
L’Adhyāya 19 s’ouvre sur l’interrogation des sages : comment Maheśa a-t-il créé un obstacle (vighna) à Dakṣa, qui entreprenait le sacrifice au nom du dharma et de l’artha, tout en étant qualifié de durātmā ? Vāyu répond en précisant le temps et le lieu : après le mariage divin et la longue demeure joyeuse du Seigneur avec la Déesse sur l’Himavat, vient le Vaivasvata Manvantara. Dakṣa Prācetasa accomplit un aśvamedha, établissant le rite sur le dos de l’Himavat, au lieu auspicieux de Gaṅgādvāra, fréquenté par les ṛṣis et les siddhas. Les dieux se rassemblent pour y assister—Indra en tête—avec les Ādityas, Vasus, Rudras, Sādhyas, Maruts, les destinataires du soma/ājya/dhūma, les Aśvins, les Pitṛs, d’autres grands voyants, et Viṣṇu, tous comme bénéficiaires des parts du yajña. Constatant que toute l’assemblée divine est venue sans Īśvara, le sage Dadhīci, enflammé de colère, admoneste Dakṣa et énonce un principe : un culte mal orienté et le refus d’honorer le véritable digne entraînent un grand péché. Le chapitre prépare ainsi le conflit à venir : un sacrifice complet en apparence, mais vicié intérieurement par l’exclusion de Śiva et une hiérarchie d’honneurs impropre.
Verse 1
ऋषय ऊचुः । कथं दक्षस्य धर्मार्थं प्रवृत्तस्य दुरात्मनः । महेशः कृतवान् विघ्नमेतदिच्छाम वेदितुम्
Les sages dirent : «Comment Maheśa a-t-il créé un obstacle pour le perfide Dakṣa, qui s’était engagé dans les rites pour le dharma et le gain du monde ? Nous désirons le savoir.»
Verse 2
वायुरुवाच । विश्वस्य जगतो मातुरपि देव्यास्तपोबलात् । पितृभावमुपागम्य मुदिते हिमवद्गिरौ
Vāyu dit : Par la puissance des austérités de la Déesse—Mère de l’univers tout entier—Śiva prit la condition de père ; et sur l’Himālaya réjoui se déroulèrent les événements divins.
Verse 3
देवे ऽपि तत्कृतोद्वाहे हिमवच्छिखरालये । संकीडति तया सार्धं काले बहुतरे गते
Même après que le Deva (Śiva) eut ainsi célébré les noces, demeurant sur le sommet de l’Himavān (Himalaya), il se divertissait avec Elle (Pārvatī) tandis qu’un très long temps s’écoulait.
Verse 4
वैवस्वते ऽंतरे प्राप्ते दक्षः प्राचेतसः स्वयम् । अश्वमेधेन यज्ञेन यक्ष्यमाणो ऽन्वपद्यत
Lorsque advint le Manvantara de Vaivasvata, Dakṣa, fils de Pracetā, entreprit lui-même le sacrifice, désireux d’accomplir l’Aśvamedha (sacrifice du cheval).
Verse 5
ततो हिमवतः पृष्ठे दक्षो वै यज्ञमाहरत् । गंगाद्वारे शुभे देशे ऋषिसिद्धनिषेविते
Ensuite, Dakṣa entreprit véritablement le sacrifice sur les pentes de l’Himavān, à Gaṅgādvāra, lieu béni fréquenté par les ṛṣi et les êtres accomplis (siddha).
Verse 6
तस्य तस्मिन्मखेदेवाः सर्वे शक्र पुरोगमाः । गमनाय समागम्य बुद्धिमापेदिरे तदा
À ce sacrifice, tous les dieux—conduits par Śakra (Indra)—s’assemblèrent, et, en ce moment, ils prirent la résolution de s’en aller.
Verse 7
आदित्या वसवो रुद्रास्साध्यास्सह मरुद्गणैः । ऊष्मपाः सोमपाश्चैव आज्यपा धूमपास्तथा
Les Āditya, les Vasu, les Rudra et les Sādhya, avec les troupes des Marut ; ainsi que les Uṣmapa et les Somapa, et pareillement les Ājyapa et les Dhūmapa.
