
Vighneshvara-Prashna and Deva-Krita Shiva-Stava (Adhyaya 104)
Les rishis demandent à Sūta d’expliquer comment naquit Vināyaka—Gaṇeśvara au visage d’éléphant—et pourquoi son pouvoir sur les obstacles est si grand. Sūta commence par décrire un tournant cosmique où les devas (avec Indra et Upendra) cherchent à affermir le dharma en contrant le trouble mené par les daityas. Le « vighna » n’est pas seulement un malheur, mais un régulateur des fruits du karma : pour que les devas demeurent avighna (sans entraves) et pour que les humains obtiennent putra (descendance) et karma-siddhi (réussite des entreprises), il faut louer Śiva et faire advenir un Gaṇapa/Vighneśa. Les devas offrent alors un vaste stava identifiant Śiva à Kāla, Kālāgni-Rudra, l’Oṃkāra, les Veda, le pañcākṣara et la transcendance au-delà des guṇa, unissant ontologie du mantra et dévotion. Le chapitre se clôt par la phalaśruti : celui qui récite ou enseigne cet hymne des devas avec bhakti atteint l’état suprême, annonçant la suite où l’émergence et la fonction de Vighneśvara seront détaillées.
Verse 1
इति श्रीलिङ्गमहापुराणे पूर्वभागे पार्वतीविवाहवर्णनं नाम त्र्यधिकशततमो ऽध्यायः ऋषय ऊचुः कथं विनायको जातो गजवक्त्रो गणेश्वरः कथं प्रभावस्तस्यैवं सूत वक्तुमिहार्हसि
Ainsi, dans le Śrī Liṅga Mahāpurāṇa, dans la section Pūrvabhāga, commence le cent-quatrième chapitre, intitulé «Récit du mariage de Pārvatī». Les sages dirent : «Comment naquit Vināyaka, au visage d’éléphant, Seigneur des Gaṇa ? Et d’où vient une telle grandeur de sa puissance ? Ô Sūta, tu es apte à le dire ici.»
Verse 2
सूत उवाच एतस्मिन्नन्तरे देवाः सेन्द्रोपेन्द्राः समेत्य ते धर्मविघ्नं तदा कर्तुं दैत्यानामभवन्द्विजाः
Sūta dit : Pendant ce temps, les Deva—avec Indra et Upendra (Viṣṇu)—se rassemblèrent et, afin d’entraver alors le dharma des Daitya, prirent la forme de brāhmaṇa «deux fois nés».
Verse 3
असुरा यातुधानाश् च राक्षसाः क्रूरकर्मिणः तामसाश् च तथा चान्ये राजसाश् च तथा भुवि
Sur la terre se trouvent des Asura, des Yātudhāna et des Rākṣasa—êtres aux actes cruels—où domine la qualité tamas ; et il en est d’autres où domine la qualité rajas.
Verse 4
अविघ्नं यज्ञदानाद्यैः समभ्यर्च्य महेश्वरम् ब्रह्माणं च हरिं विप्रा लब्धेप्सितवरा यतः
Ô brāhmaṇa, en vénérant comme il se doit Maheśvara (Mahādeva)—avec Brahmā et Hari—par le sacrifice, le don et les rites associés, ils furent sans obstacles et obtinrent les grâces désirées.
Verse 5
ततो ऽस्माकं सुरश्रेष्ठाः सदा विजयसंभवः तेषां ततस्तु विघ्नार्थम् अविघ्नाय दिवौकसाम्
Alors, ô meilleurs des dieux, la victoire était sans cesse promise à notre camp. Aussi, afin de susciter des obstacles pour eux—tout en assurant l’absence d’entraves aux habitants du ciel—la contre-force divine fut mise en mouvement.
Verse 6
पुत्रार्थं चैव नारीणां नराणां कर्मसिद्धये विघ्नेशं शङ्करं स्रष्टुं गणपं स्तोतुमर्हथ
Pour les femmes qui désirent une descendance et pour les hommes qui aspirent à la réussite de leurs œuvres, vous devez vénérer et louer Gaṇapa—Vighneśa—que Śaṅkara fit naître comme le Seigneur qui ôte les obstacles et accorde l’accomplissement.
Verse 7
इत्युक्त्वान्योन्यमनघं तुष्टुवुः शिवमीश्वरम् नमः सर्वात्मने तुभ्यं सर्वज्ञाय पिनाकिने
Après s’être ainsi parlé, ils louèrent Śiva, le Seigneur sans tache, le Souverain suprême : « Salut à Toi, Soi de tous les êtres ; salut à Toi, l’Omniscient, porteur de l’arc Pināka. »
Verse 8
अनघाय विरिञ्चाय देव्याः कार्यार्थदायिने अकायायार्थकायाय हरेः कायापहारिणे
Salut à l’Immaculé ; salut à Viriñca (Brahmā) ; salut à Celui qui accorde à la Déesse la puissance d’accomplir son dessein ; salut au Seigneur sans corps qui, pour les êtres, revêt pourtant une forme porteuse de sens ; et salut à Celui qui retire, absorbe même la condition incarnée de Hari (Viṣṇu).
