
L’Adhyāya 38 prend la forme d’un éclaircissement par questions-réponses : pourquoi Hari (Viṣṇu) se rendit-il au sacrifice (yajña) de Dakṣa alors que Śiva y fut déshonoré ? Sūta rapporte que Nārada, stupéfait après le récit antérieur de Brahmā, demande la cause (hetu) précise de la participation de Hari, et même de son affrontement avec les gaṇa de Śiva. Le doute de Nārada tient au fait que Viṣṇu connaît la puissance cataclysmique de Śambhu lors du pralaya, et qu’il paraît donc inconvenant de combattre les serviteurs de Śiva. Brahmā répond en donnant un arrière-plan causal : jadis, Viṣṇu fut privé de la juste connaissance (bhraṣṭa-jñāna) à la suite d’une malédiction (śāpa) du sage Dadhīca ; sous cette altération, il se rendit, avec les dieux, au yajña de Dakṣa. Brahmā commence ensuite à raconter l’origine de cette malédiction, en introduisant le roi Kṣuva selon la tradition et sa proximité avec Dadhīca. Un différend né dans le contexte d’un tapas prolongé s’étend en controverse nuisible aux trois mondes, incluant un débat sur la supériorité parmi les varṇa, où Dadhīca, dévot de Śiva et connaisseur des Veda, affirme la prééminence du vipra (brāhmaṇa). Ainsi, le chapitre présente le rôle de Viṣṇu au Dakṣa-yajña non comme une opposition éclairée à Śiva, mais comme la conséquence d’un conflit éthique et rituel culminant dans la malédiction de Dadhīca, ouvrant sur ses termes et ses enseignements concernant le dharma, l’orgueil et la bhakti.
Verse 1
सूत उवाच । इत्याकर्ण्य वचस्तस्य विधेरमितधीमतः । पप्रच्छ नारदः प्रीत्या विस्मितस्तं द्विजोत्तमः
Sūta dit : Ayant ainsi entendu les paroles de Vidhī (Brahmā), dont la sagesse est sans mesure, Nārada—le meilleur des sages—joyeux et émerveillé, l’interrogea avec respect.
Verse 2
नारद उवाच । शिवं विहाय दक्षस्य सुरैर्यज्ञं हरिर्गतः । हेतुना केन तद् ब्रूहि यत्रावज्ञाऽ भवत्ततः
Nārada dit : «Laissant Śiva de côté, Hari (Viṣṇu) est allé avec les dieux au sacrifice de Dakṣa. Dis-moi : pour quelle raison est-il allé là où naquit le mépris envers Śiva ?»
Verse 3
जानाति किं स शंभुं नो हरिः प्रलयविक्रमम् । रणं कथं च कृतवान् तद्गणैरबुधो यथा
Comment Hari (Viṣṇu) pourrait-il connaître Śambhu, dont la vaillance est telle la puissance du pralaya qui met fin au cosmos ? Et comment a-t-il livré bataille aux gaṇas de Śiva, comme un homme sans discernement ?
Verse 4
एष मे संशयो भूयांस्तं छिंधि करुणानिधे । चरितं ब्रूहि शंभोस्तु चित्तोत्साहकरं प्रभो
Un grand doute s’est levé en moi : tranche-le, ô trésor de compassion. Seigneur, dis-moi les actes sacrés de Śambhu, qui élèvent et fortifient le cœur.
Verse 5
ब्रह्मोवाच । द्विजवर्य शृणु प्रीत्या चरितं शशिमौलिनः । यत्पृच्छते कुर्वतश्च सर्वसंशयहारकम्
Brahmā dit : «Ô le meilleur des deux-fois-nés, écoute avec dévotion le récit sacré du Seigneur au croissant de lune (Śiva). Il dissipera tous les doutes, tant sur ce que tu as demandé que sur ce que tu accomplis.»
Verse 6
दधीचस्य मुनेः शापाद्भ्रष्टज्ञानो हरिः पुरा । सामरो दक्षयज्ञं वै गतः क्षुवसहायकृत्
Autrefois, par la malédiction du sage Dadhīci, Hari (Viṣṇu) fut privé du juste discernement ; puis, accompagné des dieux, il se rendit au sacrifice de Dakṣa, prenant Kṣuva pour auxiliaire.
