
Sāṅkhya Enumeration of Tattvas, Distinction of Puruṣa–Prakṛti, and the Mechanics of Birth and Death
Poursuivant l’enseignement intime de Śrī Kṛṣṇa à Uddhava dans l’Uddhava-gītā, ce chapitre s’ouvre sur la question d’Uddhava : pourquoi les sages dénombrent-ils les tattvas (principes de la création) selon des totaux différents—28, 26, 25, 17, etc. ? Kṛṣṇa explique que, les éléments subtils et grossiers s’interpénétrant, et Sa māyā permettant divers points de vue analytiques, plusieurs énumérations peuvent être logiquement valides sans contredire la vérité. Il précise ensuite des structures essentielles du Sāṅkhya : les guṇas, le temps comme agitation des guṇas, le mahat-tattva, et la triple transformation de l’ego illusoire (ahaṅkāra), ainsi que la perspective triadique adhyātmika, adhidaivika et adhibhautika. Uddhava demande alors comment puruṣa (le jīva) et prakṛti semblent résider l’un dans l’autre ; Kṛṣṇa distingue le jouisseur de la nature tout en montrant leur enchevêtrement fonctionnel dans la perception conditionnée. Le dialogue culmine par une explication pratique de la transmigration : le mental et les sens, portés par le karma, transportent des impressions (saṁskāras) de corps en corps ; « naissance » et « mort » ne sont que des ré-identifications au sein d’une transformation constante. Le chapitre se clôt par un avertissement contre la jouissance des sens et par l’accent mis sur la nécessité, pour le sādhaka, de tolérer l’insulte—préparant la question suivante sur l’intériorisation de cette résilience spirituelle.
Verse 1
श्रीउद्धव उवाच कति तत्त्वानि विश्वेश सङ्ख्यातान्यृषिभि: प्रभो । नवैकादश पञ्च त्रीण्यात्थ त्वमिह शुश्रुम ॥ १ ॥ केचित् षड्विंशतिं प्राहुरपरे पञ्चविंशतिम् । सप्तैके नव षट् केचिच्चत्वार्येकादशापरे । केचित् सप्तदश प्राहु: षोडशैके त्रयोदश ॥ २ ॥ एतावत्त्वं हि सङ्ख्यानामृषयो यद्विवक्षया । गायन्ति पृथगायुष्मन्निदं नो वक्तुमर्हसि ॥ ३ ॥
Uddhava demanda : Ô Seigneur, maître de l’univers, combien de tattva, d’éléments de la création, les grands sages ont-ils dénombrés ? Je T’ai entendu décrire neuf, onze, cinq et trois — soit vingt-huit au total. Mais certains parlent de vingt-six, d’autres de vingt-cinq ; les uns de sept, neuf, six, quatre ou onze ; et d’autres encore de dix-sept, seize ou treize. Quelle était l’intention de chaque sage en comptant si différemment ? Ô Suprême Éternel, daigne me l’expliquer.
Verse 2
श्रीउद्धव उवाच कति तत्त्वानि विश्वेश सङ्ख्यातान्यृषिभि: प्रभो । नवैकादश पञ्च त्रीण्यात्थ त्वमिह शुश्रुम ॥ १ ॥ केचित् षड्विंशतिं प्राहुरपरे पञ्चविंशतिम् । सप्तैके नव षट् केचिच्चत्वार्येकादशापरे । केचित् सप्तदश प्राहु: षोडशैके त्रयोदश ॥ २ ॥ एतावत्त्वं हि सङ्ख्यानामृषयो यद्विवक्षया । गायन्ति पृथगायुष्मन्निदं नो वक्तुमर्हसि ॥ ३ ॥
Uddhava demanda : Ô Seigneur, maître de l’univers, combien de tattva, d’éléments de la création, les grands sages ont-ils dénombrés ? Je T’ai entendu décrire neuf, onze, cinq et trois — soit vingt-huit au total. Mais certains parlent de vingt-six, d’autres de vingt-cinq ; les uns de sept, neuf, six, quatre ou onze ; et d’autres encore de dix-sept, seize ou treize. Quelle était l’intention de chaque sage en comptant si différemment ? Ô Suprême Éternel, daigne me l’expliquer.
