
L’Adhyāya 19 rapporte, par la voix de Brahmā, un épisode d’un kalpa antérieur : dans le Padma-kalpa, de Pulastya naquit Viśravas, puis de lui Vaiśravaṇa (Kubera), seigneur de la cité d’Alakā, merveille façonnée par un art cosmique. Le récit se tourne ensuite vers la voie salvatrice : Alakāpati accomplit un tapas d’une rigueur extrême pour plaire à Tryambaka (Śiva) et se dirige vers Kāśī (Citprakāśikā), lieu sacré de lumière, signe aussi de la conscience intérieure. Sont exposées les pratiques de yoga et de bhakti : éveiller Śiva au-dedans, ananya-bhakti sans partage, dhyāna stable, et culture de śivaikya, l’esprit purifié par le « feu du tapas » et délivré de kāma et krodha. Il établit un liṅga śāṃbhava et l’honore avec les « fleurs du sentiment vrai » (sadbhāva). Après d’immenses années d’austérité, Viśveśvara apparaît avec bienveillance ; tandis que l’esprit du dévot demeure absorbé dans le liṅga et que Śiva est loué comme Sthāṇu, le Seigneur se déclare dispensateur de grâces et invite Alakāpati à formuler son vœu. Le chapitre relie ainsi lignée et royauté à la qualification dévotionnelle, et montre la liṅga-pratiṣṭhā, la méditation et la discipline sans passion comme cause du darśana et du don d’un boon.
Verse 1
ब्रह्मोवाच । पाद्मे कल्पे मम सुरा ब्रह्मणो मानसात्सुतात् । पुलस्त्याद्विश्रवा जज्ञे तस्य वैश्रवणस्सुतः
Brahmā dit : Dans le Padma-kalpa, de Pulastya, mon fils né de l’esprit, naquit Viśravā ; et de lui naquit son fils Vaiśravaṇa (Kubera).
Verse 2
तेनेयमलका भुक्ता पुरी विश्वकृता कृता । आराध्य त्र्यंबकं देवमत्युग्रतपसा पुरा
Par lui, cette Alakā fut possédée et gouvernée—la cité façonnée par le Créateur de l’univers—après qu’autrefois il eut adoré le Seigneur Tryambaka (Śiva) par des austérités d’une rigueur extrême.
Verse 3
व्यतीते तत्र कल्पे वै प्रवृत्ते मेघवाहने । याज्ञदत्तिरसौ श्रीदस्तपस्तेपे सुदुस्सहम्
Lorsque cet éon fut révolu et que commença le nouveau kalpa nommé « Meghavāhana », le vénérable Śrīdāsa—connu sous le nom de Yājñadatti—entreprit une austérité d’une difficulté presque insoutenable.
Verse 4
भक्ति प्रभावं विज्ञाय शंभोस्तद्दीपमात्रतः । पुरा पुरारेस्संप्राप्य काशिकां चित्प्रकाशिकाम्
Ayant reconnu la puissance de la bhakti envers Śambhu—fût-ce à partir d’un simple signe d’adoration, tel l’éclat d’une lampe—jadis, par Purāri (Śiva), l’ennemi de Pura, on atteignit la cité de Kāśikā, qui illumine la Conscience pure.
Verse 5
शिवैकादशमुद्बोध्य चित्तरत्नप्रदीपकैः । अनन्यभक्तिस्नेहाढ्यस्तन्मयो ध्याननिश्चलः
Par les illuminations, telles des lampes, du joyau de l’esprit (la conscience pure), il éveilla la présence onze fois manifestée de Śiva ; rempli d’une bhakti d’amour exclusive, devenu un avec Lui, il demeure ferme et immobile dans la méditation.
Verse 6
शिवैक्यं सुमहापात्रं तपोग्निपरिबृंहितम् । कामक्रोधमहाविघ्नपतंगाघात वर्जितम्
C'est l'unité avec Shiva — un vase très exalté, fortifié par le feu de l'austérité — exempt des coups brûlants des papillons de nuit des grands obstacles tels que le désir et la colère.
