
Ce chapitre se présente comme un enseignement théologique de Skanda sur le māhātmya (grandeur sacrée) de la Narmadā (Revā), affirmant que le simple souvenir de la Narmadā atténue même les fautes majeures. Dans une assemblée de sages, on demande quel fleuve est suprême ; Mārkaṇḍeya répond en classant les fleuves selon leur pouvoir de purification et de mérite, puis met en avant un quatuor canonique—Gaṅgā, Yamunā, Narmadā, Sarasvatī—associé aux incarnations des Veda (Ṛg, Yajus, Sāman, Atharvan). Bien que la Gaṅgā soit louée comme sans égale, le récit introduit l’ascèse de la Narmadā et sa demande d’être reconnue à parité. Brahmā énonce une logique conditionnelle : ce n’est que s’il pouvait exister des équivalents de Śiva (Tryakṣa), de Viṣṇu (Puruṣottama), de Gaurī et de Kāśī elle-même qu’un autre fleuve pourrait égaler la Gaṅgā—soulignant la rareté d’une telle égalité. La Narmadā se rend alors à Vārāṇasī, où la liṅga-pratiṣṭhā (installation d’un liṅga) est présentée comme un acte de mérite incomparable ; elle établit un liṅga à Pilipilā-tīrtha, près de Triviṣiṣṭapa. Śiva, satisfait, accorde des bienfaits : les pierres des rives de la Narmadā deviennent des formes de liṅga ; le seul darśana de la Narmadā purifie aussitôt (contrairement aux fruits différés d’autres fleuves) ; et le liṅga nommé Narmadeśvara confère une libération durable, les dévots recevant l’hommage du fils de Sūrya. Le chapitre se clôt par une phalaśruti : entendre le māhātmya de la Narmadā ôte le « manteau du péché » et mène à la connaissance supérieure.
Verse 1
स्कंद उवाच । नर्मदेशस्य माहात्म्यं कथयामि मुने तव । यस्य स्मरणमात्रेण महापातकसंक्षयः
Skanda dit : Ô sage, je vais te dire la grandeur de la terre de la Narmadā ; par son seul souvenir, les grands péchés s’amenuisent.
Verse 2
अस्य वाराहकल्पस्य प्रवेशे मुनिपुंगवैः । आपृच्छि का सरिच्छ्रेष्ठा वद तां त्वं मृकंडज
Au commencement de ce Varāha-kalpa, les sages les plus éminents demandèrent : « Parmi les rivières, laquelle est la meilleure ? Dis-le-nous, ô fils de Mṛkaṇḍu. »
Verse 3
मार्कंडेय उवाच । शृणुध्वं मुनयः सर्वे संति नद्यः परःशतम् । सर्वा अप्यघहारिण्यः सर्वा अपि वृषप्रदाः
Mārkaṇḍeya dit : « Écoutez, ô sages, vous tous : il existe plus d’une centaine de rivières ; toutes effacent le péché, et toutes accordent le dharma (le mérite de la droiture). »
Verse 4
सर्वाभ्योपि नदीभ्यश्च श्रेष्ठाः सर्वाः समुद्रगाः । ततोपि हि महाश्रेष्ठाः सरित्सु सरिदुत्तमाः
Parmi toutes les rivières, celles qui vont à l’océan sont les plus excellentes ; et au-delà même d’elles, il en est de suprêmement sublimes, célébrées comme les meilleures des cours d’eau.
Verse 5
गंगा च यमुनाचाथ नर्मदा च सरस्वती । चतुष्टयमिदं पुण्यं धुनीषु मुनिपुंगवाः
Gaṅgā et Yamunā, Narmadā et Sarasvatī : ce quatuor sacré est l’ensemble saint parmi les rivières, ô le meilleur des sages.
Verse 6
ऋग्वेदमूर्तिर्गंगा स्याद्यमुना च यजुर्ध्रुवम् । नर्मदा साममूर्तिस्तु स्यादथर्वा सरस्वती
On dit que Gaṅgā incarne le Ṛgveda ; Yamunā, assurément, le Yajurveda ; Narmadā incarne le Sāmaveda, et Sarasvatī est l’Atharvaveda.
Verse 7
गंगा सर्वसरिद्योनिः समुद्रस्यापि पूरणी । गंगाया न लभेत्साम्यं काचिदत्र सरिद्वरा
La Gaṅgā est le sein-source de tous les fleuves, et même celle qui comble l’océan ; ici, nul cours d’eau, si excellent soit-il, n’atteint l’égalité avec la Gaṅgā.