Verse 3
श्रीउद्धव उवाच कति तत्त्वानि विश्वेश सङ्ख्यातान्यृषिभि: प्रभो । नवैकादश पञ्च त्रीण्यात्थ त्वमिह शुश्रुम ॥ १ ॥ केचित् षड्विंशतिं प्राहुरपरे पञ्चविंशतिम् । सप्तैके नव षट् केचिच्चत्वार्येकादशापरे । केचित् सप्तदश प्राहु: षोडशैके त्रयोदश ॥ २ ॥ एतावत्त्वं हि सङ्ख्यानामृषयो यद्विवक्षया । गायन्ति पृथगायुष्मन्निदं नो वक्तुमर्हसि ॥ ३ ॥
Uddhava dit : Ô Seigneur de l’univers, combien de tattva les sages ont-ils comptés ? Je T’ai entendu dire 9, 11, 5 et 3 — soit 28. Mais les uns avancent 26, d’autres 25 ; certains 7, 9, 6, 4 ou 11 ; et d’autres 17, 16 ou 13. Daigne nous expliquer l’intention qui se cache derrière ces dénombrements variés.
Verse 4
श्रीभगवानुवाच युक्तं च सन्ति सर्वत्र भाषन्ते ब्राह्मणा यथा । मायां मदीयामुद्गृह्य वदतां किं नु दुर्घटम् ॥ ४ ॥
Le Seigneur Kṛṣṇa répondit : Puisque tous les éléments matériels sont présents partout, il est naturel que des brāhmaṇa savants les analysent de diverses manières. Tous ces philosophes parlaient sous l’abri de Ma puissance mystique, Ma māyā ; ainsi pouvaient-ils tout dire sans contredire la vérité.
Verse 5
नैतदेवं यथात्थ त्वं यदहं वच्मि तत्तथा । एवं विवदतां हेतुं शक्तयो मे दुरत्यया: ॥ ५ ॥
Ce n’est pas comme tu le dis ; comme Je le déclare, ainsi en est-il. Les divergences d’analyse des philosophes sont mues par Mes énergies insurmontables.
Verse 6
यासां व्यतिकरादासीद् विकल्पो वदतां पदम् । प्राप्ते शमदमेऽप्येति वादस्तमनुशाम्यति ॥ ६ ॥
Par l’interaction de Mes énergies naissent des opinions diverses chez ceux qui discourent. Mais ceux qui fixent leur intelligence en Moi et maîtrisent les sens voient s’évanouir les différences de perception, et la cause même de la controverse s’apaise.
Verse 7
परस्परानुप्रवेशात् तत्त्वानां पुरुषर्षभ । पौर्वापर्यप्रसङ्ख्यानं यथा वक्तुर्विवक्षितम् ॥ ७ ॥
Ô le meilleur des hommes, parce que les éléments subtils et grossiers s’interpénètrent, les philosophes peuvent compter différemment les éléments matériels fondamentaux, selon leur intention personnelle.
Verse 8
एकस्मिन्नपि दृश्यन्ते प्रविष्टानीतराणि च । पूर्वस्मिन् वा परस्मिन् वा तत्त्वे तत्त्वानि सर्वश: ॥ ८ ॥
Même dans un seul élément, on voit les autres éléments y être entrés. Qu’il s’agisse de la cause antérieure ou de l’effet ultérieur, en tout sens les éléments sont présents dans les éléments.
Verse 9
पौर्वापर्यमतोऽमीषां प्रसङ्ख्यानमभीप्सताम् । यथा विविक्तं यद्वक्त्रं गृह्णीमो युक्तिसम्भवात् ॥ ९ ॥
Ainsi, quel que soit le penseur qui parle, qu’il inclue dans ses calculs les éléments au sein de leurs causes subtiles antérieures ou au sein de leurs produits manifestés ultérieurs, J’accepte ses conclusions comme faisant autorité, car une explication logique peut toujours être donnée pour chacune des théories.
Verse 10
अनाद्यविद्यायुक्तस्य पुरुषस्यात्मवेदनम् । स्वतो न सम्भवादन्यस्तत्त्वज्ञो ज्ञानदो भवेत् ॥ १० ॥
Puisque l’être, voilé par l’ignorance depuis un temps sans commencement, ne peut réaliser le Soi par ses propres moyens, il faut une autre personne, connaissant la Vérité Absolue, pour lui transmettre ce savoir.
Verse 11
पुरुषेश्वरयोरत्र न वैलक्षण्यमण्वपि । तदन्यकल्पनापार्था ज्ञानं च प्रकृतेर्गुण: ॥ ११ ॥
Selon la connaissance située dans le mode de la bonté, il n’existe pas la moindre différence qualitative entre l’être vivant et le Contrôleur suprême; imaginer une différence n’est qu’une spéculation vaine, et ce savoir lui-même est un guna de la nature.
