Adhyaya 26
Vayaviya SamhitaPurva BhagaAdhyaya 2629 Verses

कौशिकी-गौरी तथा शार्दूलरूप-निशाचरस्य पूर्वकर्मवर्णनम् | Kauśikī-Gaurī and Brahmā’s account of the tiger-formed niśācara

Ce chapitre poursuit le cadre de dialogue rapporté par Vāyu et se déplace vers une scène où la Déesse (Devī/Kauśikī-Gaurī) s’adresse à Brahmā au sujet d’un tigre (śārdūla) venu chercher refuge près d’elle. Elle loue sa dévotion d’un seul élan et déclare qu’il lui est cher de le protéger; elle annonce aussi que Śaṅkara lui accordera le rang de gaṇeśvara et qu’il devra accompagner sa suite. Brahmā répond en riant et avec prudence, rappelant la conduite passée de cet être: malgré sa forme de tigre, il est décrit comme un niśācara malfaisant, un kāmarūpin (change-forme), qui a fait du tort aux vaches et aux brāhmaṇas; il devra donc inévitablement subir le fruit de ses fautes. L’échange met en avant le discernement dans la compassion—interrogeant une grâce accordée sans distinction aux cruels—tout en laissant ouverte la possibilité d’une élévation par la volonté divine et d’une transformation future sous la souveraineté de Śiva.

Shlokas

Verse 1

वायुरुवाच । उत्पाद्य कौशिकीं गौरी ब्रह्मणे प्रतिपाद्य ताम् । तस्य प्रत्युपकाराय पितामहमथाब्रवीत्

Vāyu dit : Ayant fait naître Kauśikī—Gaurī—et l’ayant présentée à Brahmā, le Grand-Père (Brahmā), désireux de récompenser son service, prit alors la parole.

Verse 2

देव्युवाच । दृष्टः किमेष भवता शार्दूलो मदुपाश्रयः । अनेन दुष्टसत्त्वेभ्यो रक्षितं मत्तपोवनम्

La Déesse dit : «As-tu vu ce tigre qui s’est placé sous ma protection ? Par lui, mon bosquet d’austérités a été gardé des êtres malfaisants».

Verse 3

मय्यर्पितमना एष भजते मामनन्यधीः । अस्य संरक्षणादन्यत्प्रियं मम न विद्यते

L’esprit entièrement offert à Moi, ce dévot M’adore avec une intelligence sans partage. Pour Moi, rien n’est plus cher que de le protéger.

Verse 4

भवितव्यमनेनातो ममान्तःपुरचारिणा । गणेश्वरपदं चास्मै प्रीत्या दास्यति शंकरः

Ainsi en est-il du destin de ce serviteur qui fréquente mes appartements intérieurs ; et Śaṅkara, satisfait, lui accordera avec amour le rang de Gaṇeśvara, Seigneur des Gaṇas.

Verse 5

एनमग्रेसरं कृत्वा सखीभिर्गन्तुमुत्सहे । प्रदीयतामनुज्ञा मे प्रजानां पतिना १ त्वया

Le plaçant en tête comme notre guide, je suis prête à partir avec mes compagnes. Aussi, ô Seigneur des êtres, accorde-moi ta permission.

Verse 6

इत्युक्तः प्रहसन्ब्रह्मा देवीम्मुग्धामिव स्मयन् । तस्य तीव्रैः पुरावृत्तैर्दौरात्म्यं समवर्णयत्१

Ainsi interpellé, Brahmā éclata de rire et, souriant comme à une jeune fille ingénue, décrivit à la Déesse—par de rudes récits du passé—la nature cruelle et dévoyée de cet être.

Verse 7

ब्रह्मोवाच । पशौ देवि मृगाः क्रूराः क्व च ते ऽनुग्रहः शुभः । आशीविषमुखे साक्षादमृतं किं निषिच्यते

Brahmā dit : «Ô Devī, les bêtes et les fauves sont cruels par nature ; où donc est ta compassion de bon augure envers eux ? Faut-il verser le nectar d’amṛta прямо dans la bouche d’un serpent venimeux ?»

Verse 8

व्याघ्रमात्रेण सन्नेष दुष्टः को ऽपि निशाचरः । अनेन भक्षिता गावो ब्राह्मणाश्च तपोधनाः

Il y a ici quelque démon nocturne, pervers, déguisé seulement sous la forme d’un tigre. Par lui, des vaches ont été dévorées, et même des brahmanes riches d’austérité ont été mangés.