Verse 8
अश्विनौ पितरश्चैव तथा चान्ये महर्षयः । विष्णुना सहिताः सर्वे स्वागता यज्ञभागिनः
Les deux Aśvin, les Pitṛ et les autres grands ṛṣi—avec Viṣṇu—étaient tous arrivés, accueillis avec honneur comme participants légitimes, appelés à recevoir leur part prescrite du sacrifice.
Verse 9
दृष्ट्वा देवकुलं सर्वमीश्वरेण विनागतम् । दधीचो मन्युनाविष्टो दक्षमेवमभाषत
Voyant toute l’assemblée des dieux arrivée là sans le Seigneur (Śiva), Dadhīci, saisi d’indignation, s’adressa ainsi à Dakṣa.
Verse 10
दधीच उवाच । अप्रपूज्ये चैव पूजा पूज्यानां चाप्य पूजने । नरः पापमवाप्नोति महद्वै नात्र संशयः
Dadhīci dit : «Quand on offre le culte à qui n’en est pas digne, et que l’on ne vénère pas ceux qui le méritent vraiment, l’homme encourt assurément un grand péché—sans aucun doute.»
Verse 11
असतां संमतिर्यत्र सतामवमतिस्तथा । दंडो देवकृतस्तत्र सद्यः पतति दारुणः
Là où les méchants sont applaudis et les justes méprisés, là tombe aussitôt le châtiment terrible façonné par le Divin.
Verse 12
एवमुक्त्वा तु विप्रर्षिः पुनर्दक्षमभाषत । पूज्यं तु पशुभर्तारं कस्मान्नार्चयसे प्रभुम्
Après ces paroles, le sage brāhmane s’adressa de nouveau à Dakṣa : «Pourquoi n’adores-tu pas le Seigneur, Paśupati, Maître et Protecteur de tous les êtres, lui qui est vraiment digne d’adoration ?»
Verse 13
दक्ष उवाच । संति मे बहवो रुद्राः शूलहस्ताः कपर्दिनः । एकादशावस्थिता ये नान्यं वेद्मि महेश्वरम्
Dakṣa dit : «J’ai de nombreux Rudra, tenant le trident et portant la chevelure en nattes; ils sont établis comme les Onze. Je ne reconnais nul autre Maheśvara en dehors d’eux.»
Verse 14
दधीच उवाच । किमेभिरमरैरन्यैः पूजितैरध्वरे फलम् । राजा चेदध्वरस्यास्य न रुद्रः पूज्यते त्वया
Dadhīci dit : «Quel fruit ce sacrifice peut-il porter si l’on y honore d’autres dieux ? Car si tu ne vénères pas Rudra comme le souverain de ce rite, quelle royauté véritable ce sacrifice possède-t-il ?»
Verse 15
ब्रह्मविष्णुमहेशानां स्रष्टा यः प्रभुरव्ययः । ब्रह्मादयः पिशाचांता यस्य कैंकर्यवादिनः
Il est le Seigneur impérissable, créateur même de Brahmā, de Viṣṇu et de Maheśa ; et tous les êtres, de Brahmā jusqu’aux Piśāca, se déclarent Ses suivants et Ses serviteurs.
Verse 16
प्रकृतीनां परश्चैव पुरुषस्य च यः परः । चिंत्यते योगविद्वद्भि ऋषिभिस्तत्त्वदर्शिभिः
Celui qui est au-delà des évolutions de Prakṛti et qui transcende même le Puruṣa est contemplé par les connaisseurs du Yoga et par les ṛṣi, voyants de la Réalité.
Verse 17
अक्षरं परमं ब्रह्म ह्यसच्च सदसच्च यत् । अनादिमध्यनिधनमप्रतर्क्यं सनातनम्
Celui qui est Impérissable est le Brahman Suprême, au-delà de l'irréel et du réel. Sans commencement, sans milieu ni fin, il est au-delà de la raison et éternel.
Verse 18
यः स्रष्टा चैव संहर्ता भर्ता चैव महेश्वरः । तस्मादन्यं न पश्यामि शंकरात्मानमध्वरे
«Lui est le Créateur, le Dissolveur et le Soutien : Mahādeva, le Grand Seigneur. Ainsi, dans ce rite sacré, je ne vois nul autre ; je ne perçois que Śaṅkara comme le Soi même au cœur du sacrifice.»