Verse 7
नारद उवाच । किमर्थं शप्तवान्विष्णुं दधीचो मुनिसत्तमः । कोपाकारः कृतस्तस्य हरिणा तत्सहायिना
Nārada dit : «Pour quelle raison le plus éminent des sages, Dadhīci, a-t-il maudit Viṣṇu ? Et pourquoi Hari, avec son allié, a-t-il pris envers lui une attitude de colère ?»
Verse 8
ब्रह्मोवाच । समुत्पन्नो महातेजा राजा क्षुव इति स्मृतः । अभून्मित्रं दधीचस्य मुनीन्द्रस्य महाप्रभोः
Brahmā dit : «Il s’éleva un roi d’un éclat immense, connu sous le nom de Kṣuva. Il devint l’ami du grand sage Dadhīca, seigneur parmi les voyants.»
Verse 9
चिरात्तपःप्रसंगाद्वै वादः क्षुवदधीचयोः । महानर्थकरः ख्यातस्त्रिलोकेष्वभवत्पुरा
Il y a longtemps, à cause d’un long attachement aux austérités, une querelle s’éleva entre Kṣuva et le sage Dadhīca. Ce conflit devint célèbre dans les trois mondes comme la cause d’un grand malheur.
Verse 10
तत्र त्रिवर्णतः श्रेष्ठो विप्र एव न संशयः । इति प्राह दधीचो हि शिवभक्तस्तु वेदवित्
En ce contexte, parmi les trois varṇa, le Brāhmane seul est le plus éminent—sans aucun doute. Ainsi parla Dadhīci, connaisseur des Veda et dévot de Śiva.
Verse 11
तच्छ्रुत्वा वचनं तस्य दधीचस्य महामुने । क्षुवः प्राहेति नृपतिः श्रीमदेन विमोहितः
Ayant entendu les paroles du grand sage Dadhīci, le roi Kṣuva—égaré par la splendeur mondaine et l’orgueil—parla ainsi.
Verse 12
क्षुव उवाच । अष्टानां लोकपालानां वपुर्धारयते नृपः । तस्मान्नृपो वरिष्ठो हि वर्णाश्रमपतिः प्रभुः
Kṣuva dit : «Le roi revêt en son corps les puissances des huit gardiens des mondes. C’est pourquoi le roi est véritablement le premier : un seigneur d’autorité qui maintient et gouverne l’ordre des varṇa et des āśrama.»
Verse 13
सर्वदेवमयोराजा श्रुति प्राहेति तत्परा । महती देवता या सा सोहमेव ततो मुने
La Śruti proclame que le Roi, qui contient en lui tous les dieux, est voué à cette vérité suprême. Et cette grande Divinité—quelle qu’Elle soit—est connue comme : «Je suis Lui (Śiva)», ô sage.
Verse 14
तस्माद्विप्राद्वरो राजा च्यवनेय विचार्यताम् । नावमंतव्य एवातः पूज्योऽहं सर्वथा त्वया
Ainsi donc, ô fils de Cyavana, réfléchis bien : même un roi est inférieur à un brāhmaṇa. Dès lors, tu ne dois pas me mépriser ; en toute manière, tu dois m’honorer.
Verse 15
ब्रह्मोवाच । श्रुत्वा तथा मतं तस्य क्षुवस्य मुनिसत्तमः । श्रुतिस्मृतिविरुद्धं तं चुकोपातीव भार्गवः
Brahmā dit : Ayant entendu l’opinion de Kṣuva, le plus éminent des sages, Bhārgava, entra dans une colère extrême, car elle contredisait à la fois la Śruti et la Smṛti.
Verse 16
अथ क्रुद्धो महातेजा गौरवाच्चात्मनो मुने । अताडयत्क्षुवं मूर्ध्नि दधीचो वाममुष्टितः
Alors, ô sage, Dadhīca—embrasé d’un grand éclat spirituel—s’emporta; et, par le poids de sa propre dignité, il frappa Kṣuva sur la tête de son poing gauche.
