
L’Adhyāya 47 s’ouvre sur la question de Vyāsa au sujet d’un motif guerrier saisissant : Śukra (Bhārgava), précepteur savant et chef des daityas, aurait été « avalé » par Tripurāri (Śiva). Vyāsa demande une explication détaillée : que fit le Mahāyogin Pinākin tandis que Śukra demeurait dans son ventre, pourquoi le « feu intérieur » de l’abdomen, d’une puissance quasi apocalyptique, ne le brûla pas, et par quel moyen Śukra sortit ensuite de la « prison » abdominale de Śiva. L’enquête porte aussi sur l’adoration ultérieure de Śukra — durée, méthode et fruit — surtout l’obtention de la suprême mṛtyu-śamanī vidyā (science/mantra qui apaise ou repousse la mort). Vyāsa interroge encore la manière dont Andhaka obtint le statut de gaṇapatya et comment le śūla (trident/force du śūla) se manifesta dans ce contexte, en soulignant que la līlā de Śiva en est la clé d’interprétation. Le cadre se déplace : Brahmā rapporte qu’après avoir entendu Vyāsa, Sanatkumāra commence l’exposé faisant autorité, replaçant l’épisode dans la bataille en cours entre Śaṅkara et Andhaka et dans ses formations stratégiques. Le chapitre sert ainsi de charnière doctrinale et narrative : il éclaire le paradoxe d’une « ingestion divine sans destruction », met en avant la dévotion et la connaissance-mantra comme moyens de salut, et réinscrit la guerre dans la cosmologie et la pédagogie śaiva.
Verse 1
व्यास उवाच । तस्मिन्महति संग्रामे दारुणे लोमहर्षणे । शुक्रो दैत्यपतिर्विद्वान्भक्षितस्त्रिपुरारिणा
Vyāsa dit : Dans cette grande bataille—terrible, faisant frissonner jusqu’aux cheveux—Śukra, le savant seigneur des Daityas, fut consumé par l’Ennemi de Tripura, le Seigneur Śiva.
Verse 2
इति श्रुतं समासान्मे तत्पुनर्ब्रूहि विस्तरात । किं चकार महायोगी जठरस्थः पिनाकिनः
«Ainsi je l’ai entendu en bref ; maintenant redis-le-moi en détail. Qu’a fait le grand Yogin, Pinākin (Śiva, porteur de l’arc Pināka), tandis qu’il demeurait dans le ventre ?»
Verse 3
न ददाह कथं शभोश्शुक्रं तं जठरानलः । कल्पान्तदहनः कालो दीप्ततेजाश्च भार्गवः
Comment le feu du ventre pourrait-il ne pas brûler cette semence de Śambhu ? Ni le Temps, flamme qui consume le monde à la fin d’un kalpa, ni Bhārgava à l’éclat flamboyant ne purent la brûler.
Verse 4
विनिष्क्रांतः कथं धीमाच्छंभोर्जठरपंजरात् । कथमाराधयामास कियत्कालं स भार्गवः
Comment le sage Bhārgava sortit-il de la cage qu’était le ventre de Śambhu ? Et de quelle manière Lui rendit-il l’ārādhana (adoration), et pendant combien de temps ?
Verse 5
अथ च लब्धवान्विद्यां तां मृत्युशमनीं पराम् । का सा विद्या परा तात यथा मृत्युर्हि वार्यते
Et de plus, il obtint cette vidyā suprême qui apaise la mort. Dis-moi, cher enfant : quelle est cette connaissance la plus haute par laquelle la mort elle-même est véritablement retenue ?
Verse 6
लेभेन्धको गाणपत्यं कथं शूला द्विनिर्गतः । देवदेवस्य वै शंभोर्मुनेर्लीलाविहारिणः
Comment Andhaka obtint-il la dignité et la puissance de seigneur des Gaṇas (gaṇapatya) ? Et comment le Śūla, le trident, surgit-il en double forme du Seigneur Śambhu—Śiva, Dieu des dieux—porteur du trident, qui se meut dans sa līlā divine tel un muni ?
Verse 7
एतत्सर्वमशेषेण महाधीमन् कृपां कुरु । शिवलीलामृतं तात शृण्वत कथयस्व मे
Ô sage à la grande âme, fais-moi grâce et rapporte tout cela entièrement, sans rien omettre. Père vénérable, dis-moi le nectar de la līlā divine de Śiva, tandis que j’écoute avec dévotion.
