Adhyaya 22
Purva BhagaAdhyaya 2228 Verses

Adhyaya 22

Adhyaya 22 — शिवानुग्रहः, ब्रह्मतपः, एकादशरुद्राः तथा प्राणतत्त्वम्

Sūta raconte que Śiva (Umāpati, Trilocana), réjoui par une louange véridique et l’humilité, interroge avec jeu les deux divinités « nées du lotus, aux yeux de lotus », Brahmā et Viṣṇu, au cœur d’un effroyable déluge cosmique. Connaissant leur disposition intérieure, Śiva offre une grâce; Viṣṇu ne demande qu’une bhakti inébranlable envers Śiva, et Śiva l’accorde, confirmant le rang de Viṣṇu tout en ancrant la suprématie dans la grâce de Śiva. Puis Śiva bénit Brahmā, le touche et disparaît. Brahmā, ainsi investi, entreprend un tapas farouche pour créer les êtres; le résultat tardant, la colère s’élève, des larmes tombent, et de ces larmes naissent de puissantes entités semblables à des serpents—signe d’une création déformée par le krodha. Submergé de fureur et s’évanouissant comme mort, Brahmā voit surgir de son corps onze Rudra, dits Rudra parce qu’ils pleurent; le texte identifie Rudra au prāṇa présent en tous les êtres. Śiva (Nīlalohita, Triśūlin) rétablit les prāṇa de Brahmā; Brahmā contemple alors le Seigneur omniprésent et l’interroge sur la nature primordiale de Śiva, ouvrant la voie à une théogonie et une ontologie śaiva plus profondes.

Shlokas

Verse 1

सूत उवाच अत्यन्तावनतौ दृष्ट्वा मधुपिङ्गायतेक्षणः प्रहृष्टवदनो ऽत्यर्थम् अभवत्सत्यकीर्तनात्

Sūta dit : Les voyant se prosterner avec une humilité extrême, lui—aux yeux dorés comme le miel—rayonna d’une joie profonde, car il fut loué par des paroles véridiques.

Verse 2

उमापतिर्विरूपाक्षो दक्षयज्ञविनाशनः पिनाकी खण्डपरशुः सुप्रीतस्तु त्रिलोचनः

Il est Umāpati, Seigneur d’Umā (Śakti) ; Virūpākṣa, à la vision merveilleuse et transcendante ; le Destructeur du sacrifice de Dakṣa ; le Porteur de l’arc Pināka ; celui qui brandit la hache tranchant les obstacles ; et Trilocana, le Seigneur aux Trois Yeux, toujours parfaitement comblé—Pati qui, par sa grâce, délivre le paśu du pāśa.

Verse 3

ततः स भगवान्देवः श्रुत्वा वागमृतं तयोः जानन्नपि महादेवः क्रीडापूर्वमथाब्रवीत्

Alors le Seigneur Bienheureux—Mahādeva—ayant entendu les paroles des deux, semblables à un nectar, bien qu’il sût déjà tout, parla de nouveau, d’abord dans le jeu divin (līlā).

Verse 4

कौ भवन्तौ महात्मानौ परस्परहितैषिणौ समेतावंबुजाभक्षाव् अस्मिन् घोरे महाप्लवे

Qui êtes-vous deux, ô grandes âmes, chacun soucieux du bien de l’autre, venus ensemble ici—vous nourrissant de lotus—au sein de ce terrible Grand Déluge qui engloutit tout ?

Verse 5

तावूचतुर्महात्मानौ संनिरीक्ष्य परस्परम् भगवान् किं तु यत्ते ऽद्य न विज्ञानं त्वया विभो

Alors les deux êtres magnanimes, se regardant l’un l’autre, dirent : «Ô Seigneur Bienheureux ! Mais comment se fait-il qu’aujourd’hui, ô Toi qui pénètres tout, ce discernement véritable ne soit pas encore atteint par Toi ?»

Verse 6

विभो रुद्र महामाय इच्छया वां कृतौ त्वया तयोस्तद्वचनं श्रुत्वा अभिनन्द्याभिमान्य च

«Ô Rudra qui pénètres tout, ô Grande Māyā ! Par Ta propre volonté, Tu nous as façonnés tous deux.» Entendant leurs paroles, Il les accueillit avec assentiment et les honora.

Verse 7

उवाच भगवान्देवो मधुरं श्लक्ष्णया गिरा भो भो हिरण्यगर्भ त्वां त्वां च कृष्ण ब्रवीम्यहम्

Le Seigneur Bienheureux parla d’une voix douce et suave : «Ô Hiraṇyagarbha (Brahmā) ! Et toi aussi, ô Kṛṣṇa—écoute ce que Je dis.»