Verse 17
वज्रेण तं च चिच्छेद दधीचं ताडितः क्षुवः । जगर्जातीव संक्रुद्धो ब्रह्मांडाधिपतिः कुधीः
Frappé, Kṣuva le trancha d’un vajra : Dadhīca fut fendu. Et le seigneur de la sphère cosmique, l’esprit obscurci par la colère, rugit comme en une fureur déchaînée.
Verse 18
पपात भूमौ निहतो तेन वज्रेण भार्गवः । शुक्रं सस्मार क्षुवकृद्भार्गवस्य कुलंधरः
Abattu par ce vajra, le Bhārgava tomba sur la terre. Alors Kulaṃdhara—qui porta la ruine sur la lignée des Bhārgava—se souvint de Śukra et l’invoqua.
Verse 19
शुक्रोथ संधयामास ताडितं च क्षुवेन तु । योगी दधीचस्य तदा देहमागत्य सद्रुतम्
Alors Śukra rétablit aussitôt ce que Kṣuvu avait abattu. En ce même instant, le yogin Dadhīca arriva promptement en ce lieu, dans son propre corps.
Verse 20
संधाय पूर्ववद्देहं दधीचस्याह भार्गवः । शिवभक्ताग्रणीर्भृत्यं जयविद्याप्रवर्तकः
Rendant au corps de Dadhīca son état d’autrefois, Bhārgava déclara : « Il est le premier parmi les dévots de Śiva, un serviteur loyal, et celui qui mit en mouvement la Vidyā de la victoire, la connaissance qui confère le triomphe. »
Verse 21
शुक्र उवाच । दधीच तात संपूज्य शिवं सर्वेश्वरं प्रभुम् । महामृत्युंजयं मंत्रं श्रौतमग्र्यं वदामि ते
Śukra dit : « Ô mon cher fils Dadhīca, après avoir dûment adoré Śiva, le Seigneur suprême, Maître de tout, je vais maintenant te révéler le mantra Mahāmṛtyuñjaya, le plus éminent des mantras védiques (śrauta). »
Verse 22
त्र्यम्बकं यजामहे त्रैलोक्यं पितरं प्रभुम् । त्रिमंडलस्य पितरं त्रिगुणस्य महेश्वरम्
Nous adorons Tryambaka, le Seigneur aux Trois Yeux, Père souverain et Maître des trois mondes ; Père des trois sphères, et Maheśvara, le Seigneur qui régit les trois guṇa.
Verse 23
त्रितत्त्वस्य त्रिवह्नेश्च त्रिधाभूतस्य सर्वतः । त्रिदिवस्य त्रिबाहोश्च त्रिधाभूतस्य सर्वतः
Il est des trois principes et des trois feux sacrés ; de toutes parts il se manifeste en triple mode. Il est des trois cieux et le Seigneur aux trois bras ; partout, en vérité, il demeure révélé sous une forme triple.
Verse 24
त्रिदेवस्य महादेवस्सुगंधि पुष्टिवर्द्धनम् । सर्वभूतेषु सर्वत्र त्रिगुणेषु कृतौ यथा
Mahādeva, Souverain suprême des trois Dévas, est parfumé et accroît la nourriture spirituelle, la vigueur et le bien‑être. Il est présent partout, en tous les êtres et en tout lieu; il pénètre tout et demeure même au sein des trois guṇas, tel qu’il est établi dans la création manifestée.
Verse 25
इन्द्रियेषु तथान्येषु देवेषु च गणेषु च । पुष्पे सुगंधिवत्सूरस्सुगंधिममरेश्वरः
Dans les organes des sens, et de même dans les autres êtres—parmi les dieux et parmi les gaṇas—Il est présent. Comme le parfum demeure dans la fleur, ainsi le Seigneur des immortels, le Rayonnant, demeure comme le parfum même, l’essence subtile, en toutes choses.
Verse 26
पुष्टिश्च प्रकृतेर्यस्मात्पुरुषाद्वै द्विजोत्तम । महदादिविशेषांतविकल्पश्चापि सुव्रत
Ô le meilleur des deux-fois-nés, puisque l’évolution et la sustentation de Prakṛti procèdent du Puruṣa, toute la différenciation—commençant par Mahat (l’intellect cosmique) et s’achevant dans les éléments particularisés—s’élève elle aussi comme une suite distincte ; ô toi au vœu noble.
