfance, par les soins affectueux et le jeu. Et lorsqu’il atteint l’âge, qu’il s’emploie ensuite à réjouir sa mère et son père.
Verse 18
भक्त्या संतोषयेन्नित्यं तावुभौ परितोषयेत् । स्नेहेन वचसा चैव प्रियसंभाषणेन च
Avec dévotion, qu’on réjouisse toujours ces deux-là ; qu’on les satisfasse l’un et l’autre par des paroles pleines d’affection et par un entretien doux et plaisant.
Verse 19
मृते गुरौ समाज्ञाय स्नेहेन रुदते पुनः । श्राद्धकर्माणि सर्वाणि पिंडदानादिकां क्रियाम्
Sachant que le maître est mort, il pleure encore et encore par affection ; pourtant, il convient d’accomplir tous les rites de śrāddha, tels que les actes commençant par l’offrande des piṇḍa (boules de riz funéraires).
Verse 20
करोत्येव सुदुःखार्तस्तेभ्यो यात्रां प्रयच्छति । ऋणत्रयान्वितः स्नेहाद्भुंजापयति नित्यशः
Même accablé d’une douleur extrême, il leur procure les moyens d’entreprendre le pèlerinage ; et, lié par la triple dette, par affection il fait qu’on les nourrisse chaque jour, sans relâche.
Verse 21
यस्माल्लभ्यं भवेत्कांत प्रयच्छति न संशयः । पुत्रो भूत्वा महाप्राज्ञ अनेन विधिना किल
Ô bien-aimé, tout ce qui est recherché devient accessible, sans aucun doute. En vérité, par cette même méthode, on devient un fils d’une grande sagesse.
Verse 22
उदासीनं प्रवक्ष्यामि तवाग्रे प्रिय सांप्रतम् । उदासीनेन भावेन सदैव परिवर्तते
Bien-aimé, maintenant, ici devant toi, je vais exposer l’état de détachement ; car celui qui demeure dans une disposition détachée se transforme sans cesse au-dedans.
Verse 23
ददाति नैव गृह्णाति न च कुप्यति तुष्यति । नो वा ददाति संत्यज्य उदासीनो द्विजोत्तम
Il ne donne ni ne reçoit ; il ne s’irrite ni ne se réjouit. Ayant tout renoncé, il ne donne ni ne retient : tel est le détaché, le meilleur des deux-fois-nés.
Verse 24
तवाग्रे कथितं सर्वं पुत्राणां गतिरीदृशी । यथा पुत्रस्तथा भार्या पिता माताथ बांधवाः
Tout t’a déjà été exposé au sujet des fils : telle est leur destinée. Comme il en est du fils, ainsi en est-il de l’épouse, du père, de la mère et des autres parents.
Verse 25
भृत्याश्चान्ये समाख्याताः पशवस्तुरगास्तथा । गजा महिष्यो दासाश्च ऋणसंबंधिनस्त्वमी
Sont aussi comptés les serviteurs et autres dépendants; de même le bétail et les chevaux; ainsi encore les éléphants, les buffles et les esclaves : tous sont tenus pour liés à la dette et à l’obligation.
Verse 26
गृहीतं न ऋणं तेन आवाभ्यां तु न कस्यचित् । न्यासमेवं न कस्यापि कृतं वै पूर्वजन्मनि
Il n’a contracté aucune dette; et nous deux non plus n’avons pris de dette envers quiconque. De même, nul ne nous a confié de dépôt (bien remis en garde) dans une existence antérieure.
Verse 27
धारयावो न कस्यापि ऋणं कांत शृणुष्वहि । न वैरमस्ति केनापि पूर्वजन्मनि वै कृतम्
Ô bien-aimée, écoute : nous ne devons de dette à personne. Et il n’est nulle inimitié envers quiconque, engendrée dans une vie antérieure.
Verse 28
आवाभ्यां हि न विप्रेंद्र न त्यक्तं हि तथापते । एवं ज्ञात्वा शमं गच्छ त्यज चिंतामनर्थकीम्
Ô le meilleur des brāhmaṇas, assurément nous ne t’avons pas abandonné—pas plus que ton époux. Sachant cela, va en paix et renonce à cette inquiétude vaine et stérile.
Verse 29
कस्य पुत्राः प्रिया भार्या कस्य स्वजनबांधवाः । हृतं न चैव कस्यापि नैव दत्तं त्वया पुनः
À qui sont les fils, à qui l’épouse bien‑aimée, et à qui les proches et parents ? En vérité, tu n’as rien dérobé à quiconque, ni n’as réellement rien redonné.
Verse 30
कथं हि धनमायाति विस्मयं व्रज माधव । प्राप्तव्यमेव यत्रैव भवेद्द्रव्यं द्विजोत्तम
Comment donc la richesse advient‑elle ? Ne t’étonne pas, ô Mādhava. La richesse destinée à être obtenue surgira assurément là même, ô meilleur des brāhmaṇas.
Verse 31
अनायासेन हस्ते हि तस्यैव परिजायते । यत्नेन महता चैव द्रव्यं रक्षति मानवः
En vérité, sans effort cela vient jusque dans sa main ; mais l’homme ne protège sa richesse qu’au prix d’un grand labeur.