Verse 8
ब्रह्मोवाच । इति तस्य वचः श्रुत्वा व्यासस्यामिततेजसः । सनत्कुमारः प्रोवाच स्मृत्वा शिवपदांबुजम्
Brahmā dit : Ayant ainsi entendu les paroles de Vyāsa à la splendeur incommensurable, Sanatkumāra commença à parler, en se remémorant d'abord les pieds de lotus du Seigneur Śiva.
Verse 9
सनत्कुमार उवाच । शृणु व्यास महाबुद्धे शिवलीलामृतं परम् । धन्यस्त्वं शैवमुख्योसि ममानन्दकरः स्वतः
Sanatkumāra dit : Ô Vyāsa, toi dont la sagesse est immense, écoute le nectar suprême de la lîlâ divine de Śiva. Tu es béni — le premier parmi les dévots de Śiva — et, par ta nature même, tu m’apportes la joie.
Verse 10
प्रवर्तमाने समरे शंकरांधकयोस्तयोः । अनिर्भेद्यपविव्यूहगिरिव्यूहाधिनाथयोः
Alors que la bataille faisait rage entre Śaṅkara et Andhaka—ces deux souverains chefs des formations de guerre (vyūha), dont les déploiements étaient tels des forteresses imprenables et des rangs pareils à des montagnes—le combat se poursuivit sans faiblir.
Verse 11
पुरा जयो बभूवापि दैत्यानां बलशालिनाम् । शिवप्रभा वादभवत्प्रमथानां मुने जयः
Autrefois, la victoire appartenait certes aux puissants Daityas. Mais, par l’éclat de la puissance de Śiva, ô sage, la victoire revint aux Pramathas.
Verse 12
तच्छुत्वासीद्विषण्णो हि महादैत्योंधकासुरः । कथं स्यान्मे जय इति विचारणपरोऽभवत्
En l’entendant, le grand Daitya Andhakāsura fut profondément accablé. Puis il se voua tout entier à la réflexion, se disant : «Comment la victoire pourrait-elle être mienne ?»
Verse 13
अपसृत्य ततो युद्धादंधकः परबुद्धिमान् । द्रुतमभ्यगमद्वीर एकलश्शुक्रसन्निधिम्
Alors, se retirant du champ de bataille, Andhaka, à l’intelligence pénétrante, se hâta, ô héros, d’aller seul en la présence de Śukra.
Verse 14
प्रणम्य स्वगुरुं काव्यमवरुह्य रथाच्च सः । बभाषेदं विचार्याथ सांजलिर्नीतिवित्तमः
Après s’être prosterné devant son propre guru, Kāvyā (Śukrācārya), et être descendu du char, il parla ensuite, après mûre réflexion, les mains jointes en vénération, lui qui excellait dans l’art du gouvernement et la conduite juste.
Verse 15
अंधक उवाच । भगवंस्त्वामुपाश्रित्य गुरोर्भावं वहामहे । पराजिता भवामो नो सर्वदा जयशालिनः
Andhaka dit : «Ô Vénérable, en prenant refuge en toi, nous portons l’esprit de disciples envers notre guru. Puissions-nous ne jamais être vaincus ; puissions-nous être toujours comblés de victoire.»
Verse 16
त्वत्प्रभावात्सदा देवान्समस्तान्सानुगान्वयम् । मन्यामहे हरोषेन्द्रमुखानपि हि कत्तृणान्
Par la puissance de ta gloire, nous tenons toujours tous les dieux, avec leurs suites, pour de simples brins d’herbe—même Hari (Viṣṇu), Indra et les autres.
Verse 17
अस्मत्तो बिभ्यति सुरास्तदा भवदनुग्रहात् । गजा इव हरिभ्यश्च तार्क्ष्येभ्य इव पन्नगाः
Par ta grâce bienveillante, alors les devas nous craignent—comme les éléphants craignent les lions, et comme les serpents craignent Garuḍa.
