
L’Adhyāya 45, rapporté par Sanatkumāra, poursuit le cycle de guerre opposant Andhaka et les daityas alliés. Le récit met au premier plan le gaṇa Vīraka, instrument de la volonté guerrière de Śiva. Andhaka—frappé par les flèches de Kāma, ivre et l’esprit vacillant—s’avance avec une vaste armée sur une voie périlleuse, tel l’insecte attiré par la flamme. Au milieu des terreurs du champ de bataille—pierres, arbres, foudre, eau, feu, serpents, armes et apparitions—Vīraka demeure invaincu et interroge l’identité de l’intrus. Un affrontement bref mais décisif s’ensuit : le daitya est vaincu, recule affamé et assoiffé, puis s’enfuit lorsque son épée d’excellence est brisée. Ensuite, de grands chefs daityas—du parti de Prahlāda, Virocana, Bali, Bāṇa, Sahasrabāhu, Śambara, Vṛtra et d’autres—entrent en lice, mais Vīraka les met en déroute, allant jusqu’à les fendre, tandis que les siddhas acclament la victoire. Par des images sanglantes de bourbier et de charognards, le chapitre enseigne que la puissance égarée par le désir s’effondre devant la force des gaṇas de Śiva et l’inéluctable dharma.
Verse 1
सनत्कुमार उवाच । गतस्ततो मत्तगजेन्द्रगामी पीत्वा सुरां घूर्णितलोचनश्च । महानुभावो बहुसैन्ययुक्तः प्रचंडवीरो वरवीरयायी
Sanatkumāra dit : Alors il s’avança, allant comme un seigneur des éléphants enivré ; après avoir bu la liqueur, ses yeux roulaient sans stabilité. D’une grande puissance, escorté de nombreuses troupes, c’était un guerrier farouche et redoutable, marchant en quête de bataille contre les plus grands héros.
Verse 2
ददर्श दैत्यः स्मरबाणविद्धो गुहां ततो वीरकरुद्धमार्गाम् । स्निग्धं यथा वीक्ष्य पतंगसंज्ञः दशाप्रदीपं च कृमिर्ह्युपेत्य
Alors le démon—percé des flèches de Kāma—aperçut une caverne dont le passage avait été barré par un héros. Entraîné par l’illusion, il s’en approcha comme le papillon de nuit qui, voyant l’éclat d’une lampe, s’y précipite—tel un ver rampant vers une lumière brillante, pour n’y trouver que sa perte.
Verse 3
तथा प्रदर्श्याशु पुनः पुनश्च संपीड्यमानोपि स वीरकेण । बभूव कामाग्निसुदग्धदेहोंऽधको महादैत्यपतिः स मूढः
Ainsi, bien qu’il fût saisi et broyé maintes fois par ce vaillant héros, Andhaka—le seigneur égaré des grands Daityas—devint bientôt tel un homme dont le corps est brûlé par le feu du désir.
Verse 4
पाषाणवृक्षाशनितोयवह्निभुजंगशस्त्रास्त्रविभीषिकाभिः । संपीडितोऽसौ न पुनः प्रपीड्यः पृष्टश्च कस्त्वं समुपागतोसि
Assailli par les terreurs des pierres, des arbres, des foudres, des flots, du feu, des serpents, des armes et des traits, il fut durement accablé—pourtant on ne put l’écraser davantage. Alors il demanda : «Qui es-tu, toi qui es venu ici ?»
Verse 5
निशम्य तद्गां स्वमतं स तस्मै चकार युद्धं स तु वीरकेण । मुहूर्तमाश्चर्यवदप्रमेयं संख्ये जितो वीरतरेण दैत्यः
Ayant entendu ces paroles et affermi sa propre résolution, il engagea le combat contre cet adversaire; et le vaillant Vīraka lutta. Un moment, la mêlée fut merveilleuse et sans mesure—jusqu’à ce que, dans la bataille, le daitya fût vaincu par un guerrier plus héroïque encore.
Verse 6
ततस्तु संग्रामशिरो विहाय क्षुत्क्षामकंठस्तृषितो गतोऽभूत् । चूर्णीकृते खड्गवरे च खिन्ने पलायमानो गतविस्मयः सः
Alors, quittant le front de la bataille, il se retira—la gorge desséchée par la faim et tout son être tourmenté par la soif. Et lorsque son épée d’élite fut réduite en miettes et qu’il fut accablé de fatigue, il s’enfuit, son orgueil et sa stupeur entièrement dissipés.
