
Prayāga–Gaṅgā Tīrtha-māhātmya and Rules of Pilgrimage (Yātrā-vidhi)
Poursuivant l’enseignement purānique sur la pratique des tīrtha, Mārkaṇḍeya expose l’ordre et la discipline du pèlerinage, en plaçant au centre la sainteté de Prayāga, confluence de la Gaṅgā et de la Yamunā. Le chapitre fixe d’abord des contraintes éthiques pour la yātrā : le voyage ostentatoire en véhicule, mû par l’avidité ou le désir d’étalage, est blâmé comme sans fruit ; et certains actes nuisibles (par exemple partir pour Prayāga en chevauchant un taureau/bœuf) sont dits entraîner un lourd démérite, au point que les ancêtres n’acceptent pas le tarpana. Il développe ensuite la suprématie de Prayāga : le bain et l’abhiṣeka y sont mis sur le même plan que de grands sacrifices śrauta (Rājasūya/Aśvamedha), Prayāga est présenté comme la condensation d’innombrables tīrtha, et mourir à la confluence confère l’état suprême du yogin. Vient alors un catalogue de sous-tīrtha et de kṣetra voisins (lieux des Nāga, Pratiṣṭhāna, Haṃsa-prapatana, rive d’Urvaśī, Sandhyā-vaṭa, Koṭitīrtha), chacun avec ses conditions de vœu et ses fruits. Le discours culmine en une Gaṅgā-stuti : Gaṅgā, Tripathagā, d’une rareté unique aux nœuds majeurs (Gaṅgā-dvāra, Prayāga et la rencontre avec l’océan), souveraine au Kali Yuga, refuge ultime qui détruit le péché et abolit l’enfer, ouvrant sur la suite de la doctrine du Dharma et de la libération centrée sur les tīrtha.
Verse 1
इति श्रीकूर्मपुराणे षट्साहस्त्र्यां संहितायां पूर्वविभागे चतुस्त्रिशो ऽध्यायः मार्कण्डेय उवाच कथयिष्यामि ते वत्स तीर्थयात्राविधिक्रमम् / आर्षेण तु विधानेन यथा दृष्टं यथा श्रुतम्
Ainsi, dans le saint Kūrma Purāṇa—au sein de la Saṃhitā de six mille vers, dans le Pūrvabhāga—commence le trente-cinquième chapitre. Mārkaṇḍeya dit : « Mon enfant bien-aimé, je t’exposerai l’ordre et la règle du pèlerinage vers les tīrthas, selon la méthode transmise des ṛṣis, telle qu’elle a été vue et telle qu’elle a été entendue ».
Verse 2
प्रयागतीर्थयात्रार्थो यः प्रयाति नरः क्वचित् / बलीवर्दं समारूढः शृणु तस्यापि यत्फलम्
Écoute maintenant le fruit qu’obtient même cet homme qui, de quelque lieu qu’il parte, s’en va en pèlerinage vers le tīrtha sacré de Prayāga, monté sur un taureau (ou un bœuf).
Verse 3
नरके वसते घोरे समाः कल्पशतायुतम् / ततो निवर्तते घोरो गवां क्रोधो हि दारुणः / सलिलं च न गृह्णन्ति पितरस्तस्य देहिनः
Il demeure dans un enfer terrible durant cent millions de cycles du temps. Même après cela, l’effroyable colère des vaches—vraiment farouche—ne s’apaise pas; et les Ancêtres (pitṛ) de cet être incarné n’acceptent de lui même pas l’eau de l’offrande de tarpaṇa (tarpana).
Verse 4
यस्तु पुत्रांस्तथा बालान् स्नापयेत् पाययेत् तथा / यथात्मना तथा सर्वान् दानं विप्रेषु दापयेत्
Celui qui baigne ses fils et les jeunes enfants, et leur donne aussi à boire et à se nourrir—traitant tous les dépendants comme son propre soi—doit encore faire offrir des dons aux brahmanes (Brahmanas).
Verse 5
ऐश्वर्याल्लोभमोहाद् वा गच्छेद् यानेन यो नरः / निष्फलं तस्य तत् तीर्थं तसमाद्यानं विवर्जयेत्
Si un homme se rend à un tīrtha en véhicule, poussé par l’ostentation de la richesse, par l’avidité ou par l’illusion, ce pèlerinage devient sans fruit pour lui; qu’on évite donc un tel voyage en char lorsqu’il naît de la vanité et de l’attachement.
