
Tīrtha-māhātmya and Rudra’s Samanvaya Teaching (Maṅkaṇaka Episode)
Poursuivant l’interrogation des sages auprès de Romaharṣaṇa sur les tīrtha renommés, ce chapitre ouvre une série de tīrtha-māhātmya : il énumère de grands centres de pèlerinage et la puissance purificatrice du bain sacré, du japa, du homa, du śrāddha et de la dāna, censés élever la lignée sur plusieurs générations. Prayāga est loué, puis l’enseignement se tourne vers Gayā, lieu secret chéri des Pitṛ, où le piṇḍadāna délivre les ancêtres et soutient le mokṣa, en soulignant le devoir des descendants capables de s’y rendre. Le catalogue s’étend à travers divers paysages dévotionnels : Prabhāsa, Tryambaka, Someshvara, Vijaya, Ekāmra, Virajā, Puruṣottama, Gokarṇa et Uttara-Gokarṇa, Kubjāmra, Kokāmukha, Śālagrāma, Aśvatīrtha (Hayāśiras) et Puṣkara, chacun associé à des fruits tels que sālokya, sārūpya, sāyujya, Brahmaloka et Viṣṇuloka. Le récit se déplace ensuite vers Saptasārasvata : l’ascèse et l’orgueil de Maṅkaṇaka suscitent la théophanie correctrice de Rudra ; Rudra manifeste une forme cosmique terrifiante avec Devī et enseigne une métaphysique unitive de prakṛti/māyā, puruṣa, īśvara et kāla, affirmant que la triade Viṣṇu–Brahmā–Rudra repose sur l’unique Brahman impérissable. Le chapitre se clôt en confirmant le bhakti-yoga comme voie de réalisation de cette vérité, tandis que le tīrtha demeure un lieu de purification.
Verse 1
इती श्रीकूर्मपुराणे षट्साहस्त्र्यां संहितायामुपरिविभागे त्रयस्त्रिशो ऽध्यायः ऋषय ऊचुः तीर्थानि यानि लोके ऽस्मिन् विश्रुतानि माहन्ति च / तानि त्वं कथयास्माकं रोमहर्षण सांप्रतम्
Ainsi, dans le Śrī Kūrma Purāṇa, dans la Saṃhitā de six mille ślokas, dans la section ultérieure, commence le trente-troisième chapitre. Les ṛṣi dirent : « Ô Romaharṣaṇa, dis-nous maintenant quels sont les tīrtha, lieux saints de pèlerinage en ce monde, célèbres et hautement vénérés. »
Verse 2
रोमहर्षण उवाच शृणुध्वं कथयिष्ये ऽहं तीर्थानि विविधानि च / कथितानि पुराणेषु मुनिभिर्ब्रह्मवादिभिः
Romaharṣaṇa dit : «Écoutez. Je vais exposer les multiples sortes de tīrtha sacrés, tels qu’ils furent enseignés dans les Purāṇa par les sages, interprètes de Brahman (la Vérité suprême).»
Verse 3
यत्र स्नानं जपो होमः श्राद्धदानादिकं कृतम् / एकैकशो मुनिश्रेष्ठाः पुनात्यासप्तमं कुलम्
Ô meilleurs des sages, là où l’on accomplit le bain sacré, le japa (récitation de mantras), le homa (offrande au feu) et des rites tels que le śrāddha et le don—fût-ce chacun séparément—la lignée est purifiée jusqu’à la septième génération.
Verse 4
पञ्चयोजनविस्तीर्णं ब्रह्मणः परमेष्ठिनः / प्रयागं प्रथितं तीर्थं तस्य माहात्म्यमीरितम्
Prayāga—célèbre comme le tīrtha de Brahmā, le Seigneur suprême (Parameṣṭhin)—s’étend sur cinq yojanas. À présent, sa grandeur (māhātmya) est proclamée.
Verse 5
अन्यच्च तीर्थप्रवरं कुरूणां देववन्दितम् / ऋषीणामाश्रमैर्जुष्टं सर्वपापविशोधनम्
«Et de plus, il est un tīrtha éminent des Kurus, vénéré même par les dieux ; fréquenté par les āśrama des ṛṣi, et purificateur qui efface tout péché.»