Verse 7
चक्रुस्तदाजिं सह वीरकेण प्रह्लादमुख्या दितिजप्रधानाः । लज्जांकुशाकृष्टधियो बभूवुस्सुदारुणाः शस्त्रशतैरनेकैः
Alors les Dānavas les plus éminents—conduits par Prahlāda—se joignirent au combat avec Vīraka. Leurs esprits, comme poussés par l’aiguillon de la honte, devinrent farouches; et, armés de centaines d’armes innombrables, ils furent d’une redoutable violence dans la mêlée.
Verse 8
विरोचनस्तत्र चकार युद्धं बलिश्च बाणश्च सहस्रबाहुः । भजिः कुजंभस्त्वथ शंबरश्च वृत्रादयश्चाप्यथ वीर्यवंतः
Là, Virocana livra bataille; et Bali aussi, ainsi que Bāṇa aux mille bras; Bhaji, Kujambha et Śambara également; Vṛtra et les autres—héros dotés d’une grande vaillance—combattirent eux aussi.
Verse 9
ते युद्ध्यमाना विजिताः समंताद्द्विधाकृता वै गणवीरकेण । शेषे हतानां बहुदानवानामुक्तं जयत्येव हि सिद्धसंघैः
Même en combattant, ils furent vaincus de toutes parts et bel et bien fendus en deux par le vaillant Gaṇa. Quand nombre de Dānavas eurent été abattus et qu’il ne resta qu’un faible reste, les cohortes de Siddhas proclamèrent : «Victoire ! Victoire, en vérité !»
Verse 10
भेरुंडजानाभिनयप्रवृत्ते मेदोवसामांससुपूयमध्ये । क्रव्यादसंघातसमाकुले तु भयंकरे शोणितकर्दमे तु
Là, où des êtres effrayants et des bêtes charognardes s’agitaient en un jeu frénétique—au milieu de graisse, de suif, de chair et de pus immonde—pressé de hordes de mangeurs de chair, le champ de bataille devint terrifiant, un bourbier de sang.
Verse 11
भग्नैस्तु दैत्यैर्भगवान् पिनाकी व्रतं महापाशुपतं सुघोरम् । प्रियेः मया यत्कृतपूर्वमासीद्दाक्षायणीं प्राह सुसांत्वयित्वा
Lorsque les daityas eurent été brisés, le Seigneur bienheureux Pinākin (Śiva), après avoir doucement consolé Dākṣāyaṇī (Satī), parla de l’observance Mahāpāśupata, d’une âpreté extrême, qu’il avait jadis accomplie pour elle.
Verse 12
शिव उवाच । तस्माद्बलं यन्मम तत्प्रणष्टं मर्त्यैरमर्त्यस्य यतः प्रपातः । पुण्यक्षयाही ग्रह एव जातो दिवानिशं देवि तव प्रसंगात्
Śiva dit : Ainsi, ma puissance s’est trouvée amoindrie—car, par l’entremise des mortels, une chute est advenue à l’Immortel. Ô Devī, de mon lien avec toi est né, tel un serpent, le « Graha » de l’épuisement du mérite, qui me tourmente jour et nuit.
Verse 13
उत्पाद्य दिव्यं परमाद्भुतं तु पुनर्वरं घोरतरं च गत्वा । तस्माद्व्रतं घोरतरं चरामि सुनिर्भयः सुन्दरि वै विशोका
Ayant fait naître une grâce divine, suprême et merveilleuse, puis m’étant de nouveau avancé vers ce qui est plus terrible encore, j’entreprends donc un vœu plus redoutable—sans crainte, ô belle, et véritablement sans chagrin.
Verse 14
सनत्कुमार उवाच । एतावदुक्त्वा वचनं महात्मा उपाद्य घोषं शनकैश्चकार । स तत्र गत्वा व्रतमुग्रदीप्तो गतो वनं पुण्यतमं सुघोरम्
Sanatkumāra dit : Après avoir prononcé ces paroles, ce grand être éleva peu à peu sa proclamation solennelle. Puis, s’y rendant—son vœu flamboyant d’une austérité farouche—il gagna une forêt très sainte, mais d’une redoutable âpreté.