Verse 6
गङ्गायमुनयोर्मध्ये यस्तु कन्यां प्रयच्छति / आर्षेण तु विवाहेन यथा विभवविस्तरम्
Quiconque, dans la région entre la Gaṅgā et la Yamunā, donne une jeune fille en mariage selon le rite ārṣa approuvé par les Ṛṣi—selon l’étendue de ses moyens—obtient un grand mérite religieux.
Verse 7
न स पश्यति तं घोरं नरकं तेन कर्मणा / उत्तरान् स कुरून् गत्वा मोदते कालमक्षयम्
Par cet acte juste, il ne voit pas cet enfer terrible. Étant allé à Uttara-Kuru, il se réjouit durant un temps impérissable.
Verse 8
वटमूलं समाश्रित्य यस्तु प्राणान् परित्यजेत् / सर्वलोकानतिक्रम्य रुद्रलोकं स गच्छति
Celui qui, s’étant réfugié au pied des racines du banian, abandonne les souffles de vie, dépasse tous les mondes et parvient au séjour de Rudra.
Verse 9
तत्र ब्रह्मादयो देवा दिशश्च सदिगीश्वराः / लोकपालाश्च सिद्धाश्च पितरो लोकसंमताः
Là se tenaient les dieux, à commencer par Brahmā, ainsi que les directions et leurs seigneurs présidents; les gardiens des mondes, les Siddhas accomplis et les vénérables Pitṛs honorés par tous les mondes.
Verse 10
सनत्कुमारप्रमुखास्तथा ब्रह्मर्षयो ऽपरे / नागाः सुपार्णाः सिद्धाश्च तथा नित्यं समासते / हरिश्च भगवानास्ते प्रजापतिपुरस्कृतः
Sanatkumāra et d’autres sages éminents, ainsi que d’autres brahmarṣis; les Nāgas, les Suparṇas (oiseaux divins semblables à Garuḍa) et les Siddhas : tous demeurent là, assis en assemblée sans cesse. Et le Seigneur Bhagavān Hari lui-même y siège, les Prajāpatis placés au premier rang, en présidence d’honneur.
Verse 11
गङ्गायमुनयोर्मध्ये पृथिव्या जघनं स्मृतम् / प्रयागं राजशार्दूल त्रिषु लोकेषु विश्रुतम्
Entre la Gaṅgā et la Yamunā, on dit se trouver la « région inférieure » de la terre. Ce lieu est Prayāga, ô tigre parmi les rois, renommé dans les trois mondes.
Verse 12
तत्राभिषेकं यः कुर्यात् संगमे संशितव्रतः / तुल्यं फलवाप्नोति राजसूयाश्वमेधयोः
Quiconque, austère dans ses vœux, accomplit là l’abhiṣeka (ablution rituelle) au saint confluent, obtient un fruit égal à celui des sacrifices Rājasūya et Aśvamedha.
Verse 13
न मातृवचनात् तात न लोकवचनादपि / मतिरुत्क्रमणीया ते प्रयागगामनं प्रति
Mon fils bien-aimé, ne laisse pas ta résolution reculer—ni sous les paroles de ta mère, ni sous les propos du monde—lorsque ton dessein est de partir pour Prayāga.
Verse 14
दश तीर्थ सहस्त्राणि षष्टिकोट्यस्तथापरे / तेषां सान्निध्यमत्रैव तीर्थानां कुरुनन्दन
Dix mille tīrthas, et encore soixante crores d’autres : la présence même de tous ces lieux de pèlerinage se trouve ici, ô joie des Kuru.
Verse 15
या गतिर्योगयुक्तस्य सत्त्वस्थस्य मनीषिणः / सा गतिस्त्यजतः प्राणान् गङ्गायमुनसंगमे
L’état suprême qu’atteint le sage—établi dans le sattva et uni au Yoga—ce même état est obtenu par celui qui rend le souffle vital au confluent de la Gaṅgā et de la Yamunā.
Verse 16
न ते जीवन्ति लोके ऽस्मिन् यत्र तत्र युधिष्ठिर / ये प्रयागं न संप्राप्तास्त्रिषु लोकेषु विश्रुतम्
Ô Yudhiṣṭhira, ceux qui ne sont pas parvenus à Prayāga—célèbre dans les trois mondes—ne vivent pas vraiment en ce monde, où qu’ils demeurent.
Verse 17
एवं दृष्ट्वा तु तत् तीर्थं प्रयागं परमं पदम् / मुच्यते सर्वपापेभ्यः शशाङ्क इव राहुणा
Ainsi, par le seul fait de contempler ce tīrtha sacré—Prayāga, la demeure suprême—on est délivré de tous les péchés, comme la lune est libérée de l’emprise de Rāhu.
