
Nondual Vision Beyond Praise and Blame (Dvandva-nivṛtti and Ātma-viveka)
Poursuivant l’instruction progressive du Seigneur Kṛṣṇa à Uddhava dans la connaissance stable et la bhakti, ce chapitre précise l’application pratique de la vision non duelle : il faut éviter de louer ou de blâmer autrui, car une telle implication enchaîne l’esprit au dvandva (dualités matérielles). Kṛṣṇa explique que ce que la parole et le mental matériels saisissent ne peut être l’Ultime ; ainsi, le bien et le mal dans le domaine du nom et de la forme sont relatifs et incommensurables. Par les images du rêve, du sommeil profond, des ombres, des échos et des mirages, Il montre comment la fausse identification au corps-mental-ego engendre la peur jusqu’à la mort, alors que l’ātman demeure intact. Uddhava soulève une question décisive : si l’âme est le voyant et le corps inerte, qui fait l’expérience du saṁsāra ? Le Seigneur répond que la servitude persiste tant que demeure l’attirance pour le corps et les sens ; la peur et le chagrin appartiennent au faux ego, non à l’ātman pur. Il définit le vrai jñāna comme un discernement soutenu par le śāstra, le guru, le tapas et le raisonnement, aboutissant à la reconnaissance que l’Absolu seul existe avant, pendant et après la création. Le chapitre avertit aussi le sādhaka : jusqu’à ce que la passion soit entièrement dissoute par la bhakti, il faut éviter l’association aux guṇas ; des yogīs imparfaits peuvent rechuter ou rencontrer des obstacles, mais le progrès demeure acquis. Enfin, il critique l’obsession des siddhis corporels et recommande le souvenir constant, l’écoute et le chant du Nom, et le suivi des mahā-yogīs, avec l’assurance que celui qui se réfugie en Kṛṣṇa reste invaincu par les obstacles et libre de convoitise.
Verse 1
श्रीभगवानुवाच परस्वभावकर्माणि न प्रशंसेन्न गर्हयेत् । विश्वमेकात्मकं पश्यन् प्रकृत्या पुरुषेण च ॥ १ ॥
Le Seigneur Suprême dit : On ne doit ni louer ni blâmer la nature conditionnée et les actes d’autrui. Voyant l’univers comme une unité, qu’on le considère comme la combinaison de la prakṛti et des âmes jouissantes, fondée sur l’unique Vérité Absolue.
Verse 2
परस्वभावकर्माणि य: प्रशंसति निन्दति । स आशु भ्रश्यते स्वार्थादसत्यभिनिवेशत: ॥ २ ॥
Quiconque se complaît à louer ou à blâmer les qualités et la conduite d’autrui s’écarte vite de son propre bien suprême, par son attachement aux dualités illusoires.
Verse 3
तैजसे निद्रयापन्ने पिण्डस्थो नष्टचेतन: । मायां प्राप्नोति मृत्युं वा तद्वन्नानार्थदृक् पुमान् ॥ ३ ॥
De même que l’âme incarnée perd la conscience extérieure lorsque les sens sont submergés par la māyā du rêve ou par le sommeil profond semblable à la mort, ainsi l’homme qui éprouve la dualité matérielle doit rencontrer l’illusion et la mort.
Verse 4
किं भद्रं किमभद्रं वा द्वैतस्यावस्तुन: कियत् । वाचोदितं तदनृतं मनसा ध्यातमेव च ॥ ४ ॥
Dans ce monde de dualité sans substance, qu’est-ce réellement que le bien ou le mal, et quelle en serait la mesure? Ce que profèrent des mots matériels ou ce que médite l’esprit matériel n’est pas la vérité ultime : c’est mensonge.
Verse 5
छायाप्रत्याह्वयाभासा ह्यसन्तोऽप्यर्थकारिण: । एवं देहादयो भावा यच्छन्त्यामृत्युतो भयम् ॥ ५ ॥
Bien que l’ombre, l’écho et le mirage soient illusoires, ils donnent pourtant une apparence de perception signifiante. De même, bien que l’âme conditionnée s’identifie illusoirement au corps, au mental et à l’ego, cette identification fait naître en elle la peur jusqu’à l’instant de la mort.
Verse 6
आत्मैव तदिदं विश्वं सृज्यते सृजति प्रभु: । त्रायते त्राति विश्वात्मा ह्रियते हरतीश्वर: ॥ ६ ॥ तस्मान्न ह्यात्मनोऽन्यस्मादन्यो भावो निरूपित: । निरूपितेऽयं त्रिविधा निर्मूला भातिरात्मनि । इदं गुणमयं विद्धि त्रिविधं मायया कृतम् ॥ ७ ॥
Le Paramātmā seul est le souverain maître et créateur de cet univers, et c’est pourquoi Il apparaît aussi comme ce qui est créé. De même, l’Âme de tout soutient et est soutenue, retire et est retirée. Ainsi, nulle entité ne peut être établie comme séparée de Lui. La nature matérielle triple perçue en Lui n’a aucun fondement réel ; sache qu’elle, faite des trois guṇas, n’est que l’œuvre de Sa puissance illusoire, māyā.