Verse 32
व्रजमानो व्रजत्येव धनं तत्रैव तिष्ठति । एवं ज्ञात्वा शमं गच्छ जहि चिंतामनर्थकीम्
Celui qui s’en va s’en va vraiment seul ; la richesse demeure là même. Sachant cela, va vers la paix de l’esprit et renonce au souci vain et nuisible.
Verse 33
कस्य पुत्राः प्रिया भार्या कस्य स्वजनबांधवाः । कः कस्य नास्ति संसारे असंबंधाद्द्विजोत्तम
À qui sont les fils, à qui l’épouse bien‑aimée, et à qui les proches et parents ? En ce monde, ô meilleur des brāhmaṇas, qui ne devient pas, à un moment, sans lien avec autrui, puisque les relations ne sont pas durables ?
Verse 34
महामोहेन संमूढा मानवाः पापचेतसः । इदं गृहमयं पुत्र इमा नार्यो ममैव हि
Entièrement égarés par la grande illusion, les hommes au cœur pécheur se disent : « Cette maison est à moi ; ce fils est à moi ; et ces femmes sont vraiment à moi. »
Verse 35
अनृतं दृश्यते कांत संसारस्य हि बंधनम् । एवं संबोधितो देव्या भार्यया प्रियया तदा
« Ô bien-aimé, le mensonge apparaît comme un lien qui enchaîne l’existence mondaine. » Ainsi, en ce temps-là, il fut admonesté par la déesse, son épouse chérie.
Verse 36
पुनः प्राह प्रियां भार्यां सुमनां ज्ञानवादिनीम् । सोमशर्मोवाच । सत्यमुक्तं त्वया भद्रे सर्वसंदेहनाशनम्
Alors Somaśarmā s’adressa de nouveau à son épouse bien-aimée Sumanā, au cœur pur et à la parole de sagesse : « Ô chère, ce que tu as dit est vrai et dissipe tous les doutes. »
Verse 37
तथापि वंशमिच्छंति साधवः सत्यपंडिताः । यथा पुत्रस्य मे चिंता धनस्य च तथा प्रिये
Pourtant, les sages vertueux, connaisseurs de la vérité, désirent encore une lignée. De même que je me soucie d’un fils, de même, ô bien-aimée, je me soucie des richesses.
Verse 38
येनकेनाप्युपायेन पुत्रमुत्पादयाम्यहम् । सुमनोवाच । पुत्रेण लोकाञ्जयति पुत्रस्तारयते कुलम्
«Par quelque moyen que ce soit, j’engendrerai un fils.» Sumanā dit : «Par un fils on conquiert les mondes ; un fils délivre et sauve la lignée familiale.»
Verse 39
सत्पुत्रेण महाभाग पिता माता च जंतवः । एकः पुत्रो वरो विद्वान्बहुभिर्निर्गुणैस्तु किम्
Ô bienheureux, par un fils vertueux le père et la mère sont véritablement comblés. Un seul fils excellent et sage est le meilleur ; à quoi bon de nombreux fils sans mérite ?
Verse 40
एकस्तारयते वंशमन्ये संतापकारकाः । पूर्वमेव मया प्रोक्तमन्ये संबंधगामिनः
L’un élève et délivre la lignée, tandis que d’autres deviennent cause de tourment. Je l’ai déjà dit auparavant : il en est aussi qui ne suivent que par liens et fréquentations.
Verse 41
पुण्येन प्राप्यते पुत्रः पुण्येन प्राप्यते कुलम् । सुगर्भः प्राप्यते पुण्यैस्तस्मात्पुण्यं समाचर
Par le mérite (puṇya) on obtient un fils ; par le mérite on atteint une lignée noble. Par les mérites on reçoit une bonne grossesse et une descendance saine ; c’est pourquoi pratique le mérite.
Verse 42
जातस्य मृतिरेवास्ति जन्म एव मृतस्य च । सुजन्म प्राप्यते पुण्यैर्मरणं तु तथैव च
Pour celui qui naît, la mort est certaine ; et pour celui qui meurt, la naissance revient assurément. Par le mérite on obtient une bonne naissance ; et de même, la manière de mourir s’accorde aux actes.
Verse 43
सुखं धनचयः कांत भुज्यते पुण्यकर्मभिः । सोमशर्मोवाच । पुण्यस्याचरणं ब्रूहि तथा जन्मान्यपि प्रिये
«Bien-aimée, le bonheur et l’accumulation des richesses se goûtent par les actes méritoires.» Somaśarmā dit : «Ô chère, dis-moi la pratique du mérite (puṇya), et aussi ses effets dans d’autres naissances.»
Verse 44
सुपुण्यः कीदृशो भद्रे वद पुण्यस्य लक्षणम् । सुमनोवाच । आदौ पुण्यं प्रवक्ष्यामि यथा पुण्यं श्रुतं मया
«Ô dame de bon augure, à quoi ressemble l’être riche de mérite ? Dis-moi le signe du puṇya.» Sumanā dit : «D’abord, j’exposerai le puṇya, tel que je l’ai entendu.»
Verse 45
पुरुषो वाथवा नारी यथा नित्यं च वर्तते । यथा पुण्यैः समाप्नोति कीर्तिं पुत्रान्प्रियान्धनम्
Qu’il soit homme ou femme, selon la manière dont il se conduit chaque jour : par ses actes méritoires il obtient la renommée, des fils bien-aimés et la richesse.