Verse 15
चर्तुं हि शक्यं तु सुरासुरैर्यत्र तादृशं वर्षसहस्रमात्रम् । सा पार्वती मंदरपर्वतस्था प्रतीक्ष्यमाणागमनं भवस्य
En ce lieu, même les dieux et les asuras ne pouvaient demeurer et se mouvoir que mille ans, pas davantage. Là, Pārvatī, résidant sur le mont Mandara, attendait l’arrivée de Bhava (le Seigneur Śiva).
Verse 16
पतिव्रता शीलगुणोपपन्ना एकाकिनी नित्यमथो विभीता । गुहांतरे दुःखपरा बभूव संरक्षिता सा सुतवीरकेण
Douée des vertus d’une conduite noble et d’une fidélité inébranlable envers son époux, elle demeurait seule et toujours craintive. Retirée dans une grotte, elle fut accablée de chagrin; pourtant, le vaillant jeune Sutavīraka l’y protégeait.
Verse 17
ततस्स दैत्यो वरदानमत्तस्तैर्योधमुख्यैस्सहितो गुहां ताम् । विभिन्नधैर्यः पुनराजगाम शिलीमुखैर्मारसमुद्भवैश्च
Alors ce démon, ivre du don obtenu, revint encore à cette même grotte, accompagné de ses plus grands guerriers. Son courage fut brisé par les flèches et par ce qui naquit de la puissance de Māra.
Verse 18
अत्यद्भुतं तत्र चकार युद्धं हित्वा तदा भोजनपाननिद्राः । रात्रिं दिवं पंचशतानि पंच क्रुद्धस्स सैन्यैस्सह वीरकेण
Là, il mena un combat des plus merveilleux, renonçant alors à la nourriture, à la boisson et au sommeil. Dans sa colère, il lutta avec ses armées et contre le héros Vīraka durant cinq cent cinq jours et nuits.
Verse 19
खड्गैस्सकुंतैस्सह भिंदिपालर्गदाभुशुंडीभिरथो प्रकांडैः । शिलीमुखैरर्द्धशशीभिरुग्रैर्वितस्तिभिः कूर्ममुखैर्ज्वलद्भिः
Avec des épées et des lances, avec des javelots bhindipāla, avec des masses et de lourds gourdin, et avec de robustes hampes; avec des flèches acérées, avec de farouches projectiles à tête de croissant, avec des armes vitasti et avec des traits flamboyants à gueule de tortue—(les guerriers) frappaient dans le tumulte du combat.
Verse 20
नाराचमुख्यै निशितैश्च शूलैः परश्वधैस्तोमरमुद्गरैश्च । खड्गैर्गुडैः पर्वतपादपैश्च दिव्यैरथास्त्रैररपि दैत्यसंघैः
Les cohortes des Daityas assaillirent elles aussi avec des traits célestes et des armes de chars—usant de nārācas au tranchant aigu, de tridents, de haches, de lances tomara et de masses; ainsi que d’épées, de lourds gourdins, et même de rochers semblables à des montagnes arrachés pour en faire des armes.
Verse 21
न दीधितिर्भिन्नतनुः पपात द्वारं गुहाया पिहितं समस्तम् । तैरायुधैर्दैत्यभुजप्रयुक्तैर्गुहामुखे मूर्छित एव पश्चात्
Alors Dīdhiti, le corps déchiré, tomba au seuil même de la caverne, entièrement scellée. Frappé par les armes lancées par les bras puissants des démons, il s’effondra à l’entrée de la grotte et demeura ensuite étendu, sans connaissance.
Verse 22
आच्छादितं वीरकमस्त्रजालैर्दैत्यैश्च सर्वैस्तु मुहूर्तमात्रम् । अपावृतं कर्तुमशक्यमासीन्निरीक्ष्य देवी दितिजान् सुघोरान्
Pendant un court instant, le héros fut entièrement recouvert par le dense filet d’armes des asura. Voyant les fils de Diti, d’une effroyable férocité, la Déesse jugea impossible d’écarter ce voile qui l’enveloppait.