Verse 7
प्राणसंरोधनिर्वातं निर्मलं निर्मलेक्षणात् । संस्थाप्य शांभवं लिंगं सद्भावकुसुमार्चितम्
Ayant, par le calme né de la rétention du souffle, atteint un état pur et sans vent (imperturbable) — et par le pouvoir de sa vision purifiée — il établit le Shambhava Linga et l'adora avec les fleurs d'une véritable dévotion intérieure.
Verse 8
तावत्तताप स तपस्त्वगस्थिपरिशेषितम् । यावद्बभूव तद्वर्णं वर्षाणामयुतं शतम्
Il pratiqua cette austérité si intensément qu'il ne resta que la peau et les os, et il continua jusqu'à ce que cette condition dure pendant cent ayutas d'années.
Verse 9
ततस्सह विशालाक्ष्या देवो विश्वेश्वररस्वयम् । अलकापतिमालोक्य प्रसन्नेनांतरात्मना
Alors le Seigneur Lui-même — Vishveshvara (Shiva), le Souverain de l'univers — avec la déesse aux grands yeux, regarda le seigneur d'Alaka ; et dans Son être le plus profond, Il devint gracieux et satisfait.
Verse 10
लिंगे मनस्समाधाय स्थितं स्थाणुस्वरूपिणम् । उवाच वरदोऽस्मीति तदाचक्ष्वालकापते
Ayant fixé son esprit en un profond samādhi sur le Liṅga—où demeure le Seigneur immobile, Sthāṇu, en sa propre forme—il déclara : «Je suis le Dispensateur de grâces». Ô Seigneur d’Alakā, rapporte cet épisode.
Verse 11
उन्मील्य नयने यावत्स पश्यति तपोधनः । तावदुद्यत्सहस्रांशु सहस्राधिकतेजसम्
Dès que l’ascète, riche de la puissance des austérités, ouvrit les yeux et le contempla, il vit une clarté semblable au soleil levant, flamboyant d’un éclat mille fois plus grand.
Verse 12
पुरो ददर्श श्रीकंठं चन्द्रचूडमुमाधवम् । तत्तेजः परिभूताक्षितेजाः संमील्य लोचने
Devant lui, il vit Śrīkaṇṭha—Śiva, le Seigneur au croissant de lune, bien-aimé d’Umā. Subjugué par l’éclat de ce Seigneur, la lumière de ses propres yeux fut vaincue, et il referma les paupières.
Verse 13
उवाच देवदेवेशं मनोरथपदातिगम् । निजांघ्रिदर्शने नाथ दृक्सामर्थ्यं प्रयच्छ मे
Il dit au Seigneur des seigneurs, qui transcende tous les objets du désir : «Ô Nātha, accorde-moi la puissance de la vision afin que je puisse contempler Tes propres pieds sacrés.»
Verse 14
अयमेव वरो नाथ यत्त्वं साक्षान्निरीक्ष्यसे । किमन्येन वरेणेश नमस्ते शशिशेखर
«Voici l’unique grâce, ô Seigneur : que Tu sois contemplé directement. Quel besoin d’une autre grâce, ô Īśa ? Salut à Toi, ô Toi dont le croissant de lune est l’ornement.»
Verse 15
इति तद्वचनं श्रुत्वा देवदेव उमापतिः । ददौ दर्शनसामर्थ्यं स्पृष्ट्वा पाणितलेन तम्
Ayant entendu ces paroles, le Dieu des dieux—Umāpati (le Seigneur Śiva)—le toucha de la paume de sa main et lui conféra la puissance de la vision divine, afin de contempler le Seigneur tel qu’Il est en vérité.