Verse 18
कम्बलाश्वतरौ नागौ यमुनादक्षिणे तटे / तत्र स्नात्वा च पीत्वा च मुच्यते सर्वपातकैः
Sur la rive méridionale de la Yamunā se tiennent les deux Nāgas, Kambala et Aśvatara. Celui qui s’y baigne et en boit l’eau est délivré de tous les péchés.
Verse 19
तत्र गत्वा नरः स्थानं महादेवस्य धीमतः / आत्मानं तारयेत् पूर्वं दशातीतान् दशापरान्
S’étant rendu là, au saint séjour du sage Mahādeva, l’homme doit d’abord se délivrer lui-même; par ce mérite, il sauve aussi dix ancêtres avant lui et dix descendants après lui.
Verse 20
कृत्वाभिषेकं तु नरः सो ऽश्वमेधफलं लभेत् / स्वर्गलोकमवाप्नोति यावदाहूतसंप्लवम्
Après avoir accompli le rite de consécration (abhiṣeka), l’homme obtient le fruit du sacrifice Aśvamedha; il atteint le monde céleste et y demeure jusqu’à la dissolution cosmique au temps prescrit.
Verse 21
पूर्वपार्श्वे तु गङ्गायास्त्रैलोक्यख्यातिमान् नृप / अवचः सर्वसामुद्रः प्रतिष्ठानं च विश्रुतम्
Ô Roi, sur la rive orientale de la Gaṅgā se trouve Avaca, renommée dans les trois mondes; et là se tient aussi Pratiṣṭhāna, célèbre comme grande confluence de toutes les eaux qui vont vers la mer.
Verse 22
ब्रह्मचारी जितक्रोधस्त्रिरात्रं यदि तिष्ठति / सर्वपापविशुद्धात्मा सो ऽश्वमेधफलं लभेत्
Si un brahmacārī, lié par le vœu et maître de sa colère, observe la discipline durant trois nuits, alors—l’âme purifiée de tout péché—il obtient un mérite égal au fruit d’un Aśvamedha.
Verse 23
उत्तरेण प्रतिष्ठानं भागीरथ्यास्तु सव्यतः / हंसप्रपतनं नाम तीर्थं त्रैलोक्यविश्रुतम्
Au nord se trouve Pratiṣṭhāna, et sur la rive gauche de la Bhāgīrathī s’étend le gué sacré nommé Haṃsa-prapatana, renommé dans les trois mondes.
Verse 24
अश्वमेधफलं तत्र स्मृतमात्रात् तु जायते / यावच्चन्द्रश्च सूर्यश्च तावत् स्वर्गे महीयते
Là, le mérite égal au sacrifice de l’Aśvamedha naît du seul souvenir; et tant que dureront la lune et le soleil, on est honoré au ciel.
Verse 25
उर्वशीपुलिने रम्ये विपुले हंसपाण्डुरे / परित्यजतियः प्राणान् शृणु तस्यापि यत् फलम्
Quiconque abandonne son souffle vital sur la belle et vaste rive d’Urvaśī, blanche comme les cygnes, écoute maintenant le fruit spirituel qui lui échoit aussi.
Verse 26
षष्टिवर्षसहस्त्राणि षष्टिवर्षशतानि च / आस्ते स पितृभिः सार्धं स्वर्गलोके नराधिप
Ô roi parmi les hommes, il demeure au monde céleste avec les Pitṛs durant soixante mille ans, et encore six cents ans de plus.
Verse 27
अथं संध्यावटे रम्ये ब्रह्मचारी जितेन्द्रियः / नरः शुचिरुपासीत ब्रह्मलोकमवाप्नुयात्
Ensuite, sous le beau banian de Sandhyā (Sandhyā-vaṭa), l’homme qui observe le brahmacarya, a dompté ses sens et demeure pur, doit accomplir l’adoration; ainsi peut-il atteindre Brahmaloka, le monde de Brahmā.
Verse 28
कोटितीर्थं समाश्रित्य यस्तु प्राणान् परित्यजेत् / कोटिवर्षसहस्त्राणि स्वर्गलोके महीयते
Celui qui, s’étant réfugié à Koṭitīrtha, y abandonne son souffle vital, est honoré dans le monde céleste durant des milliers de crores d’années.