Verse 46
पुण्यस्य लक्षणं कांत सर्वमेव वदाम्यहम् । ब्रह्मचर्येण सत्येन मखपंचकवर्तनैः
Ô bien-aimé, je te dirai entièrement les marques du puṇya : par le brahmacarya (discipline de chasteté), par la vérité, et par l’observance des cinq devoirs du sacrifice.
Verse 47
दानेन नियमैश्चापि क्षमाशौचेन वल्लभ । अहिंसया सुशक्त्या च अस्तेयेनापि वर्तनैः
Par le dāna (charité) et aussi par les observances (niyama), par le pardon et la pureté, ô bien-aimé ; par l’ahiṃsā (non-violence) et une force inébranlable, et encore par une conduite sans vol—
Verse 48
एतैर्दशभिरंगैस्तु धर्ममेवं प्रपूरयेत् । संपूर्णो जायते धर्मो ग्रासैर्भोगो यथोदरे
Ainsi, par ces dix membres, on doit pleinement accomplir le dharma. Le dharma devient parfait, comme la nourriture rassasie le ventre par chaque bouchée.
Verse 49
धर्मं सृजति धर्मात्मा त्रिविधेनैव कर्मणा । तस्य धर्मः प्रसन्नात्मा पुण्यमेवं तु प्रापयेत्
L’âme vouée au Dharma fait naître le Dharma par l’action en trois modes; et, le cœur paisible et limpide, ce Dharma même lui confère ainsi le mérite sacré.
Verse 50
यं यं चिंतयते प्राज्ञस्तं तं प्राप्नोति दुर्लभम् । सोमशर्मोवाच । कीदृङ्मूर्तिस्तु धर्मस्य कान्यंगानि च भामिनि
Ce que le sage médite, cela même il l’obtient, fût-ce chose difficile à atteindre. Somaśarmā dit : «Ô belle dame, quelle est la forme du Dharma, et quels en sont les membres ?»
Verse 51
प्रीत्या कथय मे कांते श्रोतुं श्रद्धा प्रवर्तते । सुमनोवाच । लोके धर्मस्य वै मूर्तिः कैर्दृष्टा न द्विजोत्तम
«Dis-le-moi avec tendresse, ô bien-aimée ; ma foi s’éveille pour entendre.» Sumanā dit : «En ce monde, par qui l’incarnation même du Dharma a-t-elle été vue, ô meilleur des deux-fois-nés ?»
Verse 52
अदृश्यवर्त्मा सत्यात्मा न दृष्टो देवदानवैः । अत्रिवंशे समुत्पन्नो अनसूयात्मजो द्विजः
Sa voie est invisible ; sa nature même est Vérité. Il ne fut aperçu ni des dieux ni des démons. Né dans la lignée d’Atri, il est le deux-fois-né, fils d’Anasūyā.
Verse 53
तेन दृष्टो महाधर्मो दत्तात्रेयेण वै सदा । द्वावेतौ तु महात्मानौ कुर्वाणौ तप उत्तमम्
Par lui, Dattātreya contemplait sans cesse le grand Dharma. En vérité, ces deux grandes âmes accomplissaient l’austérité la plus haute.
Verse 54
धर्मेण वर्तमानौ तौ तपसा च बलेन च । इंद्राधिकेन रूपेण प्रशस्तेन भविष्यतः
Demeurant dans le dharma, pourvus d’ascèse (tapas) et de force, ces deux-là obtiendront une forme bénie, louée, surpassant même celle d’Indra.
Verse 55
दशवर्षसहस्रं तौ यावत्तु वनसंस्थितौ । वायुभक्षौ निराहारौ संजातौ शुभदर्शनौ
Tant qu’ils demeurèrent dans la forêt—dix mille ans—ils ne se nourrirent que d’air, sans nourriture, et acquirent une apparence auspicious et rayonnante.
Verse 56
दशवर्षसहस्रं तु तावत्कालं तपोर्जितम् । सुसाध्यमानयोश्चैव तत्र धर्मः प्रदृश्यते
Durant dix mille ans, tout au long de ce temps, l’ascèse fut amassée; et, tandis que ces observances étaient parfaitement accomplies, le Dharma s’y manifesta clairement.
Verse 57
पंचाग्निः साध्यते द्वाभ्यां तावत्कालं द्विजोत्तम । त्रिकालं साधितं तावन्निराहारं कृतं तथा
Ô le meilleur des deux-fois-nés, l’ascèse des cinq feux, pour une telle durée, s’accomplit en deux (mesures) ; et, durant ce même temps, la discipline trois fois par jour est accomplie, et de même le jeûne, l’abstention de nourriture, est tenu pour accompli.
Verse 58
जलमध्ये स्थितौ तावद्दत्तात्रेयो यतिस्तथा । दुर्वासास्तु मुनिश्रेष्ठस्तपसा चैव कर्षितः
Alors, tandis que les deux demeuraient au milieu des eaux, Dattātreya s’y trouvait, lui aussi yati, renonçant; et Durvāsā, le plus éminent des sages, s’y trouvait également, amaigri par l’ascèse.
