
Rudrakoṭi, Madhuvana, Puṣpanagarī, and Kālañjara — Śveta’s Bhakti and the Subjugation of Kāla
Après la marque de clôture du chapitre précédent, le courant du tīrtha-māhātmya se poursuit : Sūta présente Rudrakoṭi, gué sacré renommé dans les trois mondes, où Rudra se manifeste en d’innombrables formes pour satisfaire le désir simultané de crores de brahmarṣi d’obtenir le darśana de Śiva. Le chapitre énumère ensuite d’autres lieux saints : Madhuvana (au pèlerin discipliné est accordée la moitié du siège d’Indra) et Puṣpanagarī (le culte rendu aux pitṛ porte ses fruits sur cent générations), puis se concentre sur Kālañjara, célèbre comme l’endroit où Rudra « usa » le Temps. L’exemple central raconte la bhakti du roi-ṛṣi Śveta : après avoir établi un liṅga et récité le Rudra-mantra/Śatarudrīya dans l’abandon, Kāla vient le saisir. Śveta s’agrippe au liṅga et implore protection ; Kāla revendique sa souveraineté universelle, mais Rudra apparaît avec Umā et terrasse la Mort/le Temps sous son pied. Śveta reçoit le statut de gaṇa et une forme semblable à celle de Śiva ; à la demande de Brahmā, Kāla est rétabli, confirmant l’ordre cosmique. Le chapitre conclut en proclamant le mérite suprême de Kālañjara : y adorer confère le rang de gaṇa, reliant dévotion, mantra et proximité libératrice de Rudra.
Verse 1
इति श्रीकूर्मपुराणे षट्साहस्त्र्यां संहितायामुपरिविभागे चतुस्त्रिंशो ऽध्यायः सूत उवाच अन्यत् पवित्रं विपुलं तीर्थं त्रैलोक्यविश्रुतम् / रुद्रकोटिरिति ख्यातं रुद्रस्य परमेष्ठिनः
Ainsi, dans le Śrī Kūrma Purāṇa—au sein du recueil de six mille vers, dans la section ultérieure—s’achève le trente-quatrième chapitre. Sūta dit : «Il existe encore un autre tīrtha, pur et vaste, renommé dans les trois mondes, appelé Rudrakoṭi, appartenant à Rudra, le Seigneur suprême.»
Verse 2
पुरा पुण्यतमे काले देवदर्शनतत्पराः / कोटिब्रह्मर्षयो दान्तास्तं देशमगमन् परम्
Dans les temps anciens, en un âge très sacré, d’innombrables crores de brahmarishis—maîtres d’eux-mêmes et disciplinés, voués à la vision (darśana) des Dieux—se rendirent en ce lieu saint et suprême.
Verse 3
अहं द्रक्ष्यामि गिरिशं पूर्वमेव पिनाकिनम् / अन्यो ऽन्यं भक्तियुक्तानां व्याघातो जायते किल
«Je verrai d’abord Girīśa—Pinākin, Śiva qui porte l’arc Pināka. Car l’on dit que, parmi ceux qui sont unis par la bhakti, l’un peut entraver l’autre dans son élan.»
Verse 4
तेषां भक्तिं तदा दृष्ट्वा गिरिशो योगिनां गुरुः / कोटिरूपो ऽभवद् रुद्रो रुद्रकोटिस्ततः स्मृतः
Voyant alors leur dévotion, Girīśa—Rudra, le guru des yogins—prit une forme de koṭi, c’est-à-dire d’innombrables manifestations. C’est pourquoi on se souvient de lui comme de «Rudra-koṭi», Rudra aux formes sans nombre.
Verse 5
ते स्म सर्वे महादेवं हरं गिरिगुहाशयम् / पश्यन्तः पार्वतीनाथं हृष्टपुष्टधियो ऽभवन्
Alors, tous, contemplant Mahādeva—Hara, l’habitant de la caverne de la montagne, le Seigneur de Pārvatī—furent comblés d’allégresse intérieure ; leur esprit s’éleva et se fortifia.
Verse 6
अनाद्यन्तं महादेवं पूर्वमेवाहमीश्वरम् / दृष्टवानिति भक्त्या ते रुद्रन्यस्तधियो ऽभवन्
«J’ai déjà contemplé Mahādeva, l’Īśvara sans commencement ni fin.» Ainsi, par la bhakti, ils devinrent des êtres dont l’esprit était totalement remis à Rudra.
Verse 7
अथान्तरिक्षे विमलं पश्यन्ति स्म महत्तरम् / ज्योतिस्तत्रैव ते सर्वे ऽभिलषन्तः परं पदम्
Puis, dans l’espace médian, ils virent une radiance immense, pure et sans tache. Là même, tous—désirant l’État suprême—fixèrent leur aspiration sur la demeure la plus haute.