Verse 19
दक्ष उवाच । एतन्मखेशस्य सुवर्णपात्रे हविः समस्तं विधिमंत्रपूतम् । विष्णोर्नयाम्यप्रतिमस्य भागं प्रभोर्विभज्यावहनीयमद्य
Dakṣa dit : «Cette oblation tout entière—purifiée par le rite et les mantras selon la règle—est déposée dans le vase d’or pour le Seigneur du sacrifice. Aujourd’hui, j’apporterai la part de l’incomparable Viṣṇu, la répartissant pour le Seigneur et l’offrant comme il se doit dans le feu consacré.»
Verse 20
दधीच उवाच । यस्मान्नाराधितो रुद्रस्सर्वदेवेश्वरेश्वरः । तस्माद्दक्ष तवाशेषो यज्ञो ऽयं न भविष्यति
Dadhīci dit : «Puisque Rudra—le Seigneur suprême, Seigneur des seigneurs de tous les dieux—n’a pas été honoré, ainsi, ô Dakṣa, ton sacrifice tout entier ne parviendra pas à son accomplissement.»
Verse 21
इत्युक्त्वा वचनं क्रुद्धो दधीचो मुनिसत्तमः । निर्गम्य च ततो देशाज्जगाम स्वकमाश्रमम्
Après avoir prononcé ces paroles, Dadhīci, le plus éminent des sages, courroucé, quitta ce lieu et se rendit à son propre āśrama.
Verse 22
निर्गते ऽपि मुनौ तस्मिन्देवा दक्षं न तत्यजुः । अवश्यमनुभावित्वादनर्थस्य तु भाविनः
Bien que le sage fût déjà parti, les dieux n’abandonnèrent pas Dakṣa, car le malheur imminent devait être éprouvé selon le destin et ne pouvait être détourné.
Verse 23
एतस्मिन्नेव काले तु ज्ञात्वैतत्सर्वमीश्वरात् । दग्धुं दक्षाध्वरं विप्रा देवी देवमचोदयत्
En ce même instant, ayant tout compris de la part du Seigneur, la Déesse—ô sages—pressa le Deva (Śiva) de consumer par le feu le sacrifice de Dakṣa.
Verse 24
देव्या संचोदितो देवो दक्षाध्वरजिघांसया । ससर्ज सहसा वीरं वीरभद्रं गणेश्वरम्
Poussé par la Déesse, le Seigneur—résolu à anéantir le sacrifice de Dakṣa—fit surgir aussitôt le vaillant Vīrabhadra, chef et maître des Gaṇas.
Verse 25
सहस्रवदनं देवं सहस्रकमलेक्षणम् । सहस्रमुद्गरधरं सहस्रशरपाणिकम्
Je vis le Seigneur divin aux mille visages, aux mille yeux pareils au lotus; portant mille massues, et des mains tenant mille flèches. Ainsi Pati (Śiva) est loué comme l’Incommensurable et l’Omniprésent, en sa forme saguṇa, dont les puissances se révèlent innombrables pour relever les paśu, les âmes liées.
Verse 26
शूलटंकगदाहस्तं दीप्तकार्मुकधारिणम् । चक्रवज्रधरं घोरं चंद्रार्धकृतशेखरम्
Dans ses mains, il portait le trident, la hache de guerre et la massue; il tenait un arc flamboyant. Il brandissait le disque et la foudre—terrible en majesté—et portait le croissant de lune pour diadème.
Verse 27
कुलिशोद्योतितकरं तडिज्ज्वलितमूर्धजम् । दंष्ट्राकरालं बिभ्राणं महावक्त्रं महोदरम्
Sa main brillait comme éclairée par le vajra; sa chevelure emmêlée flamboyait telle l’éclair. Portant des crocs terribles, une vaste bouche et un ventre puissant, il apparut dans une forme saisissante—redoutable pour les liens, et pourtant véhicule de la grâce du Seigneur.