Verse 12
प्रकृतिर्गुणसाम्यं वै प्रकृतेर्नात्मनो गुणा: । सत्त्वं रजस्तम इति स्थित्युत्पत्त्यन्तहेतव: ॥ १२ ॥
La nature existe à l’origine comme l’équilibre des trois modes matériels, qui n’appartiennent qu’à la nature et non à l’âme spirituelle transcendante. Ces modes—bonté, passion et ignorance—sont les causes effectives de la création, du maintien et de la dissolution de l’univers.
Verse 13
सत्त्वं ज्ञानं रज: कर्म तमोऽज्ञानमिहोच्यते । गुणव्यतिकर: काल: स्वभाव: सूत्रमेव च ॥ १३ ॥
Dans ce monde, le mode de la bonté est reconnu comme connaissance, celui de la passion comme action intéressée, et celui de l’obscurité comme ignorance. Le temps est perçu comme l’interaction agitée des modes, et la totalité des tendances fonctionnelles est incarnée par le sūtra primordial, le mahat-tattva.
Verse 14
पुरुष: प्रकृतिर्व्यक्तमहङ्कारो नभोऽनिल: । ज्योतिराप: क्षितिरिति तत्त्वान्युक्तानि मे नव ॥ १४ ॥
J’ai décrit les neuf éléments fondamentaux : l’âme jouisseuse (puruṣa), la nature (prakṛti), la manifestation primordiale de la nature qu’est le mahat-tattva, le faux ego, l’éther, l’air, le feu, l’eau et la terre.
Verse 15
श्रोत्रं त्वग्दर्शनं घ्राणो जिह्वेति ज्ञानशक्तय: । वाक्पाण्युपस्थपाय्वङ्घ्रि: कर्माण्यङ्गोभयं मन: ॥ १५ ॥
Ô Uddhava ! L’ouïe, le toucher, la vue, l’odorat et le goût sont les cinq sens de connaissance. La parole, les mains, les organes génitaux, l’anus et les jambes sont les cinq sens d’action. Le mental relève des deux.
Verse 16
शब्द: स्पर्शो रसो गन्धो रूपं चेत्यर्थजातय: । गत्युक्त्युत्सर्गशिल्पानि कर्मायतनसिद्धय: ॥ १६ ॥
Le son, le toucher, la saveur, l’odeur et la forme sont les objets des sens de connaissance. Le mouvement, la parole, l’excrétion et l’artisanat/la fabrication sont les fonctions des sens d’action.
Verse 17
सर्गादौ प्रकृतिर्ह्यस्य कार्यकारणरूपिणी । सत्त्वादिभिर्गुणैर्धत्ते पुरुषोऽव्यक्त ईक्षते ॥ १७ ॥
Au commencement de la création, la nature matérielle, par les modes de bonté, de passion et d’ignorance, prend forme comme l’ensemble des causes subtiles et des manifestations grossières de l’univers. Le Purusha suprême, le Paramatma non manifesté, n’y entre pas : Il ne fait que la regarder.
Verse 18
व्यक्तादयो विकुर्वाणा धातव: पुरुषेक्षया । लब्धवीर्या: सृजन्त्यण्डं संहता: प्रकृतेर्बलात् ॥ १८ ॥
Lorsque les éléments matériels, menés par le mahat-tattva, se transforment, ils reçoivent leurs puissances propres par le regard du Seigneur suprême; puis, amalgamés par la force de la nature, ils engendrent l’œuf universel.
Verse 19
सप्तैव धातव इति तत्रार्था: पञ्चखादय: । ज्ञानमात्मोभयाधारस्ततो देहेन्द्रियासव: ॥ १९ ॥
Selon certains philosophes, il existe sept éléments : la terre, l’eau, le feu, l’air et l’éther, auxquels s’ajoutent l’âme consciente et le Paramatma, fondement à la fois des éléments matériels et de l’âme individuelle. Selon cette théorie, le corps, les sens, le souffle vital et tous les phénomènes matériels proviennent de ces sept éléments.
Verse 20
षडित्यत्रापि भूतानि पञ्चषष्ठ: पर: पुमान् । तैर्युक्त आत्मसम्भूतै: सृष्ट्वेदं समपाविशत् ॥ २० ॥
D’autres philosophes soutiennent qu’il existe six éléments : les cinq grands éléments et, comme sixième, la Personnalité Suprême de Dieu, Bhagavān. Ce Seigneur, muni des éléments issus de Lui-même, crée cet univers puis y pénètre personnellement.