Verse 8
एतत् सदेशाध्युषितं तीर्थं पुण्यतमं शुभम् / दृष्ट्वा रुद्रं समभ्यर्च्य रुद्रसामीप्यमाप्नुयात्
Ce tīrtha, demeure des êtres bons et vertueux, est le plus sacré et le plus propice. Qui y contemple Rudra et l’adore avec la juste révérence obtient la proximité de Rudra (Rudra-sāmīpya).
Verse 9
अन्यच्च तीर्थप्रवरं नाम्ना मधुवनं स्मृतम् / तत्र गत्वा नियमवानिन्द्रस्यार्धासनं लभेत्
Et il est encore un autre tīrtha éminent, connu sous le nom de Madhuvana. Celui qui s’y rend avec discipline, observant les règles prescrites, obtient la moitié du siège d’Indra, c’est-à-dire une part de la dignité céleste.
Verse 10
अथान्यत्पुष्पनगरी देशः पुण्यतमः शुभः / तत्र गत्वा पितॄन् पूज्य कुलानां तारयेच्छतम्
Ensuite, il est une autre contrée sainte nommée Puṣpanagarī, très méritoire et propice. En s’y rendant et en honorant les Pitṛs (ancêtres), on peut délivrer cent générations de sa lignée.
Verse 11
कालञ्जरं महातीर्थं लोके रुद्रो महेश्वरः / कालं जरितवान् देवो यत्र भक्तिप्रियो हरः
Kālañjara est renommé dans le monde comme un grand tīrtha, un gué sacré; là, Rudra—Mahēśvara, le Grand Seigneur—usa et vainquit Kāla lui‑même, le Temps. En ce lieu, le divin Hara, cher à la bhakti, se réjouit tout particulièrement des dévots.
Verse 12
श्वेतो नाम शिवे भक्तो राजर्षिप्रवरः पुरा / तदाशीस्तन्नमस्कारः पूजयामास शूलिनम्
Dans les temps anciens vivait un rājaṛṣi éminent nommé Śveta, dévot de Śiva. Avec bénédictions et salutations respectueuses, il rendit un culte à Śūlin, le Seigneur au trident.
Verse 13
संस्थाप्य विधिना लिङ्गं भक्तियोगपुरः सरः / जजाप रुद्रमनिशं तत्र संन्यस्तमानसः
Après avoir établi le liṅga selon le rite prescrit, auprès de ce lac rendu illustre par le bhakti‑yoga, il récita sans cesse le mantra de Rudra, l’esprit totalement offert et fixé sur le Seigneur.
Verse 14
स तं कालो ऽथ दीप्तात्मा शूलमादाय भीषणम् / नेतुमभ्यागतो देशं स राजा यत्र तिष्ठति
Alors Kāla—le Temps lui‑même, rayonnant de puissance—saisit une lance redoutable et vint au lieu où demeurait ce roi, dans l’intention de l’emporter.
Verse 15
वीक्ष्य राजा भयाविष्टः शूलहस्तं समागतम् / कालं कालकरं घोरं भीषणं चण्डदीधितिम्
Le voyant s’avancer—Kāla, Temps‑Mort, terrible, dispensateur de mort, le trident à la main et flamboyant d’un éclat farouche—le roi fut saisi d’effroi.
Verse 16
उबाभ्यामथ हस्ताभ्यां स्पृट्वासौ लिङ्गमैश्वरम् / ननाम शिरसा रुद्रं जजाप शतरुद्रियम्
Alors, touchant de ses deux mains le liṅga souverain d’Īśvara, il inclina la tête devant Rudra et récita l’hymne du Śatarudrīya.
Verse 17
जपन्तमाह राजानं नमन्तमसकृद् भवम् / एह्येहीति पुरः स्थित्वा कृतान्तः प्रहसन्निव
Tandis que le roi continuait sa récitation et se prosternait sans cesse devant Bhava (Śiva), Kṛtānta—la Mort elle-même—se tint devant lui et, comme avec un sourire moqueur, dit : «Viens, viens !»
Verse 18
तमुवाच भयाविष्टो राजा रुद्रपरायणः / एकमीशार्चनरतं विहायान्यं निषूदय
Saisi de peur, le roi, tout voué à Rudra, dit : «Épargne celui qui est absorbé dans l’adoration du Seigneur ; frappe l’autre.»