Verse 59
धर्मं प्रति स धर्मात्मा चुक्रोध मुनिपुंगवः । क्रुद्धे सति महाभाग तस्मिन्मुनिवरे तदा
Ce sage à l’âme droite—le plus éminent des ascètes—s’irrita au sujet du Dharma. Et lorsque ce muni illustre entra en courroux, ô bienheureux, alors…
Verse 60
अथ धर्मः समायातः स्वरूपेण च वै तदा । ब्रह्मचर्यादिभिर्युक्तस्तपोभिश्च स बुद्धिमान्
Alors Dharma arriva là, en vérité en ce temps-là, dans sa propre forme—pourvu de brahmacarya et des autres disciplines, et d’austérités (tapas) ; il était sage.
Verse 61
सत्यं ब्राह्मणरूपेण ब्रह्मचर्यं तथैव च । तपस्तु द्विजवर्योस्ति दमः प्राज्ञो द्विजोत्तमः
La vérité est la forme même d’un brāhmaṇa ; de même la discipline du brahmacarya. Le noble « deux-fois-né » se reconnaît à l’austérité (tapas), et le sage, le meilleur des dvija, à la maîtrise de soi (dama).
Verse 62
नियमस्तु महाप्राज्ञो दानमेव तथैव च । अग्निहोत्रिस्वरूपेण ह्यात्रेयं हि समागताः
Mais le niyama—ô très sage—et de même le don (dāna) : en vérité, les Ātreya se sont assemblés ici sous la forme même de prêtres Agnihotrin, accomplissant l’offrande au feu.
Verse 63
क्षमा शांतिस्तथा लज्जा चाहिंसा च ह्यकल्पना । एताः सर्वाः समायाताः स्त्रीरूपास्तु द्विजोत्तम
Le pardon, la paix, la pudeur, la non-violence et l’absence d’imaginations vaines—ô meilleur des dvija—tout cela est venu ensemble, incarné sous la forme d’une femme.
Verse 64
बुद्धिः प्रज्ञा दया श्रद्धा मेधा सत्कृति शांतयः । पंचयज्ञास्तथा पुण्याः सांगा वेदास्तु ते तदा
Intelligence, sagesse, compassion, foi, mémoire pénétrante, bonne renommée et états de paix ; de même les cinq grands yajñas méritoires, et les Veda avec leurs auxiliaires, étaient tiens en ce temps-là.
Verse 65
स्वस्वरूपधराश्चैव ते सर्वे सिद्धिमागताः । अग्न्याधानादयः पुण्या अश्वमेधादयस्तथा
Revêtant chacun sa forme propre, tous parvinrent à la perfection. De même, les rites méritoires, à commencer par l’établissement du feu sacré, et ceux qui débutent par l’Aśvamedha, devinrent efficaces et porteurs de fruit.
Verse 66
रूपलावण्यसंयुक्ताः सर्वाभरणभूषिताः । दिव्यमाल्यांबरधरा दिव्यगंधानुलेपनाः
Doués de beauté et de grâce, parés de tous les ornements, portant guirlandes et vêtements divins, et oints de parfums célestes.
Verse 67
किरीटकुंडलोपेता दिव्याभरणभूषिताः । दीप्तिमंतः सुरूपास्ते तेजोज्वालाभिरावृताः
Pourvus de diadèmes et de boucles d’oreilles, embellis d’ornements célestes, ils étaient resplendissants et beaux, enveloppés de toutes parts de flammes d’éclat.
Verse 68
एवं धर्मः समायातः परिवारसमन्वितः । यत्र तिष्ठति दुर्वासाः क्रोधनः कालवत्तथा
Ainsi Dharma y vint, accompagné de sa suite, au lieu où demeure Durvāsā, farouche dans sa colère, semblable au Temps lui-même.
Verse 69
धर्म उवाच । कस्मात्कोपः कृतो विप्र भवांस्तपस्समन्वितः । क्रोधो हि नाशयेच्छ्रेयस्तप एव न संशयः
Dharma dit : «Pourquoi t’es-tu mis en colère, ô brāhmane, toi qui es pourvu d’austérité ? Car la colère détruit le bien et la prospérité, tandis que la tapas les fait naître ; il n’y a là aucun doute.»
Verse 70
सर्वनाशकरस्तस्मात्क्रोधं तत्र विवर्जयेत् । स्वस्थो भव द्विजश्रेष्ठ उत्कृष्टं तपसः फलम्
Ainsi, puisque la colère apporte la ruine totale, qu’on l’écarte en pareille circonstance. Sois paisible, ô meilleur des deux-fois-nés ; la sérénité est le fruit le plus élevé de l’austérité.
Verse 71
दुर्वासा उवाच । भवान्को हि समायात एतैर्द्विजवरैः सह । सप्त नार्यः प्रतिष्ठंति सुरूपाः समलंकृताः
Durvāsā dit : «Qui es-tu, toi qui es venu ici avec ces brāhmanes éminents ? Et pourquoi sept femmes, belles de forme et parées d’ornements, se tiennent-elles ici debout ?»