Verse 6
तत्र स्नात्वा विशुद्धात्मा दम्भमात्सर्यवर्जितः / ददाति यत्किञ्चिदपि पुनात्युभयतः कुलम्
S’étant baigné là, celui dont l’âme est purifiée—délivré de l’hypocrisie et de l’envie—s’il fait un don, fût-il minime, sanctifie les deux lignées : celle de la naissance et celle de l’alliance.
Verse 7
गयातीर्थं परं गुह्यं पितॄणां चाति वल्लभम् / कृत्वा पिण्डप्रदानं तु न भूयो जायते नरः
Le tīrtha de Gayā est souverainement sacré et profondément secret, infiniment cher aux Pitṛ (esprits des ancêtres). Ayant accompli là l’offrande des piṇḍa, l’homme ne renaît plus.
Verse 8
सकृद् गयाभिगमनं कृत्वा पिण्डं ददाति यः / तारिताः पितरस्तेन यास्यन्ति परमां गतिम्
Quiconque, étant allé à Gayā ne fût-ce qu’une seule fois, y offre le piṇḍa—par lui les Pitṛ sont délivrés et atteignent la condition suprême.
Verse 9
तत्र लोकहितार्थाय रुद्रेण परमात्मना / शिलातले पदं न्यस्तं तत्र पितॄन् प्रसादयेत्
Là, pour le bien des mondes, Rudra—le Paramātman, le Soi suprême—posa l’empreinte de son pied sur une dalle de pierre. En ce lieu même, il convient d’apaiser les Pitṛ.
Verse 10
गयाभिगमनं कर्तुं यः शक्तो नाभिगच्छति / शोचन्ति पितरस्तं वै वृथा तस्य परिश्रमः
Celui qui, capable d’entreprendre le pèlerinage à Gayā, n’y va pas—ses Pitṛ s’affligent vraiment pour lui; tous ses autres efforts deviennent vains.
Verse 11
गायन्ति पितरो गाथाः कीर्तयन्ति महर्षयः / गयांयास्यतियः कश्चित् सो ऽस्मान् संतारयिष्यति
Les Pitṛ chantent des gāthā, et les grands ṛṣi le proclament : «Quiconque ira à Gayā—celui-là nous fera traverser et nous délivrera (de l’état de servitude des ancêtres)».
Verse 12
यदि स्यात् पातकोपेतः स्वधर्मरतिवर्जितः / गयां यास्यति वंश्यो यः सो ऽस्मान् संतारयिष्यति
Même si un descendant est chargé de péché et s’est détourné de la joie de son propre dharma, s’il se rend à Gayā, il nous fera traverser—nous, les ancêtres—l’océan de la souffrance.
Verse 13
एष्टव्या बहवः पुत्राः शीलवन्तो गुणान्विताः / तेषां तु समवेतानां यद्येको ऽपि गयां व्रजेत्
Il faut souhaiter de nombreux fils—de conduite vertueuse et riches de qualités—car, lorsqu’ils sont réunis, si ne serait-ce qu’un seul se rend à Gayā, l’intention ancestrale de la lignée s’accomplit par les rites accomplis là-bas.
Verse 14
तस्मात् सर्वप्रयत्नेन ब्राह्मणस्तु विशेषतः / प्रदद्याद् विधिवत् पिण्डान् गयां गत्वा समाहितः
Ainsi, avec tous les efforts—et tout particulièrement un brāhmaṇa—étant allé à Gayā et l’esprit recueilli, il doit offrir les piṇḍas selon le rite prescrit.
Verse 15
धन्यास्तु खलु ते मर्त्या गयायां पिण्डदायिनः / कुलान्युभयतः सप्त समुद्धृत्याप्नुयात् परम्
Bienheureux, en vérité, sont les mortels qui offrent des piṇḍas à Gayā ; ayant relevé sept lignées des deux côtés (paternel et maternel), ils atteignent l’État Suprême.
Verse 16
अन्यच्च तीर्थप्रवरं सिद्धावासमुदाहृतम् / प्रभासमिति विख्यातं यत्रास्ते भगवान् भवः
Et il est encore un autre gué sacré éminent, proclamé demeure des siddhas (les accomplis). Il est célèbre sous le nom de Prabhāsa, où réside le Seigneur bienheureux Bhava (Śiva).