Verse 23
भयेन सस्मार पितामहं तु देवी सखीभिस्सहिता च विष्णुम् । सैन्यं च मद्वीरवरस्य सर्वं सस्मारयामास गुहांतरस्था
Saisie de crainte, la Devī—avec ses compagnes et demeurant au fond d’une caverne—se souvint de Pitāmaha (Brahmā) ainsi que de Viṣṇu; puis elle fit appeler à son secours toute l’armée du plus noble des héros.
Verse 24
ब्रह्मा तया संस्मृतमात्र एव स्त्रीरूपधारी भगवांश्च विष्णुः । इन्द्रश्च सर्वेः सह सैन्यकैश्च स्त्रीरूपमास्थाय समागतास्ते
À l’instant même où elle se contenta de se souvenir d’eux, Brahmā vint; et le Seigneur Viṣṇu arriva aussi, revêtant une forme de femme. Indra, de même, avec toutes ses troupes, prit une forme féminine et se rendit en ce lieu.
Verse 25
भूत्वा स्त्रियस्ते विविशुस्तदानीं मुनीन्द्रसंघाश्च महानुभावाः । सिद्धाश्च नागास्त्वथ गुह्यकाश्च गुहांतरं पर्वतराजपुत्र्याः
Devenus femmes, ils pénétrèrent aussitôt : ces illustres assemblées de grands sages, avec les Siddhas, les Nāgas et les Guhyakas, dans la caverne intérieure de la fille du Roi des Montagnes (Pārvatī).
Verse 26
यस्मात्सुराज्य सनसंस्थितानामंतः पुरे संगमनं विरुद्धम् । ततस्सहस्राणि नितंबिनीनामनंतसंख्यान्यपि दर्शयंत्यः
Puisque, pour ceux qui sont solidement établis dans le noble ordre royal, l’union au sein du palais intérieur était interdite, alors s’avancèrent des milliers de femmes aux hanches gracieuses—oui, en nombre innombrable—se présentant à la vue.
Verse 27
रूपाणि दिव्यानि महाद्भुतानि गौर्ये गुहायां तु सवीरकार्यैः । स्त्रियः प्रहृष्टा गिरिराजकन्या गुहांतरं पर्वतराजपुत्र्या
Dans la grotte de Gaurī se manifestèrent des formes merveilleuses, véritablement divines, accomplissant des desseins héroïques. Le cœur en joie, les femmes, avec la fille du Roi des Montagnes, Pārvatī, s’avancèrent plus avant, jusqu’à la chambre intérieure de la caverne.
Verse 28
स्त्रीभिस्सहस्रैश्च शतैरनेकैर्नेदुश्च कल्पांतरमेघघोषाः । भेर्य्यश्च संग्रामजयप्रदास्तु ध्मातास्सुशंखाः सुनितम्बिनीभिः
Alors, accompagnées de milliers de femmes et de bien des centaines encore, retentirent des clameurs pareilles au tonnerre des nuées à la fin d’un âge. On frappa les tambours de guerre qui donnent la victoire, et les conques de bon augure furent soufflées par les femmes aux hanches opulentes, élevant un tumulte triomphal tandis que les forces du Dharma s’élançaient sous la volonté souveraine de Śiva.
Verse 29
मूर्छां विहायाद्भुत चंडवीर्यस्स वीरको वै पुरतः स्थितस्तु । प्रगृह्य शस्त्राणि महारथानां तैरेव शस्त्रैर्दितिजं जघान
Rejetant son évanouissement, Vīraka—à la vaillance merveilleuse et farouche—se tint fermement en première ligne. S’emparant des armes des grands guerriers de char, il abattit le Dānava avec ces mêmes armes.
Verse 30
ब्राह्मी ततो दंड करा विरुद्धा गौरी तदा क्रोधपरीतचेताः । नारायणी शंखगदासुचक्रधनुर्द्धरा पूरितबाहुदंडा
Alors Brāhmī, tenant un bâton, se dressa en opposition. En ce moment, Gaurī, l’esprit enveloppé de colère, se manifesta comme Nārāyaṇī—portant conque, masse, épée, disque et arc—ses bras puissants bandés pour la bataille.
Verse 31
विनिर्ययौ लांगलदण्डहस्ता व्योमालका कांचनतुल्यवर्णा । धारासहस्राकुलमुग्रवेगं बैडौजसी वज्रकरा तदानीम्
Alors elle s’élança—tenant en main le bâton de charrue, portant une guirlande telle la voûte du ciel, et d’un éclat d’or. En cet instant même, la puissante Baiḍaujasī, le vajra à la main, se rua d’une vitesse farouche, entourée de milliers de torrents.