Verse 21
चत्वार्येवेति तत्रापि तेज आपोऽन्नमात्मन: । जातानि तैरिदं जातं जन्मावयविन: खलु ॥ २१ ॥
Certains philosophes proposent quatre éléments : du Soi (Ātman) émanent le feu, l’eau et la nourriture/la terre. Une fois existants, ces éléments engendrent la manifestation cosmique où se déploie toute création matérielle.
Verse 22
सङ्ख्याने सप्तदशके भूतमात्रेन्द्रियाणि च । पञ्च पञ्चैकमनसा आत्मा सप्तदश: स्मृत: ॥ २२ ॥
Certains comptent dix-sept éléments : les cinq grands éléments, les cinq objets de perception, les cinq sens, le mental et l’âme comme dix-septième.
Verse 23
तद्वत् षोडशसङ्ख्याने आत्मैव मन उच्यते । भूतेन्द्रियाणि पञ्चैव मन आत्मा त्रयोदश ॥ २३ ॥
De même, dans le calcul de seize, on dit que l’âme elle-même est le mental. Et si l’on compte cinq éléments, cinq sens, le mental, l’âme individuelle et le Purusha suprême, on obtient treize éléments.
Verse 24
एकादशत्व आत्मासौ महाभूतेन्द्रियाणि च । अष्टौ प्रकृतयश्चैव पुरुषश्च नवेत्यथ ॥ २४ ॥
Dans le compte de onze figurent l’âme, les éléments grossiers et les sens. Huit éléments grossiers et subtils, avec le Purusha (le Seigneur suprême), font neuf, selon certains.
Verse 25
इति नानाप्रसङ्ख्यानं तत्त्वानामृषिभि: कृतम् । सर्वं न्याय्यं युक्तिमत्त्वाद् विदुषां किमशोभनम् ॥ २५ ॥
Ainsi, les grands sages ont analysé les éléments matériels de multiples façons. Toutes leurs propositions sont recevables, car elles sont exposées avec une logique abondante; une telle brillance philosophique sied aux véritables savants.
Verse 26
श्रीउद्धव उवाच प्रकृति: पुरुषश्चोभौ यद्यप्यात्मविलक्षणौ । अन्योन्यापाश्रयात् कृष्ण दृश्यते न भिदा तयो: । प्रकृतौ लक्ष्यते ह्यात्मा प्रकृतिश्च तथात्मनि ॥ २६ ॥
Śrī Uddhava demanda : Ô Kṛṣṇa, bien que la prakṛti et le puruṣa (l’être vivant) soient distincts par nature, on ne perçoit pas de différence, car on les voit résider l’un dans l’autre. Ainsi l’âme paraît être dans la nature, et la nature dans l’âme.
Verse 27
एवं मे पुण्डरीकाक्ष महान्तं संशयं हृदि । छेत्तुमर्हसि सर्वज्ञ वचोभिर्नयनैपुणै: ॥ २७ ॥
Ô Kṛṣṇa aux yeux de lotus, ô Seigneur omniscient, daigne trancher de mon cœur ce grand doute par Tes propres paroles, qui manifestent Ton art du raisonnement.
Verse 28
त्वत्तो ज्ञानं हि जीवानां प्रमोषस्तेऽत्र शक्तित: । त्वमेव ह्यात्ममायाया गतिं वेत्थ न चापर: ॥ २८ ॥
De Toi seul naît la connaissance des êtres vivants, et par Ta puissance cette connaissance est aussi dérobée ici-bas. En vérité, nul autre que Toi ne peut comprendre la nature réelle de Ton ātmamāyā, Ton pouvoir illusoire.
Verse 29
श्रीभगवानुवाच प्रकृति: पुरुषश्चेति विकल्प: पुरुषर्षभ । एष वैकारिक: सर्गो गुणव्यतिकरात्मक: ॥ २९ ॥
Le Seigneur Suprême dit : Ô le meilleur des hommes, la distinction entre prakṛti et puruṣa est nette. Cette création manifestée se transforme sans cesse, car elle repose sur l’agitation et l’entrelacement des guṇa de la nature.
Verse 30
ममाङ्ग माया गुणमय्यनेकधा विकल्पबुद्धीश्च गुणैर्विधत्ते । वैकारिकस्त्रिविधोऽध्यात्ममेक- मथाधिदैवमधिभूतमन्यत् ॥ ३० ॥
Mon cher Uddhava, Mon énergie matérielle, faite des trois guṇas et agissant par eux, manifeste la diversité de la création ainsi que les diverses consciences qui la perçoivent. Le résultat apparent de la transformation matérielle se comprend sous trois aspects : adhyātmique, adhidaivique et adhibhautique.