Verse 17
तत्र स्नानं तपः श्राद्धं ब्राह्मणानां च पूजनम् / कृत्वा लोकमवाप्नोति ब्रह्मणो ऽक्षय्यमुत्तमम्
Là, après avoir accompli le bain sacré, l’austérité, les rites śrāddha pour les ancêtres et l’hommage rendu aux brāhmaṇas, on atteint le séjour suprême et impérissable de Brahman.
Verse 18
तीर्थं त्रैयम्बकं नाम सर्वदेवनमस्कृतम् / पूजयित्वा तत्र रुद्रं ज्योतिष्टोमफलं लभेत्
Il est un tīrtha nommé Traiyambaka, révéré et salué par tous les dieux. En y adorant Rudra, on obtient un mérite égal à celui du sacrifice soma Jyotiṣṭoma.
Verse 19
सुवर्णाक्षं महादेवं समभ्यर्च्य कपर्दिनम् / ब्राह्मणान् पूजयित्वा तु गाणपत्यं लभेद् ध्रुवम्
Après avoir adoré comme il se doit Mahādeva—le Seigneur aux yeux d’or, Kapardin, aux cheveux nattés—puis honoré les brāhmaṇas, on obtient assurément l’état de Gaṇapatya, en devenant membre de la divine suite de Śiva.
Verse 20
सोमेश्वरं तीर्थवरं रुद्रस्य परमेष्ठिनः / सर्वव्याधिहरं पुण्यं रुद्रसालोक्यकारणम्
Someshvara est le plus excellent des tīrthas, relevant de Rudra, le Seigneur suprême. Il est saint, dissipe toutes les afflictions et devient cause d’obtenir le sālokya de Rudra, demeurer dans son même royaume.
Verse 21
तीर्थानां परमं तीर्थं विजयं नाम शोभनम् / तत्र लिङ्गं महेशस्य विजयं नाम विश्रुतम्
Parmi tous les lieux de pèlerinage, le plus suprême est le splendide tīrtha nommé Vijaya. Là est établi le liṅga de Maheśa, renommé dans le monde sous le nom de « Vijaya ».
Verse 22
षण्मासान् नियताहारो ब्रह्मचारी समाहितः / उषित्वा तत्र विप्रेन्द्रा यास्यन्ति परमं पदम्
En demeurant là six mois—sobres dans la nourriture, établis dans le brahmacarya et l’esprit intérieurement recueilli—ces meilleurs des brāhmaṇas atteindront l’état suprême.
Verse 23
अन्यच्च तीर्थप्रवरं पूर्वदेशे सुशोभनम् / एकाम्रं देवदेवस्य गाणपत्यफलप्रदम्
Et il est encore un autre tirtha éminent dans la contrée de l’Est, splendide à voir : Ekāmra, relevant du Dieu des dieux (Īśvara), qui confère les fruits de la voie Gaṇapatya, la dévotion à Gaṇeśa.
Verse 24
दत्त्वात्र शिवभक्तानां किञ्चिच्छश्वन्महीं शुभाम् / सार्वभौमो भवेद् राजा मुमुक्षुर्मोक्षमाप्नुयात्
Ici, en offrant aux dévots de Śiva ne fût-ce qu’un petit lopin de terre bénie comme don durable, un roi devient souverain universel; et celui qui aspire à la délivrance obtient le mokṣa.
Verse 25
महानदीजलं पुण्यं सर्वपापविनाशनम् / ग्रहणे समुपस्पृश्य मुच्यते सर्वपातकैः
L’eau d’un grand fleuve est sacrée et détruit tous les péchés. En s’y purifiant par l’ablution rituelle au moment d’une éclipse, on est délivré de toute faute grave.
Verse 26
अन्या च विरजा नाम नदी त्रैलोक्यविश्रुता / तस्यां स्नात्वा नरो विप्रा ब्रह्मलोके महीयते
Et il est un autre fleuve nommé Virajā, renommé dans les trois mondes. Ô brāhmaṇas, celui qui s’y baigne est honoré et exalté dans le séjour de Brahmā (Brahmaloka).