Verse 72
कथयस्व ममाग्रे त्वं विस्तरेण महामते । धर्म उवाच । अयं ब्राह्मणरूपेण सर्वतेजः समन्वितः
«Ô grand sage, dis-le-moi ici en détail.» Dharma répondit : «Celui-ci, sous la forme d’un brāhmane, est pourvu de toute splendeur et de toute radiance spirituelle.»
Verse 73
दंडहस्तः सुप्रसन्नः कमंडलुधरस्तथा । तवाग्रे ब्रह्मचर्योयं सोयं पश्य समागतः
Bâton en main, parfaitement serein et bienveillant, portant aussi un kamaṇḍalu (vase d’eau) : ce brahmacārin même est venu devant toi. Vois, il est arrivé.
Verse 74
अन्यं पश्यस्व वै त्वं च दीप्तिमंतं द्विजोत्तम । कपिलं पिंगलाक्षं च सत्यमेनं द्विजोत्तम
Ô le meilleur des brāhmanes, regarde cet autre être : rayonnant, de teinte capila, aux yeux fauves. En vérité, ô le meilleur des brāhmanes, celui‑ci est bien réel, tel que tu le vois.
Verse 75
तादृशं पश्य धर्मात्मन्वैश्वदेवसमप्रभम् । यत्तपो हि त्वया विप्र सर्वदेवसमाश्रितम्
Contemple une telle splendeur, ô homme de dharma : elle rayonne comme l’assemblée des Viśvedevas ; car l’austérité que tu as pratiquée, ô brāhmane, est vraiment soutenue et protégée par tous les dieux.
Verse 76
एतं पश्य महाभाग तव पार्श्वसमागतम् । प्रसन्नवाग्दीप्तियुक्तः सर्वजीवदयापरः
Ô bienheureux, regarde celui qui s’est approché de ton côté : pourvu d’une parole sereine et d’un éclat lumineux, entièrement voué à la compassion envers tous les êtres vivants.
Verse 77
दम एव तथायं ते यः पोषयति सर्वदा । जटिलः कर्कशः पिंगो ह्यतितीव्रो महाप्रभुः
En vérité, c’est cette maîtrise de soi même qui te soutient sans cesse : aux cheveux emmêlés, rude, fauve, d’une férocité extrême et d’une grande puissance.
Verse 78
नाशको हि स पापानां खड्गहस्तो द्विजोत्तम । अभिशांतो महापुण्यो नित्यक्रियासमन्वितः
Ô le meilleur des deux‑fois‑nés, il est vraiment le destructeur des péchés, l’épée à la main ; parfaitement apaisé, d’un grand mérite, et assidu aux observances sacrées de chaque jour.
Verse 79
नियमस्तु समायातस्तव पार्श्वे द्विजोत्तम । अनिर्मुक्तो महादीप्तः शुद्धस्फटिकसन्निभः
Mais Niyama est venu à tes côtés, ô le meilleur des brahmanes : inlassable, d’un éclat immense, semblable au cristal le plus pur.
Verse 80
पयःकमंडलुकरो दंतकाष्ठधरो द्विजः । शौच एष समायातो भवतः सन्निधाविह
Un deux-fois-né, tenant un kamaṇḍalu rempli de lait et portant un bâtonnet pour les dents, est venu ici en ta présence : c’est Śauca, pour la purification.
Verse 81
अतिसाध्वी महाभागा सत्यभूषणभूषिता । सर्वभूषणशोभांगी शुश्रूषेयं समागता
«Elle est d’une vertu parfaite et très fortunée, parée de la vérité comme d’un ornement. Ses membres, embellis de tout noble ornement, sont venus ici pour rendre service.»
Verse 82
अतिधीरा प्रसन्नांगी गौरी प्रहसितानना । पद्महस्ता इयं धात्री पद्मनेत्रा सुपद्मिनी
Elle est d’une constance et d’une sagesse extrêmes, au corps serein et gracieux—au teint clair, le visage souriant. Cette Soutien, Dhātrī, a des mains de lotus, des yeux de lotus, et ressemble au lotus en sa perfection.
Verse 83
दिव्यैराभरणैर्युक्ता क्षमा प्राप्ता द्विजोत्तम । अतिशांता सुप्रतिष्ठा बहुमंगलसंयुता
Ô le meilleur des deux-fois-nés, Kṣamā apparut parée d’ornements divins : d’une paix profonde, solidement établie dans la dignité, et dotée de maints auspices.
Verse 84
दिव्यरत्नकृता शोभा दिव्याभरणभूषिता । तव शांतिर्महाप्राज्ञ ज्ञानरूपा समागता
Parée d’une splendeur façonnée de joyaux divins et ornée d’ornements célestes—ô très sage—ta Paix est venue, prenant la forme même de la Connaissance.
Verse 85
परोपकारकरणा बहुसत्यसमाकुला । मितभाषा सदैवासौ अकल्पा ते समागता
Voués au bien d’autrui, riches de maintes vérités; toujours mesurés dans la parole—ces êtres sans tache s’étaient assemblés.
Verse 86
प्रसन्ना सा क्षमायुक्ता सर्वाभरणभूषिता । पद्मासना सुरूपा सा श्यामवर्णा यशस्विनी
Sereine et pourvue de patience, parée de tous les ornements. Assise sur un lotus, belle de forme—au teint sombre et glorieuse.