Verse 8
किंतु पूर्वं तपस्तप्त्वा रेवया बह्वनेहसम् । वरदानोन्मुखो धाता प्रार्थितश्चेति सत्तम
Mais d’abord, ô le meilleur des justes, Revā (Narmadā) accomplit des austérités durant un temps très long ; puis Dhātā, le Créateur (Brahmā), enclin à accorder une grâce, fut approché et imploré.
Verse 9
गंगा साम्यं विधे देहि प्रसन्नोसि यदि प्रभो । ब्रह्मणाथ ततः प्रोक्ता नर्मदा स्मितपूर्वकम्
«Accorde-moi l’égalité avec la Gaṅgā, ô Vidhe, Ordonnateur ; si tu es satisfait, ô Seigneur.» Ainsi parla Narmadā ; alors Brahmā lui répondit avec un doux sourire.
Verse 10
यदि त्र्यक्षसमत्वं तु लभ्यतेऽन्येन केनचित् । तदा गंगासमत्वं च लभ्यते सरितान्यया
Si, en vérité, l’égalité avec le Seigneur aux Trois Yeux (Śiva) pouvait être obtenue par quelque autre, alors un autre fleuve pourrait aussi atteindre l’égalité avec la Gaṅgā.
Verse 11
पुरुषोत्तम तुल्यः स्यात्पुरुषोन्यो यदि क्वचित । स्रोतस्विनी तदा साम्यं लभते गंगया परा
Si jamais, quelque part, il existait un autre être égal à Puruṣottama (le Seigneur Suprême), alors seulement un autre fleuve obtiendrait l’égalité avec la Gaṅgā.
Verse 12
यदि गौरी समा नारी क्वचिदन्या भवेदिह । अन्या धुनीह स्वर्धुन्यास्तदा साम्यमुपैष्यति
Si, en ce monde, il pouvait exister une autre femme égale à la Déesse Gaurī, alors quelque autre rivière atteindrait l’égalité avec la Gaṅgā céleste, la Svardhunī.
Verse 13
यदि काशीपुरी तुल्या भवेदस्या क्वचित्पुरी । तदा स्वर्गतरंगिण्याः साम्यमन्या नदी लभेत्
S’il existait quelque part une cité égale à cette Kāśī, alors une autre rivière pourrait obtenir l’égalité avec la Gaṅgā, porteuse des vagues du ciel.
Verse 14
निशम्येति विधेर्वाक्यं नर्मदा सरिदुत्तमा । धातुर्वरं परित्यज्य प्राप्ता वाराणसीं पुरीम्
Entendant ces paroles de Vidhi (Brahmā), la Narmadā — la plus excellente des rivières — mit de côté la grâce du Créateur et parvint à la cité de Vārāṇasī.
Verse 15
सर्वेभ्योपि हि पुण्येभ्यः काश्यां लिंगप्रतिष्ठितेः । अपरा न समुद्दिष्टा कैश्चिच्छ्रेयस्करी क्रिया
En vérité, parmi tous les actes méritoires, les sages n’enseignent aucune œuvre plus salutaire que la consécration et l’établissement d’un Śiva-liṅga à Kāśī.
Verse 16
अथ सा नर्मदा पुण्या विधिपूर्वां प्रतिष्ठितिम् । व्यधात्पिलिपिलातीर्थे त्रिविषिष्टपसमीपतः
Alors la sainte Narmadā accomplit le rite d’établissement selon la juste tradition, au Tīrtha de Pilipilā, près du séjour des Trente-Trois dieux.
Verse 17
ततः शंभुः प्रसन्नोभूऽत्तस्यै नद्यै शुभात्मने । वरं वृणीष्व सुभगे यत्तुभ्यं रोचतेऽनघे
Alors Śambhu (Śiva), réjoui par ce fleuve à la nature propice, dit : «Ô bienheureuse, ô sans faute, choisis une grâce, tout ce que tu désires.»
Verse 18
सरिद्वरा निशम्येति रेवा प्राह महेश्वरम् । किं वरेणेह देवेश भृशं तुच्छेन धूर्जटे
L’ayant entendu, la meilleure des rivières—Revā (Narmadā)—dit à Maheśvara : «Ô Seigneur des dieux, ô Dhūrjaṭi, à quoi sert ici une grâce si dérisoire ?»
Verse 19
निर्द्वंद्वा त्वत्पदद्वंद्वे भक्तिरस्तु महेश्वर । श्रुत्वेति नितरां तुष्टो रेवागिरमनुत्तमाम्
«Qu’en moi s’éveille une dévotion inébranlable envers la paire de Tes pieds, ô Maheśvara.» Entendant ces paroles sans égales de Revā, le Seigneur fut comblé de joie.