Verse 16
प्रसार्य नयने पूर्वमुमामेव व्यलोकयत् । तोऽसौ याज्ञदत्तिस्तु तत्सामर्थ्यमवाप्य च
En ouvrant les yeux, il ne vit d’abord qu’Umā. Puis ce Yājñadatta, ayant reçu force et aptitude par sa grâce, se trouva investi de puissance.
Verse 17
शंभोस्समीपे का योषिदेषा सर्वांगसुन्दरी । अनया किं तपस्तप्तं ममापि तपसोऽधिकम्
« Qui est cette femme près de Śambhu, d’une beauté parfaite en chacun de ses membres ? Quelle austérité (tapas) a-t-elle accomplie—semblant dépasser même la mienne—pour obtenir une telle proximité du Seigneur ? »
Verse 18
अहो रूपमहो प्रेम सौभाग्यं श्रीरहो भृशम् । इत्यवादीदसौ पुत्रो मुहुर्मुहुरतीव हि
« Ah ! quelle beauté ! Ah ! quel amour ! Quelle grande fortune—quelle splendeur surabondante ! » Ainsi ce fils parlait encore et encore, à maintes reprises, saisi d’un émerveillement intense.
Verse 19
इति श्रीशिवमहापुराणे द्वितीयायां रुद्रसंहितायां प्रथमखण्डे कैलासगमनोपाख्याने कुबेरस्य शिवमित्रत्ववर्णनो नामैकोनविंशोऽध्यायः
Ainsi, dans le Śrī Śiva Mahāpurāṇa—au sein de la deuxième section, la Rudra Saṃhitā, dans le premier khaṇḍa, dans le récit du voyage vers Kailāsa—s’achève le dix-neuvième chapitre, intitulé «Description de l’amitié de Kubera avec Śiva».
Verse 20
अथ देव्यब्रवीद्देव किमसौ दुष्टतापसः । असकृद्वीक्ष्य मां वक्ति कुरु त्वं मे तपःप्रभाम्
Alors la Déesse dit : «Ô Seigneur, qui est cet ascète mauvais ? Sans cesse il me regarde et profère des paroles inconvenantes. Fais donc paraître pour moi la puissance et l’éclat nés de ton tapas, afin qu’il soit retenu.»
Verse 21
असकृद्दक्षिणेनाक्ष्णा पुनर्मामेव पश्यति । असूयमानो मे रूपप्रेम सौभाग्यसंपद
Sans cesse, de son œil droit, il ne cesse de ne regarder que moi. Délivré de l’envie, il demeure dans un amour attiré par ma forme, et ainsi obtient bon augure, fortune et prospérité.
Verse 22
इति देवीगिरं श्रुत्वा प्रहस्य प्राह तां प्रभुः । उमे त्वदीयः पुत्रोऽयं न च क्रूरेण चक्षुषा
Entendant les paroles de la Déesse, le Seigneur sourit et lui dit : «Ô Umā, celui-ci est bien ton propre fils ; ne le regarde pas d’un regard cruel.»
Verse 23
संपश्यति तपोलक्ष्मीं तव किं त्वधिवर्णयेत् । इति देवीं समाभाष्य तमीशः पुनरब्रवीत्
«On contemple la splendeur née de ton tapas : comment pourrait-on la décrire pleinement ?» Après avoir ainsi parlé à la Déesse, le Seigneur (Śiva) lui adressa de nouveau la parole.
Verse 24
वरान्ददामि ते वत्स तपसानेन तोषितः । निधीनामथ नाथस्त्वं गुह्यकानां भवेश्वरः
«Ô enfant bien-aimé, satisfait par ton austérité (tapas), je t’accorde des grâces. Tu deviendras le seigneur des trésors et le souverain des Guhyakas, les serviteurs secrets de Śiva.»
Verse 25
यक्षाणां किन्नराणां च राज्ञां राज च सुव्रतः । पतिः पुण्यजनानां च सर्वेषां धनदो भव
«Ô Suvrata, deviens le roi des rois—le seigneur des Yakṣas et des Kinnaras aussi. Deviens le maître des Puṇyajanas et, pour eux tous, sois Dhanada, le dispensateur de richesses.»