Verse 32
सहस्रनेत्रा युधि सुस्थिरा च सदुर्जया दैत्यशतैरधृष्या । वैश्वानरी शक्तिरसौम्यवक्त्रा याम्या च दंडोद्यतपाणिरुग्रा
Dans cette bataille se tenait la Śakti nommée Sahasranetrā—ferme et inébranlable au combat—difficile à vaincre, imprenable même pour des centaines de Dānavas. Là se trouvait aussi la Śakti appelée Vaiśvānarī, au visage farouche et sans sourire; et la Śakti du quartier de Yama (Yāmyā), terrible, brandissant le bâton du châtiment—chacune révélant, dans la guerre, la puissance invincible du Seigneur.
Verse 33
सुतीक्ष्णखङ्गोद्यतपाणिरूपा समाययौ नैरृति घोरचापा । तोयालिका वारणपाशहस्ता विनिर्गता युद्धमभीप्समाना
Nairṛti arriva, brandissant une épée d’une acuité tranchante et un arc redoutable. Toyālikā sortit aussi, tenant en main un lacet pour éléphants, désireuse de livrer bataille.
Verse 34
प्रचंडवातप्रभवा च देवी क्षुधावपुस्त्वंकुशपाणि रेव । कल्पान्तवह्निप्रतिमां गदां च पाणौ गृहीत्वा धनदोद्भवा च
Alors la Déesse—née d’une tempête de vent impétueuse—apparut sous la forme même de la Faim, tenant en main l’aṅkuśa (aiguillon). Revatī, ainsi que la Déesse issue de Dhanada (Kubera), saisirent chacune une masse flamboyante, pareille au feu de la fin d’un kalpa, et s’avancèrent au combat.
Verse 35
याक्षेश्वरी तीक्ष्णमुखा विरूपा नखायुधा नागभयंकरी च । एतास्तथान्याश्शतशो हि देव्यः सुनिर्गताः संकुलयुद्धभूमिम्
Yakṣeśvarī, Tīkṣṇamukhā, Virūpā, Nakhāyudhā et Nāgabhayaṅkarī—ainsi que des centaines d’autres déesses—jaillirent de toutes parts, déferlant sur le champ de bataille encombré et compact.
Verse 36
दृष्ट्वा च तत्सैन्यमनंतपारं विवर्णवर्णाश्च सुविस्मिताश्च । समाकुलास्संचकिताभयाद्वै देव्यो बभूबुर्हृददीनसत्त्वाः
À la vue de cette armée—sans borne et au-delà de toute mesure—les déesses pâlirent, saisies d’un immense étonnement, et furent ébranlées au fond d’elles-mêmes. Frappées par la peur, elles devinrent agitées et alarmées, le cœur privé de constance et de courage.
Verse 37
चक्रुस्समाधाय मनस्समस्तास्ता देववध्वो विधिशक्तिमुख्याः । सुसंमत त्वेन गिरीशपुत्र्याः सेनापतिर्वीरसुघोरवीर्यः
Alors toutes ces dames célestes—au premier rang desquelles se tenaient les Śakti du Créateur—rassemblèrent leur esprit en une profonde samādhi. Avec l’assentiment total de la fille de Girīśa (Pārvatī), fut institué le commandant héroïque, pourvu d’une vaillance terriblement redoutable.
Verse 38
चक्रुर्महायुद्धमभूतपूर्वं निधाय बुद्धौ दितिजाः प्रधानाः । निवर्तनं मृत्युमथात्मनश्च नारीभिरन्ये वरदानसत्त्वाः
Les plus éminents guerriers dānava, nés de Diti, fixèrent leur résolution dans l’esprit et livrèrent une grande bataille sans précédent. D’autres encore—fortifiés par la puissance des dons—combattirent avec leurs femmes, le cœur arrêté à se retirer du champ ou à rencontrer eux-mêmes la mort.
Verse 39
अत्यद्भुतं तत्र चकार युद्धं गौरी तदानीं सहिता सखीभिः । कृत्वा रणे चाद्भुतबुद्धिशौण्डं सेनापतिं वीरकघोरवीर्यम्
Là, en ce temps-là, Gaurī—accompagnée de ses compagnes—mena un combat des plus prodigieux. Et, au cœur de la mêlée, elle fit que le chef d’armée Vīraka, renommé pour une vaillance redoutable, se heurtât à une merveilleuse maîtrise d’intelligence stratégique.