Verse 27
विष्णोः पितामहस्यापि मुनीनां च महामुने । इन्द्रियस्य च देवानां तस्माद्वै पुष्टिवर्द्धनः
Ô grand sage, même pour Viṣṇu, pour le Grand-Père (Brahmā), pour les munis, et pour les dieux avec leurs facultés, Il est en vérité Celui qui accroît la nourriture et la force ; ainsi, Il est réellement l’augmentateur du bien-être de tous.
Verse 28
तं देवममृतं रुद्रं कर्मणा तपसापि वा । स्वाध्यायेन च योगेन ध्यानेन च प्रजापते
Ô Prajāpati, ce Rudra, divin et immortel, doit être approché et réalisé par l’action sacrée, par l’austérité, par le svādhyāya (l’étude védique de soi), par le yoga et par la méditation.
Verse 29
सत्येनान्येन सूक्ष्माग्रान्मृत्युपाशाद्भवः स्वयम् । वंधमोक्षकरो यस्मादुर्वारुकमिव प्रभुः
Par la Vérité—et aussi par les moyens subtils du dedans—Bhava (le Seigneur Śiva) Lui-même délivre l’être incarné du nœud de la mort ; car ce Seigneur est le dispensateur de l’entrave comme de la libération, tel le concombre mûr qui se détache sans effort de sa liane.
Verse 30
मृतसंजीवनीमन्त्रो मम सर्वोत्तमः स्मृतः । एवं जपपरः प्रीत्या नियमेन शिवं स्मरन्
«Le mantra Mṛtasaṃjīvanī est tenu pour Mon mantra le plus excellent. Ainsi, voué à sa récitation avec une dévotion aimante et observant la juste discipline, qu’on se souvienne du Seigneur Śiva.»
Verse 31
जप्त्वा हुत्वाभिमंत्र्यैव जलं पिब दिवानिशम् । शिवस्य सन्निधौ ध्यात्वा नास्ति मृत्युभयं क्वचित्
Après avoir accompli le japa et les oblations au feu, et après avoir consacré l’eau par le mantra, bois cette eau jour et nuit. En méditant dans la présence même de Śiva, il n’est nulle part de crainte de la mort.
Verse 32
कृत्वा न्यासादिकं सर्वं संपूज्य विधिवच्छिवम् । संविधायेदं निर्व्यग्रश्शंकरं भक्तवत्सलम्
Après avoir accompli tous les rites préliminaires, tels que le nyāsa et autres, et après avoir adoré Śiva selon la règle prescrite, qu’on accomplisse ensuite cette observance l’esprit sans distraction, en la centrant sur Śaṅkara, le Seigneur toujours tendre envers Ses dévots.
Verse 33
ध्यानमस्य प्रवक्ष्यामि यथा ध्यात्वा जपन्मनुम् । सिद्ध मन्त्रो भवेद्धीमान् यावच्छंभुप्रभावतः
Je vais maintenant exposer la méditation pour ce (mantra). En méditant ainsi puis en récitant la formule sacrée, l’aspirant avisé devient celui dont le mantra est accompli, par la grâce et la puissance de Śambhu (Śiva).
Verse 34
हस्तांभोजयुगस्थकुंभयुगलादुद्धृत्यतोयं शिरस्सिंचंतं करयोर्युगेन दधतं स्वांकेभकुंभौ करौ । अक्षस्रङ्मृगहस्तमंबुजगतं मूर्द्धस्थचन्द्रस्रवत्पीयूषार्द्रतनुं भजे सगिरिजं त्र्यक्षं च मृत्युंजयम्
J’adore Mṛtyuñjaya, Śiva le Seigneur aux trois yeux, avec Girijā : de ses deux mains semblables au lotus, il soulève deux cruches d’eau et verse l’eau sur sa propre tête ; d’une autre paire de mains, il tient les cruches posées sur ses genoux ; portant le rosaire et la guirlande, tenant un cerf, assis sur le lotus, son corps est baigné du nectar qui s’écoule de la lune sur son front.
