
Lord Śiva Bewildered by Mohinī (Viṣṇu’s Yoga-māyā and the Limits of Ascetic Power)
Après que les devas eurent obtenu l’amṛta grâce à la forme de Mohinī prise par Viṣṇu à la suite du barattage de l’océan, Śukadeva poursuit en évoquant le désir de Śiva de contempler cette apparence extraordinaire. Śiva, accompagné d’Umā et de ses gaṇas, s’approche de Madhusūdana et offre une louange théologique profonde : Viṣṇu comme Cause suprême non matérielle, unité de la cause et de l’effet, et insuffisance des lectures partielles (Vedānta, Mīmāṁsā, Sāṅkhya, Pātañjala, Pañcarātra) sans la pleine reconnaissance de Bhagavān. Viṣṇu y consent et manifeste Mohinī dans une forêt ; sa beauté trouble Śiva, qui la poursuit, est submergé par la yoga-māyā et laisse échapper sa semence—dont on dit qu’elle devint ensuite des mines d’or et d’argent. Quand l’illusion cesse, Śiva retrouve sa maîtrise, reconnaît la śakti incomparable de Viṣṇu et est loué pour sa stabilité. Viṣṇu reprend sa forme ; Śiva retourne au Kailāsa et instruit Bhavānī sur l’étonnante portée de la māyā du Seigneur. Le chapitre se clôt en affirmant qu’entendre ces līlās détruit la souffrance et mène au souvenir adorant, reliant le récit du barattage à son enseignement de bhakti.
Verse 1
श्रीबादरायणिरुवाच वृषध्वजो निशम्येदं योषिद्रूपेण दानवान् । मोहयित्वा सुरगणान्हरि: सोममपाययत् ॥ १ ॥ वृषमारुह्य गिरिश: सर्वभूतगणैर्वृत: । सह देव्या ययौ द्रष्टुं यत्रास्ते मधुसूदन: ॥ २ ॥
Śukadeva Gosvāmī dit : Hari, la Suprême Personnalité de Dieu, prit la forme d’une femme, envoûta les asuras et fit boire le nectar aux devas. Ayant entendu ces līlās, le Seigneur Śiva, Vṛṣadhvaja, monté sur son taureau et entouré de ses bhūtas, partit avec la déesse Umā vers le lieu où demeure Madhusūdana, afin de contempler cette forme féminine.
Verse 2
श्रीबादरायणिरुवाच वृषध्वजो निशम्येदं योषिद्रूपेण दानवान् । मोहयित्वा सुरगणान्हरि: सोममपाययत् ॥ १ ॥ वृषमारुह्य गिरिश: सर्वभूतगणैर्वृत: । सह देव्या ययौ द्रष्टुं यत्रास्ते मधुसूदन: ॥ २ ॥
Śukadeva Gosvāmī dit : Hari prit une forme de femme, charma les asuras et permit aux devas de boire le nectar. En l’entendant, Śiva, Vṛṣadhvaja, entouré de bhūtas, partit avec la déesse Umā vers Madhusūdana afin de contempler cette forme féminine.
Verse 3
सभाजितो भगवता सादरं सोमया भव: । सूपविष्ट उवाचेदं प्रतिपूज्य स्मयन्हरिम् ॥ ३ ॥
La Suprême Personnalité de Dieu accueillit Bhava (Śiva) et Somayā (Umā) avec grand respect. Une fois assis à l’aise, Śiva rendit au Seigneur l’adoration due et, souriant à Hari, parla ainsi.
Verse 4
श्रीमहादेव उवाच देवदेव जगद्वयापिञ्जगदीश जगन्मय । सर्वेषामपि भावानां त्वमात्मा हेतुरीश्वर: ॥ ४ ॥
Śrī Mahādeva dit : Ô Dieu des dieux, Seigneur omniprésent, Jagadīśa ; par Ta śakti Tu Te manifestes en création. Tu es l’Ātman de tous les êtres, la cause première et le Parameśvara suprême.