Verse 20
प्रोवाच च सरिच्छेष्ठे त्वयोक्तं यत्तथास्तु तत् । गृहाण पुण्यनिलये वितरामि वरांतरम्
Et il dit à la meilleure des rivières : «Qu’il en soit exactement comme tu l’as dit. Reçois-le, ô demeure du mérite ; je t’accorderai encore une autre grâce.»
Verse 21
यावंत्यो दृषदः संति तव रोधसि नर्मदे । तावंत्यो लिंगरूपिण्यो भविष्यंति वरान्मम
«Ô Narmadā, autant il y a de pierres sur tes rives, autant deviendront-elles des formes de liṅga, par la puissance de ma grâce.»
Verse 22
अन्यं च ते वरं दद्या तमप्याकर्णयोत्तमम् । दुष्प्रापं यज्ञतपसां राशिभिः परमार्थतः
Et je t’accorderai encore une autre grâce—écoute-la, ô excellent—une grâce qui, en vérité, est difficile à obtenir même par des monceaux de sacrifices et d’austérités.
Verse 23
सद्यः पापहरा गंगा सप्ताहेन कलिंदजा । त्र्यहात्सरस्वती रेवे त्वं तु दर्शनमात्रतः
La Gaṅgā efface les péchés sur-le-champ ; la Kalindajā (Yamunā) en sept jours ; la Sarasvatī en trois jours. Mais toi, ô Revā, tu le fais par la seule vision.
Verse 24
अपरं च वरं दद्यां नर्मदे दर्शनाघहे । भवत्या स्थापितं लिंगं नर्मदेश्वरसंजकम्
Et je t’accorderai encore une autre grâce, ô Narmadā dont la seule vue détruit le péché : le liṅga que tu as établi sera connu sous le nom de « Narmadeśvara ».
Verse 25
यत्तल्लिंगं महापुण्यं मुक्तिं दास्यति शाश्वतीम । अस्य लिंगस्य ये भक्तास्तान्दृष्ट्वा सूर्यनंदनः
Ce liṅga est d’un très grand mérite et accordera la délivrance éternelle. Quant aux dévots de ce liṅga—en les voyant, le Fils du Soleil (Yama)…
Verse 26
प्रणमिष्यंति यत्नेन महाश्रेयोभिवृद्धये । संति लिंगान्यनेकानि काश्यां देवि पदेपदे
…s’inclinera devant eux avec ardeur, pour l’accroissement du grand bien. En vérité, ô Déesse, à Kāśī les liṅgas sont nombreux—à chaque pas.
Verse 27
परं हि नर्मदेशस्य महिमा कोपि चाद्भुतः । इत्युक्त्वा देवदेवेशस्तस्मिंल्लिंगे लयं ययौ
«Vraiment, la grandeur de Narmadeśa est souverainement merveilleuse.» Ayant ainsi parlé, le Seigneur des dieux entra en absorption et se fondit dans ce liṅga.
Verse 28
नर्मदापि प्रहृष्टासीत्पावित्र्यं प्राप्य चाद्भुतम् । स्वदेशं च परिप्राप्ता दृष्टमात्राघहारिणी
Même la rivière Narmadā fut transportée de joie, ayant obtenu un merveilleux pouvoir de sanctification ; puis, revenue en sa propre contrée, elle devint celle qui ôte les péchés par le seul fait d’être vue.
Verse 29
वाक्यं मृकंडजमुनेस्तेपि श्रुत्वा मुनीश्वराः । प्रहृष्टचेतसो जाताश्चक्रुः स्वं स्वं ततो हितम्
Entendant les paroles du fils de Mṛkaṇḍu, ces seigneurs des sages se réjouirent au fond du cœur ; puis chacun entreprit ce qui lui était salutaire.
Verse 30
स्कंद उवाच । नर्मदेशस्य माहात्म्यं श्रुत्वा भक्तियुतो नरः । पापकंचुकमुत्सृज्य प्राप्स्यति ज्ञानमुत्तमम्
Skanda dit : L’homme qui, animé de dévotion, entend la grandeur de Narmadeśa, rejetant le manteau du péché, atteindra la connaissance suprême.
Verse 92
इति श्रीस्कांदे महापुराण एकाशीतिसाहस्र्यां संहितायां चतुर्थे काशीखंड उत्तरार्धे नर्मदेश्वराख्यानं नाम द्विनवतितमोऽध्यायः
Ainsi, dans le vénérable Skanda Mahāpurāṇa, dans la compilation de quatre-vingt-un mille vers, dans la quatrième Saṃhitā, au sein du Kāśī Khaṇḍa (Uttarārdha), s’achève le quatre-vingt-douzième chapitre intitulé «Le récit de Narmadeśvara».