Verse 27
तीर्थं नारायणस्यान्यन्नाम्ना तु पुरुषोत्तमम् / तत्र नारायणः श्रीमानास्ते परमपूरुषः
Il est un autre tīrtha sacré de Nārāyaṇa, connu sous le nom de « Puruṣottama ». Là demeure le glorieux Nārāyaṇa, en tant que Personne Suprême.
Verse 28
पूजयित्वा परं विष्णुं स्नात्वा तत्र द्विजोत्तमः / ब्राह्मणान् पूजयित्वा तु विष्णुलोकमवाप्नुयात्
Après avoir adoré le suprême Viṣṇu et s’y être baigné, le meilleur des deux-fois-nés—ayant ensuite honoré les brāhmaṇas—atteint assurément le monde de Viṣṇu (Viṣṇuloka).
Verse 29
तीर्थानां परमं तीर्थं गोकर्णं नाम विश्रुतम् / सर्वपापहरं शंभोर्निवासः परमेष्ठिनः
Parmi tous les tīrthas, le tīrtha suprême est le célèbre Gokarṇa : il détruit tout péché et constitue la demeure même de Śambhu (Śiva), le Seigneur très-haut.
Verse 30
दृष्ट्वा लिंङ्गं तु देवस्य गोकर्णेश्वरमुत्तमम् / ईप्सितांल्लभते कामान् रुद्रस्य दयितो भवेत्
En contemplant le liṅga suprême du Seigneur, Gokarṇeśvara, on obtient les désirs ardemment souhaités et l’on devient cher à Rudra (Śiva).
Verse 31
उत्तरं चापि गोकर्णं लिङ्गं देवस्य शूलिनः / महादेवस्यार्चयित्वा शिवसायुज्यमाप्नुयात्
De même, à Uttara-Gokarṇa se trouve le liṅga du Seigneur porteur du trident. En y adorant Mahādeva, on obtient le sāyujya : la communion totale avec Śiva.
Verse 32
तत्र देवो महादेवः स्थाणुरित्यभिविश्रुतः / तं दृष्ट्वा सर्वपापेभ्यो मुच्यते तत्क्षणान्नरः
Là, le Dieu Mahādeva est renommé sous le nom de Sthāṇu. À l’instant même où l’on Le contemple, l’homme est aussitôt délivré de tous les péchés.
Verse 33
अन्यत् कुब्जाम्रमतुलं स्थानं विष्णोर्महात्मनः / संपूज्य पुरुषं विष्णुं श्वेतद्वीपे महीयते
Il est encore un autre lieu saint incomparable du magnanime Viṣṇu, nommé Kubjāmra. Celui qui y vénère comme il se doit Puruṣa Viṣṇu est honoré et obtient un rang sublime en Śvetadvīpa.
Verse 34
यत्र नारायणो देवो रुद्रेण त्रिपुरारिणा / कृत्वा यज्ञस्य मथनं दक्षस्य तु विसर्जितः
Là où le Seigneur Nārāyaṇa Lui-même—avec Rudra, le vainqueur de Tripura—ayant « baratté » et remis en ordre le sacrifice de Dakṣa, s’en retira ensuite.
Verse 35
समन्ताद् योजनं क्षेत्रं सिद्धर्षिगणवन्दितम् / पुण्यमायतनं विष्णोस्तत्रास्ते पुरुषोत्तमः
Tout autour, sur l’étendue d’une yojana, s’étend une région sacrée vénérée par des multitudes de Siddhas et de Ṛṣis. C’est le saint sanctuaire de Viṣṇu ; là demeure Puruṣottama, la Personne Suprême.
Verse 36
अन्यत् कोकामुखं विष्णोस्तीर्थमद्भुतकर्मणः / मृतो ऽत्र पातकैर्मुक्तो विष्णुसारूप्यमाप्नुयात्
Il est encore un autre gué sacré de Viṣṇu, nommé Kokāmukha, renommé pour sa puissance merveilleuse. Celui qui y meurt est délivré des fautes et obtient la sārūpya-mukti, la ressemblance de forme avec Viṣṇu.
Verse 37
शालग्रामं महातीर्थं विष्णोः प्रीतिविवर्धनम् / प्राणांस्तत्र नरस्त्यक्त्वा हृषीकेषं प्रपश्यति
Śālagrāma est un tīrtha suprême, qui accroît la joie du Seigneur Viṣṇu. Celui qui y abandonne son souffle vital contemple Hṛṣīkeśa, le Maître des sens.