Verse 5
आद्यन्तावस्य यन्मध्यमिदमन्यदहं बहि: । यतोऽव्ययस्य नैतानि तत् सत्यं ब्रह्म चिद्भवान् ॥ ५ ॥
Le commencement et la fin, le milieu, le manifeste et l’inmanifesté, l’ahaṅkāra et toute l’expansion du cosmos viennent de Toi ; mais Tu es la Vérité impérissable, le Brahman suprême de nature cit, ainsi naissance et mort n’existent pas en Toi.
Verse 6
तवैव चरणाम्भोजं श्रेयस्कामा निराशिष: । विसृज्योभयत: सङ्गं मुनय: समुपासते ॥ ६ ॥
Les sages purs qui aspirent au śreyas suprême, sans désir égoïste, renoncent à toute attache terrestre et céleste, et vénèrent sans cesse Tes pieds de lotus dans la bhakti.
Verse 7
त्वं ब्रह्म पूर्णममृतं विगुणं विशोक- मानन्दमात्रमविकारमनन्यदन्यत् । विश्वस्य हेतुरुदयस्थितिसंयमाना- मात्मेश्वरश्च तदपेक्षतयानपेक्ष: ॥ ७ ॥
Mon Seigneur, Tu es le Brahman suprême : plénitude, immortalité, au-delà des guṇas, sans plainte, pure béatitude, immuable. Tu es la cause de la création, du maintien et de la dissolution, l’Īśvara au cœur de tous ; tous dépendent de Toi, mais Toi Tu demeures toujours indépendant.
Verse 8
एकस्त्वमेव सदसद्द्वयमद्वयं च स्वर्णं कृताकृतमिवेह न वस्तुभेद: । अज्ञानतस्त्वयि जनैर्विहितो विकल्पो यस्माद् गुणव्यतिकरो निरुपाधिकस्य ॥ ८ ॥
Ô Seigneur bien-aimé, Toi seul es cause et effet ; bien que Tu paraisses double—sat et asat—Tu es l’unique advaya. Comme l’or du bijou et l’or de la mine ne diffèrent pas, ainsi cause et effet ne diffèrent pas. Par ignorance, les hommes imaginent des dualités en Toi ; Tu es pur, sans condition, et le cosmos est l’effet de Tes qualités transcendantes.
Verse 9
त्वां ब्रह्म केचिदवयन्त्युत धर्ममेकेएके परं सदसतो: पुरुषं परेशम् । अन्येऽवयन्ति नवशक्तियुतं परं त्वांकेचिन्महापुरुषमव्ययमात्मतन्त्रम् ॥ ९ ॥
Ô Seigneur, certains védantins Te tiennent pour le Brahman impersonnel; les mīmāṁsakas Te voient comme le Dharma même. Les sāṅkhyas Te reconnaissent comme la Personne transcendante, au-delà de prakṛti et de puruṣa, Souverain même des devas. Les dévots du Pañcarātra T’adorent comme le Suprême doté de neuf puissances, et les yogis de Patañjali Te contemplent comme la Personnalité divine suprême, indépendante, impérissable, sans égal ni supérieur.
Verse 10
नाहं परायुर्ऋषयो न मरीचिमुख्याजानन्ति यद्विरचितं खलु सत्त्वसर्गा: । यन्मायया मुषितचेतस ईश दैत्य-मर्त्यादय: किमुत शश्वदभद्रवृत्ता: ॥ १० ॥
Ô Īśa, ni moi, Indra, ni Brahmā, ni les grands ṛṣis conduits par Marīci—bien que nés de la qualité de bonté—ne comprenons ce que Tu as agencé dans cette création. Ta māyā trouble même notre esprit; que dire alors des asuras, des humains et des autres, établis dans rajo et tamo, à la conduite sans cesse néfaste—comment Te connaîtraient‑ils ?
