
Adhyaya 73 — त्रिपुरदाहे ब्रह्मस्तवः (Brahmā’s Hymn in the Context of Tripura’s Burning)
Sūta raconte qu’après que Mahādeva eut consumé Tripura en un instant, Brahmā s’adresse à Indra et aux devas assemblés : les daityas—Tārakākṣa, Kamalākṣa, Vidyunmālī et d’autres—périrent pour avoir abandonné la dévotion à Śiva sous la forme de la Liṅga-mūrti et s’être appuyés sur la māyā. Brahmā déclare que la Liṅga-pūjā est un devoir perpétuel ; le monde est pénétré par le Liṅga et tout y est établi. Il énumère des êtres de tous les plans—devas, asuras, yakṣas, siddhas, pitṛs, munis, rākṣasas—qui obtiennent la réussite par la Liṅgārcana. L’enseignement se tourne ensuite vers la sādhana : devenir ‘paśu’ et le dépasser par la discipline Pāśupata, la purification par le prāṇāyāma fondé sur le praṇava, la tattva-śuddhi (guṇas, ahaṅkāra, tanmātras, bhūtas, indriyas) et la bhasma-dhāraṇa. Brahmā conclut que le souvenir et le culte constants de Śiva protègent du pāpa et accordent à la fois jouissances mondaines et statut divin ; puis Śakra et les devas adorent Śiva en Pāśupatas, le corps enduit de cendre.
Verse 1
इति श्रीलिङ्गमहापुराणे पूर्वभागे त्रिपुरदाहे ब्रह्मस्तवो नाम द्विसप्तितमो ऽध्यायः सूत उवाच गते महेश्वरे देवे दग्ध्वा च त्रिपुरं क्षणात् सदस्याह सुरेन्द्राणां भगवान्पद्मसंभवः
Ainsi, dans le Śrī Liṅga Mahāpurāṇa, dans la section antérieure (Pūrva-bhāga), au récit de l’Embrasement de Tripura, commence le soixante-douzième chapitre, nommé « Hymne de louange de Brahmā ». Sūta dit : Lorsque le Seigneur Maheśvara se fut retiré—ayant, en un instant, consumé Tripura—le Bienheureux Né du Lotus (Brahmā) s’adressa aux Indra assemblés, maîtres des dieux.
Verse 2
पितामह उवाच संत्यज्य देवदेवेशं लिङ्गमूर्तिमहेश्वरम् तारपौत्रो महातेजास् तारकस्य सुतो बली
Pitāmaha (Brahmā) dit : Ayant délaissé le Dieu des dieux, Maheśvara dont la forme même est le Liṅga, surgit alors celui d’une grande splendeur : le petit-fils de Tārā, le puissant fils de Tāraka.
Verse 3
तारकाक्षो ऽपि दितिजः कमलाक्षश् च वीर्यवान् विद्युन्माली च दैत्येशः अन्ये चापि सबान्धवाः
Tārakākṣa aussi—né de Diti—avec le vaillant Kamalākṣa, et Vidyunmālī, seigneur des Dānava, ainsi que bien d’autres encore, se rassemblèrent avec leurs proches (en une ligue des armées asuriques).
Verse 4
त्यक्त्वा देवं महादेवं मायया च हरेः प्रभोः सर्वे विनष्टाः प्रध्वस्ताः स्वपुरैः पुरसंभवैः
Pour avoir délaissé le Dieu Mahādeva et s’être laissés égarer par la māyā du Seigneur Hari, ils furent tous ruinés et brisés sans reste—par leurs propres cités, nées de ces mêmes forteresses.
Verse 5
तस्मात्सदा पूजनीयो लिङ्गमूर्तिः सदाशिवः यावत्पूजा सुरेशानां तावदेव स्थितिर्यतः
C’est pourquoi Sadāśiva—manifesté en la forme du Liṅga—doit être vénéré sans cesse ; car tant que les Seigneurs des Deva poursuivent leur culte, autant demeure leur stabilité et l’ordre souverain.