Verse 38
अश्वतीर्थमिति ख्यातं सिद्धावासं सुपावनम् / आस्ते हयशिरा नित्यं तत्र नारायणः स्वयम्
On l’appelle Aśvatīrtha, demeure très pure des siddhas. Là, Nārāyaṇa lui-même réside à jamais sous la forme de Hayāśiras, le Seigneur à tête de cheval.
Verse 39
तीर्थं त्रैलोक्यविख्यातं ब्रह्मणः परमेष्ठिनः / पुष्करं सर्वपापघ्नं मृतानां ब्रह्मलोकदम्
Puṣkara est le tīrtha renommé dans les trois mondes, appartenant à Brahmā Paramēṣṭhin, le Souverain suprême des êtres. Il détruit tous les péchés et, à ceux qui y meurent, il accorde l’accès à Brahmaloka.
Verse 40
मनसा संस्मरेद् यस्तु पुष्करं वै द्विजोत्तमः / पूयते पातकैः सर्वैः शक्रेण सह मोदते
Ô le meilleur des deux-fois-nés, quiconque se souvient véritablement de Puṣkara en son esprit est purifié de toutes les fautes et se réjouit en compagnie de Śakra (Indra).
Verse 41
तत्र देवाः सगन्धर्वाः सयक्षोरगराक्षसाः / उपासते सिद्धसङ्घा ब्रह्मणं पद्मसंभवम्
Là, les dieux, avec les Gandharvas, Yakṣas, Nāgas et Rākṣasas, ainsi que les assemblées de siddhas, adorent Brahmā, le Créateur né du lotus.
Verse 42
तत्र स्त्रात्वा भवेच्छुद्धो ब्रह्माणं परमेष्ठिनम् / पूजयित्वा द्विजवरान् ब्रह्माणं संप्रपष्यति
Là, après s’être baigné, on devient pur; puis, ayant adoré Brahmā, le Seigneur suprême des êtres, et honoré les plus éminents brāhmaṇas, on contemple Brahmā de ses propres yeux.
Verse 43
तत्राभिगम्य देवेशं पुरुहूतमनिन्दितम् / सुरूपो जायते मर्त्यः सर्वान् कामानवाप्नुयात्
S’y étant rendu et s’étant approché du Seigneur des dieux — Puruhūta, l’Irréprochable — le mortel devient rayonnant et bien formé, et peut obtenir tous les buts désirés.
Verse 44
सप्तसारस्वतं तीर्थं ब्रह्माद्यैः सेवितं परम् / पूजयित्वा तत्र रुद्रमश्वमेधफलं लभेत्
Au Tīrtha suprêmement sacré de Saptasārasvata—fréquenté et honoré même par Brahmā et les autres dieux—celui qui y adore Rudra obtient un mérite égal au fruit du sacrifice de l’Aśvamedha.
Verse 45
यत्र मङ्कणको रुद्रं प्रपन्नः परमेश्वरम् / आराधयामास हरं पञ्चक्षरपरायणः
Là, Maṅkaṇaka—ayant pris refuge en Rudra, le Seigneur suprême—adora Hara d’une dévotion unifiée, tout entier voué au mantra des cinq syllabes.
Verse 46
नमः शिवायेति मुनिः जपन् पञ्चाक्षरं परम् / आराधयामास शिवं तपसा गोवृषध्वजम्
Répétant en japa le suprême mantra des cinq syllabes — « namaḥ śivāya » — le sage adora Śiva par l’austérité, Lui dont l’emblème est le taureau.
Verse 47
प्रजज्वालाथ तपसा मुनिर्मङ्कणकस्तदा / ननर्त हर्षवेगेन ज्ञात्वा रुद्रं समागतम्
Alors le sage Maṅkaṇaka s’embrasa de l’ardeur de l’austérité; et, sachant que Rudra était venu, il dansa, emporté par un élan de joie.
Verse 48
तं प्राह भगवान् रुद्रः किमर्थं नर्तितं त्वया / दृष्ट्वापि देवमीशानं नृत्यति स्म पुनः पुनः
Alors le Bienheureux Rudra lui dit : «Dans quel but as-tu dansé ? Même après avoir contemplé le Seigneur, Īśāna, tu continues à danser encore et encore.»