Verse 11
स त्वं समीहितमद: स्थितिजन्मनाशंभूतेहितं च जगतो भवबन्धमोक्षौ । वायुर्यथा विशति खं च चराचराख्यंसर्वं तदात्मकतयावगमोऽवरुन्त्से ॥ ११ ॥
Mon Seigneur, Tu es la connaissance suprême personnifiée : Tu connais le commencement, le maintien et la dissolution de la création, et Tu connais tous les efforts des âmes, par lesquels elles sont liées au saṁsāra ou délivrées. Comme l’air pénètre le vaste ciel et aussi les corps de tout ce qui est mobile ou immobile, ainsi Tu es présent partout et, de ce fait, Tu connais tout.
Verse 12
अवतारा मया दृष्टा रममाणस्य ते गुणै: । सोऽहं तद्द्रष्टुमिच्छामि यत् ते योषिद्वपुर्धृतम् ॥ १२ ॥
Mon Seigneur, j’ai vu les diverses incarnations que Tu as manifestées, Te réjouissant de Tes qualités transcendantes. À présent que Tu as revêtu une forme de femme, je désire contempler aussi cette apparence de Ta Seigneurie.
Verse 13
येन सम्मोहिता दैत्या: पायिताश्चामृतं सुरा: । तद् दिदृक्षव आयाता: परं कौतूहलं हि न: ॥ १३ ॥
Mon Seigneur, nous sommes venus désireux de voir la forme par laquelle Tu as totalement captivé les asuras et permis ainsi aux devas de boire l’amṛta. Notre émerveillement est immense ; je brûle d’ardeur de contempler cette forme.
Verse 14
श्रीशुक उवाच एवमभ्यर्थितो विष्णुर्भगवान् शूलपाणिना । प्रहस्य भावगम्भीरं गिरिशं प्रत्यभाषत ॥ १४ ॥
Śrī Śukadeva Gosvāmī dit : Ainsi sollicité par Śiva, le porteur du trident, le Seigneur Viṣṇu sourit avec une gravité sereine et répondit à Girīśa.
Verse 15
श्रीभगवानुवाच कौतूहलाय दैत्यानां योषिद्वेषो मया धृत: । पश्यता सुरकार्याणि गते पीयूषभाजने ॥ १५ ॥
Le Seigneur Suprême dit : Lorsque les asuras s’emparèrent de la cruche d’ambroisie, pour le bien des devas j’assumai la forme d’une belle femme afin de les tromper et de les égarer.
Verse 16
तत्तेऽहं दर्शयिष्यामि दिदृक्षो: सुरसत्तम । कामिनां बहु मन्तव्यं सङ्कल्पप्रभवोदयम् ॥ १६ ॥
Ô meilleur des demi-dieux, puisque tu désires la voir, Je te montrerai Ma forme, si prisée par ceux que la luxure domine; car le désir s’élève des pensées et des intentions du mental.
Verse 17
श्रीशुक उवाच इति ब्रुवाणो भगवांस्तत्रैवान्तरधीयत । सर्वतश्चारयंश्चक्षुर्भव आस्ते सहोमया ॥ १७ ॥
Śrī Śukadeva poursuivit : Après avoir parlé ainsi, le Seigneur Viṣṇu disparut sur-le-champ. Alors Śiva, avec Umā, demeura là, le cherchant de tous côtés d’un regard mobile.
Verse 18
ततो ददर्शोपवने वरस्त्रियंविचित्रपुष्पारुणपल्लवद्रुमे । विक्रीडतीं कन्दुकलीलया लसद्-दुकूलपर्यस्तनितम्बमेखलाम् ॥ १८ ॥
Puis, dans une belle forêt voisine, pleine d’arbres aux jeunes pousses rosées et de fleurs variées, Śiva vit une femme d’une beauté exquise jouant à la balle; son sari étincelant retombait sur ses hanches et une ceinture ornait sa taille.
Verse 19
आवर्तनोद्वर्तनकम्पितस्तन-प्रकृष्टहारोरुभरै: पदे पदे । प्रभज्यमानामिव मध्यतश्चलत्-पदप्रवालं नयतीं ततस्तत: ॥ १९ ॥
Comme la balle tombait puis rebondissait, en jouant ses seins frémissaient; et sous le poids de sa poitrine et de lourdes guirlandes de fleurs, sa taille semblait presque se briser à chaque pas. Ses pieds tendres, rouges comme le corail, allaient çà et là.