Verse 35
ब्रह्मोवाच । उपदिश्येति शुक्रः स्वं दधीचिं मुनिसत्तमम् । स्वस्थानमगमत्तात संस्मरञ् शंकरं प्रभुम्
Brahmā dit : Après avoir ainsi instruit son propre disciple—Dadhīci, le plus excellent des sages—ô bien-aimé, Śukra retourna à sa demeure, se souvenant sans cesse de Śaṅkara, le Seigneur souverain.
Verse 36
तस्य तद्वचनं श्रुत्वा दधीचो हि महामुनिः । वनं जगाम तपसे महाप्रीत्या शिवं स्मरन्
Ayant entendu ces paroles, le grand sage Dadhīci—se souvenant du Seigneur Śiva avec une joie profonde—se rendit dans la forêt pour accomplir des austérités.
Verse 37
तत्र गत्वा विधानेन महामृत्युंजयाभिधम् । तं मनुं प्रजपन् प्रीत्या तपस्तेपे शिवं स्मरन्
Parvenu en ce lieu, selon la règle prescrite, il accomplit des austérités en répétant avec amour le mantra nommé « Mahāmṛtyuñjaya », tout en se souvenant sans cesse du Seigneur Śiva.
Verse 38
इति श्रीशिवमहापुराणे द्वितीयायां रुद्रसंहितायां द्वितीयसतीखंडे क्षुवदधीचवादवर्णनं नामाष्टत्रिंशोऽध्यायः
Ainsi s’achève, dans le Śrī Śiva Mahāpurāṇa, au Deuxième Livre—la Rudra-saṃhitā, au sein du Second Satī-khaṇḍa—le trente-huitième chapitre intitulé «Récit du dialogue entre Kṣuva et Dadhīci».
Verse 39
अथ शंभुः प्रसन्नात्मा तज्जपाद्भक्तवत्सलः । आविर्बभूव पुरतस्तस्य प्रीत्या महामुने
Alors Śambhu, le cœur comblé et toujours plein de tendresse pour Ses dévots, ému par ce japa, se manifesta en personne devant lui—par amour, ô grand sage.
Verse 40
तं दृष्ट्वा स्वप्रभुं शंभुं स मुमोद मुनीश्वरः । प्रणम्य विधिवद्भक्त्या तुष्टाव सुकृतांजलिः
En voyant Śambhu—son propre Seigneur—le grand sage exulta. S’étant prosterné selon le rite avec dévotion, les mains jointes en hommage, il Le loua.
Verse 41
अथ प्रीत्या शिवस्तात प्रसन्नश्च्यावनिं मुने । वरं ब्रूहीति स प्राह सुप्रसन्नेन चेतसा
Puis, par affection, le Seigneur Śiva fut satisfait. Ô sage, l’esprit parfaitement apaisé, il dit à Cyavana : «Parle—choisis une grâce».
Verse 42
तच्छुत्वा शंभुवचनं दधीचो भक्तसत्तमः । सांजलिर्नतकः प्राह शंकरं भक्तवत्सलम्
Ayant entendu les paroles de Śambhu, Dadhīca—le plus éminent des dévots—s’inclina, les mains jointes, et s’adressa à Śaṅkara, le Seigneur toujours tendre envers Ses dévots.
Verse 43
दधीच उवाच । देवदेव महादेव मह्यं देहि वरत्रयम् । वज्रास्थित्वादवध्यत्वमदीनत्वं हि सर्वतः
Dadhīca dit : «Ô Dieu des dieux, ô Mahādeva (Śiva), accorde-moi trois grâces : que mes os deviennent adamantins comme le vajra (foudre), que je sois invulnérable et inattaquable, et que je ne sois jamais en proie à la détresse ni à l’impuissance, d’aucune manière».
Verse 44
ब्रह्मोवाच । तदुक्तवचनं श्रुत्वा प्रसन्नः परमेश्वरः । वरत्रयं ददौ तस्मै दधीचाय तथास्त्विति
Brahmā dit : Ayant entendu ces paroles, Parameśvara (le Seigneur Śiva) fut plein de grâce et accorda au sage Dadhīca trois bienfaits, en disant : « Qu’il en soit ainsi. »
Verse 45
वरत्रयं शिवात्प्राप्य सानंदश्च महामुनिः । क्षुवस्थानं जगामाशु वेदमार्गे प्रतिष्ठितः
Ayant reçu de Śiva les trois dons sacrés, le grand sage, rempli de joie, se rendit promptement au séjour de Kṣuva, solidement établi dans la voie des Veda.
