
The Account of Sukalā (within the Vena Episode): Truth-Power and the Testing of a Devoted Wife
Le chapitre PP.2.54 poursuit l’histoire de Sukalā dans l’épisode de Vena, en opposant l’orgueil des dieux au dharma des humains. Indra reconnaît, dans la parole et la conduite d’une femme, une puissance exceptionnelle de satya et une clarté digne du yoga; mais Kāma (Manmatha) se vante de pouvoir briser sa fermeté de pativratā. Plusieurs voix attisent l’épreuve: certains avertissent que sa vérité et sa droiture la rendent invincible; d’autres raillent qu’aucune « simple femme » ne saurait résister. Le récit se déplace ensuite vers la maison de l’épouse dévouée, absorbée dans la méditation des pieds de son mari, telle un yogin à l’esprit immobile. Kāma prend une forme éblouissante et arrive avec Indra et sa suite, mais son discernement demeure intact. Sa véracité est comparée à l’eau sur la feuille de lotus, scintillant comme une perle. Le chapitre s’achève sur sa résolution de vérifier la véritable nature du visiteur, soulignant le satya comme une corde intérieure que rien ne rompt.
Verse 1
विष्णुरुवाच । एवमुक्ता गता दूती तया सुकलया तदा । समासेन सुसंप्रोक्तमवधार्य पुरंदरः
Viṣṇu dit : Ainsi interpellée, la messagère s’en alla alors avec Sukalā. Purandara (Indra), ayant bien saisi ce qui lui fut clairement exposé en peu de mots,
Verse 2
तदर्थं भाषितं तस्याः सत्यधर्मसमन्वितम् । आलोच्य साहसं धैर्यं ज्ञानमेव पुरंदरः
Réfléchissant à ses paroles—prononcées à cette fin et empreintes de vérité et de dharma—Purandara (Indra) reconnut en elle le courage, la constance et la sagesse, et rien d’autre.
Verse 3
ईदृशं हि वदेत्का हि नारी भूत्वा महीतले । योगरूपं सुसंशिष्टं न्यायोदैः क्षालितं वचः
Qui donc, devenue femme sur la terre, pourrait parler de la sorte—des paroles façonnées selon la forme du yoga, bien enseignées et purifiées par les eaux du juste raisonnement ?
Verse 4
पवित्रेयं महाभागा सत्यरूपा न संशयः । त्रैलोक्यस्य समस्तस्य धुरं धर्तुं भवेत्क्षमा
Celle-ci est purificatrice, ô dame très fortunée ; elle est de la nature même de la vérité, sans aucun doute. Elle est capable de porter tout le fardeau des trois mondes.
Verse 5
एतदर्थं विचार्यैव जिष्णुः कंदर्पमब्रवीत् । त्वया सह गमिष्यामि द्रष्टुं तां कृकलप्रियाम्
Après avoir ainsi considéré ce dessein, Jiṣṇu dit à Kandarpa : « J’irai avec toi voir cette femme, chère au caméléon ».
Verse 6
प्रत्युवाच सहस्राक्षं मन्मथो बलदर्पितः । गम्यतां तत्र देवेश यत्रास्ते सा पतिव्रता
Manmatha, grisé d’orgueil par sa puissance, répondit à Sahasrākṣa (Indra) : «Ô Seigneur des dieux, allons en ce lieu où demeure cette épouse fidèle, ferme en son vœu de pativratā».
Verse 7
मानं वीर्यं बलं धैर्यं तस्याः सत्यं पतिव्रतम् । गत्वाहं नाशयिष्यामि कियन्मात्रा सुरेश्वर
Son honneur, sa vaillance, sa force et sa constance courageuse, ainsi que sa vérité et sa fidélité de pativratā, j’irai les anéantir. Que peut donc une simple femme, ô souverain des dieux ?
Verse 8
समाकर्ण्य सहस्राक्षो वचनं मन्मथस्य च । भो भोनंग शृणुष्व त्वमधिकं भाषितं मुधा
Ayant entendu les paroles de Manmatha, Sahasrākṣa dit : «Ô Ananga, écoute : assez de discours vains».