Verse 20
दिक्षु भ्रमत्कन्दुकचापलैर्भृशंप्रोद्विग्नतारायतलोललोचनाम् । स्वकर्णविभ्राजितकुण्डलोल्लसत्-कपोलनीलालकमण्डिताननाम् ॥ २० ॥
Sous la vivacité de la balle qui bondissait en tous sens, ses grands yeux magnifiques s’agitaient, pleins d’émoi. Les boucles d’oreilles étincelantes à ses oreilles ornaient ses joues lumineuses, et les mèches sombres répandues sur son visage la rendaient plus belle encore.
Verse 21
श्लथद् दुकूलं कबरीं च विच्युतांसन्नह्यतीं वामकरेण वल्गुना । विनिघ्नतीमन्यकरेण कन्दुकंविमोहयन्तीं जगदात्ममायया ॥ २१ ॥
En jouant à la balle, son voile se relâcha et sa coiffure se défit. De sa belle main gauche elle cherchait à renouer ses cheveux, tandis qu’en même temps, de la droite, elle frappait la balle pour poursuivre le jeu. Ainsi, par Sa puissance interne, le Seigneur, Âme du monde, envoûta chacun.
Verse 22
तां वीक्ष्य देव इति कन्दुकलीलयेषद्-व्रीडास्फुटस्मितविसृष्टकटाक्षमुष्ट: । स्त्रीप्रेक्षणप्रतिसमीक्षणविह्वलात्मानात्मानमन्तिक उमां स्वगणांश्च वेद ॥ २२ ॥
Tandis que le seigneur Śiva la contemplait jouer à la balle, elle lui jetait parfois un regard de côté et souriait légèrement, par pudeur. Dans cet échange de regards, l’âme de Śiva fut bouleversée : il oublia jusqu’à lui-même, Umā son épouse bien-aimée, et même ses compagnons tout proches.
Verse 23
तस्या: कराग्रात् स तु कन्दुको यदागतो विदूरं तमनुव्रजत्स्त्रिया: । वास: ससूत्रं लघु मारुतोऽहरद्भवस्य देवस्य किलानुपश्यत: ॥ २३ ॥
Quand la balle jaillit de sa main et tomba au loin, la femme se mit à la suivre. Mais, sous le regard du dieu Bhava (Śiva), une brise légère emporta soudain son vêtement fin et le cordon de sa taille.
Verse 24
एवं तां रुचिरापाङ्गीं दर्शनीयां मनोरमाम् । दृष्ट्वा तस्यां मनश्चक्रे विषज्जन्त्यां भव: किल ॥ २४ ॥
Ainsi, le Seigneur Śiva vit cette femme aux regards ravissants, belle à contempler et pleine de charme; et elle aussi le regarda. Pensant qu’elle était attirée par lui, l’esprit de Śiva fut, à son tour, puissamment attiré vers elle.
Verse 25
तयापहृतविज्ञानस्तत्कृतस्मरविह्वल: । भवान्या अपि पश्यन्त्या गतह्रीस्तत्पदं ययौ ॥ २५ ॥
Par cette femme, le discernement de Śiva fut comme ravi, et il fut bouleversé par le désir qu’elle éveillait. Même sous le regard de Bhavānī, sans retenue, il s’avança vers elle.
Verse 26
सा तमायान्तमालोक्य विवस्त्रा व्रीडिता भृशम् । निलीयमाना वृक्षेषु हसन्ती नान्वतिष्ठत ॥ २६ ॥
La belle femme était déjà nue, et lorsqu’elle vit Śiva s’avancer vers elle, elle fut saisie d’une grande pudeur. Souriante, elle se cachait parmi les arbres et ne demeurait pas en un seul endroit.