Verse 46
ब्रह्मोवाच । प्राप्यावध्यत्वमुग्रात्स वज्रास्थित्वमदीनताम् । अताडयच्च राजेन्द्रं पादमूलेन मूर्द्धनि
Brahmā dit : Ayant obtenu de ce Redoutable l’invulnérabilité, un corps ferme comme le vajra et une intrépidité inébranlable, il frappa le roi des rois sur la tête avec la plante de son pied.
Verse 47
क्षुवो दधीचं वज्रेण जघानोरस्यथो नृपः । क्रोधं कृत्वा विशेषेण विष्णुगौरवगर्वितः
Ô Roi, alors Kṣuva, enflé d’orgueil de la grandeur de Viṣṇu, s’emporta plus encore et frappa le sage Dadhīca à la poitrine avec un vajra.
Verse 48
नाभून्नाशाय तद्वज्रं दधीचस्य महात्मनः । प्रभावात्परमेशस्य धातृपुत्रो विसिस्मिये
Ce foudre (vajra), né du magnanime Dadhīci, n’engendra point de destruction : telle était la puissance irrésistible de Parameśvara, le Seigneur Śiva. À cette vue, le fils de Dhātṛ (le dieu créateur) fut saisi d’émerveillement.
Verse 49
दृष्ट्वाप्यवध्यत्वमदीनतां च वज्रस्य चात्यंतपरप्रभावम् । क्षुवो दधीचस्य मुनीश्वरस्य विसिस्मिये चेतसि धातृपुत्रः
Même après avoir vu l’invulnérabilité et la fermeté sans défaillance du seigneur des sages, Dadhīci, ainsi que la puissance totalement écrasante du vajra, le fils de Dhātṛ demeura, au fond du cœur, saisi d’étonnement.
Verse 50
आराधयामास हरिं मुकुन्दमिन्द्रानुजं काननमाशु गत्वा । प्रपन्नपालश्च पराजितो हि दधीचमृत्युंजयसेवकेन
S’étant hâté vers la forêt, il adora Hari—Mukunda, le cadet d’Indra. Pourtant, celui qu’on nomme « protecteur de ceux qui se réfugient » fut bel et bien surpassé par le serviteur de Mṛtyuṃjaya, à savoir Dadhīci—manifestant que la grâce de Śiva l’emporte sur tout autre asile.
Verse 51
पूजया तस्य सन्तुष्टो भगवान् मधुसूदनः । प्रददौ दर्शनं तस्मै दिव्यं वै गरुडध्वजः
Satisfait de son culte, le Bienheureux Madhusūdana—lui dont l’étendard porte Garuḍa—accorda à ce dévot une vision divine de Lui-même.
Verse 52
दिव्येन दर्शनेनैव दृष्ट्वा देवं जनार्दनम् । तुष्टाव वाग्भिरिष्टाभिः प्रणम्य गरुडध्वजम्
L’ayant contemplé par une vision divine, il vit le Seigneur Janārdana; puis, s’inclinant devant Celui dont l’étendard porte Garuḍa, il loua ce Deva par des paroles chéries et justes.
Verse 53
सम्पूज्य चैवं त्रिदशेश्वराद्यैः स्तुतं देवमजेयमीशम् । विज्ञापयामास निरीक्ष्य भक्त्या जनार्दनाय प्रणिपत्य मूर्ध्ना
Ainsi, après avoir dûment adoré ce Seigneur invincible—loué par Indra et les autres chefs des dieux—il le contempla avec bhakti, inclina la tête et présenta sa requête à Janārdana (Viṣṇu).