Verse 8

प्रीतो ऽहमनया भक्त्या शाश्वताक्षरयुक्तया भवन्तौ हृदयस्यास्य मम हृद्यतरावुभौ

Je suis comblé par cette dévotion, unie à la syllabe sacrée impérissable et éternelle. Vous deux êtes vraiment le cœur de mon cœur ; tous deux m’êtes infiniment chers.

Verse 9

युवाभ्यां किं ददाम्यद्य वराणां वरमीप्सितम् अथोवाच महाभागो विष्णुर्भवमिदं वचः

«Quel bienfait dois-Je vous accorder aujourd’hui à vous deux—le plus désiré de tous les bienfaits ?» Ayant ainsi parlé, l’illustre Seigneur Viṣṇu s’adressa à Bhava (Śiva) en ces termes.

Verse 10

सर्वं मम कृतं देव परितुष्टो ऽसि मे यदि त्वयि मे सुप्रतिष्ठा तु भक्तिर्भवतु शङ्करः

Ô Deva, tout cela a été accompli par moi. Si Tu es satisfait de moi, alors, ô Śaṅkara, que ma bhakti envers Toi s’établisse fermement, sans jamais vaciller.

Verse 11

एवमुक्तस्तु विज्ञाय संभावयत केशवम् प्रददौ च महादेवो भक्तिं निजपदांबुजे

Ainsi interpellé, Mahādeva, comprenant la chose, honora Keśava et lui accorda la bhakti à Ses propres pieds de lotus—donnant à l’âme le moyen sûr d’approcher Pati, au-delà de tous les liens.

Verse 12

भवान्सर्वस्य लोकस्य कर्ता त्वमधिदैवतम् तदेवं स्वस्ति ते वत्स गमिष्याम्यंबुजेक्षण

Tu es le créateur de tous les mondes ; Tu es la Divinité souveraine, au-delà des dieux. Ainsi donc, cher enfant, que l’auspice soit sur toi. Ô toi aux yeux de lotus, je m’en vais à présent.

Verse 13

एवमुक्त्वा तु भगवान् ब्रह्माणं चापि शङ्करः अनुगृह्यास्पृशद्देवो ब्रह्माणं परमेश्वरः

Ayant ainsi parlé, le Seigneur bienheureux Śaṅkara—Parameśvara—puis, par compassion, toucha Brahmā et lui accorda Sa grâce.

Verse 14

कराभ्यां सुशुभाभ्यां च प्राह हृष्टतरः स्वयम् मत्समस्त्वं न संदेहो वत्स भक्तश् च मे भवान्

De Ses deux mains splendides, Lui-même—débordant de joie—dit : «Mon enfant, sans aucun doute, tu m’es égal en esprit ; et tu es vraiment Mon dévot (bhakta).»

Verse 15

स्वस्त्यस्तु ते गमिष्यामि संज्ञा भवतु सुव्रत एवमुक्त्वा तु भगवांस् ततो ऽन्तर्धानमीश्वरः

« Que l’auspice soit sur toi. Je m’en vais ; que ceci soit le signe convenu, ô toi au vœu noble. » Ayant ainsi parlé, le Seigneur Bienheureux—Īśvara—se déroba alors aux regards.

Verse 16

गतवान् गणपो देवः सर्वदेवनमस्कृतः अवाप्य संज्ञां गोविन्दात् पद्मयोनिः पितामहः

Le Seigneur divin des Gaṇa—vénéré par tous les dieux—s’en alla. Et le Grand-Père né du lotus (Brahmā), recevant de Govinda (Viṣṇu) son appellation et sa reconnaissance, fut dès lors connu sous ce nom.

Verse 17

प्रजाः स्रष्टुमनाश्चक्रे तप उग्रं पितामहः तस्यैवं तप्यमानस्य न किंचित् समवर्तत

Désireux d’engendrer les êtres, Pitāmaha (Brahmā) entreprit une austérité farouche. Pourtant, tandis qu’il accomplissait ainsi le tapas, rien du tout ne se manifesta.

Verse 18

ततो दीर्घेण कालेन दुःखात्क्रोधो ह्यजायत क्रोधाविष्टस्य नेत्राभ्यां प्रापतन्नश्रुबिन्दवः

Alors, après un long temps, de la peine naquit en vérité la colère ; et, saisi par l’emportement, des gouttes de larmes tombèrent de ses yeux.

Verse 19

ततस्तेभ्यो ऽश्रुबिन्दुभ्यो वातपित्तकफात्मकाः महाभागा महासत्त्वाः स्वस्तिकैरप्यलंकृताः

Alors, de ces gouttes de larmes naquirent des êtres éminents—incarnant les humeurs vāta, pitta et kapha—très fortunés et d’une immense puissance spirituelle, ornés même de signes svastika de bon augure.