Verse 9
सुदृढा सत्यवीर्येण सुस्थिरा धर्मकर्मभिः । सुकलेयमजेया वै तत्र ते पौरुषं नहि
Elle est inébranlable par la puissance de la vérité, et stable par les actes du dharma. De noble lignée, elle est vraiment invincible ; là, ta prouesse virile n’a point de place.
Verse 10
इत्याकर्ण्य ततः क्रुद्धो मन्मथस्त्विन्द्रमब्रवीत् । ऋषीणां देवतानां च बलं मया प्रणाशितम्
À ces mots, Manmatha (Kāma), courroucé, dit à Indra : «J’ai anéanti la puissance des ṛṣi et des dieux».
Verse 11
अस्या बलं कियन्मात्रं भवता मम कथ्यते । पश्यतस्तव देवेश नाशयिष्यामि तां स्त्रियम्
Dis-moi, selon ton jugement, quelle est l’étendue de sa puissance. Sous tes yeux mêmes, ô Seigneur des dieux, je détruirai cette femme.
Verse 12
नवनीतं यथा चाग्नेस्तेजो दृष्ट्वा द्रवं व्रजेत् । तथेमां द्रावयिष्यामि स्वेन रूपेण तेजसा
De même que le beurre frais, au contact de l’ardeur du feu, fond et devient liquide, ainsi la ferai-je fondre par l’éclat brûlant de ma forme véritable.
Verse 13
गच्छ तत्र महत्कार्यमुपस्थं सांप्रतं ध्रुवम् । कस्मात्कुत्ससि मे तेजस्त्रैलोक्यस्य विनाशनम्
Va là-bas : une grande œuvre, certaine et immédiate, se présente. Pourquoi dénigres-tu mon éclat, capable d’anéantir les trois mondes ?
Verse 14
विष्णुरुवाच । आकर्ण्य वाक्यं तु मनोभवस्य एतामसाध्यां तव कामजाने । धैर्यं समुद्यम्य च पुण्यदेहां पुण्येन पुण्यां बहुपुण्यचाराम्
Viṣṇu dit : Ayant entendu les paroles de Manobhava (Kāma), ô Kāmajāne, et comprenant que cette tâche t’était difficile, elle, au corps sacré, rassembla son courage ; et par son mérite devint plus méritante encore, dont la conduite était riche de maintes œuvres de vertu.
Verse 15
पश्यामि ते पौरुषमुग्रवीर्यमितो हि गत्वा तु धनुष्मता वै । तेनापि सार्धं प्रजगाम भूयो रत्या च दूत्या च पतिव्रतां ताम्
Je vois ta vaillance virile, ton héroïsme farouche. S’étant mise en route d’ici avec cet archer, elle repartit encore avec lui, accompagnée de Rati et de la messagère, vers cette épouse fidèle.
Verse 16
एकां सुपुण्यां स्वगृहस्थितां तां ध्यानेन पत्युश्चरणे नियुक्ताम् । यथा सुयोगी प्रविधाय चित्तं विकल्पहीनं न च कल्पयेत
Cette femme éminemment vertueuse, demeurant dans sa propre demeure, était, par la méditation, vouée aux pieds de son époux ; tel le vrai yogin qui, l’esprit recueilli, demeure sans hésitation ni alternatives, et ne nourrit point de chimères.
Verse 17
अत्यद्भुतं रूपमनंततेजोयुतं चकाराथ सतीप्रमोहम् । नीलांचितं भोगयुतं महात्मा झषध्वजश्चैव पुरंदरश्च
Alors le Grand façonna une forme merveilleuse, dotée d’une splendeur sans fin, qui plongea même la dame vertueuse dans l’étonnement. Elle portait des teintes d’un bleu profond et des ornements ; et là se tenaient aussi Jhaṣadhvaja et Purandara (Indra).