Verse 27
तामन्वगच्छद् भगवान् भव: प्रमुषितेन्द्रिय: । कामस्य च वशं नीत: करेणुमिव यूथप: ॥ २७ ॥
Ses sens étant troublés, le Seigneur Bhava (Śiva), soumis au désir, se mit à la suivre, tel un éléphant en rut poursuivant une éléphante.
Verse 28
सोऽनुव्रज्यातिवेगेन गृहीत्वानिच्छतीं स्त्रियम् । केशबन्ध उपानीय बाहुभ्यां परिषस्वजे ॥ २८ ॥
L’ayant poursuivie à toute vitesse, Śiva saisit la femme, bien qu’elle ne le voulût pas, par la tresse de ses cheveux, la tira près de lui, puis l’enlaça de ses bras.
Verse 29
सोपगूढा भगवता करिणा करिणी यथा । इतस्तत: प्रसर्पन्ती विप्रकीर्णशिरोरुहा ॥ २९ ॥ आत्मानं मोचयित्वाङ्ग सुरर्षभभुजान्तरात् । प्राद्रवत्सा पृथुश्रोणी माया देवविनिर्मिता ॥ ३० ॥
Comme un éléphant mâle enlace l’éléphante, ainsi le Seigneur Śiva l’étreignit; les cheveux épars, elle ondoyait çà et là telle une serpente.
Verse 30
सोपगूढा भगवता करिणा करिणी यथा । इतस्तत: प्रसर्पन्ती विप्रकीर्णशिरोरुहा ॥ २९ ॥ आत्मानं मोचयित्वाङ्ग सुरर्षभभुजान्तरात् । प्राद्रवत्सा पृथुश्रोणी माया देवविनिर्मिता ॥ ३० ॥
Ô roi, cette femme aux hanches larges et hautes était la yoga-māyā manifestée par la Suprême Personnalité de Dieu. D’une manière ou d’une autre, elle se dégagea de l’étreinte affectueuse de Śiva et s’enfuit en courant.
Verse 31
तस्यासौ पदवीं रुद्रो विष्णोरद्भुतकर्मण: । प्रत्यपद्यत कामेन वैरिणेव विनिर्जित: ॥ ३१ ॥
Comme vaincu par un ennemi sous la forme du désir, Rudra suivit la trace de Viṣṇu, l’Auteur d’actes merveilleux, qui avait pris la forme de Mohinī.
Verse 32
तस्यानुधावतो रेतश्चस्कन्दामोघरेतस: । शुष्मिणो यूथपस्येव वासितामनुधावत: ॥ ३२ ॥
De même qu’un éléphant mâle en rut suit une éléphante féconde, le puissant Śiva poursuivit la belle femme, et sa semence —jamais vaine— se répandit.
Verse 33
यत्र यत्रापतन्मह्यां रेतस्तस्य महात्मन: । तानि रूप्यस्य हेम्नश्च क्षेत्राण्यासन्महीपते ॥ ३३ ॥
Ô roi, partout où, à la surface de la terre, tomba la semence de ce grand Śiva, apparurent ensuite des mines d’or et d’argent.
Verse 34
सरित्सर:सु शैलेषु वनेषूपवनेषु च । यत्र क्व चासन्नृषयस्तत्र सन्निहितो हर: ॥ ३४ ॥
Suivant Mohinī, le Seigneur Śiva alla partout — sur les rives des rivières et des lacs, près des montagnes, dans les forêts et les jardins; là où demeuraient les grands ṛṣis, là se tenait aussi Hara (Śiva).
Verse 35
स्कन्ने रेतसि सोऽपश्यदात्मानं देवमायया । जडीकृतं नृपश्रेष्ठ सन्न्यवर्तत कश्मलात् ॥ ३५ ॥
Ô Mahārāja Parīkṣit, lorsque le Seigneur Śiva eut entièrement répandu sa semence, il vit qu’il avait été lui-même pris au piège de la devā-māyā, l’illusion déployée par la Suprême Personnalité de Dieu. Il se maîtrisa donc et ne suivit plus la māyā.