Verse 31
दृग् रूपमार्कं वपुरत्र रन्ध्रे परस्परं सिध्यति य: स्वत: खे । आत्मा यदेषामपरो य आद्य: स्वयानुभूत्याखिलसिद्धसिद्धि: ॥ ३१ ॥
La vue, la forme visible et l’image réfléchie du soleil dans l’ouverture de l’œil se révèlent mutuellement; mais le soleil originel dans le ciel se manifeste de lui-même. De même, l’Âme Suprême, cause première de tous les êtres et distincte d’eux, agit par la lumière de Sa propre expérience transcendante comme source ultime de tout ce qui se manifeste réciproquement.
Verse 32
एवं त्वगादि श्रवणादि चक्षु- । र्जिह्वादि नासादि च चित्तयुक्तम् ॥ ३२ ॥
De même, les organes des sens—peau, oreilles, yeux, langue et nez—ainsi que les fonctions du corps subtil—conscience conditionnée, mental, intelligence et faux ego—peuvent être analysés selon la triple distinction : sens, objet de perception et divinité présidante.
Verse 33
योऽसौ गुणक्षोभकृतो विकार: प्रधानमूलान्महत: प्रसूत: । अहं त्रिवृन्मोहविकल्पहेतु- र्वैकारिकस्तामस ऐन्द्रियश्च ॥ ३३ ॥
Lorsque les trois guṇas de la nature sont agités, la transformation qui en résulte apparaît comme le faux ego en trois phases : bonté (vaikārika), passion (aindriya/rajas) et ignorance (tāmasa). Né du mahat-tattva, lui-même issu du pradhāna non manifesté, ce faux ego devient la cause de toute illusion matérielle et de la dualité.
Verse 34
आत्मा परिज्ञानमयो विवादो ह्यस्तीति नास्तीति भिदार्थनिष्ठ: । व्यर्थोऽपि नैवोपरमेत पुंसां मत्त: परावृत्तधियां स्वलोकात् ॥ ३४ ॥
La controverse spéculative des philosophes—«Ce monde est réel», «Non, il ne l’est pas»—repose sur une connaissance incomplète de l’Âme Suprême et ne vise qu’à saisir les dualités matérielles. Bien qu’inutile, ceux qui détournent leur attention de Moi, leur vrai Soi, ne parviennent pas à l’abandonner.
Verse 35
श्रीउद्धव उवाच त्वत्त: परावृत्तधिय: स्वकृतै: कर्मभि: प्रभो । उच्चावचान् यथा देहान् गृह्णन्ति विसृजन्ति च ॥ ३५ ॥ तन्ममाख्याहि गोविन्द दुर्विभाव्यमनात्मभि: । न ह्येतत् प्रायशो लोके विद्वांस: सन्ति वञ्चिता: ॥ ३६ ॥
Śrī Uddhava dit : Ô Maître suprême, l’intelligence de ceux qui s’adonnent au karma intéressé se détourne de Toi. Explique-moi comment, par leurs actes, ils prennent des corps supérieurs ou inférieurs puis les abandonnent.
Verse 36
श्रीउद्धव उवाच त्वत्त: परावृत्तधिय: स्वकृतै: कर्मभि: प्रभो । उच्चावचान् यथा देहान् गृह्णन्ति विसृजन्ति च ॥ ३५ ॥ तन्ममाख्याहि गोविन्द दुर्विभाव्यमनात्मभि: । न ह्येतत् प्रायशो लोके विद्वांस: सन्ति वञ्चिता: ॥ ३६ ॥
Ô Govinda, dis-le-moi : pour ceux qui sont sans conscience de l’âme, ce sujet est très difficile à saisir. Dans ce monde, trompés par la māyā, même les savants, le plus souvent, n’en prennent pas connaissance.
Verse 37
श्रीभगवानुवाच मन: कर्ममयं नृणामिन्द्रियै: पञ्चभिर्युतम् । लोकाल्लोकं प्रयात्यन्य आत्मा तदनुवर्तते ॥ ३७ ॥
Le Seigneur Kṛṣṇa dit : Le mental matériel des hommes est façonné par les réactions du karma et s’accompagne des cinq sens. Il passe d’un corps à l’autre ; l’âme spirituelle, bien que distincte, le suit.
Verse 38
ध्यायन् मनोऽनु विषयान् दृष्टान् वानुश्रुतानथ । उद्यत् सीदत् कर्मतन्त्रं स्मृतिस्तदनु शाम्यति ॥ ३८ ॥
Le mental, lié au mécanisme du karma, médite sans cesse sur les objets des sens, ceux qui sont vus et ceux dont on entend parler par l’autorité védique. Ainsi il semble naître et s’éteindre avec ses objets, et la faculté de mémoire s’évanouit.