Verse 9
कायान्तस्थामृताधारमण्डलावस्थिताय ते कृतादिभेदकालाय कालवेगाय ते नमः
Salut à Toi qui demeures dans la sphère intérieure du corps, soutien de l’amṛta, le nectar d’immortalité ; salut à Toi qui es le Temps distinguant les âges à partir du Kṛta ; et salut à Toi, l’élan même, la force impétueuse du Temps.
Verse 10
कालाग्निरुद्ररूपाय धर्माद्यष्टपदाय च कालीविशुद्धदेहाय कालिकाकारणाय ते
Hommage à Toi—dont la forme est Kālāgni-Rudra; qui es le fondement octuple commençant par le Dharma; dont le corps est purifié par (et en tant que) Kālī; et qui es la cause et la source même de Kālikā.
Verse 11
कालकण्ठाय मुख्याय वाहनाय वराय ते अंबिकापतये तुभ्यं हिरण्यपतये नमः
Hommage à Toi—ô Nīlakaṇṭha, Seigneur à la gorge bleue, Chef suprême; ô Porteur auguste et dispensateur de grâces; ô époux d’Ambikā; ô Maître de l’or et de la prospérité.
Verse 12
हिरण्यरेतसे चैव नमः शर्वाय शूलिने कपालदण्डपाशासिचर्माङ्कुशधराय च
Hommage, oui, à Hiraṇyaretas; hommage à Śarva, porteur du Trident—qui tient le bâton de crâne, le lacet, l’épée, la peau et l’aiguillon (aṅkuśa). Devant ce Seigneur (Pati), je me prosterne.
Verse 13
पतये हैमवत्याश् च हेमशुक्लाय ते नमः पीतशुक्लाय रक्षार्थं सुराणां कृष्णवर्त्मने
Hommage à Toi—Seigneur (Pati) de Haimavatī (Pārvatī), Splendeur d’or. Hommage à Toi, de teinte jaune et blanche, protecteur des Devas; hommage à Celui dont la voie est sombre—mystérieuse et insondable.
Verse 14
पञ्चमाय महापञ्चयज्ञिनां फलदाय च पञ्चास्यफणिहाराय पञ्चाक्षरमयाय ते
Hommage à Toi—le Cinquième, au-delà de l’ordre des cinq; Toi qui accordes le fruit aux accomplisseurs du grand Pañcayajña; Toi qui portes les capuchons des serpents sur tes cinq visages; Toi dont l’essence est le mantra aux cinq syllabes : « namaḥ śivāya ».
Verse 15
पञ्चधा पञ्चकैवल्यदेवैरर्चितमूर्तये पञ्चाक्षरदृशे तुभ्यं परात्परतराय ते
Hommage à Toi—le Suprême au-delà de tout au-delà—dont la Forme est adorée en cinq modes par les cinq divinités de Kaivalya, et qui te révèles directement par le mantra-vision aux cinq syllabes : «Namaḥ Śivāya».
Verse 16
षोडशस्वरवज्राङ्गवक्त्रायाक्षयरूपिणे कादिपञ्चकहस्ताय चादिहस्ताय ते नमः
Hommage à Toi—dont le Visage, rayonnant et adamantin, porte la puissance des seize voyelles sacrées; dont l’Essence est impérissable; qui tiens comme Main la «ka» et le groupe quintuple des lettres (pouvoir du mantra); et qui es Toi-même la Main primordiale, première source de toute action.
Verse 17
टादिपादाय रुद्राय तादिपादाय ते नमः पादिमेण्ढ्राय यद्यङ्गधातुसप्तकधारिणे
Hommage à Toi, Rudra—dont les Pieds sont le fondement primordial. Hommage encore à Toi, soutien de toute assise et de tout pas, qui portes en Toi les sept constituants du corps et les membres de l’existence incarnée.
Verse 18
शान्तात्मरूपिणे साक्षात् क्षदन्तक्रोधिने नमः लवरेफहलाङ्गाय निरङ्गाय च ते नमः
Hommage à Toi dont la forme est le Soi paisible, la Réalité manifestée; hommage à Toi qui domptes et consumes la colère. Hommage à Toi dont le corps est la forme syllabique sacrée (la–va–ra–re–pha–ha–lāṅga); et encore hommage à Toi, l’Informel et l’Immaculé.
Verse 19
सर्वेषाम् एव भूतानां हृदि निःस्वनकारिणे भ्रुवोर् अन्ते सदा सद्भिर् दृष्टायात्यन्तभानवे
Hommage à l’Être de suprême splendeur, qui fait naître la subtile résonance intérieure dans le cœur de tous les êtres, et que les vertueux contemplent sans cesse au point ultime entre les sourcils.
Verse 20
भानुसोमाग्निनेत्राय परमात्मस्वरूपिणे गुणत्रयोपरिस्थाय तीर्थपादाय ते नमः
Salutations à Toi—dont les yeux sont le Soleil, la Lune et le Feu; dont la forme même est le Soi suprême; qui demeures au-delà des trois guṇa; et dont les pieds sont eux-mêmes des tīrtha sacrés, purifiant et faisant franchir le passage vers la délivrance.