Verse 87
अहिंसेयं महाभागा भवंतं तु समागता । तप्तकांचनवर्णांगी रक्तांबरविलासिनी
Ô très fortuné, Dame Ahiṃsā est venue en ta présence—ses membres rayonnent comme l’or chauffé à blanc, se plaisant en vêtements rouges.
Verse 88
सुप्रसन्ना सुमंत्रा च यत्र तत्र न पश्यति । ज्ञानभावसमाक्रांता पुण्यहस्ता तपस्विनी
Toujours sereine et bien inspirée, elle ne regarde ni ici ni là. Saisie par l’état de connaissance spirituelle, cette ascète—aux mains saintes—demeure absorbée.
Verse 89
मुक्ताभरणशोभाढ्या निर्मला चारुहासिनी । इयं श्रद्धा महाभाग पश्य पश्य समागता
Parée de l’éclat d’ornements de perles, pure et au sourire gracieux—ô très fortuné, regarde, regarde : c’est Śraddhā elle-même qui est venue.
Verse 90
बहुबुद्धिसमाक्रांता बहुज्ञानसमाकुला । सुभोगासक्तरूपा सा सुस्थिता चारुमंगला
Douée d’une intelligence abondante, comblée de savoirs multiples ; attachée à des jouissances raffinées et pourtant solidement établie—belle et de bon augure en son apparence.
Verse 91
सर्वेष्टध्यानसंयुक्ता लोकमाता यशस्विनी । सर्वाभरणशोभाढ्या पीनश्रोणि पयोधरा
Absorbée dans la méditation de tout ce qui est le plus désiré, la glorieuse Mère du monde—rayonnante de tous les ornements—avait des hanches opulentes et une poitrine généreuse.
Verse 92
गौरवर्णा समायाता माल्यवस्त्रविभूषिता । इयं मेधा महाप्राज्ञ तवैव परिसंस्थिता
Au teint clair, elle est venue, parée de guirlandes, de vêtements et d’ornements. Ô très sage, voici Medhā, établie ici uniquement pour toi.
Verse 93
हंसचंद्रप्रतीकाशा मुक्ताहारविलंबिनी । सर्वाभरणसंभूषा सुप्रसन्ना मनस्विनी
Elle rayonnait de l’éclat du cygne et de la lune, portant un collier de perles retombant ; parée de tous les ornements, elle paraissait très sereine et d’esprit noble.
Verse 94
श्वेतवस्त्रेण संवीता शतपत्रं शयेकृतम् । पुस्तककरा पंकजस्था राजमाना सदैव हि
Vêtue de blancs atours, on la fait reposer sur un lotus aux cent pétales ; un livre en main, assise sur le lotus, elle resplendit à jamais d’une splendeur royale.
Verse 95
एषा प्रज्ञा महाभाग भाग्यवंतं समागता । लाक्षारससमावर्णा सुप्रसन्ना सदैव हि
Ô noble, cette Sagesse est venue à l’homme fortuné ; elle a la teinte du suc de laque et demeure toujours d’une sérénité parfaite.
Verse 96
पीतपुष्पकृतामाला हारकेयूरभूषणा । मुद्रिका कंकणोपेता कर्णकुंडलमंडिता
Elle portait une guirlande de fleurs jaunes, ornée de collier et de bracelets de bras ; pourvue d’anneaux et de bracelets, et parée de boucles d’oreilles.
Verse 97
पीतेन वाससा देवी सदैव परिराजते । त्रैलोक्यस्योपकाराय पोषणायाद्वितीयका
Vêtue d’un vêtement jaune, la Déesse resplendit sans cesse—sans seconde pour nourrir, pour le bien et le soutien des trois mondes.
Verse 98
यस्याः शीलं द्विजश्रेष्ठ सदैव परिकीर्तितम् । सेयं दया सु संप्राप्ता तव पार्श्वे द्विजोत्तम
Ô meilleur des brahmanes, sa conduite vertueuse est sans cesse célébrée. Cette même Compassion (Dayā) est maintenant venue et s’est tenue près de toi, ô le plus éminent des deux-fois-nés.
Verse 99
इयं वृद्धा महाप्राज्ञ भावभार्या तपस्विनी । मम माता द्विजश्रेष्ठ धर्मोहं तव सुव्रत
Cette vieille femme est d’une grande sagesse : épouse dévouée et ascète. Elle est ma mère, ô le meilleur des deux-fois-nés ; et moi, je suis ton Dharma, ô toi aux vœux parfaits.
Verse 100
इति ज्ञात्वा शमं गच्छ मामेवं परिपालय । दुर्वासा उवाच । यदि धर्मः समायातो मत्समीपं तु सांप्रतम्
«Sachant cela, va en paix et protège-moi ainsi.» Durvāsā dit : «Si le Dharma est vraiment venu maintenant en ma présence…»
Verse 101
एतन्मे कारणं ब्रूहि किं ते धर्म करोम्यहम् । धर्म उवाच । कस्मात्क्रुद्धोसि विप्रेन्द्र किमेतैर्विप्रियं कृतम्
«Dis-moi la cause de cela. Quel devoir, quel dharma, dois-je accomplir pour toi ?» Dharma répondit : «Pourquoi es-tu courroucé, ô le meilleur des brāhmaṇas ? Quel tort déplaisant ceux-ci t’ont-ils fait ?»