Verse 36
अथावगतमाहात्म्य आत्मनो जगदात्मन: । अपरिज्ञेयवीर्यस्य न मेने तदुहाद्भुतम् ॥ ३६ ॥
Alors le Seigneur Śiva comprit sa propre condition et la grandeur de la Suprême Personnalité de Dieu, l’Âme de l’univers, dont les puissances sont sans limite. Fort de cette compréhension, il ne fut nullement surpris de la manière merveilleuse dont le Seigneur Viṣṇu avait agi sur lui.
Verse 37
तमविक्लवमव्रीडमालक्ष्य मधुसूदन: । उवाच परमप्रीतो बिभ्रत्स्वां पौरुषीं तनुम् ॥ ३७ ॥
Voyant Śiva calme et sans honte, Madhusūdana (Viṣṇu) en fut grandement réjoui. Il reprit alors Sa forme originelle et parla ainsi.
Verse 38
श्रीभगवानुवाच दिष्टया त्वं विबुधश्रेष्ठ स्वां निष्ठामात्मना स्थित: । यन्मे स्त्रीरूपया स्वैरं मोहितोऽप्यङ्ग मायया ॥ ३८ ॥
La Suprême Personnalité de Dieu dit : Ô meilleur des demi-dieux, c’est une bénédiction que, bien que tu aies été tourmenté par Ma puissance lorsque J’ai pris une forme féminine, tu sois demeuré établi dans ta propre fermeté. Que toute bonne fortune soit sur toi.
Verse 39
को नु मेऽतितरेन्मायां विषक्तस्त्वदृते पुमान् । तांस्तान्विसृजतीं भावान्दुस्तरामकृतात्मभि: ॥ ३९ ॥
Ô Seigneur Śambhu, dans ce monde matériel, qui, sinon toi, peut dépasser Ma māyā? Les êtres, attachés aux plaisirs des sens, sont conquis par son influence; la puissance de la nature matérielle est en vérité très difficile à franchir pour ceux qui ne se maîtrisent pas.
Verse 40
सेयं गुणमयी माया न त्वामभिभविष्यति । मया समेता कालेन कालरूपेण भागश: ॥ ४० ॥
Cette māyā, faite des trois guṇa, qui coopère avec Moi dans la création et se manifeste par parts sous la forme du temps, ne pourra plus te troubler désormais.
Verse 41
श्रीशुक उवाच एवं भगवता राजन् श्रीवत्साङ्केन सत्कृत: । आमन्त्र्य तं परिक्रम्य सगण: स्वालयं ययौ ॥ ४१ ॥
Śukadeva Gosvāmī dit : Ô roi, ainsi honoré par le Seigneur Suprême, portant sur la poitrine la marque de Śrīvatsa, le Seigneur Śiva fit respectueusement le tour de Lui. Puis, après avoir demandé congé, il retourna à sa demeure, Kailāsa, avec ses compagnons.
Verse 42
आत्मांशभूतां तां मायां भवानीं भगवान्भव: । सम्मतामृषिमुख्यानां प्रीत्याचष्टाथ भारत ॥ ४२ ॥
Ô descendant de Bharata, alors le Seigneur Bhava (Śiva), dans la jubilation, s’adressa avec affection à son épouse Bhavānī, reconnue par les plus grands ṛṣi comme la puissance (māyā) du Seigneur Viṣṇu.
Verse 43
अयि व्यपश्यस्त्वमजस्य मायांपरस्य पुंस: परदेवताया: । अहं कलानामृषभोऽपि मुह्येययावशोऽन्ये किमुतास्वतन्त्रा: ॥ ४३ ॥
Śiva dit : Ô Déesse, tu as maintenant vu la māyā de la Personne Suprême, l’Inengendré, maître de tous et Divinité suprême. Bien que je sois l’une de Ses expansions principales, moi aussi j’ai été troublé par cette énergie; que dire alors des autres, entièrement dépendants de la māyā ?