Verse 28
विद्युज्जिह्वं प्रलंबोष्ठं मेघसागरनिःस्वनम् । वसानं चर्म वैयाघ्रं महद्रुधिरनिस्रवम्
« (Il est) à la langue d’éclair, aux lèvres pendantes, grondant comme l’océan et les nuées de tonnerre ; vêtu d’une peau de tigre, ruisselant de flots abondants de sang. »
Verse 29
गण्डद्वितयसंसृष्टमण्डलीकृतकुण्डलम् । वरामरशिरोमालावलीकलितशेखरम्
Ses boucles d’oreilles circulaires se tenaient tout près de ses deux joues, et sa crête était ornée de rangées de guirlandes faites des têtes d’immortels sublimes — parure souveraine et saisissante, digne du Seigneur Suprême en sa forme saguṇa.
Verse 30
रणन्नूपुरकेयूरमहाकनकभूषितम् । रत्नसंचयसंदीप्तं तारहारावृतोरसम्
Paré de grelots aux chevilles et de bracelets retentissants, embelli de grands ornements d’or, resplendissant d’amas de gemmes, et la poitrine couverte d’un collier de perles semblables à des étoiles — telle fut vue cette forme divine.
Verse 31
महाशरभशार्दूलसिंहैः सदृशविक्रमम् । प्रशस्तमत्तमातंगसमानगमनालसम्
Sa vaillance égalait celle du grand Śarabha, du tigre et du lion ; et sa démarche, sans hâte et pleine de majesté, rappelait le pas mesuré d’un illustre éléphant royal en rut.
Verse 32
शंखचामरकुंदेन्दुमृणालसदृशप्रभम् । सतुषारमिवाद्रीन्द्रं साक्षाज्जंगमतां गतम्
Il rayonnait tel le conque, le chasse-mouches de queue de yak, le jasmin, la lune et la tige de lotus ; ce seigneur des montagnes paraissait couvert de givre—comme s’il avait réellement pris mouvement, tel un être vivant en marche.
Verse 33
ज्वालामालापरिक्षिप्तं दीप्तमौक्तिकभूषणम् । तेजसा चैव दीव्यंतं युगांत इव पावकम्
Encerclé d’une guirlande de flammes, paré d’ornements de perles resplendissantes, il flamboyait d’une telle splendeur—tel le feu cosmique à la fin d’un âge.
Verse 34
स जानुभ्यां महीं गत्वा प्रणतः प्रांजलिस्ततः । पार्श्वतो देवदेवस्य पर्यतिष्ठद्गणेश्वरः
Alors Gaṇeśvara s’abaissa jusqu’à terre sur ses deux genoux ; les paumes jointes, il se prosterna avec révérence, puis se tint, attentif, au côté du Deva des devas (le Seigneur Śiva).
Verse 35
मन्युना चासृजद्भद्रां भद्रकालीं महेश्वरीम् । आत्मनः कर्मसाक्षित्वे तेन गंतुं सहैव तु
Et de sa colère il fit surgir la Déesse de bon augure—Bhadrakālī, la grande Puissance souveraine, Mahēśvarī—afin que, Témoin de son propre acte (karma), elle l’accompagnât là-bas elle aussi.
Verse 36
तं दृष्ट्वावस्थितं वीरभद्रं कालाग्निसन्निभम् । भद्रया सहितं प्राह भद्रमस्त्विति शंकरः
Voyant Vīrabhadra se tenir là, flamboyant tel le feu de Kāla lors de la dissolution du temps, Śaṅkara—avec Bhadrā—lui dit : «Que l’auspice soit tien».
Verse 37
स च विज्ञापयामास सह देव्या महेश्वरम् । आज्ञापय महादेव किं कार्यं करवाण्यहम्
Alors, avec la Déesse, il s’adressa avec respect à Maheśvara : «Ordonne, ô Mahādeva : quelle œuvre dois-je accomplir ?»
Verse 38
ततस्त्रिपुरहा प्राह हैमवत्याः प्रियेच्छया । वीरभद्रं महाबाहुं वाचा विपुलनादया
Alors Tripurahā (Śiva, le destructeur de Tripura), voulant accomplir le désir bien-aimé de Haimavatī (Pārvatī), s’adressa à Vīrabhadra aux bras puissants, d’une voix ample et retentissante.