Verse 49
सो ऽन्वीक्ष्य भगवानीशः सगर्वं गर्वशान्तये / स्वकं देहं विदार्यास्मै भस्मराशिमदर्शयत्
Le voyant enflé d’orgueil, le Bienheureux Seigneur Īśa, afin d’éteindre cette arrogance, déchira son propre corps et lui montra un monceau de cendres.
Verse 50
पश्येमं मच्छरीरोत्थं भस्मराशिं द्विजोत्तम / माहात्म्यमेतत् तपसस्त्वादृशो ऽन्यो ऽपि विद्यते
«Vois ce monceau de cendres né de mon propre corps, ô le meilleur des deux-fois-nés. Telle est la majesté du tapas ; en vérité, il se trouve aussi un autre semblable à toi.»
Verse 51
यत् सगर्वं हि भवता नर्तितं मुनिपुङ्गव / न युक्तं तापसस्यैतत् त्वत्तोप्यत्राधिको ह्यहम्
«Ô le plus éminent des sages, il ne convient pas à un ascète d’avoir dansé ici avec arrogance. En cela, en vérité, je te suis supérieur.»
Verse 52
इत्याभाष्य मुनिश्रेष्ठं स रुद्रः किल विश्वदृक् / आस्थाय परमं भावं ननर्त जगतो हरः
Ainsi, après s’être adressé au plus éminent des sages, Rudra—l’Omnivoyant—entra dans l’état suprême d’élévation divine et dansa en tant que Hara, Seigneur de l’univers.
Verse 53
सहस्रशीर्षा भूत्वा सहस्राक्षः सहस्रपात् / दंष्ट्राकरालवदनो ज्वालामाली भयङ्करः
Il devint aux mille têtes, aux mille yeux et aux mille pieds; le visage rendu terrible par des crocs saillants, ceint d’une guirlande de flammes, effrayant à contempler.
Verse 54
सो ऽन्वपश्यदशेषस्य पार्श्वे तस्य त्रिशूलिनः / विशाललोचनमेकां देवीं चारुविलासिनीम् / सूर्यायुतसमप्रख्यां प्रसन्नवदनां शिवाम्
Alors il vit, auprès de ce Seigneur au trident—qui est le Tout—, une unique Déesse, aux vastes yeux, gracieuse dans son jeu charmant; rayonnante comme dix mille soleils, au visage paisible, Śivā, de bon augure et bienveillante.
Verse 55
सस्मितं प्रेक्ष्य विश्वेशं तिष्ठन्तीममितद्युतिम् / दृष्ट्वा संत्रस्तहृदयो वेपमानो मुनीश्वरः / ननाम शिरसा रुद्रं रुद्राध्यायं जपन् वशी
Voyant Viśveśvara se tenir là, rayonnant d’une splendeur incommensurable et souriant doucement, le seigneur des sages fut saisi d’un frisson intérieur; son cœur trembla d’effroi sacré. Maître de lui, il inclina la tête devant Rudra et se mit à réciter l’hymne du Rudrādhyāya.
Verse 56
प्रसन्नो भगवानीशस्त्र्यम्बको भक्तवत्सलः / पूर्ववेषं स जग्राह देवी चान्तर्हिताभवत्
Satisfait, le Seigneur bienheureux—Īśa, Tryambaka aux trois yeux, plein de tendresse pour ses dévots—reprît son apparence première; et la Déesse se déroba au regard.
Verse 57
आलिङ्ग्य भक्तं प्रणतं देवदेवः स्वयंशिवः / न भेतव्यं त्वया वत्स प्राह किं ते ददाम्यहम्
En étreignant le dévot prosterné, le Dieu des dieux—Śiva lui-même—dit : «Ne crains rien, mon enfant. Dis-moi : que veux-tu que je t’accorde ?»
Verse 58
प्रणम्य मूर्ध्ना गिरिशं हरं त्रिपुरसूदनम् / विज्ञापयामास तदा हृष्टः प्रष्टुमना मुनिः
La tête inclinée, le sage rendit hommage à Girīśa—Hara, le vainqueur de Tripura—puis, dans la joie et l’ardeur d’interroger, il exposa respectueusement sa requête.