Verse 9

तर्पयंस्तान्यथाकामं कामरूपी चरत्यसौ । अवश्यं खलु भोक्तव्यं फलं पापस्य कर्मणः

Les satisfaisant selon leurs désirs, il erre en prenant des formes façonnées par la convoitise. Assurément, le fruit de l’acte pécheur doit être éprouvé.

Verse 10

अतः किं कृपया कृत्यमीदृशेषु दुरात्मसु । अनेन देव्याः किं कृत्यं प्रकृत्या कलुषात्मना

Dès lors, à quoi bon la compassion envers de tels êtres à l’âme mauvaise ? Et pour la Déesse, quel dessein servirait celui-ci, dont la nature est impure et l’être intérieur souillé ?

Verse 11

देव्युवाच । यदुक्तं भवता सर्वं तथ्यमस्त्वयमीदृशः । तथापि मां प्रपन्नो ऽभून्न त्याज्यो मामुपाश्रितः

La Déesse dit : « Tout ce que tu as dit est vrai ; oui, il est bien ainsi. Pourtant, il a pris refuge en moi : celui qui s’est placé sous ma protection ne doit pas être rejeté. »

Verse 12

ब्रह्मोवाच । अस्य भक्तिमविज्ञाय प्राग्वृत्तं ते निवेदितम् । भक्तिश्चेदस्य किं पापैर्न ते भक्तः प्रणश्यति

Brahmā dit : « N’ayant pas discerné sa dévotion, je t’ai rapporté ce qui s’était produit auparavant. Mais si la bhakti est réellement en lui, que peuvent les péchés ? Ton dévot ne périt pas. »

Verse 13

पुण्यकर्मापि किं कुर्यात्त्वदीयाज्ञानपेक्षया । अजा प्रज्ञा पुराणी च त्वमेव परमेश्वरी

Que peut accomplir même l’acte méritoire s’il ne s’appuie pas sur Ta connaissance divine ? Toi seule es l’Innée sans naissance, la Sagesse suprême, la Primordiale ; en vérité, Tu es Parameśvarī.

Verse 14

त्वदधीना हि सर्वेषां बंधमोक्षव्यवस्थितिः । त्वदृते परमा शक्तिः संसिद्धिः कस्य कर्मणा

Pour tous les êtres, l’ordre même de l’enchaînement et de la délivrance dépend de Toi. En dehors de Toi, par l’action de qui pourrait-il y avoir la Puissance suprême—ou quelque accomplissement véritable de la perfection ?

Verse 15

त्वमेव विविधा शक्तिः भवानामथ वा स्वयम् । अशक्तः कर्मकरणे कर्ता वा किं करिष्यति

Toi seul es la Śakti aux formes multiples—tantôt puissance appartenant à tous les êtres, tantôt la Puissance elle‑même. Sans cette puissance, que peut accomplir celui qu’on nomme « l’agent » dans l’exécution des actes ?

Verse 16

विष्णोश्च मम चान्येषां देवदानवरक्षसाम् । तत्तदैश्वर्यसम्प्राप्त्यै तवैवाज्ञा हि कारणम्

Pour Viṣṇu, pour moi, et pour tous les autres—dieux, Dānavas et Rākṣasas—l’obtention de leurs pouvoirs et souverainetés respectifs ne provient que de Ton ordre ; en vérité, Ton assentiment seul en est la cause véritable.

Verse 17

अतीताः खल्वसंख्याता ब्रह्माणो हरयो भवाः । अनागतास्त्वसंख्यातास्त्वदाज्ञानुविधायिनः

Innombrables, en vérité, sont les Brahmā, les Hari (Viṣṇu) et les Rudra déjà passés. Innombrables aussi ceux qui viendront—chacun agissant selon Ton ordre.

Verse 18

त्वामनाराध्य देवेशि पुरुषार्थचतुष्टयम् । लब्धुं न शक्यमस्माभिरपि सर्वैः सुरोत्तमैः

Ô Déesse, Souveraine des dieux : sans T’adorer, nous ne pouvons, même nous tous—fût‑ce les plus éminents parmi les devas—obtenir les quatre buts de l’existence humaine (dharma, artha, kāma et mokṣa).

Verse 19

व्यत्यासो ऽपि भवेत्सद्यो ब्रह्मत्वस्थावरत्वयोः । सुकृतं दुष्कृतं चापि त्वयेव स्थापितं यतः

Même un renversement immédiat entre l’état de Brahmā et la condition d’un être immobile peut survenir—car c’est toi, en vérité, qui as établi le mérite et le démérite (ainsi que leurs fruits).