Verse 39
देवदेव उवाच । प्राचेतसस्य दक्षस्य यज्ञं सद्यो विनाशय । भद्रकाल्या सहासि त्वमेतत्कृत्यं गणेश्वर
Le Seigneur des dieux dit : «Détruis sur-le-champ le sacrifice de Dakṣa, fils de Prācetas. Avec Bhadrakālī, toi—ô seigneur des Gaṇas—accomplis cette tâche.»
Verse 40
अहमप्यनया सार्धं रैभ्याश्रमसपीपतः । स्थित्वा वीक्षे गणेशान विक्रमं तव दुःसहम्
«Moi aussi, avec elle, je me suis approché de l’āśrama de Raibhya. Me tenant là, ô Gaṇeśa, je contemple ta vaillance irrésistible, si difficile à soutenir.»
Verse 41
वृक्षा कनखले ये तु गंगाद्वारसमीपगाः । सुवर्णशृंगस्य गिरेर्मेरुमंदरसंनिभाः
Les arbres de Kanakhala, près de Gaṅgādvāra (Haridvāra), sont tels les pentes du mont Suvarṇaśṛṅga, semblables au Meru et au Mandara par leur grandeur majestueuse.
Verse 42
तस्मिन्प्रदेशे दक्षस्य युज्ञः संप्रति वर्तते । सहसा तस्य यज्ञस्य विघातं कुरु मा चिरम्
En ce lieu même, le sacrifice de Dakṣa est en cours. Va sur-le-champ, sans tarder, et cause l’entrave de ce sacrifice.
Verse 43
इत्युक्ते सति देवेन देवी हिमगिरीन्द्रजा । भद्रं भद्रं च संप्रेक्ष्य वत्सं धेनुरिवौरसम्
Quand le Seigneur eut ainsi parlé, la Déesse—fille d’Himavat—regarda encore et encore avec une tendresse de bon augure, telle une vache contemplant son veau contre sa poitrine.
Verse 44
आलिंग्य च समाघ्राय मूर्ध्नि षड्वदनं यथा । सस्मिता वचनं प्राह मधुरं मधुरं स्वयम्
L’enlaçant et déposant un baiser (en respirant son parfum) sur le sommet de sa tête, comme on étreindrait le Six-Visages (Kārttikeya), elle, souriante, prononça d’elle-même des paroles douces, si douces.
Verse 45
देव्युवाच । वत्स भद्र महाभाग महाबलपराक्रम । मत्प्रियार्थं त्वमुत्पन्नो मम मन्युं प्रमार्जक
La Déesse dit : « Mon enfant bien-aimé, noble et fortuné, puissant et vaillant : tu es né pour ce qui m’est cher ; sois celui qui efface ma colère. »
Verse 46
यज्ञेश्वरमनाहूय यज्ञकर्मरतो ऽभवत् । दक्षं वैरेण तं तस्माद्भिंधि यज्ञं गणेश्वर
Sans inviter le Seigneur du Sacrifice (Shiva), il s'est absorbé dans les rites du sacrifice. C'est pourquoi, ô Ganesvara, par hostilité envers ce Daksha, va et brise le sacrifice.
Verse 47
यज्ञलक्ष्मीमलक्ष्मीं त्वं भद्र कृत्वा ममाज्ञया । यजमानं च तं हत्वा वत्स हिंसय भद्रया
Ô Bhadra, sur mon ordre, transforme la prospérité de ce sacrifice en malheur. Tue ensuite ce sacrificateur (le yajamāna), mon enfant, et avec Bhadrā (ton pouvoir féroce), apporte-lui la ruine.
Verse 48
अशेषामिव तामाज्ञां शिवयोश्चित्रकृत्ययोः । मूर्ध्नि कृत्वा नमस्कृत्य भद्रो गंतुं प्रचक्रमे
Recevant l’ordre des deux Śiva—aux actes merveilleux sans mesure—comme s’il le portait sur sa tête, Bhadra s’inclina avec vénération, puis se mit en route pour partir.