Verse 7
आत्मैव तदिदं विश्वं सृज्यते सृजति प्रभु: । त्रायते त्राति विश्वात्मा ह्रियते हरतीश्वर: ॥ ६ ॥ तस्मान्न ह्यात्मनोऽन्यस्मादन्यो भावो निरूपित: । निरूपितेऽयं त्रिविधा निर्मूला भातिरात्मनि । इदं गुणमयं विद्धि त्रिविधं मायया कृतम् ॥ ७ ॥
Le Paramātmā seul est le souverain maître et créateur de cet univers, et c’est pourquoi Il apparaît aussi comme ce qui est créé. De même, l’Âme de tout soutient et est soutenue, retire et est retirée. Ainsi, nulle entité ne peut être établie comme séparée de Lui. La nature matérielle triple perçue en Lui n’a aucun fondement réel ; sache qu’elle, faite des trois guṇas, n’est que l’œuvre de Sa puissance illusoire, māyā.
Verse 8
एतद् विद्वान् मदुदितं ज्ञानविज्ञाननैपुणम् । न निन्दति न च स्तौति लोके चरति सूर्यवत् ॥ ८ ॥
Celui qui a bien compris l’art du savoir et de la réalisation que J’ai exposé ne s’adonne ni au blâme ni à la louange matériels ; tel le soleil, il chemine librement dans ce monde.
Verse 9
प्रत्यक्षेणानुमानेन निगमेनात्मसंविदा । आद्यन्तवदसज्ज्ञात्वा नि:सङ्गो विचरेदिह ॥ ९ ॥
Par la perception directe, le raisonnement, le témoignage des Écritures et la réalisation intérieure, il faut savoir que ce monde a un commencement et une fin et n’est donc pas la réalité ultime ; ainsi, qu’on vive ici sans attachement.
Verse 10
श्रीउद्धव उवाच नैवात्मनो न देहस्य संसृतिर्द्रष्टृदृश्ययो: । अनात्मस्वदृशोरीश कस्य स्यादुपलभ्यते ॥ १० ॥
Śrī Uddhava dit : Ô Seigneur, l’existence matérielle ne peut être l’expérience ni de l’âme, qui est le voyant, ni du corps, qui est l’objet vu. L’âme est naturellement dotée de connaissance, et le corps est inerte ; à qui donc s’applique l’expérience du saṁsāra ?
Verse 11
आत्माव्ययोऽगुण: शुद्ध: स्वयंज्योतिरनावृत: । अग्निवद्दारुवदचिद्देह: कस्येह संसृति: ॥ ११ ॥
L’âme spirituelle est inépuisable, au-delà des guṇa, pure, lumineuse par elle-même et jamais voilée par la matière, telle le feu. Mais le corps, comme le bois, est inerte et inconscient. Qui donc, en ce monde, fait réellement l’expérience de la vie matérielle ?
Verse 12
श्रीभगवानुवाच यावद् देहेन्द्रियप्राणैरात्मन: सन्निकर्षणम् । संसार: फलवांस्तावदपार्थोऽप्यविवेकिन: ॥ १२ ॥
Le Seigneur Suprême dit : Tant que l’âme insensée demeure attirée par le corps, les sens et le souffle vital, son existence matérielle continue de prospérer comme si elle portait du fruit, bien qu’en définitive elle soit dénuée de sens véritable.
Verse 13
अर्थे ह्यविद्यमानेऽपि संसृतिर्न निवर्तते । ध्यायतो विषयानस्य स्वप्नेऽनर्थागमो यथा ॥ १३ ॥
Même sans fondement réel, le samsara ne cesse pas ; celui qui médite les objets des sens, comme en rêve, subit toutes sortes de maux.
Verse 14
यथा ह्यप्रतिबुद्धस्य प्रस्वापो बह्वनर्थभृत् । स एव प्रतिबुद्धस्य न वै मोहाय कल्पते ॥ १४ ॥
De même que, pour celui qui ne s’est pas éveillé, le rêve porte bien des maux, pour l’éveillé ces expériences ne causent plus d’illusion.
Verse 15
शोकहर्षभयक्रोधलोभमोहस्पृहादय: । अहङ्कारस्य दृश्यन्ते जन्म मृत्युश्च नात्मन: ॥ १५ ॥
Chagrin, joie, peur, colère, avidité, confusion et désir, ainsi que naissance et mort, relèvent du faux ego, non de l’âme pure.
Verse 16
देहेन्द्रियप्राणमनोऽभिमानो जीवोऽन्तरात्मा गुणकर्ममूर्ति: । सूत्रं महानित्युरुधेव गीत: संसार आधावति कालतन्त्र: ॥ १६ ॥
L’être vivant qui s’identifie à tort au corps, aux sens, au prāṇa et au mental demeure en ces enveloppes comme âme intérieure et prend la forme de ses qualités et actes conditionnés; en lien avec l’énergie matérielle totale il est nommé de diverses façons, et sous le contrôle strict du Temps suprême il est forcé d’errer çà et là dans le samsara.