Verse 102
तन्मे त्वं कारणं ब्रूहि दुर्वासो यदि मन्यसे । दुर्वासा उवाच । येनाहं कुपितो देव तदिदं कारणं शृणु
«Si tu le juges convenable, ô Durvāsā, dis-moi la cause.» Durvāsā dit : «Ô Seigneur, écoute la raison même par laquelle je me suis irrité.»
Verse 103
दमशौचैः सुसंक्लेशैः शोधितं कायमात्मनः । लक्षवर्षप्रमाणं वै तपश्चर्या मया कृता
Par la maîtrise de soi et la pureté—au prix de rudes épreuves—j’ai purifié mon propre corps. En vérité, j’ai accompli des austérités durant cent mille ans.
Verse 104
एवं पश्यसि मामेवं दया तेन प्रवर्तते । तस्मात्क्रुद्धोस्मि तेद्यैव शापमेवं ददाम्यहम्
Puisque tu me regardes ainsi, la compassion s’éveille en moi ; pourtant, pour cette même raison, je suis encore courroucé contre toi aujourd’hui ; c’est pourquoi je prononce à présent cette malédiction sur toi.
Verse 105
एवं श्रुत्वा तदा तस्य तमुवाच महामतिः । धर्म उवाच । मयि नष्टे महाप्राज्ञ लोको नाशं समेष्यति
Ayant entendu cela, le grand d’esprit lui adressa alors la parole. Dharma dit : « Ô très sage, si je suis anéanti, le monde ira à sa perte ».
Verse 106
दुःखमूलमहं तात निकर्शामि भृशं द्विज । सौख्यं पश्चादहं दद्मि यदि सत्यं न मुंचति
Ô bien-aimé—ô brāhmane—j’arracherai entièrement la racine même de la souffrance ; ensuite j’accorderai le bonheur, s’il ne renonce pas à la vérité.
Verse 107
पापोयं सुखमूलस्तु पुण्यं दुःखेन लभ्यते । पुण्यमेवं प्रकुर्वाणः प्राणी प्राणान्विमुंचति
Le péché prend racine dans le plaisir, tandis que le mérite (puṇya) s’acquiert par l’épreuve. Ainsi, l’être vivant qui accomplit le mérite de cette manière finit par rendre les souffles vitaux.
Verse 108
महत्सौख्यं ददाम्येवं परत्र च न संशयः । दुर्वासा उवाच । सुखं येनाप्यते तेन परं दुःखं प्रपद्यते
«Ainsi j’accorde un grand bonheur, même dans l’au-delà ; il n’y a là aucun doute.» Durvāsā dit : «Ce par quoi l’on obtient le plaisir, par cela même l’on tombe dans une peine plus grande.»
Verse 109
तत्तु मर्त्यः परित्यज्य अन्येनापि प्रभुज्यते । तत्सुखं को विजानाति निश्चयं नैव पश्यति
Le mortel abandonne ce bien, et un autre encore en jouit. Qui peut vraiment connaître la félicité qui en provient ? Car nulle certitude ne se laisse voir.
Verse 110
तच्छ्रेयो नैव पश्यामि अन्याय्यं हि कृतं तव । येन कायेन क्रियते भुज्यते नैव तत्सुखम्
Je ne vois aucun bien en cela ; ce que tu as fait est vraiment injuste. La jouissance d’un acte n’est pas réellement goûtée par le corps même qui l’accomplit lorsqu’il est contraire au dharma.
Verse 111
अन्येन क्रियते क्लेशमन्येनापि प्रभुज्यते । तत्सुखं को विजानाति चान्यायं धर्ममेव वा
L’un endure la peine, et un autre jouit du fruit. Qui donc peut connaître vraiment cette félicité, et qui discerner si c’est injustice ou bien dharma ?
Verse 112
अन्येन क्रियते क्लेशमन्येनापि सुखं पुनः । भुनक्ति पुरुषो धर्म तत्सर्वं श्रेयसा युतम्
Par l’un se produit la peine, et par un autre, de nouveau, le bonheur ; pourtant c’est l’homme lui-même qui éprouve le fruit du dharma. Ainsi tout cela est lié à son propre bien suprême (śreyas).
Verse 113
पुण्यं चैव अनेनापि अनेन फलमश्नुते । क्रियमाणं पुनः पुण्यमन्येन परिभुज्यते
Ainsi le mérite (puṇya) s’acquiert de cette manière, et de cette manière on en goûte le fruit ; mais le mérite en train d’être accompli peut encore être accaparé et consommé par un autre.
Verse 114
तत्सर्वं हि सुखं प्रोक्तं यत्तथा यस्य लक्षणम् । धर्मशास्त्रोदितं चैव कृतं सर्वत्र नान्यथा
Tout ce qui est proclamé favorable au bien-être est précisément ce qui s’accorde aux signes véritables de la nature propre de chacun ; et cela doit être pratiqué partout, exactement comme l’enseignent les Dharmaśāstras, jamais autrement.
Verse 115
येन कायेन कुर्वंति तेन दुःखं सहन्ति ते । परत्र तेन भुंजंति अनेनापि तथैव च
Avec le corps par lequel ils accomplissent leurs actes, c’est avec ce même corps qu’ils endurent la souffrance ; et dans l’au-delà ils goûtent les fruits par ce même instrument, et de même en ce monde-ci.