Verse 59
नमो ऽस्तु ते महादेव महेश्वर नमो ऽस्तु ते / किमेतद् भगवद्रूपं सुघोरं विश्वतोमुखम्
Hommage à Toi, ô Mahādeva ; hommage à Toi, ô Maheśvara. Quelle est donc cette forme du Bhagavān, si saisissante et redoutable, dont les visages se tournent vers toutes les directions ?
Verse 60
का च सा भगवत्पार्श्वे राजमाना व्यवस्थिता / अन्तर्हितेव सहसा सर्वमिच्छामि वेदितुम्
Et qui était cette radieuse présence, se tenant splendide auprès du Bhagavān ? Elle disparut soudain, comme voilée ; je désire tout connaître.
Verse 61
इत्युक्ते व्याजहारमं तथा मङ्कणकं हरः / महेशः स्वात्मनो योगं देवीं च त्रिपुरानलः
À ces paroles, Hara—Maheśa, l’Incendiaire de Tripura—s’adressa à Maṅkaṇaka et exposa le Yoga de son propre Soi intérieur, ainsi que la Devī.
Verse 62
अहं सहस्रनयनः सर्वात्मा सर्वतोमुखः / दाहकः सर्वपापानां कालः कालकरो हरः
Je suis Celui aux mille yeux; le Soi de tous, tourné vers toutes les directions. Je brûle tous les péchés; je suis le Temps, le faiseur du Temps, et Hara, le Dissipateur.
Verse 63
मयैव प्रेर्यते कृत्स्नं चेतनाचेतनात्मकम् / सो ऽन्तर्यामी स पुरुषो ह्यहं वै पुरुषोत्तमः
Par Moi seul est mû tout l’univers—tout ce qui est conscient et inconscient. Cela est l’Antaryāmin, le Régent intérieur; cela est le Puruṣa : en vérité, Je suis ce même Puruṣottama, la Personne suprême.
Verse 64
तस्य सा परमा माया प्रकृतिस्त्रिगुणात्मिका / प्रोच्यते मुनिर्भिशक्तिर्जगद्योनिः सनातनी
Sa Māyā suprême—c’est-à-dire Prakṛti, constituée des trois guṇa—est déclarée par les sages être la Śakti éternelle, le sein d’où surgit l’univers.
Verse 65
स एष मायया विश्वं व्यामोहयति विश्ववित् / नारायणः परो ऽव्यक्तो मायारूप इति श्रुतिः
Lui, qui connaît l’univers entier, par sa Māyā plonge ce monde dans l’illusion. Nārāyaṇa est le Suprême, l’Inmanifesté (Avyakta) ; la Śruti proclame qu’Il est de la nature de la Māyā, comme son Seigneur et sa puissance.
Verse 66
एवमेतज्जगत् सर्वं सर्वदा स्थापयाम्यहम् / योजयामि प्रकृत्याहं पुरुषं पञ्चविंशकम्
Ainsi, je soutiens sans cesse cet univers tout entier en tout temps; et par Prakṛti je mets en œuvre le vingt‑cinquième principe, le Puruṣa.
Verse 67
तथा वै संगतो देवः कूटस्थः सर्वगो ऽमलः / सृजत्यशेषमेवेदं स्वमूर्तेः प्रकृतेरजः
Ainsi, le Seigneur—bien qu’associé à la manifestation—demeure immuable, omniprésent et sans tache ; et, non-né, Il fait surgir cet univers tout entier, sans rien laisser, de Sa propre forme, à savoir Prakṛti (la Nature).
Verse 68
स देवो भगवान् ब्रह्मा विश्वरूपः पितामहः / तवैतत् कथितं सम्यक् स्त्रष्ट्वत्वं परमात्मनः
Cette même divinité—Bhagavān Brahmā, le Pitāmaha, Aïeul des mondes, dont la forme est l’univers entier—tu l’as justement exposée comme la puissance créatrice du Paramātman, le Soi suprême.
Verse 69
एको ऽहं भगवान् कलो ह्यनादिश्चान्तकृद् विभुः / समास्थाय परं भावं प्रोक्तो रुद्रो मनीषिभिः
«Moi seul suis le Bhagavān—Kāla (le Temps) lui-même : sans commencement, omnipénétrant, et celui qui accomplit la dissolution. Demeurant dans l’état suprême, les sages me déclarent Rudra.»