Verse 18
अनिर्भेद्यं पविव्यूहं विविशुर्दैत्य दानवाः । प्रमथानीकमखिलं विधूय त्वदनुग्रहात्
Par ta grâce, les Daityas et les Dānavas pénétrèrent dans l’imprenable formation du foudre (pavi-vyūha), après avoir ébranlé et dispersé toute l’armée des Pramathas.
Verse 19
वयं त्वच्छरणा भूत्वा सदा गा इव निश्चलाः । स्थित्वा चरामो निश्शंकमाजावपि हि भार्गव
Ayant pris refuge en toi, nous demeurons à jamais inébranlables—tels des vaches qui ne s’égarent point. Debout et fermes, nous allons sans crainte, même au cœur du combat, ô Bhārgava.
Verse 20
रक्षरक्षाभितो विप्र प्रव्रज्य शरणागतान् । असुराञ्छत्रुभिर्वीरैरर्दितांश्च मृतानपि
Ô brāhmane, criant sans cesse : «Protège-nous, protège-nous !», les réfugiés s’en allèrent chercher un abri—ceux que tourmentaient de vaillants ennemis, et même ceux que les asuras avaient mis à mort.
Verse 21
प्रथमैर्भीमविक्रांतैः क्रांतान्मृत्युप्रमाथिभिः । सूदितान्पतितान्पश्य हुंडादीन्मद्गणान्वरान्
«Vois : mes excellents gaṇas, à commencer par Huṇḍa et les autres, ont été frappés et sont tombés, submergés par ces guerriers d’élite à la vaillance terrible—assaillants qui donnent la mort et piétinent tout sur leur passage.»
Verse 22
यः पीत्वा कणधूमं वै सहस्रं शरदां पुरा । त्वया प्राप्ता वरा विद्या तस्याः कालोयमागतः
Celui qui jadis but la fumée de la balle de riz durant mille automnes—pour cette vidyā sacrée et excellente que tu as obtenue en grâce, l’heure de sa fruition est maintenant venue.
Verse 23
अद्य विद्याफलं तत्ते सर्वे पश्यंतु भार्गव । प्रमथा असुरान्सर्वान् कृपया जीवयिष्यतः
«Aujourd’hui, ô Bhārgava, que tous voient le fruit de ta science sacrée. Les Pramathas, mus par la compassion, épargneront la vie de tous les Asuras.»
Verse 24
सनत्कुमार उवाच । इत्थमन्धकवाक्यं स श्रुत्वा धीरो हि भार्गवः । तदा विचारयामास दूयमानेन चेतसा
Sanatkumāra dit : Ayant ainsi entendu les paroles d’Andhaka, le ferme Bhārgava demeura maître de lui ; pourtant, le cœur brûlant au dedans, il se mit alors à réfléchir profondément à ce qu’il convenait de faire.
Verse 25
किं कर्तव्यं मयाद्यापि क्षेमं मे स्यात्कथं त्विति । सन्निपातविधिर्जीवः सर्वथानुचितो मम
«Que dois‑je faire, même à présent ? Comment obtenir pour moi sûreté et bien‑être ?»—pensant ainsi, je comprends qu’en cette crise la conduite prescrite au vivant m’est, de toute manière, entièrement inappropriée (et ne peut être suivie comme il faut).
Verse 26
विधेयं शंकरात्प्राप्ता तद्गुणान् प्रति योजये । तद्रणे मर्दितान्वीरः प्रमथैश्शंकरानुगैः
Ayant reçu l’ordre de Śaṅkara, je vais désormais agir selon Ses qualités et Sa volonté. Dans cette bataille, le héros fut écrasé par les Pramathas, les serviteurs dévoués de Śaṅkara.
Verse 27
शरणागतधर्मोथ प्रवरस्सर्वतो हृदा । विचार्य शुक्रेण धिया तद्वाणी स्वीकृता तदा
Alors, éminent dans le dharma qui protège ceux qui cherchent refuge, et méditant de tout son cœur—après mûre réflexion avec une intelligence claire et pénétrante—il accepta ces paroles.
Verse 28
किंचित्स्मितं तदा कृत्वा सोऽब्रवीद्दानवाधिपम् । भार्गवश्शिवपादाब्जं सप्पा स्वस्थेन चेतसा
Alors, esquissant un léger sourire, Bhārgava s’adressa au seigneur des Dānavas. Après avoir vénéré avec respect les pieds de lotus de Śiva, il parla d’un esprit stable et recueilli.