Verse 49
अथैष भगवान्क्रुद्धः प्रेतावासकृतालयः । वीरभद्रो महादेवो देव्या मन्युप्रमार्जकः
Alors ce Seigneur bienheureux, saisi de colère—dont la demeure est au milieu des esprits et des trépassés—apparut comme Vīrabhadra, le Grand Dieu (Mahādeva), qui efface et accomplit la colère de la Déesse (Devī).
Verse 50
ससर्ज रोमकूपेभ्यो रोमजाख्यान्गणेश्वरान् । दक्षिणाद्भुजदेशात्तु शतकोटिगविश्वरान्
Des pores de Son corps, Il fit jaillir les seigneurs des troupes (gaṇeśvara) appelés Romaja ; et de la région de Son bras droit, Il fit surgir cent koṭi de puissants chefs des armées.
Verse 51
पादात्तथोरुदेशाच्च पृष्ठात्पार्श्वान्मुखाद्गलात् । गुह्याद्गुल्फाच्छिरोमध्यात्कंठादास्यात्तथोदरात्
Des pieds, de la région des cuisses, du dos et des flancs; du visage et de la gorge; de l’organe secret et des chevilles; du milieu de la tête, du cou, de la bouche, et pareillement du ventre—tels sont les lieux dont il est parlé.
Verse 52
तदा गणेश्वरैर्भद्रैर्भद्रतुल्यपराक्रमैः । संछादितमभूत्सर्वं साकाशविवरं जगत्
Alors, par les Gaṇeśvara de bon augure—puissants, d’une vaillance égale à celle de Bhadra—le monde entier, avec les vastes espaces du ciel, se trouva entièrement recouvert.
Verse 53
सर्वे सहस्रहस्तास्ते सहस्रायुधपाणयः । रुद्रस्यानुचरास्सर्वे सर्वे रुद्रसमप्रभाः
Tous avaient mille mains, et dans leurs mains mille armes. Tous étaient des serviteurs et compagnons de Rudra, et tous brillaient d’un éclat égal à celui de Rudra lui-même.
Verse 54
शूलशक्तिगदाहस्ताष्टंकोपलशिलाधराः । कालाग्निरुद्रसदृशास्त्रिनेत्राश्च जटाधराः
Ces farouches serviteurs du Seigneur tenaient trident, lance et massue, et soulevaient des pics de montagne et d’énormes rochers ; ils semblaient Kālāgnirudra lui-même—aux trois yeux, aux cheveux en jata—incarnant la puissance protectrice, redoutable, de la force manifestée (saguṇa) de Śiva.
Verse 55
निपेतुर्भृशमाकाशे शतशस्सिंहवाहनाः । विनेदुश्च महानादाञ्जलदा इव भद्रजाः
Alors, dans le ciel, des centaines et des centaines de cavaliers sur lions fondirent avec une force immense ; et ils rugirent de cris puissants, tels des nuées de pluie propices grondant de tonnerre.
Verse 56
तैर्भद्रैर्भगवान्मद्रस्तथा परिवृतो बभौ । कालानलशतैर्युक्तो यथांते कालभैरवः
Ainsi entouré de ces serviteurs de bon augure, le Seigneur Bienheureux—Madra—resplendit, tel Kālabhairava à la fin des temps, pourvu de cent feux de l’embrasement dévorant du Temps.
Verse 57
तेषां मध्ये समारुह्य वृषेंद्रं वृषभध्वजः । जगाम भगवान्भद्रश्शुभमभ्रं यथा भवः
Au milieu d’eux, le Seigneur au drapeau du Taureau—Vṛṣabhadhvaja—monta le roi des taureaux ; et le Bienheureux, propice et plein de grâce, s’avança, tel Bhava (Śiva) traversant un nuage pur et lumineux.
Verse 58
तस्मिन्वृषभमारूढे भद्रे तु भसितप्रभः । बभार मौक्तिकं छत्रं गृहीतसितचामरः
Lorsque le Seigneur de bon augure—rayonnant de la cendre sacrée (vibhūti)—eut pris place sur le taureau, il porta un parasol royal blanc de perle et tint en sa main un cāmara blanc, éventail de queue de yak.