Verse 26
मया सख्यं च ते नित्यं वत्स्यामि च तवांतिके । अलकां निकषा मित्र तव प्रीतिविवृद्धये
«Je garderai avec toi une amitié éternelle et je demeurerai près de toi. Ô ami, je resterai tout proche d’Alakā afin d’accroître ta joie et ton affection.»
Verse 27
आगच्छ पादयोरस्याः पत ते जननी त्वियम् । याज्ञदत्ते महाभक्त सुप्रसन्नेन चेतसा
«Viens — prosterne-toi à ses pieds. Elle est ta mère. Ô Yājñadatta, grand dévot, fais-le avec un esprit parfaitement paisible et empli de grâce.»
Verse 28
ब्रह्मोवाच । इति दत्त्वा वरान्देवः पुनराह शिवां शिवः । प्रसादं कुरु देवेशि तपस्विन्यंगजेऽत्र वै
Brahmā dit : Après avoir ainsi accordé les dons, le Seigneur Śiva parla de nouveau à Śivā : «Ô Déesse, Souveraine des dieux, accorde ici ta grâce à cet ascète Aṅgaja.»
Verse 29
इत्याकर्ण्य वचश्शंभोः पार्वती जगदम्बिका । अब्रवीद्याज्ञदत्तिं तं सुप्रसन्नेन चेतसा
Ayant entendu ces paroles de Śambhu, Pārvatī—Mère de l’univers—s’adressa à ce Yājñadatti, le cœur pleinement paisible et bienveillant.
Verse 30
देव्युवाच । वत्स ते निर्मला भक्तिर्भवे भवतु सर्वदा । भवैकपिंगो नेत्रेण वामेन स्फुटितेन ह
La Déesse dit : «Ô mon enfant bien-aimé, que ta dévotion, pure et sans tache, demeure à jamais tournée vers Bhava (le Seigneur Śiva). Que Bhava—au teint fauve—te regarde de Son œil gauche, nettement ouvert.»
Verse 31
देवेन दत्ता ये तुभ्यं वरास्संतु तथैव ते । कुबेरो भव नाम्ना त्वं मम रूपेर्ष्यया सुत
«Que les grâces que le Seigneur t’a accordées s’accomplissent réellement. Tu seras connu sous le nom de Kubera—ô fils né de la jalousie envers Ma forme.»
Verse 32
इति दत्त्वा वरान्देवो देव्या सह महेश्वरः । धनदायाविवेशाथ धाम वैश्वेश्वराभिधम्
Ainsi, après avoir accordé les grâces, le Seigneur Maheśvara—avec la Déesse—entra dans la demeure de Dhanadā, appelée Vaiśveśvara.
Verse 33
इत्थं सखित्वं श्रीशंभोः प्रापैष धनदः पुरम् । अलकान्निकषा चासीत्कैलासश्शंकरालयः
Ainsi, ayant obtenu l’amitié du bienheureux Śambhu, Dhanadā (Kubera) retourna dans sa cité. Et près d’Alakā se trouvait Kailāsa, la demeure de Śaṅkara.
The lord of Alakā (linked to Vaiśravaṇa/Kubera) undertakes extreme tapas and establishes/worships a Śāmbhava liṅga; pleased, Śiva (Viśveśvara/Tryambaka) appears and offers a boon (varadāna).
The chapter encodes a yogic template: mind fixed in the liṅga, steadiness in dhyāna, and purification from kāma–krodha culminate in śivaikya (Śiva-identification) and divine revelation—outer ritual mirroring inner stabilization.
Śiva is highlighted as Tryambaka (the propitiated deity), Viśveśvara (lord of the universe appearing in grace), and Sthāṇu-svarūpin (the immovable, steadfast form), with the liṅga as the central icon of presence.