Verse 29
शुक्र उवाच । यत्त्वया भाषितं तात तत्सर्वं तथ्यमेव हि । एतद्विद्योपार्जनं हि दानवार्थं कृतं मया
Śukra dit : «Ô cher enfant, tout ce que tu as dit est entièrement vrai. C’est pour le bien des Dānavas que j’ai entrepris l’acquisition de cette vidyā sacrée.»
Verse 30
दुस्सहं कणधूमं वै पीत्वा वर्षसहस्रकम् । विद्येयमीश्वरात्प्राप्ता बंधूनां सुखदा सदा
Après avoir enduré et respiré l’insupportable fumée de la balle durant mille ans, cette vidyā sacrée fut obtenue du Seigneur (Īśvara) ; elle est à jamais dispensatrice de bonheur pour les siens.
Verse 31
प्रमथैर्मथितान्दैत्यान्रणेहं विद्ययानया । उत्थापयिष्ये म्लानानि शस्यानि जलभुग्यथा
«Ici, dans la bataille, les Daitya broyés par les Pramatha—je les ranimerai par cette même vidyā, comme l’eau fait se redresser les moissons flétries».
Verse 32
निर्व्रणान्नीरुजः स्वस्थान्सुप्त्वेव पुन रुत्थितान् । मुहूर्तेस्मिंश्च द्रष्टासि दैत्यांस्तानुत्थितान्निजान्
«En un instant tu verras ces Dānava—tes propres troupes—se relever comme s’ils s’éveillaient du sommeil : sans blessures, sans douleur, et rendus à leur force d’autrefois».
Verse 33
सनत्कुमार उवाच । इत्युक्त्वा सोधकं शुक्रो विद्यामावर्तयत्क विः । एकैकं दैत्यमुद्दिश्य स्मृत्वा विद्येशमादरात्
Sanatkumāra dit : Ayant ainsi parlé, Śukra—le sage—mit en mouvement le rite de purification en invoquant sa science sacrée. Se souvenant de Vidyeśa avec révérence, il dirigea cette puissance vers chaque Daitya, l’un après l’autre.
Verse 34
विद्यावर्तनमात्रेण ते सर्वे दैत्यदानवाः । उत्तस्थुर्युगपद्वीरास्सुप्ता इव धृतायुधाः
Par le seul mouvement de cette formule mystique, tous ces Daityas et Dānavas héroïques se levèrent d’un seul coup, tels des guerriers tirés du sommeil, déjà les armes en main.
Verse 35
सदाभ्यस्ता यथा वेदास्समरे वा यथाम्बुदा । श्रदयार्थास्तथा दत्ता ब्राह्मणेभ्यो यथापदि
De même que les Vedas sont pratiqués sans cesse, et de même que les nuées se rassemblent en leur temps pour la bataille, ainsi des dons—offerts avec foi—furent donnés aux brāhmaṇas à chaque occasion convenable, selon la règle prescrite.
Verse 36
उज्जीवितांस्तु तान्दृष्ट्वा हुंडादींश्च महासुरान् । विनेदुरसुराः सर्वे जलपूर्णा इवांबुदाः
Mais, les voyant rendus à la vie—et voyant aussi les grands Asuras, à commencer par Huṃḍa—tous les Asuras poussèrent un rugissement, tels des nuées gonflées et lourdes d’eau.
Verse 37
रणोद्यताः पुनश्चासन्गर्जंतो विकटान्रवान् । प्रमथैस्सह निर्भीता महाबलपराक्रमाः
De nouveau ils se tinrent prêts au combat, rugissant de clameurs terribles. Sans crainte, ils s’avancèrent avec les Pramathas, puissants de force et héroïques de vaillance.
Verse 38
शुक्रेणोज्जीवितान्दृष्ट्वा प्रमथा दैत्यदानवान् । विसिष्मिरे ततस्सर्वे नंद्याद्या युद्धदुर्मदाः
Voyant que les Dāitya et les Dānava avaient été rendus à la vie par Śukra, tous les Pramatha—Nandī et les autres, ivres de l’orgueil du combat—furent saisis d’étonnement.
