
Cet adhyāya prend la forme d’un dialogue entre Pulastya et le roi Yayāti. Le roi s’enquiert des circonstances dans lesquelles Śiva traverse de nombreux lieux sacrés, sous la menace supposée de Kāma (Manobhava), et demande le récit complet de la demeure de Kāmeśvara. Pulastya raconte que Kāma poursuit Śiva sans relâche, se manifestant à maintes reprises, arc et flèches prêts. Après une longue suite de passages par des tīrtha renommés, Śiva revient vers Arbuda et affronte Kāma directement ; de son troisième œil jaillit une flamme dévorante qui réduit en cendres Kāma, ainsi que son arc et ses flèches. Le récit se tourne ensuite vers la plainte de Rati et sa tentative d’auto-immolation, interrompue par une voix céleste lui enjoignant de pratiquer le tapas. Après mille ans d’adoration disciplinée—vœux, dons, japa, homa et jeûne—Śiva accorde une grâce : Kāma est restauré comme présence incarnée et reprend sa fonction, désormais autorisée par Śiva. Le chapitre s’achève en disant que le roi, ayant saisi la grandeur de Śiva, l’établit à Arbuda ; le darśana de cette divinité est réputé écarter le malheur durant sept naissances, proclamant la phalaśruti et la centralité rituelle du lieu.
Verse 1
पुलस्त्य उवाच । ततः कामेश्वरं गच्छेत्तत्र कामप्रतिष्ठितम् । यस्मिन्दृष्टे सदा मर्त्यः सुरूपः सुप्रभो भवेत्
Pulastya dit : Ensuite, qu’on aille à Kāmeśvara, où Kāma est établi. En le contemplant, le mortel devient à jamais beau de forme et rayonnant d’éclat.
Verse 2
ययातिरुवाच । त्वया प्रोक्तं पुरा शंभुः कामबाण भयात्किल । वालखिल्याश्रमं प्राप्तो यत्र लिंगं पपात ह
Yayāti dit : Tu as dit autrefois que Śambhu, dit-on, par crainte des flèches de Kāma, parvint à l’ermitage des Vālakhilya — là où le liṅga tomba.
Verse 3
स कथं पूजितस्तेन शंभुर्मे कौतुकं महत् । वद सर्वं द्विजश्रेष्ठ कामेश्वरनिवेशनम्
Comment Śambhu y fut-il honoré par eux ? Voilà pour moi une grande curiosité. Dis-moi tout, ô le meilleur des brāhmaṇas, au sujet de la demeure de Kāmeśvara.
Verse 4
पुलस्त्य उवाच । मुक्तलिंगेऽपि देवेशे न स्मरस्तं मुमोच ह । दर्शयन्नात्मनो बाणं तस्यासौ पृष्ठतः स्थितः
Pulastya dit : Bien que le Seigneur des dieux eût lâché le liṅga, Smara (Kāma) ne le relâcha point. Exhibant sa propre flèche, il se tint derrière lui.
Verse 5
ततो वाराणसीं प्राप्तस्तद्भयात्त्रिपुरांतकः । तत्राऽपि च तथा दृष्ट्वा धृतचापं मनोभवम्
Puis, par crainte de lui, Tripurāntaka (Śiva) parvint à Vārāṇasī. Là encore, voyant Manobhava (Kāma) tenant l’arc, il se trouva dans le même état.
Verse 6
ततः प्रयागमापन्नः केदारं च ततः परम् । नैमिषं भद्रकर्णं च जंबूमार्गे त्रिपुष्करम्
Ensuite il atteignit Prayāga, puis se rendit à Kedāra ; il vint aussi à Naimiṣa, à Bhadrakarṇa, et—par la voie du Jambū-mārga—à Tripuṣkara également.
Verse 7
गोकर्णं च प्रभासं च पुण्यं च कृमिजांगलम् । गगाद्वारं गयाशीर्षं कालाभीष्टं वटेश्वरम्
Il se rendit à Gokarṇa et à Prabhāsa ; au saint Kṛmijāṅgala ; à Gaṅgā-dvāra, à Gayāśīrṣa, à Kālābhīṣṭa et à Vaṭeśvara.