Verse 21
तीर्थतत्त्वाय साराय तस्मादपि पराय ते ऋग्यजुःसामवेदाय ओंकाराय नमो नमः
Hommage, encore et encore, à Toi—principe même de tout tīrtha (tīrtha-tattva), essence intérieure (sāra), et Suprême au-delà même de cela. Hommage à Toi qui es le Ṛg, le Yajus et le Sāma Veda, et qui es le praṇava, l’Oṃkāra.
Verse 22
ओङ्कारे त्रिविधं रूपम् आस्थायोपरिवासिने पीताय कृष्णवर्णाय रक्तायात्यन्ततेजसे
Demeurant dans la syllabe Oṃ, Il revêt une forme triple—séjournant au-dessus comme le Seigneur transcendant; apparaissant jaune, sombre et rouge—Lui dont l’éclat est sans mesure.
Verse 23
स्थानपञ्चकसंस्थाय पञ्चधाण्डबहिः क्रमात् ब्रह्मणे विष्णवे तुभ्यं कुमाराय नमोनमः
Hommage, hommage à Toi—qui demeures comme les cinq stations de la réalité et qui, selon l’ordre, transcendes les cinq enveloppes de la limitation. Hommage à Brahmā, hommage à Viṣṇu, et hommage à Toi—Kumāra (Skanda), en qui le Pati se manifeste pour relever les paśu enchaînés.
Verse 24
अंबायाः परमेशाय सर्वोपरिचराय ते मूलसूक्ष्मस्वरूपाय स्थूलसूक्ष्माय ते नमः
Salutations à Toi, Seigneur suprême d’Ambā (Śakti), que tous les êtres servent et honorent; salutations à Toi dont la nature est la racine causale, la réalité la plus subtile, et qui es à la fois le grossier et le subtil.
Verse 25
सर्वसंकल्पशून्याय सर्वस्माद्रक्षिताय ते आदिमध्यान्तशून्याय चित्संस्थाय नमोनमः
Hommage, encore et encore, à Toi—libre de toute construction mentale (saṅkalpa) ; préservé de toute condition limitante ; sans commencement, milieu ni fin ; établi comme Conscience pure (Cit).
Verse 26
यमाग्निवायुरुद्रांबुसोमशक्रनिशाचरैः दिङ्मुखे दिङ्मुखे नित्यं सगणैः पूजिताय ते
Ô Pati, en toute direction et à chaque seuil des directions, Tu es à jamais adoré—avec Tes gaṇas—par Yama, Agni, Vāyu, Rudra, Varuṇa (Seigneur des eaux), Soma, Śakra (Indra) et les êtres errant dans la nuit (niśācaras).
Verse 27
सर्वेषु सर्वदा सर्वमार्गे सम्पूजिताय ते रुद्राय रुद्रनीलाय कद्रुद्राय प्रचेतसे महेश्वराय धीराय नमः साक्षाच्छिवाय ते
Hommage à Toi—Rudra, honoré par tous, en tout temps et par toute voie ; Rudra au bleu profond, Rudra redoutable, Pracetas omniscient ; Mahēśvara, ferme et paisible—hommage à Toi, qui es en vérité Śiva Lui-même manifesté, le Pati qui accorde la délivrance au paśu lié.
Verse 28
अथ शृणु भगवन् स्तवच्छलेन कथितमजेन्द्रमुखैः सुरासुरेशैः /* मखमदनयमाग्निदक्षयज्ञक्षपणविचित्रविचेष्टितं क्षमस्व
À présent, ô Seigneur Bienheureux, écoute ce qui a été dit—sous le voile de la louange—par Brahmā et par les maîtres des devas et des asuras. Pardonne cette merveilleuse manifestation de Tes actes : la soumission de Makha, l’abaissement de Madana, l’arrêt de Yama et d’Agni, et l’extraordinaire destruction du sacrifice de Dakṣa.
Verse 29
सूत उवाच यः पठेत्तु स्तवं भक्त्या शक्राग्निप्रमुखैः सुरैः कीर्तितं श्रावयेद्विद्वान् स याति परमां गतिम्
Sūta dit : Quiconque récite avec dévotion cet hymne—cette louange chantée par les dieux conduits par Indra et Agni—et le sage qui le fait entendre aux autres, atteint l’état suprême (la plus haute délivrance en Śiva, le Pati).
The rishis ask how Vināyaka (Gaṇeśvara) was born with an elephant face and why his authority over obstacles is uniquely powerful.
Shiva is praised as Kāla and Kālāgni-Rudra, as Oṃkāra and the very substance of Ṛg–Yajus–Sāma, as pañcākṣara-maya, as the inner Self of all beings, and as transcendent beyond the three guṇas—uniting ritual, mantra, and metaphysics.
The text states that one who recites it with devotion—or a learned person who causes it to be heard—attains paramā gati, the supreme state associated with liberation through Shiva’s grace.