Verse 39
विज्ञाप्यमेवं कर्मैतद्देवेशे शंकरेऽखिलम् । विचार्य बुद्धिमंतश्च ह्येवं तेऽन्योन्यमब्रुवन्
Ainsi, toute cette affaire fut dûment rapportée à Śaṅkara, Seigneur des dieux. Alors ces sages, après mûre réflexion, se dirent entre eux en ces termes.
Verse 40
आश्चर्यरूपे प्रमथेश्वराणां तस्मिंस्तथा वर्तति युद्धयज्ञे । अमर्षितो भार्गवकर्म दृष्ट्वा शिलादपुत्रोऽभ्यगमन्महेशम्
Tandis que ce sacrifice de guerre se poursuivait d’une manière merveilleuse sous l’autorité des Seigneurs des Gaṇas, Nandin, fils de Śilāda, voyant l’acte accompli par le Bhārgava (Paraśurāma), s’enflamma d’indignation et alla droit vers Mahādeva.
Verse 41
जयेति चोक्त्वा जययोनिमुग्रमुवाच नंदी कनकावदातम् । गणेश्वराणां रणकर्म देव देवैश्च सेन्द्रैरपि दुष्करं सत्
Après avoir crié « Victoire ! Victoire ! », Nandī s’adressa à cet être farouche et rayonnant, d’un éclat d’or sans tache : « Ô Seigneur, la guerre entreprise par les Gaṇeśvaras est vraiment difficile, même pour les dieux, même pour Indra avec eux. »
Verse 42
तद्भार्गवेणाद्य कृतं वृथा नस्संजीवतांस्तान्हि मृतान्विपक्षान् । आवर्त्य विद्यां मृतजीवदात्रीमेकेकमुद्दिश्य सहेलमीश
Ô Seigneur, ce que le Bhārgava a fait aujourd’hui est vain pour nous, car il ranime ces ennemis déjà morts. Ayant rappelé la vidyā qui rend la vie et fait revenir les morts, il les ressuscite aisément, l’un après l’autre.
Verse 43
तुहुंडहुंडादिककुंभजंभविपा कपाकादिमहासुरेन्द्राः । यमालयादद्य पुनर्निवृत्ता विद्रावयंतः प्रमथांश्चरंति
Les puissants seigneurs des Asuras—Tuhuṇḍa, Huṇḍa, Kumbha, Jambha, Vipāka, Kapāka et d’autres—étant revenus aujourd’hui du séjour de Yama, errent à présent en chassant les Pramathas.
Verse 44
यदि ह्यसौ दैत्यवरान्निरस्तान्संजीवयेदत्र पुनः पुनस्तान् । जयः कुतो नो भविता महेश गणेश्वराणां कुत एव शांतिः
Car s’il ressuscitait sans cesse ces démons éminents abattus ici, comment la victoire pourrait-elle être nôtre, ô Maheśa ? Et d’où viendrait la paix pour les Gaṇeśvaras, les troupes servantes de Śiva ?
Verse 45
सनत्कुमार उवाच । इत्येवमुक्तः प्रमथेश्वरेण स नंदिना वै प्रमथेश्वरेशः । उवाच देवः प्रहसंस्तदानीं तं नंदिनं सर्वगणेशराजम्
Sanatkumāra dit : Ainsi interpellé par Nandin, seigneur des Pramathas, le Seigneur divin, souriant en cet instant, s’adressa à Nandin, roi de toutes les gaṇas.
Verse 46
शिव उवाच । नन्दिन्प्रयाहि त्वरितोऽति मात्रं द्विजेन्द्रवर्यं दितिनन्दनानाम् । मध्यात्समुद्धृत्य तथा नयाशु श्येनो यथा लावकमंडजातम्
Le Seigneur Śiva dit : « Ô Nandin, va sur-le-champ, avec une extrême célérité. Du milieu des fils de Diti, saisis ce brāhmaṇa éminent et amène-le ici promptement, comme l’épervier enlève un oisillon au sein d’une volée ».
Verse 47
इति श्रीशिव महापुराणे द्वितीयायां रुद्रसंहितायां पञ्चमे युद्धखंडे अंधकयुद्धे शुक्रनिगीर्णनवर्णनं नाम सप्तचत्वारिंशोऽध्यायः
Ainsi, dans le Śrī Śiva Mahāpurāṇa — au sein du Deuxième Livre, la Rudra Saṃhitā, dans la Cinquième section appelée Yuddha-khaṇḍa — lors du combat contre Andhaka, s’achève le quarante-septième chapitre intitulé «Récit de Śukra avalé».