Verse 116
इति ज्ञात्वा स धर्मात्मा भवान्समवलोकयेत् । यथा चौरा महापापाः स्वकायेन सहंति ते
Sachant cela, toi qui es animé de droiture, tu dois y réfléchir attentivement : de même que les voleurs, grands pécheurs, souffrent avec leur propre corps.
Verse 117
दुःखेन दारुणं तीव्रं तथा सुखं कथं नहि । धर्म उवाच । येन कायेन पापाश्च संचरन्ति हि पातकम्
«Puisqu’il existe une souffrance âpre et intense, pourquoi n’y aurait-il pas aussi le bonheur ?» Dharma répondit : «Ce même corps par lequel les péchés circulent, portant la transgression, (en est la cause)».
Verse 118
तेन पीडां सहंत्येव पातकस्य हि तत्फलम् । दंडमेकं परं दृष्टं धर्मशास्त्रेषु पंडितैः
Par cela, on endure certes la peine : tel est le fruit même du péché. Les sages, dans les Dharmaśāstras, ont reconnu le châtiment comme l’unique remède suprême.
Verse 119
तं धर्मपूर्वकं विद्धि एतैर्न्यायैस्त्वमेव हि । दुर्वासा उवाच । एवं न्यायं न मन्येहं तथैव शृणु धर्मराट्
Sache que cela est établi selon le dharma, car c’est toi-même qui l’affermis par ces principes. Durvāsā dit : « Je n’admets pas un tel raisonnement ; néanmoins, écoute encore, ô roi du dharma. »
Verse 120
शापत्रयं प्रदास्यामि क्रुद्धोहं तव नान्यथा । धर्म उवाच । यदा क्रुद्धो महाप्राज्ञ मामेव हि क्षमस्व च
« Je te donnerai une triple malédiction ; je suis courroucé contre toi, il n’en est pas autrement. » Dharma dit : « Quand tu es en colère, ô très sage, pardonne-moi vraiment. »
Verse 121
नैव क्षमसि विप्रेंद्र दासीपुत्रं हि मां कुरु । राजानं तु प्रकर्तव्यं चांडालं च महामुने
« Ô le meilleur des brāhmaṇas, ne tolère point cela : ne fais pas de moi le fils d’une servante. Que le roi plutôt, ô grand muni, soit fait caṇḍāla. »
Verse 122
प्रसादसुमुखो विप्र प्रणतस्य सदैव हि । दुर्वासाश्च ततः क्रुद्धो धर्मं चैव शशाप ह
Ô brāhmaṇa, il est toujours plein de grâce et au visage bienveillant envers celui qui se prosterne avec dévotion. Mais Durvāsā, saisi de colère, lança une malédiction, même contre Dharma lui-même.
Verse 123
दुर्वासा उवाच । राजा भव त्वं धर्माद्य दासीपुत्रश्च नान्यथा । गच्छ चांडालयोनिं च धर्म त्वं स्वेच्छया व्रज
Durvāsā dit : « Dès aujourd’hui, ô Dharma, tu deviendras roi, mais comme fils d’une servante, et pas autrement. Va aussi vers une naissance de caṇḍāla ; ô Dharma, rends-toi là de ton plein gré. »
Verse 124
एवं शापत्रयं दत्त्वा गतोसौ द्विजसत्तमः । अनेनापि प्रसंगेन दृष्टो धर्मः पुरा किल
Ainsi, après avoir proféré une triple malédiction, ce plus éminent des brahmanes s’en alla. Et par cet événement même, dit-on, le Dharma fut jadis rendu manifeste.
Verse 125
सोमशर्मोवाच । धर्मस्तु कीदृशो जातस्तेन शप्तो महात्मना । तद्रूपं तस्य मे ब्रूहि यदि जानासि भामिनि
Somaśarmā dit : «En quel être le Dharma devint-il, lui qui fut maudit par ce grand d’âme ? Dis-moi sa forme, ô belle dame, si tu le sais».
Verse 126
सुमनोवाच । भरतानां कुले जातो धर्मो भूत्वा युधिष्ठिरः । विदुरो दासीपुत्रस्तु अन्यं चैव वदाम्यहम्
Sumana dit : «Dans la lignée des Bhārata, le Dharma lui-même naquit en tant que Yudhiṣṭhira. Vidura, toutefois, fut le fils d’une servante ; et je parlerai aussi d’un autre».
Verse 127
यदा राजा हरिश्चंद्रो विश्वामित्रेण कर्षितः । तदा चांडालतां प्राप्तः स हि धर्मो महामतिः
Lorsque le roi Hariścandra fut tourmenté par Viśvāmitra, il tomba alors dans la condition d’un caṇḍāla ; et même cela, ô grand d’esprit, était véritablement dharma.
Verse 128
एवं कर्मफलं भुक्तं धर्मेणापि महात्मना । दुर्वाससो हि शापाद्वै सत्यमुक्तं तवाग्रतः
Ainsi, même ce grand d’âme—bien que juste—subit le fruit de ses actes ; car, par la malédiction de Durvāsā, ce qui fut dit devant toi s’est avéré vrai.