Verse 59
स तदा शुशुभे पार्श्वे भद्रस्य भसितप्रभः । भगवानिव शैलेन्द्रः पार्श्वे विश्वजगद्गुरोः
Alors, rayonnant de l’éclat de la cendre sacrée, il brilla magnifiquement auprès de Bhadra, tel un mont souverain auprès du Seigneur, Guru de l’univers entier.
Verse 60
सो ऽपि तेन बभौ भद्रः श्वेतचामरपाणिना । बालसोमेन सौम्येन यथा शूलवरायुधः
Paré par lui, l’auspicieux Bhadra resplendit vivement—tenant en main le cāmara blanc, doux comme la jeune lune—tel le Seigneur suprême portant l’arme excellente, le trident.
Verse 61
दध्मौ शंखं सितं भद्रं भद्रस्य पुरतः शुभम् । भानुकंपो महातेजा हेमरत्नैरलंकृतः
Puis Bhānukampa—d’un grand éclat, paré d’or et de joyaux—se tint avec révérence devant Bhadra et souffla une conque d’un blanc pur, auspicious et parfaite.
Verse 62
देवदुंदुभयो नेदुर्दिव्यसंकुलनिःस्वनाः । ववृषुश्शतशो मूर्ध्नि पुष्पवर्षं बलाहकाः
Les timbales célestes (devadundubhi) retentirent de sonorités divines harmonieusement mêlées; et les nuées déversèrent des centaines d’averses de fleurs sur la tête du Vénérable, en offrande de bon augure.
Verse 63
फुल्लानां मधुगर्भाणां पुष्पाणां गंधबंधवः । मार्गानुकूलसंवाहा वबुश्च पथि मारुताः
Le parfum, tel un compagnon intime des fleurs épanouies et pleines de nectar, se répandit ; et le long du chemin, des brises douces s’écoulèrent, favorables au voyage.
Verse 64
ततो गणेश्वराः सर्वे मत्ता युद्धबलोद्धताः । ननृतुर्मुमुदुर्१ एदुर्जहसुर्जगदुर्जगुः
Alors tous ces seigneurs des Gaṇa, enivrés d’ardeur et exaltés par la force du combat, se mirent à danser ; ils se réjouirent, poussèrent de grands cris, rirent, parlèrent haut et chantèrent, emplissant les directions de leur exubérance.
Verse 65
तदा भद्रगणांतःस्थो बभौ भद्रः स भद्रया । यथा रुद्रगणांतः स्थस्त्र्यम्बकोंबिकया सह
Alors cet être de bon augure (Bhadra), se tenant au milieu des Bhadraganas, resplendit avec Bhadrā, tout comme Tryambaka (Śiva), se tenant au milieu des Rudraganas, brille avec Ambikā (Pārvatī) à ses côtés.
Verse 66
तत्क्षणादेव दक्षस्य यज्ञवाटं रण्मयम् । प्रविवेश महाबाहुर्वीरभद्रो महानुगः
À cet instant précis, Vīrabhadra aux bras puissants — suivi de ses grands serviteurs — entra dans l'enceinte sacrificielle de Dakṣa, qui s'était transformée en champ de bataille.
Verse 67
ततस्तु दक्षप्रतिपादितस्य क्रतुप्रधानस्य गणप्रधानः । प्रयोगभूमिं प्रविवेश भद्रो रुद्रो यथांते भुवनं दिधक्षुः
Alors le chef des gaṇas — Bhadrā Rudra — entra dans l'arène sacrificielle du rite institué par Dakṣa, comme si, à la fin des temps, Rudra entrait dans les mondes avec l'intention de les consumer par le feu.
The setup for Dakṣa’s aśvamedha sacrifice at Gaṅgādvāra on Himavat, including the arrival of devas and other beings—conspicuously without Īśvara (Śiva)—which precipitates admonition and impending conflict.
It signals a ritual-theological defect: a yajña that ignores the supreme principle cannot be fully auspicious. The narrative uses this omission to critique mere formalism and to assert Śiva’s indispensability in cosmic and sacrificial hierarchy.
Indra with the devas; Ādityas, Vasus, Rudras, Sādhyas, Maruts; specialized offering-recipients (soma/ājya/dhūma categories); the Aśvins, Pitṛs, other ṛṣis; and Viṣṇu—collectively termed yajña-bhāgins.