Verse 39
विषयाभिनिवेशेन नात्मानं यत् स्मरेत् पुन: । जन्तोर्वै कस्यचिद्धेतोर्मृत्युरत्यन्तविस्मृति: ॥ ३९ ॥
Absorbé par les objets des sens, l’être vivant ne se souvient plus de son identité précédente. Cet oubli total de l’ancienne identité corporelle, pour quelque raison que ce soit, est appelé « mort ».
Verse 40
जन्म त्वात्मतया पुंस: सर्वभावेन भूरिद । विषयस्वीकृतिं प्राहुर्यथा स्वप्नमनोरथ: ॥ ४० ॥
Ô Uddhava, le plus généreux, ce qu’on appelle la naissance n’est que l’identification totale de l’être à un nouveau corps. On accueille ce corps comme on tient pour réelle, sans réserve, l’expérience d’un rêve ou d’une fantaisie.
Verse 41
स्वप्नं मनोरथं चेत्थं प्राक्तनं न स्मरत्यसौ । तत्र पूर्वमिवात्मानमपूर्वम् चानुपश्यति ॥ ४१ ॥
De même que celui qui rêve ou s’abandonne à la rêverie ne se souvient pas de ses rêves précédents, ainsi l’être établi dans son corps actuel, bien qu’il ait existé auparavant, s’imagine n’être apparu que tout récemment.
Verse 42
इन्द्रियायनसृष्ट्येदं त्रैविध्यं भाति वस्तुनि । बहिरन्तर्भिदाहेतुर्जनोऽसज्जनकृद् यथा ॥ ४२ ॥
Parce que le mental, demeure des sens, a créé l’identification au corps, la variété matérielle triple —élevé, moyen et bas— paraît comme présente au sein même de la réalité de l’âme. Ainsi le soi engendre la dualité extérieure et intérieure, tel un homme donnant naissance à un fils mauvais.
Verse 43
नित्यदा ह्यङ्ग भूतानि भवन्ति न भवन्ति च । कालेनालक्ष्यवेगेन सूक्ष्मत्वात्तन्न दृश्यते ॥ ४३ ॥
Mon cher Uddhava, les corps matériels sont sans cesse créés et détruits par la force du temps, dont la vitesse est imperceptible. Mais, parce que le temps est subtil, nul ne le voit.
Verse 44
यथार्चिषां स्रोतसां च फलानां वा वनस्पते: । तथैव सर्वभूतानां वयोऽवस्थादय: कृता: ॥ ४४ ॥
De même que la flamme d’une lampe, le courant d’une rivière ou les fruits d’un arbre traversent des phases de transformation, ainsi tous les corps matériels connaissent des changements d’âge et d’état.
Verse 45
सोऽयं दीपोऽर्चिषां यद्वत्स्रोतसां तदिदं जलम् । सोऽयं पुमानिति नृणां मृषा गीर्धीर्मृषायुषाम् ॥ ४५ ॥
De même que la clarté d’une lampe est faite d’innombrables rayons qui, sans cesse, naissent, se transforment et s’éteignent, l’homme à l’intelligence illusoire, voyant un instant cette lueur, parle à tort : « Voici la lumière de la lampe ». Et de même que, dans une rivière qui coule, une eau toujours nouvelle passe et s’en va au loin, le sot, fixant un point, déclare : « Voici l’eau de la rivière ». Ainsi, bien que le corps matériel se transforme continuellement, ceux qui gaspillent leur vie prennent chaque état du corps pour leur véritable identité.
Verse 46
मा स्वस्य कर्मबीजेन जायते सोऽप्ययं पुमान् । म्रियते वामरो भ्रान्त्या यथाग्निर्दारुसंयुत: ॥ ४६ ॥
L’être ne naît pas réellement de la semence de ses actes passés, et, étant immortel, il ne meurt pas. Par illusion, l’âme incarnée paraît naître et mourir, tout comme le feu, lié au bois, semble commencer puis cesser d’exister.
Verse 47
निषेकगर्भजन्मानि बाल्यकौमारयौवनम् । वयोमध्यं जरा मृत्युरित्यवस्थास्तनोर्नव ॥ ४७ ॥
Conception, gestation, naissance, petite enfance, enfance, jeunesse, âge mûr, vieillesse et mort : telles sont les neuf étapes du corps.