Verse 18
दृष्ट्वा सुलीलं पुरुषं महांतं चरंतमेवं परिकामभावम् । जाया हि वैश्यस्य महात्मनस्तु मेने न सा रूपयुतं गुणज्ञम्
Voyant ce grand homme, gracieux d’allure et se mouvant avec une intention amoureuse, l’épouse de ce noble vaiśya se dit : «Ce n’est pas un être doué de beauté ni de discernement de la vertu».
Verse 19
अंभो यथा पद्मदले गतं वै प्रयाति मुक्ताफलकस्य कीर्तिम् । तद्वत्स्वभावः परिसत्ययुक्तो जज्ञे च तस्यास्तु पतिव्रतायाः
De même que l’eau, reposant sur un pétale de lotus, acquiert l’éclat renommé d’une perle, de même, chez cette épouse vouée à son mari, naquit une nature empreinte de parfaite vérité.
Verse 20
अनेन दूती परिप्रेषिता पुरा यामां युवत्या ह गुणज्ञमेनम् । लीलास्वरूपं बहुधात्मभावं ममैष सर्वं परिदर्शयेच्च
Par lui, jadis, une messagère fut envoyée vers moi—mandée par cette jeune femme—afin d’approcher cet homme qui discerne la vertu. Elle devait lui révéler tout ce qui est mien : celui dont la nature est le jeu sacré (līlā), et qui revêt de multiples états d’être.
Verse 21
ममैव कालं प्रबलं विचिंत्यागतो हि मे कांतगुणैश्च सत्खलः । रत्यासमेतस्तु कथं च जीवेत्सत्याश्मभारेण प्रमर्दितश्च
Croyant que mon seul destin — le Temps — était tout-puissant, cet homme trompeur vint à moi, séduit par mes qualités charmantes. Mais comment aurait-il pu vivre encore, s’étant uni au désir, et broyé sous le lourd fardeau de la Vérité, tel sous une pierre?
Verse 22
ममापि भावं परिगृह्य कांतो जीवेत्कियान्वापि सुबुद्धियुक्तः । शून्यो हि कायो मम चास्ति सद्यश्चेष्टाविहीनो मृतकल्प एव
Quand bien même mon bien-aimé prendrait mon propre état d’esprit et vivrait—si longtemps que ce soit—doué d’une juste intelligence, mon corps est dès maintenant creux et inerte, privé de tout mouvement, comme déjà semblable à un mort.
Verse 23
कायस्य ग्रामस्य प्रजाः प्रनष्टाः सुविक्रियाख्यं परिगृह्य कर्म । ममाधिकेनापि समं सुकांतं स ऊर्द्ध्वशोभामनयच्च कामः
Lorsque les gens du village de Kāya furent anéantis, il prit un métier nommé Suvikriyā. Et Kāma, bien qu’il me fût supérieur, mena aussi le beau Sukānta vers une splendeur sublime.
Verse 24
यदामृतो बलवान्हर्षयुक्तः स्वयंदृशा वै परिनृत्यमानः । तथा अनेनापि प्रभाषयेद्भुतं यो मां हि वाञ्छत्यपि भोक्तुकामः
Lorsque l’amṛta, le nectar, devient puissant—plein d’allégresse et comme dansant devant les yeux mêmes—de même, par ce moyen, il convient d’énoncer une parole merveilleuse; car quiconque me désire, voulant goûter mon fruit, l’obtient.
Verse 25
एवं विचार्यैव तदा महासती सत्याख्यरज्ज्वा दृढबद्धचेतना । गृहं स्वकीयं प्रविवेश सा तदा तत्तस्यभावं नियमेन वेत्तुम्
Ayant ainsi médité, cette grande femme vertueuse—l’esprit solidement lié par la corde nommée Vérité—entra alors dans sa propre demeure, décidée à connaître avec certitude son état véritable.
Verse 54
इति श्रीपद्मपुराणे भूमिखंडे वेनोपाख्याने सुकलाचरित्रेचतुःपंचाशत्तमोऽध्यायः
Ainsi s’achève le cinquante-quatrième chapitre — le récit de Sukalā — au sein de l’épisode de Vena, dans le Bhūmi-khaṇḍa du Śrī Padma Purāṇa.