Verse 6
पूजनीयः शिवो नित्यं श्रद्धया देवपुङ्गवैः सर्वलिङ्गमयो लोकः सर्वं लिङ्गे प्रतिष्ठितम्
Śiva doit être vénéré à jamais avec foi par les plus éminents des dieux; car le monde entier est pénétré du Liṅga, et tout est établi dans le Liṅga.
Verse 7
तस्मात् सम्पूजयेल्लिङ्गं य इच्छेत्सिद्धिमात्मनः सर्वे लिङ्गार्चनादेव देवा दैत्याश् च दानवाः
Ainsi, quiconque désire la siddhi véritable de l’ātman doit adorer le Liṅga avec entière révérence; car c’est par le seul culte du Liṅga que tous—Devas, Daityas et Dānavas—obtiennent leurs pouvoirs et leurs accomplissements.
Verse 8
यक्षा विद्याधराः सिद्धा राक्षसाः पिशिताशनाः पितरो मुनयश्चापि पिशाचाः किन्नरादयः
Yakṣas, Vidyādharas, Siddhas, Rākṣasas, êtres mangeurs de chair; les Pitṛs (pères ancestraux) et aussi les munis; Piśācas, Kinnaras et autres semblables : tous ces ordres d’êtres sont dits présents dans l’immense cortège rassemblé autour du Seigneur (Pati), attiré par Sa puissance śaiva qui pénètre tout.
Verse 9
अर्चयित्वा लिङ्गमूर्ति संसिद्धा नात्र संशयः तस्माल्लिङ्गं यजेन्नित्यं येन केनापि वा सुराः
Après avoir adoré la forme du Liṅga, les dieux atteignent l’accomplissement parfait—sans aucun doute. Ainsi, ô Devas, il faut vénérer le Liṅga chaque jour, par quelque moyen que ce soit.
Verse 10
पशवश् च वयं तस्य देवदेवस्य धीमतः पशुत्वं च परित्यज्य कृत्वा पाशुपतं ततः
Nous aussi ne sommes que des paśus (âmes liées) de ce sage Seigneur des Seigneurs, Dieu des dieux. Ainsi, rejetant la paśutva (l’état de servitude), nous entreprendrons alors la voie Pāśupata, la discipline de Paśupati.
Verse 11
पूजनीयो महादेवो लिङ्गमूर्तिः सनातनः विशोध्य चैव भूतानि पञ्चभिः प्रणवैः समम्
Mahādeva—éternel, établi comme la forme même du Liṅga—doit être adoré. Avant de commencer le rite, qu’on purifie les cinq bhūta (éléments) par le Praṇava en cinq aspects, en s’accordant à la vibration sacrée.
Verse 12
प्राणायामैः समायुक्तैः पञ्चभिः सुरपुङ्गवाः चतुर्भिः प्रणवैश्चैव प्राणायामपरायणैः
Ô le plus éminent parmi les dieux, qu’on s’applique correctement à cinq prāṇāyāma réglés, et aussi à quatre récitations du Praṇava (Oṁ), demeurant tout entier voué au prāṇāyāma. Par cette maîtrise yogique, le paśu (l’âme liée) s’affine, le pāśa (le lien) s’affaiblit, et l’aptitude à recevoir la grâce de Pati (Śiva) se cultive.
Verse 13
त्रिभिश् च प्रणवैर्देवाः प्राणायामैस्तथाविधैः द्विधा न्यस्य तथौंकारं प्राणायामपरायणः
Et les Deva, usant du Praṇava triple et des disciplines prescrites de prāṇāyāma, accomplirent dûment le double nyāsa du saint Oṁ, demeurant entièrement voués au prāṇāyāma comme purification intérieure dans l’adoration de Śiva.