Verse 54
राजोवाच । भगवन् ब्राह्मणः कश्चिद्दधीच इति विश्रुतः । धर्मवेत्ता विनीतात्मा सखा मम पुराभवत्
Le Roi dit : « Ô vénérable, il y eut un certain brāhmane renommé du nom de Dadhīca. Il connaissait le dharma, avait l’âme humble, et jadis il fut mon ami. »
Verse 55
अवध्यस्सर्वदा सर्वैश्शंकरस्य प्रभावतः । तमाराध्य महादेवं मृत्युंजयमनामयम्
Par la puissance de Śaṅkara, on devient à jamais invulnérable à tous. C’est pourquoi adore ce Mahādeva—Mṛtyuñjaya, le Vainqueur de la Mort—exempt de toute affliction.
Verse 56
सावज्ञं वामपादेन मम मूर्ध्नि सदस्यपि । ताडयामास वेगेन स दधीचो महातपाः
Même assis dans l’assemblée, le grand ascète Dadhīca, avec mépris, frappa vivement ma tête de son pied gauche.
Verse 57
उवाच तं च गर्वेण न बिभेमीति सर्वतः । मृत्युंजयाप्त सुवरो गर्वितो ह्यतुलं हरिः
Enflé d’orgueil, il lui dit : « De quelque côté que ce soit, je ne crains rien. » Ayant obtenu le don de vaincre la mort, cet incomparable Hari devint d’une arrogance extrême.
Verse 58
ब्रह्मोवाच । अथ ज्ञात्वा दधीचस्य ह्यवध्यत्वं महात्मनः । सस्मारास्य महेशस्य प्रभावमतुलं हरिः
Brahmā dit : Alors, ayant compris que le magnanime Dadhīca était véritablement invulnérable, Hari (Viṣṇu) se remémora la puissance et la majesté incomparables de Maheśa (le Seigneur Śiva).
Verse 59
एवं स्मृत्वा हरिः प्राह क्षुवं विधिसुतं द्रुतम् । विप्राणां नास्ति राजेन्द्र भयमण्वपि कुत्रचित्
Ainsi, s’en étant souvenu, Hari (Viṣṇu) parla promptement à Kṣuva, fils de Vidhī (Brahmā) : «Ô le meilleur des rois, pour les brāhmaṇa il n’est nulle part la moindre crainte».
Verse 60
विशेषाद्रुद्रभक्तानां भयं नास्ति च भूपते । दुःखं करोति विप्रस्य शापार्थं ससुरस्य मे
Ô roi, tout particulièrement ceux qui sont dévots de Rudra (Śiva) n’ont aucune crainte. Pourtant, ce brāhmaṇa est contraint à la souffrance afin qu’une malédiction s’abatte sur mon beau-père.
Verse 61
भविता तस्य शापेन दक्षयज्ञे सुरेश्वरात् । विनाशो मम राजेन्द्र पुनरुत्थानमेव च
Ô roi, par sa malédiction, lors du sacrifice de Dakṣa, il y aura certes ma destruction par la main du Seigneur des dieux ; et pourtant il y aura aussi mon relèvement à nouveau.
Verse 62
तस्मात्समेत्य राजेन्द्र सर्वयज्ञो न भूयते । करोमि यत्नं राजेन्द्र दधीचविजयाय ते
C’est pourquoi, ô roi des rois, même après avoir rassemblé tous les requis, un sacrifice total ne peut être mené à son accomplissement. Aussi, ô meilleur des rois, je m’efforcerai pour que tu remportes la victoire sur Dadhīca.
Verse 63
श्रुत्वा वाक्यं क्षुवः प्राह तथास्त्विति हरेर्नृपः । तस्थौ तत्रैव तत्प्रीत्या तत्कामोत्सुकमानसः
Entendant ces paroles, le roi Kṣuva—dévoué à Hari—répondit : « Qu’il en soit ainsi. » Le cœur réjoui, il demeura là même, l’esprit ardent et tendu vers l’accomplissement de ce dessein.
The chapter explains Viṣṇu’s participation in Dakṣa’s yajña (where Śiva was disrespected) and the ensuing conflict context, attributing it to a prior curse by the sage Dadhīca.
It reframes divine actions through dharmic causality: even gods can be portrayed as operating under narrative constraints (śāpa) that symbolize lapses in discernment, underscoring that ritual without reverence invites disorder.
Nārada highlights Śiva’s pralayavikrama—his overwhelming, world-transforming power—implying that opposing Śiva or his gaṇas is irrational when Śiva’s supremacy is understood.