Verse 48
एता मनोरथमयीर्हान्यस्योच्चावचास्तनू: । गुणसङ्गादुपादत्ते क्वचित् कश्चिज्जहाति च ॥ ४८ ॥
Ces états du corps, élevés ou bas, sont des constructions de l’imagination. Par l’ignorance née du contact avec les guṇa matériels, l’âme s’y identifie; parfois, un être fortuné peut renoncer à cette fabrication mentale.
Verse 49
आत्मन: पितृपुत्राभ्यामनुमेयौ भवाप्ययौ । न भवाप्ययवस्तूनामभिज्ञो द्वयलक्षण: ॥ ४९ ॥
Par la mort du père ou du grand-père, on peut déduire sa propre mort, et par la naissance de son fils, comprendre la condition de sa propre naissance. Celui qui saisit ainsi, avec lucidité, la création et la destruction des corps matériels n’est plus soumis à ces dualités.
Verse 50
तरोर्बीजविपाकाभ्यां यो विद्वाञ्जन्मसंयमौ । तरोर्विलक्षणो द्रष्टा एवं द्रष्टा तनो: पृथक् ॥ ५० ॥
Celui qui, sage, observe la naissance de l’arbre depuis la graine et sa mort après maturité demeure un témoin distinct de l’arbre; de même, le témoin de la naissance et de la mort du corps matériel reste séparé de lui.
Verse 51
प्रकृतेरेवमात्मानमविविच्याबुध: पुमान् । तत्त्वेन स्पर्शसम्मूढ: संसारं प्रतिपद्यते ॥ ५१ ॥
L’homme sans intelligence, ne se discernant pas de la prakṛti, prend la nature matérielle pour la réalité ultime; par son contact il devient entièrement égaré et entre dans le cycle du saṁsāra.
Verse 52
सत्त्वसङ्गादृषीन्देवान् रजसासुरमानुषान् । तमसा भूततिर्यक्त्वं भ्रामितो याति कर्मभि: ॥ ५२ ॥
L’âme conditionnée, contrainte d’errer par son karma, par contact avec la bonté naît parmi les sages ou les demi-dieux; par la passion elle devient démon ou humain; et par l’ignorance elle naît comme esprit errant ou dans le règne animal.
Verse 53
नृत्यतो गायत: पश्यन् यथैवानुकरोति तान् । एवं बुद्धिगुणान् पश्यन्ननीहोऽप्यनुकार्यते ॥ ५३ ॥
De même qu’en voyant des gens danser et chanter on peut les imiter, ainsi l’âme, bien qu’elle ne soit jamais l’agent des actes matériels, est captivée par les qualités de l’intelligence matérielle et se trouve contrainte de les imiter.
Verse 54
यथाम्भसा प्रचलता तरवोऽपि चला इव । चक्षुषा भ्राम्यमाणेन दृश्यते भ्रमतीव भू: ॥ ५४ ॥ यथा मनोरथधियो विषयानुभवो मृषा । स्वप्नदृष्टाश्च दाशार्ह तथा संसार आत्मन: ॥ ५५ ॥
Comme les arbres reflétés dans une eau agitée semblent frémir, et comme la terre paraît tourner quand on fait tourner les yeux, ainsi, ô descendant de Daśārha, l’expérience des plaisirs des sens, née d’un mental fantasque, est illusoire; tel un songe, tel est le saṁsāra de l’âme.
Verse 55
यथाम्भसा प्रचलता तरवोऽपि चला इव । चक्षुषा भ्राम्यमाणेन दृश्यते भ्रमतीव भू: ॥ ५४ ॥ यथा मनोरथधियो विषयानुभवो मृषा । स्वप्नदृष्टाश्च दाशार्ह तथा संसार आत्मन: ॥ ५५ ॥
Ô descendant de Daśārha ! La vie matérielle de l’âme et son expérience des plaisirs des sens sont en vérité illusoires : comme les arbres qui semblent trembler lorsqu’ils se reflètent dans une eau agitée, ou comme la terre qui paraît tourner quand on fait tourner les yeux. Ainsi ce monde est semblable à la rêverie et au songe, simple mirage.
Verse 56
अर्थे ह्यविद्यमानेऽपि संसृतिर्न निवर्तते । ध्यायतो विषयानस्य स्वप्नेऽनर्थागमो यथा ॥ ५६ ॥
Même si l’objet n’existe pas réellement, pour celui qui médite sur les plaisirs des sens, la vie matérielle ne s’éteint pas ; de même, les expériences pénibles d’un rêve, bien qu’irréelles, ne cessent pas d’être éprouvées.