Verse 14
ततश्चौंकारम् उच्चार्य प्राणापानौ नियम्य च ज्ञानामृतेन सर्वाङ्गान्य् आपूर्य प्रणवेन च
Ensuite, en prononçant la syllabe sacrée Oṁ et en maîtrisant l’inspiration et l’expiration (prāṇa et apāna), qu’on emplisse tous les membres du nectar de la connaissance libératrice par le Praṇava, afin que le paśu devienne apte à la grâce de Pati (Śiva).
Verse 15
गुणत्रयं चतुर्धाख्यम् अहङ्कारं च सुव्रताः तन्मात्राणि च भूतानि तथा बुद्धीन्द्रियाणि च
Ô vous aux vœux nobles, de Prakṛti naissent les trois guṇa ; l’ahaṅkāra aux quatre aspects ; les tanmātra et les bhūta ; ainsi que les organes de connaissance et d’action. Ainsi l’ordre manifesté est énuméré comme le champ du pāśa, où se meut le paśu, jusqu’à ce que le Seigneur, Pati—Śiva—le délivre.
Verse 16
कर्मेन्द्रियाणि संशोध्य पुरुषं युगलं तथा चिदात्मानं तनुं कृत्वा चाग्निर्भस्मेति संस्पृशेत्
Après avoir purifié les organes de l’action, et de même la paire de principes qui constitue la personne incarnée, qu’on rende subtil le Soi conscient ; puis, avec la conscience que « Agni est cendre », qu’on touche et qu’on applique la cendre sacrée (bhasma).
Verse 17
वायुर्भस्मेति च व्योम तथाम्भः पृथिवी तथा त्रियायुषं त्रिसंध्यं च धूलयेद् भसितेन यः
Celui qui s’enduit de la cendre sacrée—la contemplant comme Vāyu (le vent), comme Vyoma (l’espace), comme Ambhas (l’eau) et comme Pṛthivī (la terre)—et qui accomplit cette application aux trois sandhyās, obtient une longévité de triple mesure et est purifié par l’observance pāśupata.
Verse 18
स योगी सर्वतत्त्वज्ञो व्रतं पाशुपतं त्विदम् भवेन पाशमोक्षार्थं कथितं देवसत्तमाः
Ce Yogin, connaisseur de tous les tattvas, enseigna précisément cette observance pāśupata—déclarée par Bhava (Śiva) en vue de la délivrance du pāśa (lien d’asservissement), ô le meilleur parmi les Devas.
Verse 19
एवं पाशुपतं कृत्वा सम्पूज्य परमेश्वरम् लिङ्गे पुरा मया दृष्टे विष्णुना च महात्मना
Ainsi, après avoir entrepris l’observance pāśupata et avoir pleinement adoré Parameśvara, jadis je contemplai le Seigneur dans le Liṅga—vu de même par Viṣṇu, le magnanime.
Verse 20
पशवो नैव जायन्ते वर्षमात्रेण देवताः अस्माभिः सर्वकार्याणां देवमभ्यर्च्य यत्नतः
Ô Devas, les êtres (pashu) ne se manifestent pas par le seul passage d’une année. Aussi, pour l’accomplissement de toute œuvre, devons-nous adorer avec ardeur le Seigneur (Pati), en faisant de Lui le refuge premier de toute action.
Verse 21
बाह्ये चाभ्यन्तरे चैव मन्ये कर्तव्यमीश्वरम् प्रतिज्ञा मम विष्णोश् च दिव्यैषा सुरसत्तमाः
Ô le meilleur des Devas, je tiens qu’Īśvara doit être adoré au-dehors comme au-dedans ; ce vœu divin est le mien—et il est aussi celui de Viṣṇu.
Verse 22
मुनीनां च न संदेहस् तस्मात् सम्पूजयेच्छिवम् सा हानिस्तन्महच्छिद्रं स मोहः सा च मूकता
Parmi les sages, il n’y a aucun doute à ce sujet ; c’est pourquoi il faut adorer Śiva avec une révérence entière. Négliger ce culte est une perte véritable—une grande brèche ; c’est l’illusion, et c’est la mutité spirituelle.