Verse 8
किं वा तेन बहूक्तेन तीर्थान्यायतनानि च । असंख्यानि गतो देवः कामं च ददृशे तथा
Mais à quoi bon tant de paroles ? Le Dieu se rendit à d’innombrables tīrthas et sanctuaires sacrés—et là encore il continuait de voir Kāma.
Verse 9
यत्रयत्र महादेवस्तद्भयान्नृप गच्छति । तत्रतत्र पुनः कामं प्रपश्यति धृतायुधम्
Ô roi, partout où Mahādeva allait, saisi de crainte à son égard, là encore et encore il voyait Kāma, l’arme à la main.
Verse 10
कस्यचित्त्वथकालस्य पुनः प्राप्तोऽर्बुदं प्रति । तत्रापश्यत्तथा काममाकर्णाकर्षितायुधम् । आकुंचितैकपादं च स्थिरदृष्टिं नृपो त्तम
Après quelque temps, il revint de nouveau vers Arbuda. Là, il vit encore Kāma, l’arme bandée jusqu’à l’oreille (prêt à tirer), se tenant sur une jambe repliée, le regard immobile, ô le meilleur des rois.
Verse 11
अथाऽसौ भगवाञ्छांतः प्रियादुःखसमन्वितः । क्रोधं चक्रे विशेषेण दृष्ट्वा तं पुरतः स्थितम्
Alors le Seigneur Bienheureux—paisible, mais chargé de la peine pour son aimée—s’enflamma d’une colère ardente en le voyant debout devant lui.
Verse 12
तस्य कोपाभिभूतस्य तृतीयान्नयनान्नृप । निश्चक्राम महाज्वाला ययाऽसौ भस्मसात्कृतः
Ô roi, lorsqu’il fut submergé par la colère, de son troisième œil jaillit une grande flamme, par laquelle celui-là fut réduit en cendres.
Verse 13
सचापः सशरो राजंस्तस्मिन्पर्वतरोधसि । शंकरो रोषपर्यंतं गत्वा सौख्यमवाप्तवान्
Ô roi, sur ce versant de la montagne, son arc et ses flèches restèrent là. Śaṅkara alla jusqu’au terme de sa colère, puis obtint paix et douceur.
Verse 14
कैलासं पर्वतश्रेष्ठं जगाम सुरपूजितः । दग्धे मनोभवे भार्या रतिरस्य पतिव्रता । व्यलपत्करुणं दीना पतिशोकपरि प्लुता
Honoré par les dieux, il se rendit au Kailāsa, le plus excellent des monts. Lorsque Manobhava (Kāma) fut réduit en cendres, son épouse Rati—dévouée à son époux—se lamenta avec une pitié déchirante, misérable et submergée par le chagrin pour son seigneur.
Verse 15
ततो दारूणि चाहृत्य चितिं कृत्वा नराधिप । आरुरोहाग्निसंदीप्तां चितिं सा पतिदुःखिता । तावदाकाशगां वाणीं शुश्राव च यशस्विनी
Alors, ô seigneur des hommes, ayant apporté du bois et dressé le bûcher, elle—tourmentée par la douleur pour son époux—monta sur le bûcher embrasé. À cet instant, la dame illustre entendit une voix venue du ciel.
Verse 16
वागुवाच । मा पुत्रि साहसं कार्षीस्तपसा तिष्ठ सुन्दरि । भूयः प्राप्स्यसि भर्त्तारं कामें तुष्टेन शंभुना
Vāk dit : «Ô ma fille, ne commets pas d’acte téméraire. Ô belle, demeure dans l’austérité (tapas). Tu retrouveras ton époux Kāma lorsque Śambhu (Śiva) sera satisfait».