Verse 44
यं मामपृच्छस्त्वमुपेत्य योगात्समासहस्रान्त उपारतं वै । स एष साक्षात् पुरुष: पुराणोन यत्र कालो विशते न वेद: ॥ ४४ ॥
Lorsque j’eus achevé mille années de yoga mystique, tu t’approchas et me demandas sur qui je méditais. Le voici à présent : le Purusha primordial, le Suprême, en qui le temps n’a point d’entrée et que les Veda ne peuvent saisir pleinement.
Verse 45
श्रीशुक उवाच इति तेऽभिहितस्तात विक्रम: शार्ङ्गधन्वन: । सिन्धोर्निर्मथने येन धृत: पृष्ठे महाचल: ॥ ४५ ॥
Śukadeva Gosvāmī dit : Ô cher roi, ce même Bhagavān, connu sous le nom de Śārṅga-dhanvā, porta la grande montagne sur Son dos lors du barattage de l’Océan de Lait. Je t’ai décrit Sa prouesse.
Verse 46
एतन्मुहु: कीर्तयतोऽनुशृण्वतो न रिष्यते जातु समुद्यम: क्वचित् । यदुत्तमश्लोकगुणानुवर्णनं समस्तसंसारपरिश्रमापहम् ॥ ४६ ॥
L’effort de celui qui écoute ou récite sans cesse ce récit ne sera jamais vain. En vérité, chanter les gloires d’Uttamaśloka, la Personnalité Suprême de Dieu, est le moyen d’abolir toutes les souffrances du monde matériel.
Verse 47
असदविषयमङ्घ्रिं भावगम्यं प्रपन्ना- नमृतममरवर्यानाशयत् सिन्धुमथ्यम् । कपटयुवतिवेषो मोहयन्य: सुरारीं- स्तमहमुपसृतानां कामपूरं नतोऽस्मि ॥ ४७ ॥
Prenant la forme d’une jeune femme et égarant ainsi les asura, le Seigneur Suprême distribua aux deva, Ses dévots, le nectar issu du barattage de l’Océan de Lait. À cette Personnalité Suprême—dont les pieds transcendent l’irréel, atteignable par la bhakti du cœur et qui comble les désirs des âmes réfugiées—je rends mon hommage.
Śiva’s request is framed as wonder and theological inquiry: Mohinī is not ordinary beauty but Viṣṇu’s yoga-māyā that accomplished an impossible task—bewildering the asuras and securing amṛta for the devas. Śiva’s desire to witness it highlights that even the greatest devas seek direct darśana of the Lord’s līlā-śakti, and it sets up a teaching moment about māyā’s supremacy under Bhagavān.
The chapter’s point is not Śiva’s “weakness” but Viṣṇu’s limitless potency. Māyā here is explicitly the Lord’s own yoga-māyā; it can overwhelm even elevated beings when the Lord chooses to demonstrate His sovereignty. Śiva’s restoration of composure and his lack of shame underscore his greatness, while the incident establishes that no one surpasses the Lord’s illusory energy without His grace.
Śiva identifies Viṣṇu as Parameśvara beyond material change, the source of manifestation and dissolution, and the inner knower present like air within all beings. He also integrates multiple darśanas—showing how various schools partially apprehend the Supreme—while affirming Bhagavān as the complete reality. This culminates in rejecting a simplistic ‘Brahman true, world false’ reading by asserting the world’s dependence as an effect of the Lord’s real qualities.
Within Purāṇic symbolism, the detail functions as a cosmological etiological note (explaining origins of substances) and as a theological marker: even what is involuntarily emitted by a mahādeva is potent and consequential. It also emphasizes the extraordinary intensity of the Lord’s māyā-display, while keeping the narrative’s focus on Viṣṇu’s supremacy and Śiva’s eventual self-mastery.
The chapter uses sensual description to demonstrate the binding force of kāma under māyā, even for the exalted, thereby warning conditioned beings against complacency. Its resolution is explicitly devotional: recognition of the Lord’s śakti, humility before māyā, and the prescription of śravaṇa-kīrtana as the means to destroy suffering and re-center the mind on Bhagavān rather than sense objects.