Verse 48
तं रक्ष्यमाणं दितिजैस्समस्तैः पाशासिवृक्षोपलशैलहस्तैः । विक्षोभ्य दैत्यान्बलवाञ्जहार काव्यं स नन्दी शरभो यथेभम्
Bien qu’il fût gardé de toutes parts par les daityas nés de Diti—tenant lacets et épées, arbres, rochers et même des escarpements de montagne—le puissant Nandī ébranla les daityas au combat et emporta de force Kāvya (Śukrācārya), tel un śarabha farouche terrassant un éléphant.
Verse 49
स्रस्तांबरं विच्युतभूषणं च विमुक्तकेशं बलिना गृहीतम् । विमोचयिष्यंत इवानुजग्मुः सुरारयस्सिंहरवांस्त्यजंतः
Ses vêtements avaient glissé, ses parures étaient tombées, et sa chevelure s’était défaite : ainsi fut-il saisi par le puissant. Les ennemis des dieux le suivirent comme s’ils allaient le délivrer, tout en poussant des rugissements de lion.
Verse 50
दंभोलि शूलासिपरश्वधानामुद्दंडचक्रोपलकंपनानाम् । नंदीश्वरस्योपरि दानवेन्द्रा वर्षं ववर्षुर्जलदा इवोग्रम्
Tels des nuages d’orage déchaînés versant une pluie violente, les seigneurs des Dānavas déversèrent sur Nandīśvara une effroyable grêle d’armes—foudres vajra, tridents, épées, haches, lourdes massues, disques et projectiles de pierre—faisant trembler le champ de bataille.
Verse 51
तं भार्गवं प्राप्य गणाधिराजो मुखाग्निना शस्त्रशतानि दग्ध्वा । आयात्प्रवृद्धेऽसुरदेवयुद्धे भवस्य पार्श्वे व्यथितारिपक्षः
Parvenu auprès de Bhārgava (Śukra), le seigneur des gaṇas de Śiva réduisit en cendres des centaines d’armes par le feu jailli de sa bouche. Puis, lorsque la guerre entre asuras et devas s’enflamma davantage, il vint se tenir aux côtés de Bhava, après avoir accablé les rangs ennemis.
Verse 52
अयं स शुक्रो भगवन्नितीदं निवेदयामास भवाय शीघ्रम् । जग्राह शुक्रं स च देवदेवो यथोपहारं शुचिना प्रदत्तम्
Ainsi Śukra, précepteur des asura, rapporta promptement cette affaire au Seigneur Bhava (Śiva). Et le Dieu des dieux accueillit Śukra, comme l’on reçoit une offrande pure, présentée avec révérence par un être au cœur sans tache.
Verse 53
न किंचिदुक्त्वा स हि भूतगोप्ता चिक्षेप वक्त्रे फलवत्कवीन्द्रम् । हाहारवस्तैरसुरैस्समस्तैरुच्चैर्विमुक्तो हहहेति भूरि
Sans prononcer un mot, le Protecteur des multitudes d’êtres lança le roi des poètes—tel un fruit mûr—droit dans sa bouche. Alors, tandis que tous les asura criaient « Hā ! Hā ! » d’effroi, éclata en abondance un rire puissant et répété : « ha ha he ».
The chapter centers on the episode where Śukra (Bhārgava), daitya-leader and guru, is ‘consumed’ by Śiva during the Andhaka war, prompting questions about his survival, release, and subsequent acquisition of a death-pacifying vidyā.
It explores a Shaiva paradox: divine ‘ingestion’ does not imply ordinary destruction. Śiva’s jaṭharānala is invoked as cosmic fire, yet the devotee/agent is preserved—signaling yogic control, grace, and the distinction between divine action and material causality.
Śiva is highlighted as Tripurāri and Pinākin (wielder of the bow), as Mahāyogin with an internal cosmic fire, alongside the appearance of śūla-power and the institutional motif of gaṇapatya connected with Andhaka and Śiva’s līlā.