Verse 20

त्वं हि सर्वजगद्भर्तुश्शिवस्य परमात्मनः । अनादिमध्यनिधना शक्तिराद्या सनातनी

Tu es, en vérité, la Śakti primordiale et éternelle de Śiva, le Soi suprême, soutien de l’univers entier—sans commencement, sans milieu ni fin.

Verse 21

समस्तलोकयात्रार्थं मूर्तिमाविश्य कामपि । क्रीडसे २ विविधैर्भावैः कस्त्वां जानाति तत्त्वतः

Pour que la marche de tous les mondes demeure ordonnée, tu entres dans la forme que tu choisis. Tu joues ta līlā en d’innombrables états—qui donc peut te connaître selon ta réalité véritable ?

Verse 22

अतो दुष्कृतकर्मापि व्याघ्रो ऽयं त्वदनुग्रहात् । प्राप्नोतु परमां सिद्धिमत्र कः प्रतिबन्धकः

Ainsi, bien que ce tigre ait accompli des actes fautifs, par ta grâce qu’il obtienne la siddhi suprême (la délivrance). Ici, qui pourrait faire obstacle ?

Verse 23

इत्यात्मनः परं भावं स्मारयित्वानुरूपतः । ब्रह्मणाभ्यर्थिता गौरी तपसो ऽपि न्यवर्तत

Ainsi, se remémorant comme il convient sa propre disposition spirituelle suprême, Gaurī—implorée par Brahmā—cessa même ses austérités.

Verse 24

ततो देवीमनुज्ञाप्य ब्रह्मण्यन्तर्हिते सति । देवीं च मातरं दृष्ट्वा मेनां हिमवता सह

Alors, après avoir pris congé de la Déesse, et lorsque Brahmā eut disparu de la vue, il aperçut Menā, la mère de la Déesse, avec Himavān.

Verse 25

प्रणम्याश्वास्य बहुधा पितरौ विरहासहौ । तपः प्रणयिनो देवी तपोवनमहीरुहान्

Après s’être prosternée, la Déesse consola maintes fois ses parents, incapables de supporter la douleur de la séparation. Puis, vouée au tapas, l’austérité sacrée, elle se mit en route vers les grands arbres de la forêt de pénitence, le saint bosquet où l’on accomplit l’ascèse.

Verse 26

विप्रयोगशुचेवाग्रे पुष्पबाष्पं विमुंचतः । तत्तुच्छाखासमारूढविहगो दीरितै रुतैः

Tout à l’avant, accablé par la peine de la séparation, il laissa couler des « larmes de fleurs ». Et un oiseau, perché sur cette même branche, poussa de longs cris étirés.

Verse 27

व्याकुलं बहुधा दीनं विलापमिव कुर्वतः । सखीभ्यः कथयंत्येवं सत्त्वरा भर्तृदर्शने

À la vue de son époux, elle fut vivement bouleversée et retomba maintes fois dans une détresse, comme si elle se lamentait à haute voix ; et, dans cet état même, elle adressa promptement ces paroles à ses compagnes.

Verse 28

पुरस्कृत्य च तं व्याघ्रं स्नेहात्पुत्रमिवौरसम् । देहस्य प्रभया चैव दीपयन्ती दिशो दश

Plaçant au premier rang ce héros pareil au tigre, et, par tendresse, comme s’il eût été son propre fils, elle s’avança ; et par l’éclat de son corps, elle semblait illuminer les dix directions.

Verse 29

प्रययौ मंदरं गौरी यत्र भर्ता महेश्वरः । सर्वेषां जगतां धाता कर्ता पाता विनाशकृत्

Gaurī se mit en route vers le mont Mandara, où demeure son Seigneur, Maheśvara—le Pati suprême, soutien de tous les mondes, créateur, protecteur, et aussi l’artisan de leur dissolution.

Frequently Asked Questions

Devī (Kauśikī-Gaurī) seeks permission to take a refuge-seeking tiger with her attendants, while Brahmā reveals the tiger is actually a wicked niśācara with a violent past.

The chapter stages a tension between karuṇā (compassion) and viveka (discrimination), teaching that grace may elevate a being, yet karmic residues still demand reckoning—an ethical-theological balance central to Purāṇic Śaivism.

Kauśikī-Gaurī is highlighted as the compassionate divine feminine, and Śiva/Śaṅkara is implied as the sovereign who can confer gaṇeśvara status, integrating transformation and hierarchy within Śaiva order.