Verse 40
हिरण्यनेत्रात्मज एव भूपश्चक्रे महाव्यूहमरं सुकर्मा । संभाव्य विष्णुं च निरीक्ष्य याम्यां सुदारुणं तद्गिलनामधेयम्
Alors le roi—fils même d’Hiraṇyanetra, le vaillant Sukarmā—organisa promptement une vaste formation de bataille. Après avoir dûment pris en compte Viṣṇu et scruté le quartier du sud, il dressa un dispositif des plus terribles, nommé « Tad-gila », le « Tout-dévorant ».
Verse 41
मुखं करालं विधिसेवयास्य तस्मिन् कृते भगवानाजगाम । कल्पान्तघोरार्कसहस्रकांतिकीर्णञ्च वै कुपितः कृत्ति वासाः
Lorsque Vidhī (Brahmā) l’eut ainsi servi, le Seigneur advint : son visage était terrifiant, et Kṛttivāsā (Śiva, le Revêtu de peau) était réellement courroucé, rayonnant d’un éclat pareil à mille soleils redoutables à la fin d’un kalpa.
Verse 42
गते ततो वर्षसहस्रमात्रे तमागतं प्रेक्ष्य महेश्वरं च । चक्रुर्महायुद्धमतीवमात्रं नार्यः प्रहृष्टास्सह वीरकेण
Puis, lorsqu’environ mille années se furent écoulées et qu’elles virent Maheśvara (Śiva) arriver en ce lieu, les femmes—réjouies avec Vīraka—déclenchèrent aussitôt une très grande bataille.
Verse 43
प्रणम्य गौरी गिरिशं च मूर्ध्ना संदर्शयन् भर्तुरतीव शौर्यमम् । गौरी प्रयुद्धं च चकार हृष्टा हरस्ततः पर्वतराजपुत्रीम्
S’inclinant la tête devant Girīśa (Śiva), Gaurī—désireuse de manifester l’extraordinaire vaillance de son Seigneur—s’engagea joyeusement dans le combat. Alors Hara (Śiva) encouragea la fille du Roi des Montagnes (Pārvatī).
Verse 44
कंठे गृहीत्वा तु गुहां प्रविष्टो रमासहस्राणि विसर्जितानि । गौरी च सन्मानशतैः प्रपूज्य गुहामुखे वीरकमेव स्थापयन्
Le saisissant à la gorge, il entra dans la caverne et rejeta des milliers de trésors. Puis, après avoir honoré la Déesse Gaurī par des centaines de marques de révérence, il plaça Vīraka à l’entrée de la caverne comme gardien.
Verse 45
इति श्रीशिवमहापुराणे द्वितीयायां रुद्रसंहितायां पञ्चमे युद्धखण्डे युद्धप्रारंभदूतसम्वादवर्णनंनाम पञ्चचत्वारिंशोऽध्यायः
Ainsi s’achève le quarante-cinquième chapitre, intitulé « Description du dialogue avec le messager au commencement de la guerre », dans la cinquième section (Yuddhakhaṇḍa) de la seconde partie (Rudra-saṃhitā) du Śrī Śiva Mahāpurāṇa.
Verse 46
तैस्तैः प्रहारैरपि जर्ज रांगस्तस्मिन् रणे देवगणेरितैर्यः । जगाद वाक्यं तु सगर्वमुग्रं प्रविश्य शंभुं प्रणिपत्य मूर्ध्ना
Bien que son corps fût brisé par ces innombrables coups, portés dans cette bataille à l’instigation des troupes des dieux, il entra pourtant devant Śambhu (le Seigneur Śiva) et, la tête inclinée en signe de soumission, proféra des paroles farouches, gonflées d’orgueil.
Verse 47
दूत उवाच । संप्रेषितोहं विविशे गुहांतु ह्यषौऽन्धकस्त्वां समुवाच वाक्यम् । नार्या न कार्यं तव किंचिदस्तिविमुच नारीं तरुणीं सुरूपाम्
Le messager dit : «Envoyé par lui, je suis entré dans la caverne. Andhaka t’a adressé ces paroles : “Tu n’as nul besoin de cette femme. Relâche la jeune dame, belle et gracieuse.”»