Verse 70
मम वै सापरा शक्तिर्देवी विद्येति विश्रुता / दृष्टा हि भवता नूनं विद्यादेहस्त्वहं ततः
En vérité, Ma puissance supérieure est renommée comme la Déesse appelée Vidyā (la Connaissance sacrée). Assurément, tu L’as vue à présent ; c’est pourquoi Je suis le corps même de cette Connaissance (Vidyā-deha).
Verse 71
एवमेतानि तत्त्वानि प्रधानपुरुषेश्वराः / विष्णुर्ब्रह्मा च भगवान् रुद्रः काल इति श्रुतिः
Ainsi sont enseignés ces principes (tattva) : Pradhāna, Puruṣa et Īśvara. Et la śruti (tradition révélée) parle aussi de Viṣṇu, de Brahmā et du Bhagavān Rudra, ainsi que de Kāla (le Temps).
Verse 72
त्रयमेतदनाद्यन्तं ब्रह्मण्येव व्यवस्थितम् / तदात्मकं तदव्यक्तं तदक्षरमिति श्रुतिः
Cette triade—sans commencement ni fin—demeure en Brahman seul. La śruti proclame qu’elle est de l’essence même de Cela : Cela est l’Inmanifesté (Avyakta) et Cela est l’Impérissable (Akṣara).
Verse 73
आत्मानन्दपरं तत्त्वं चिन्मात्रं परमं पदम् / आकाशं निष्कलं ब्रह्म तस्मादन्यन्न विद्यते
La Réalité suprême est établie dans la béatitude du Soi (Ātman) ; elle n’est que Conscience pure (cin-mātra), le séjour le plus élevé. Elle est le Brahman semblable au ciel, tout‑pénétrant, sans parties ni division ; en dehors de Cela, rien d’autre n’existe.
Verse 74
एवं विज्ञाय भवता भक्तियोगाश्रयेण तु / संपूज्यो वन्दनीयो ऽहं ततस्तं पश्य शाश्वतम्
Ainsi, ayant compris (cette vérité) en prenant refuge dans le bhakti‑yoga, tu dois Me vénérer et te prosterner devant Moi ; alors, contemple Celui qui est Éternel.
Verse 75
एतावदुक्त्वा भगवाञ्जगामादर्शनं हरः / तत्रैव भक्तियोगेन रुद्रामाराधयन्मुनिः
Après n’avoir dit que cela, le Seigneur bienheureux Hara disparut aux regards. Là même, le sage continua d’adorer Rudra par le yoga de la dévotion.
Verse 76
एतत् पवित्रमतुलं तीर्थं ब्रह्मर्षिसेवितम् / संसेव्य ब्राह्मणो विद्वान् मुच्यते सर्वपातकैः
Ce tīrtha purificateur, sans égal, est fréquenté par les grands brahmarṣis. Un brāhmaṇa savant, en s’y rendant et en le servant comme il convient, est délivré de toutes les fautes.
The chapter praises sites such as Prayāga and Gayā (ancestral deliverance through piṇḍadāna), Prabhāsa/Tryambaka/Someshvara/Vijaya/Ekāmra (Śaiva merit and states like Gaṇapatya affiliation and Rudra-sālokya), Puruṣottama and other Viṣṇu-tīrthas like Kokāmukha and Śālagrāma (Viṣṇuloka, sārūpya), and Puṣkara (Brahmaloka), presenting a spectrum of bhukti–mukti results.
It places Viṣṇu, Rudra/Śiva, and Brahmā tīrthas in one salvific map and culminates in Rudra’s teaching that the triad and kāla rest in one imperishable Brahman, while also acknowledging Devī as Vidyā-Śakti—thus aligning bhakti, ritual, and Vedānta.
Rudra describes the supreme as partless, all-pervading pure consciousness (Brahman) and frames the manifest universe as moved through māyā/prakṛti; liberation is oriented toward realizing/“beholding” the Eternal through refuge in bhakti-yoga, implying non-dual grounding with devotional access.
It integrates both: tīrtha acts (bathing, śrāddha, dāna) are praised for purification and lineage welfare, while the Maṅkaṇaka episode explicitly elevates inner transformation—humility, devotion, and knowledge of tattvas—as essential to final realization.