Verse 57
तस्मादुद्धव मा भुङ्क्ष्व विषयानसदिन्द्रियै: । आत्माग्रहणनिर्भातं पश्य वैकल्पिकं भ्रमम् ॥ ५७ ॥
Ainsi, ô Uddhava, ne cherche pas à jouir des objets des sens avec des sens matériels et illusoires. Vois comment l’illusion, fondée sur les dualités, empêche la réalisation du Soi.
Verse 58
क्षिप्तोऽवमानितोऽसद्भि: प्रलब्धोऽसूयितोऽथवा । ताडित: सन्निरुद्धो वा वृत्त्या वा परिहापित: ॥ ५८ ॥ निष्ठ्युतो मूत्रितो वाज्ञैर्बहुधैवं प्रकम्पित: । श्रेयस्काम: कृच्छ्रगत आत्मनात्मानमुद्धरेत् ॥ ५९ ॥
Même si des hommes mauvais le négligent, l’insultent, le tournent en ridicule ou l’envient ; même s’il est frappé, ligoté ou privé de son gagne‑pain ; même si des ignorants lui crachent dessus ou le souillent d’urine et l’ébranlent de mille façons, celui qui désire le bien suprême doit, malgré l’épreuve, user de son intelligence pour s’élever et demeurer en sûreté sur le plan spirituel.
Verse 59
क्षिप्तोऽवमानितोऽसद्भि: प्रलब्धोऽसूयितोऽथवा । ताडित: सन्निरुद्धो वा वृत्त्या वा परिहापित: ॥ ५८ ॥ निष्ठ्युतो मूत्रितो वाज्ञैर्बहुधैवं प्रकम्पित: । श्रेयस्काम: कृच्छ्रगत आत्मनात्मानमुद्धरेत् ॥ ५९ ॥
Même si des hommes mauvais le négligent, l’insultent, le tournent en ridicule ou l’envient ; même s’il est frappé, ligoté ou privé de son gagne‑pain ; même si des ignorants lui crachent dessus ou le souillent d’urine et l’ébranlent de mille façons, celui qui désire le bien suprême doit, malgré l’épreuve, user de son intelligence pour s’élever et demeurer en sûreté sur le plan spirituel.
Verse 60
श्रीउद्धव उवाच यथैवमनुबुध्येयं वद नो वदतां वर ॥ ६० ॥
Śrī Uddhava dit : Ô meilleur des orateurs, je t’en prie, explique-moi comment je puis comprendre cela comme il se doit.
Verse 61
सुदु:सहमिमं मन्ये आत्मन्यसदतिक्रमम् । विदुषामपि विश्वात्मन् प्रकृतिर्हि बलीयसी । ऋते त्वद्धर्मनिरतान् शान्तांस्ते चरणालयान् ॥ ६१ ॥
Ô Âme de l’univers, je tiens pour presque insupportables les offenses injustes que les ignorants commettent contre nous, tant la nature matérielle est puissante; même les sages les supportent difficilement. Seuls Tes dévots, fermes dans Ton dharma et Ton service d’amour, apaisés en demeurant à l’abri de Tes pieds de lotus, peuvent les endurer.
Because subtle causes and gross effects mutually pervade one another, a thinker may either (a) include an element within its prior subtle cause or (b) count it separately as a later manifest product. Kṛṣṇa states that such analyses occur under His māyā-śakti, and thus multiple enumerations can be coherent when their assumptions are made explicit. The point is not to win argument but to recognize that all categories ultimately rest on the Supreme Lord’s sanction and that realized intelligence fixed in Him dissolves quarrel.
Kṛṣṇa teaches that prakṛti is the transforming field structured by the guṇas, whereas the jīva is the conscious enjoyer/witness. They appear interwoven because consciousness becomes conditioned through subtle instruments (mind, intelligence, false ego) and identifies with bodily states. Yet the soul remains distinct as the observer, just as one who witnesses a tree’s birth and death is not the tree. The Supreme Soul remains self-manifest and separate, like the sun illuminating the mutual functioning of eye, form, and reflected light.
Death is described as total forgetfulness of the previous embodied identity when the jīva transitions to a new body formed by karma; birth is total identification with the new body, similar to accepting a dream as real. Since bodies are constantly transforming under time, the delusion is to equate any temporary stage with the self. Realistic discernment (viveka) frees one from the dualities of lamentation and fear.
The chapter concludes that one seeking the highest goal should remain spiritually safe even when insulted, beaten, deprived, or humiliated. This is not passivity but disciplined intelligence: refusing to descend into bodily identification and reactive hatred. Such tolerance (titikṣā) supports steady remembrance and detachment from sense gratification, preparing the practitioner to ask—like Uddhava—how to properly internalize and understand these teachings in lived experience.