Verse 20

प्रकीर्णकेशाः सर्पास्ते प्रादुर्भूता महाविषाः सर्पांस्तानग्रजान्दृष्ट्वा ब्रह्मात्मानम् अनिन्दयत्

Ces serpents—à la chevelure éparse et au venin redoutable—se manifestèrent. Voyant ces serpents nés avant les autres, Brahmā ne se blâma point lui-même, demeurant ferme dans son propre Soi.

Verse 21

अहो धिक् तपसो मह्यं फलमीदृशकं यदि लोकवैनाशिकी जज्ञे आदावेव प्रजा मम

Hélas—honte à mon ascèse, si son fruit est vraiment tel : que ma progéniture, née dès l’origine, se soit levée comme une puissance de ruine pour les mondes.

Verse 22

तस्य तीव्राभवन्मूर्च्छा क्रोधामर्षसमुद्भवा मूर्च्छाभिपरितापेन जहौ प्राणान्प्रजापतिः

De là naquit en lui une syncope terrible, issue de la colère et de l’orgueil blessé. Brûlé par le tourment de cet égarement, Prajāpati abandonna ses souffles vitaux.

Verse 23

तस्याप्रतिमवीर्यस्य देहात्कारुण्यपूर्वकम् अथैकादश ते रुद्रा रुदन्तो ऽभ्यक्रमंस् तथा

Alors, du corps de Celui dont la puissance est sans égale, par compassion, surgirent les onze Rudra ; et, en pleurant à haute voix, ils s’avancèrent eux aussi.

Verse 24

रोदनात्खलु रुद्रत्वं तेषु वै समजायत ये रुद्रास्ते खलु प्राणा ये प्राणास्ते तदात्मकाः

En vérité, de leurs pleurs (rodana) naquit en eux l’état de Rudra. Ceux qu’on nomme Rudra sont réellement les souffles vitaux (prāṇa) ; et ces prāṇa sont de cette même nature : l’essence même de Rudra.

Verse 25

प्राणाः प्राणवतां ज्ञेयाः सर्वभूतेष्ववस्थिताः अत्युग्रस्य महत्त्वस्य साधुराचरितस्य च

Sache que les souffles de vie (prāṇa) appartiennent à tous les êtres incarnés et demeurent en chaque créature. Ils sont aussi la mesure par laquelle on comprend la grandeur de l’excessivement Ugra—le Seigneur terrible et de bon augure—ainsi que la conduite établie des sādhus.

Verse 26

प्राणांस्तस्य ददौ भूयस् त्रिशूली नीललोहितः लब्ध्वासून् भगवान्ब्रह्म देवदेवमुमापतिम्

Alors Nīlalohita, le Seigneur au trident, lui rendit de nouveau les prāṇa. Ayant recouvré ses souffles vitaux, le vénérable Brahmā reconnut et loua Umāpati—le Deva des devas—comme le Pati suprême (Seigneur).

Verse 27

प्रणम्य संस्थितो ऽपश्यद् गायत्र्या विश्वमीश्वरम् सर्वलोकमयं देवं दृष्ट्वा स्तुत्वा पितामहः

Après s’être prosterné et s’être tenu dans une révérence paisible, Pitāmaha (Brahmā) contempla—par la puissance de la Gāyatrī—le Seigneur qui est l’univers lui-même. Voyant ce Deva qui pénètre tous les mondes, il le loua.

Verse 28

ततो विस्मयमापन्नः प्रणिपत्य मुहुर्मुहुः उवाच वचनं शर्वं सद्यादित्वं कथं विभो

Alors, saisi d’émerveillement, il se prosterna maintes fois et s’adressa à Śarva : «Ô Seigneur qui pénètres tout, comment se fait-il que Tu sois “immédiat dès l’origine”, toujours présent et se manifestant à l’instant ?»

Frequently Asked Questions

The chapter frames Shiva’s omniscience alongside līlā (divine play): the questioning tests humility and mutual welfare-seeking, and publicly establishes that devotion and truth-oriented praise draw Shiva’s anugraha, which supersedes mere status or creative authority.

By stating that the Rudras are pranas and that prana abides in all beings, the text identifies Rudra as the vital, animating principle under Shiva’s sovereignty—linking cosmic divinity to embodied life and making Shiva the regulator and restorer of life-force.

It symbolizes srishti influenced by disturbed guṇas: anger and frustration yield harmful or destabilizing manifestations, contrasting with creation aligned to dharma and grace; it also motivates the need for Shiva’s intervention to restore balance.