Verse 29
यत्र गङ्गा महाभागा बहुतीर्थतपोवना / सिद्धक्षेत्रं हि तज्ज्ञेयं नात्र कार्या विचारणा
Là où s’écoule la très auspiciousse Déesse Gaṅgā—riche de nombreux tīrtha et de forêts d’ascèse—ce lieu doit être connu comme un Siddha-kṣetra; nul besoin d’en débattre davantage.
Verse 30
क्षितौ तारयते मर्त्यान् नागांस्तारयते ऽप्यधः / दिवि तारयते देवांस्तेन त्रिपथगा स्मृता
Sur la terre, elle fait traverser les mortels; en bas, elle délivre même les Nāga; et au ciel, elle transporte les dieux—c’est pourquoi on se souvient d’elle comme de « Tripathagā », celle qui chemine par les trois voies (les trois mondes).
Verse 31
यावदस्थीनि गङ्गायां तिष्ठन्ति पुरुषस्य तु / तावद् वर्षसहस्त्राणि स्वर्गलोके महीयते
Tant que les os d’un homme demeurent dans la Gaṅgā, durant autant de milliers d’années il est honoré et exalté dans le monde céleste.
Verse 32
तीर्थानां परमं तीर्थं नदीनां परमा नदी / मोक्षदा सर्वभूतानां महापातकिनामपि
Parmi tous les tīrtha, elle est le tīrtha suprême; parmi toutes les rivières, elle est la rivière la plus haute—elle accorde la libération à tous les êtres, même à ceux chargés de grands péchés.
Verse 33
सर्वत्र सुलभा गङ्गा त्रिषु स्थानेषु दुर्लभा / गङ्गाद्वारे प्रयागे च गङ्गासागरसंगमे
La Gaṅgā est aisée d’accès en bien des lieux, mais elle est véritablement rare en trois sites sacrés : à Gaṅgā-dvāra, à Prayāga, et au confluent où la Gaṅgā rejoint l’océan.
Verse 34
सर्वेषामे भूतानां पापोपहतचेतसाम् / गतिमन्वेषमाणानां नास्ति गङ्गासमा गतिः
Pour tous les êtres dont l’esprit est blessé et obscurci par le péché, et qui cherchent une voie véritable au-delà de l’errance, il n’est ni refuge ni passage ultime égal à la Gaṅgā.
Verse 35
पवित्राणां पवित्रं च मङ्गलानां च मङ्गलम् / माहेश्वरात् परिभ्रष्टा सर्वपापहरा शुभा
Il est le plus pur parmi tous les purificateurs, et le plus auspiceux parmi tout ce qui est auspiceux. Celui qui s’écarte de la voie de Mahādeva perd cette puissance bénie, favorable, qui efface tous les péchés.
Verse 36
कृते युगे तु तीर्थानि त्रेतायां पुष्करं परम् / द्वापरे तु कुरुक्षेत्रं कलौ गङ्गां विशिष्यते
Dans le Kṛta Yuga, les tīrthas en général sont au premier rang ; dans le Tretā Yuga, Puṣkara est suprême ; dans le Dvāpara Yuga, Kurukṣetra est suprême ; et dans le Kali Yuga, la Gaṅgā se distingue comme éminemment prééminente.
Verse 37
गङ्गामेव निषेवेत प्रयागे तु विशेषतः / नान्यत् कलियुगोद्भूतं मलं हन्तुं सुदुष्कृतम्
Qu’on se voue à la Gaṅgā seule—tout particulièrement à Prayāga—car rien d’autre ne peut détruire la lourde souillure née de l’âge de Kali, issue d’actes très mauvais.
Verse 38
अकामो वा सकामो वा गङ्गायां यो विपद्यते / स मृतो जायते स्वर्गे नरकं च न पश्यति
Qu’il soit sans désir ou plein de désir, celui qui meurt dans la Gaṅgā renaît au ciel et ne voit pas l’enfer.
The chapter condemns conveyance-based pilgrimage when driven by display, greed, or delusion, stating such motivation renders the yātrā fruitless; the emphasis is on humility, vow-discipline, and non-attachment rather than mere arrival.
Prayāga is presented as the locus where innumerable tīrthas are present, where ablution and abhiṣeka equal the fruits of Rājasūya and Aśvamedha, and where death at the confluence grants the highest yogic state and freedom from sin.
It means Gaṅgā ‘moves through three paths/worlds’: she ferries humans on earth, delivers beings below (including Nāgas), and conveys the gods in heaven—marking her as a cosmic purifier across realms.
It states: in Kṛta, tīrthas generally are foremost; in Tretā, Puṣkara; in Dvāpara, Kurukṣetra; and in Kali, Gaṅgā is especially pre-eminent—most particularly at Prayāga.