Verse 23
यत्क्षणं वा मुहूर्तं वा शिवमेकं न चिन्तयेत् भवभक्तिपरा ये च भवप्रणतचेतसः
Ne fût-ce qu’un instant ou un seul muhūrta, qu’on ne manque pas de contempler l’Unique Śiva—surtout ceux qui sont dévoués à Bhava (Śiva), le cœur incliné en révérence devant Bhava.
Verse 24
भवसंस्मरणोद्युक्ता न ते दुःखस्य भाजनम् भवनानि मनोज्ञानि दिव्यमाभरणं स्त्रियः
Ô femme vouée au souvenir de Bhava (Śiva), tu n’es pas un réceptacle de peine. Tu obtiendras des demeures charmantes, des parures divines et des femmes nobles pour compagnes/servantes—fruit propice de la grâce de Śiva.
Verse 25
धनं वा तुष्टिपर्यन्तं शिवपूजाविधेः फलम् ये वाञ्छन्ति महाभोगान् राज्यं च त्रिदशालये ते ऽर्चयन्तु सदा कालं लिङ्गमूर्तिं महेश्वरम्
La richesse—jusqu’à la pleine satisfaction—est le fruit du rite prescrit du culte de Śiva. Ceux qui désirent de grands plaisirs et la souveraineté dans la demeure des Trente (les Devas) doivent, en tout temps, adorer Maheśvara sous la forme du Liṅga : Pati, le Seigneur qui accorde à la fois bhoga (l’expérience) et l’accomplissement suprême.
Verse 26
हत्वा भित्त्वा च भूतानि दग्ध्वा सर्वमिदं जगत्
Ayant tué et brisé les êtres, et ayant consumé par le feu ce monde tout entier, le Seigneur mène toutes les formes manifestées à la dissolution ; Il retire les paśu de leurs liens (pāśa) et les ramène à l’inmanifesté, sous la souveraineté de Pati, Śiva.
Verse 27
यजेदेकं विरूपाक्षं न पापैः स प्रलिप्यते शैलं लिङ्गं मदीयं हि सर्वदेवनमस्कृतम्
Celui qui adore l’Unique Virūpākṣa, le Seigneur aux Trois Yeux, n’est pas souillé par les péchés. Car ce Liṅga de pierre est véritablement le Mien, vénéré et salué par tous les dieux.
Verse 28
इत्युक्त्वा पूर्वमभ्यर्च्य रुद्रं त्रिभुवनेश्वरम् तुष्टाव वाग्भिर् इष्टाभिर् देवदेवं त्रियंबकम्
Ayant ainsi parlé, il adora d’abord Rudra, le Seigneur des trois mondes ; puis, par des paroles chéries et convenables, il loua Triyambaka, le Dieu des dieux, l’unique Pati qui délivre les paśu des entraves (pāśa).
Verse 29
तदाप्रभृति शक्राद्याः पूजयामासुरीश्वरम् साक्षात्पाशुपतं कृत्वा भस्मोद्धूलितविग्रहाः
Dès lors, Indra (Śakra) et les autres dieux se mirent à adorer Īśvara. Observant directement le vœu pāśupata, ils enduisirent leur corps de cendre sacrée (bhasma) et Lui offrirent leur vénération.
Brahmā states that Sadāśiva as Liṅga-mūrti is perpetually worthy of worship; the entire world is ‘liṅga-made’ and all realities are established in the Liṅga, making Liṅgārcana the sustaining dharma of devas and beings.
The chapter outlines praṇava (Oṃ) centered prāṇāyāma and internal purification (tattva-śuddhi of guṇas, ahaṅkāra, tanmātras, bhūtas, and indriyas), followed by bhasma application (ash rite) and constant worship/remembrance of Śiva as Liṅga for pāśa-mokṣa.
Tripuradāha becomes a didactic proof that abandoning Śiva-Liṅga devotion leads to ruin, while sustained Liṅga-pūjā preserves divine order; thus Brahmā urges nitya-yajana (daily worship) and unbroken contemplation of Śiva.