Verse 17
सा श्रुत्वा तां तदा वाणीं समुत्तस्थौ समुमध्यमा । देवमाराधयामास दिवानक्तमतंद्रिता । व्रतैर्दानैर्जपैर्होमैरुपवासैस्तथा परैः
Ayant entendu cette voix, elle, à la taille fine, se releva aussitôt. Sans relâche, jour et nuit, elle adora le Seigneur par des vœux, des dons, des récitations (japa), des offrandes au feu (homa), des jeûnes et d’autres observances.
Verse 18
ततो वर्ष सहस्रांते तुष्टस्तस्या महेश्वरः । अब्रवीद्वद कल्याणि वरं यन्मनसि स्थितम्
Puis, au terme de mille ans, Maheśvara (Śiva) fut satisfait d’elle et dit : «Parle, ô bienheureuse : quel don demeure dans ton cœur ?»
Verse 19
रतिरुवाच । यदि तुष्टोऽसि मे देव भगवंल्लोक भावनः । अक्षतांगः पुनः कामः कांतो मे जायतां पतिः
Ratī dit : «Si Tu es satisfait de moi, ô Dieu—ô Bienheureux, soutien des mondes—que Kāma, ses membres rendus intacts, redevienne mon époux bien-aimé.»
Verse 20
एवमुक्ते तया वाक्ये तत्क्षणात्समुपस्थितः । यथा सुप्तो महाराज तद्वद्रूपः स हर्षित
Lorsqu’elle eut ainsi parlé, à l’instant même il apparut—plein de joie—revêtu de la même forme qu’auparavant, tel un homme qui s’éveille du sommeil, ô grand roi.
Verse 21
इक्षुयष्टिमयं चापं पुष्पबाणसमन्वितम् । भृंगश्रेणिमय्या मौर्व्या शोभितं सुमनोहरम्
Il portait un arc fait de tige de canne à sucre, muni de flèches de fleurs, et orné d’une corde composée d’une rangée d’abeilles—d’un charme exquis à contempler.
Verse 22
ततो रतिसमायुक्तः प्रणिपत्य महेश्वरम् । अनुज्ञातस्तु तेनैव स्वव्यापारेऽभ्यवर्त्तत
Alors, Kāma, uni à Ratī, se prosterna devant Maheśvara. Ayant reçu de Lui même la permission, il retourna à sa charge propre.
Verse 23
स दृष्ट्वा शिवमाहात्म्यं श्रद्धां कृत्वा नृपोत्तम । शिवं संस्थापयामास पर्वतेऽर्बुदसंज्ञिते
Voyant la grandeur de Śiva, le meilleur des rois conçut la foi; et il établit Śiva (un sanctuaire/linga) sur la montagne appelée Arbuda.
Verse 24
यस्मिन्दृष्टे महाराज नारी वा यदि वा नरः । सप्तजन्मांतराण्येव न दौर्भाग्यमवाप्नुयात्
Ô grand roi, quiconque Le contemple (Śiva établi en ce lieu), femme ou homme, ne connaîtra point l’infortune durant sept naissances successives.
Verse 25
एवमेतन्मया ख्यातं यन्मां त्वं परिपृच्छसि । कामेश्वरस्य माहात्म्यं कामदाह सविस्तरम्
Ainsi t’ai-je exposé ce que tu m’as demandé : la grandeur de Kāmeśvara et le récit de l’embrasement de Kāma (Kāmadāha), en plein détail.
Verse 40
इति श्रीस्कांदे महापुराण एकाशीतिसाहस्र्यां संहितायां सप्तमे प्रभासखंडे तृतीयेऽर्बुदखंडे कामेश्वरमाहात्म्यवर्णनंनाम चत्वारिंशोऽध्यायः
Ainsi s’achève le quarantième chapitre, intitulé « Description de la grandeur de Kāmeśvara », dans le Skanda Mahāpurāṇa—au sein de la compilation de quatre-vingt-un mille vers—situé dans le septième livre, le Prabhāsa Khaṇḍa, et dans sa troisième subdivision, l’Arbuda Khaṇḍa.