Verse 19
इत्युक्तवन्तं भगवानब्रवीद् भीतमानसम् / रुद्रार्चनरतो वान्यो मद्वशे को न तिष्ठति
Ainsi interpellé, le Seigneur Bienheureux dit à celui dont l’esprit était saisi de peur : «Qu’on soit voué au culte de Rudra ou à toute autre chose, qui donc ne demeure pas sous Ma souveraineté ?»
Verse 20
एवमुक्त्वा स राजानं कालो लोकप्रकालनः / बबन्ध पाशै राजापि जजाप शतरुद्रियम्
Après ces paroles, Kāla—régulateur des mondes—lia le roi de ses lacets ; et pourtant le roi continua de réciter le Śatarudrīya.
Verse 21
अथान्तरिक्षे विमलं दीप्यमानं तेजोराशिं भूतभर्तुः पुराणम् / ज्वालामालासंवृतं व्याप्य विश्वं प्रादुर्भूतं संस्थितं संददर्श
Alors, dans le ciel médian, il contempla une masse de splendeur pure et flamboyante—l’éclat primordial du Soutien des êtres—ceinte de guirlandes de flammes, pénétrant l’univers entier, soudain manifestée et demeurant inébranlable.
Verse 22
तन्मध्ये ऽसौ पुरुषं रुक्मवर्णं देव्या देवं चन्द्रलेखोज्ज्वलाङ्गम् / तेजोरूपं पश्यति स्मातिहृष्टो मेने चास्मन्नाथ आगच्छतीति
Au cœur de cette clarté, il vit une Personne à la teinte d’or—le Dieu avec la Déesse—dont les membres resplendissaient comme un trait de lumière lunaire. À la vue de cette forme de lumière, il fut transporté de joie et pensa : «Assurément, notre Seigneur vient à nous».
Verse 23
आगच्छन्तं नातिदूरे ऽथ दृष्ट्वा कालो रुद्रं देवदेव्या महेशम् / व्यपेतभीरखिलेशैकनाथं राजर्षिस्तं नेतुमभ्याजगाम
Alors Kāla, voyant Rudra—Maheśa, le Grand Seigneur, époux de la Déesse des dieux—s’avancer non loin, sans crainte et seul souverain de tous les souverains, le roi-sage s’avança pour l’accueillir et l’escorter.
Verse 24
आलोक्यासौ भगवानुग्रकर्मा देवो रुद्रो भूतभर्ता पुराणः / एकं भक्तं मत्परं मां स्मरन्तं देहीतीमं कालमूचे ममेति
L’ayant aperçu, le Bienheureux—Rudra, aux actes redoutables, antique soutien des êtres—prononça sur-le-champ : «Remets-le-moi : cet unique dévot, tout entier tourné vers moi, qui se souvient de moi».
Verse 25
श्रुत्वा वाख्यं गोपतेरुग्रभावः कालात्मासौ मन्यमानः स्वभावम् / बद्ध्वा भक्तं पुनरेवाथ पाशैः क्रुद्धो रुद्रमभिदुद्राव वेगात्
Entendant la parole du Seigneur des êtres (Gopati), ce farouche—Kāla, dont l’essence même est le Temps—tint sa propre nature pour suprême. Puis, liant de nouveau le dévot de ses lacets, il se rua, courroucé, vers Rudra avec une grande vitesse.
Verse 26
प्रेक्ष्यायान्तं शैलपुत्रीमथेशः सो ऽन्वीक्ष्यान्ते विश्वमायाविधिज्ञः / सावज्ञं वै वामपादेन मृत्युं श्वेतस्यैनं पश्यतो व्याजघान
Alors Īśa (Śiva)—qui connaît les rouages de la māyā du monde—vit Śailaputrī (Pārvatī) s’avancer. D’un seul regard, il terrassa la Mort elle-même (Mṛtyu) de son pied gauche, avec dédain, tandis que Śveta en était témoin.
Verse 27
ममार सो ऽतिभीषणो महेशपादघातितः / रराज देवतापतिः सहोमया पिनाकधृक्
Frappé par le coup du pied de Mahādeva, cet être d’une terreur extrême périt. Alors le Seigneur des dieux—Śiva, porteur de Pināka—rayonna de splendeur avec Umā.
Verse 28
निरीक्ष्य देवमीश्वरं प्रहृष्टमानसो हरम् / ननाम साम्बमव्ययं स राजपुङ्गवस्तदा
Voyant Hara—Dieu, le souverain Īśvara—le plus éminent des rois fut rempli d’allégresse. Alors il se prosterna devant Sāmbā, l’Immuable, l’Impérissable.