Verse 48
प्रायोभवास्तापसस्तज्जुषस्व क्षांतं मया यत्कमनीयमन्तः । मुनिर्विरोधव्य इति प्रचिंत्य न त्वं मुनिस्तापस किं तु शत्रुः
Ô ascète, si tu vis vraiment de maîtrise et de jeûne, reçois ceci : j’ai enduré au fond de moi une douleur très âpre. Songeant qu’« un muni ne doit pas être combattu », je me suis retenu ; mais tu n’es point un sage, ô tapasvin — en vérité, tu es un ennemi.
Verse 49
अतीव दैत्येषु महाविरोधी युध्यस्व वेगेन मया प्रमथ्य । नयामि पातालतलानुरूपं यमक्षयं तापस धूर्त हि त्वाम्
«Tu es, parmi les Daityas, un adversaire des plus acharnés : combats sur-le-champ, avec hâte, après que je t’aurai broyé. Je te précipiterai vers les régions d’en bas, dignes de Pātāla — oui, jusqu’au séjour de Yama, ô ascète trompeur, pour ta ruine.»
Verse 50
सनत्कुमार उवाच । एतद्वचो दूतमुखान्निशम्य कपालमाली तमुवाच कोपात् । ज्वलन्विषादेन महांस्त्रिनेत्रस्सतां गतिर्दुष्टमदप्रहर्ता
Sanatkumāra dit : Entendant ces paroles de la bouche du messager, Kapālamālī — le Seigneur à la guirlande de crânes — lui parla avec colère. Le grand Trinetra, embrasé de chagrin, refuge des justes et briseur de l’orgueil des méchants, répondit.
Verse 51
शिव उवाच । व्यक्तं वचस्ते तदतीव चोग्रं प्रोक्तं हि तत्त्वं त्वरितं प्रयाहि । कुरुष्व युद्धं हि मया प्रसह्य यदि प्रशक्तोसि बलेन हि त्वम्
Śiva dit : «Tes paroles sont manifestes — et d’une âpreté extrême. La vérité a été dite ; maintenant, va sans tarder. Engage le combat avec Moi, fût-ce de force, si tu en as réellement la puissance.»
Verse 52
यः स्यादशक्तो भुवि तस्य कोर्थो दारैर्धनैर्वा सुमनोहरैश्च । आयांतु दैत्याश्च बलेन मत्ता विचार्यमेवं तु कृतं मयै तत्
Celui qui est sans puissance sur la terre, à quoi lui servent épouses, richesses ou plaisirs séduisants ? Que les Daityas viennent aussi, enivrés de leur force. Ayant ainsi réfléchi, j’ai agi en conséquence.
Verse 53
शरीरयात्रापि कुतस्त्वशक्तेः कुर्वन्तु यद्यद्विहितं तु तेषाम् । ममापि यद्यत्करणीयमस्ति तत्तत्त्करिष्यामि न संश योत्र
Comment même l’entretien du corps serait-il possible pour qui est sans force? Qu’ils accomplissent les devoirs qui leur sont prescrits. Quant à moi, ce qui doit être fait, je le ferai—là-dessus, aucun doute.
Verse 54
सनत्कुमार उवाच । एतद्वचस्तद्विधसोपि तस्माच्छ्रुत्वा हरान्निर्गत एव हृष्टः । प्रागात्ततो गर्जितहुंकृतानि कुर्वंस्ततोदैत्यपतेस्सकाशम्
Sanatkumāra dit : Ayant entendu ces paroles, lui aussi—sorti de la présence du Seigneur Hara—fut rempli d’allégresse. Puis, poussant des rugissements et de farouches cris de guerre, il s’avança vers le seigneur des Daityas.
Sanatkumāra narrates a battle episode in which Śiva’s gaṇa Vīraka defeats Andhaka and then routs prominent daitya leaders allied in the conflict.
It encodes a moral-psychological reading: desire and intoxication pull beings toward self-destruction, while the battlefield’s horrors externalize inner delusion and karmic consequence.
The chapter highlights the gaṇa Vīraka as Śiva’s martial agency, with siddha acclamations underscoring divine sanction and cosmic alignment of the victory.