Verse 29
नमो भवाय हेतवे हराय विश्वसंभवे / नमः शिवाय धीमते नमो ऽपवर्गदायिने
Hommage à Bhava, la Cause même ; hommage à Hara, source d’où naît l’univers. Hommage à Śiva, le sage et le lumineux ; hommage au dispensateur d’apavarga, la délivrance ultime.
Verse 30
नमो नमो नमो ऽस्तु ते महाविभूतये नमः / विभागहीनरूपिणे नमो नराधिपाय ते
Hommage, hommage, hommage à Toi ; hommage à Ta majesté sans bornes. Hommage à Toi dont la forme est au-delà de toute division ; hommage à Toi, Souverain Seigneur de tous les êtres.
Verse 31
नमो ऽस्तु ते गणेश्वर प्रपन्नदुः खनाशन / अनादिनित्यभूतये वराहशृङ्गधारिणे
Hommage à Toi, Seigneur des Gaṇas, qui détruis la peine de ceux qui se réfugient en Toi. Hommage à Toi, dont l’être est sans commencement et éternel, Toi qui portes la corne du Varāha (sanglier) comme emblème sacré.
Verse 32
नमो वृषध्वजाय ते कपालमालिने नमः / नमो महानटाय ते नमो वृषध्वजाय ते
Hommage à Toi, Seigneur au drapeau du Taureau (Vṛṣadhvaja) ; hommage à Toi, porteur de la guirlande de crânes. Hommage à Toi, Grand Danseur cosmique ; hommage encore à Toi, ô Porteur du Taureau.
Verse 33
अथानुगृह्य शङ्करः प्रणामतत्परं नृपम् / स्वगाणपत्यमव्ययं सरूपतामथो ददौ
Alors Śaṅkara, dans sa bienveillance, accorda à ce roi—tout entier voué à la prosternation—l’appartenance impérissable à ses propres gaṇas, et lui donna aussi une forme semblable à la sienne.
Verse 34
सहोमया सपार्षदः सराजपुङ्गवो हरः / मुनीशसिद्धवन्दितः क्षणाददृश्यतामगात्
Accompagné d’Umā et entouré de sa suite, Hara—le plus éminent des rois—ayant été vénéré par de grands sages et des siddhas, disparut de la vue en un instant.
Verse 35
काले महेशाभिहते लोकनाथः पितामहः / अयाचत वरं रुद्रं सजीवो ऽयं भवत्विति
Lorsque Mahādeva eut terrassé Kāla, le Grand-Père Brahmā—Seigneur des mondes—demanda une grâce à Rudra : «Que celui-ci revive».
Verse 36
नास्ति कश्चिदपीशान दोषलेशो वृषध्वज / कृतान्तस्यैव भवता तत्कार्ये विनियोजितः
Ô Īśāna, Seigneur au drapeau du Taureau : il n’est en toi pas la moindre trace de faute. Kṛtānta lui-même (le Temps/la Mort) t’a établi pour accomplir son œuvre.
Verse 37
स देवदेववचनाद् देवदेवेश्वरो हरः / तथास्त्वित्याह विश्वात्मा सो ऽपि तादृग्विधो ऽभवत्
À la parole des dieux, Hara—Seigneur des seigneurs des dieux—fut porté à agir. L’Âme de l’univers répondit : « Qu’il en soit ainsi », et lui aussi prit exactement cette forme (voulue).
Verse 38
इत्येतत् परमं तीर्थं कालञ्जरमिति श्रुतम् / गत्वाभ्यर्च्य महादेवं गाणपत्यं स विन्दति
Ainsi l’a-t-on entendu : voici le tīrtha suprême nommé Kālañjara. Qui s’y rend et y vénère Mahādeva obtient la condition d’être parmi les Gaṇas, les serviteurs de Śiva.
Because Rudra, seeing the simultaneous devotion of innumerable Brahmarṣis seeking first darśana, manifests in a ‘crore’ of forms so each can behold him; hence he is remembered as Rudrakoṭi—Rudra of countless manifestations.
Rudrakoṭi grants Rudra-sāmīpya (proximity to Rudra) after darśana and worship; Kālañjara is declared a supreme tīrtha where worship of Mahādeva yields gaṇa-status (membership among Śiva’s attendants) and Śiva-like form by grace.
After Śiva subdues Kāla to protect the devotee, Brahmā petitions for Kāla’s restoration; Kāla is revived, affirming that divine grace does not abolish cosmic order but reasserts it—Śiva remains sovereign while kāla continues as ordained regulator.
It functions as a protective, surrender-filled mantra-practice: Śveta recites it while grasping the liṅga, embodying bhakti-yoga and śaraṇāgati; the hymn becomes the devotional axis around which Rudra’s saving manifestation occurs.