Verse 17
अमूलमेतद् बहुरूपरूपितं मनोवच:प्राणशरीरकर्म । ज्ञानासिनोपासनया शितेन- च्छित्त्वा मुनिर्गां विचरत्यतृष्ण: ॥ १७ ॥
Ce faux ego n’a pas de racine réelle, et pourtant il est perçu sous bien des formes : fonctions du mental, de la parole, du prāṇa, du corps et de l’action. Mais, l’épée de la connaissance transcendante, aiguisée par le culte rendu au maître spirituel authentique, le sage tranche cette fausse identification et demeure en ce monde sans attachement.
Verse 18
ज्ञानं विवेको निगमस्तपश्च प्रत्यक्षमैतिह्यमथानुमानम् । आद्यन्तयोरस्य यदेव केवलं कालश्च हेतुश्च तदेव मध्ये ॥ १८ ॥
La connaissance spirituelle véritable repose sur le discernement entre l’âme et la matière; elle se nourrit de l’autorité des Écritures, de l’austérité, de l’expérience directe, des récits historiques des Purāṇa et de l’inférence logique. La Vérité Absolue, seule présente avant la création et seule demeurant après la dissolution, est aussi le facteur du temps et la cause ultime; même au cœur de l’existence du monde, Elle seule est la réalité.
Verse 19
यथा हिरण्यं स्वकृतं पुरस्तात् पश्चाच्च सर्वस्य हिरण्मयस्य । तदेव मध्ये व्यवहार्यमाणं नानापदेशैरहमस्य तद्वत् ॥ १९ ॥
De même que l’or est là avant d’être façonné en objets, que l’or demeure lorsque les objets sont détruits, et qu’au milieu de l’usage, malgré des noms variés, l’essence n’est que l’or; ainsi, avant la création de cet univers, après sa dissolution et durant son maintien, Moi seul j’existe.
Verse 20
विज्ञानमेतत्त्रियवस्थमङ्ग गुणत्रयं कारणकार्यकर्तृ । समन्वयेन व्यतिरेकतश्च येनैव तुर्येण तदेव सत्यम् ॥ २० ॥
Ô bien-aimé, cette science enseigne que le mental matériel se manifeste en trois états de conscience—veille, rêve et sommeil profond—issus des trois guṇa de la nature. Le mental apparaît encore en trois rôles: le percevant, le perçu et le régulateur de la perception. Mais le quatrième principe, distinct de tout cela (turīya), est seul la Vérité Absolue.
Verse 21
न यत् पुरस्तादुत यन्न पश्चा- न्मध्ये च तन्न व्यपदेशमात्रम् । भूतं प्रसिद्धं च परेण यद् यत् तदेव तत् स्यादिति मे मनीषा ॥ २१ ॥
Ce qui n’existait pas dans le passé et n’existera pas dans l’avenir n’a pas davantage d’existence propre durant le temps où cela semble durer; ce n’est qu’une désignation superficielle. À Mon avis, tout ce qui est créé et révélé par autre chose n’est, en fin de compte, que cette autre réalité.
Verse 22
अविद्यमानोऽप्यवभासते यो वैकारिको राजससर्ग एष: । ब्रह्म स्वयंज्योतिरतो विभाति ब्रह्मेन्द्रियार्थात्मविकारचित्रम् ॥ २२ ॥
Bien qu’elle n’existe pas en réalité, cette manifestation de transformations issue du mode de la passion paraît réelle; car le Brahman auto-lumineux, la Vérité Absolue qui resplendit par Elle-même, se révèle comme la variété matérielle des sens, de leurs objets, du mental et des éléments de la nature physique.
Verse 23
एवं स्फुटं ब्रह्मविवेकहेतुभि: परापवादेन विशारदेन । छित्त्वात्मसन्देहमुपारमेत स्वानन्दतुष्टोऽखिलकामुकेभ्य: ॥ २३ ॥
Ainsi, comprenant clairement par le discernement sur le Brahman la position unique de la Vérité Absolue, on doit réfuter avec habileté la fausse identification à la matière et trancher tous les doutes concernant l’identité de l’âme. Satisfait dans l’extase naturelle du soi, on doit renoncer à toutes les activités lubriques des sens matériels.
Verse 24
नात्मा वपु: पार्थिवमिन्द्रियाणि देवा ह्यसुर्वायुर्जलम् हुताश: । मनोऽन्नमात्रं धिषणा च सत्त्व- महङ्कृति: खं क्षितिरर्थसाम्यम् ॥ २४ ॥
Le corps matériel fait de terre n’est pas le vrai soi; ni les sens, ni leurs divinités tutélaires, ni le prāṇa-vāyu; ni l’air extérieur, l’eau ou le feu; ni le mental. Tout cela n’est que matière. De même, ni l’intelligence, ni la conscience matérielle, ni le faux ego; ni l’éther ou la terre; ni les objets de perception; pas même l’état primordial d’équilibre de la nature matérielle ne peuvent être tenus pour l’identité réelle de l’âme.
Verse 25
समाहितै: क: करणैर्गुणात्मभि-र्गुणो भवेन्मत्सुविविक्तधाम्न: । विक्षिप्यमाणैरुत किं नु दूषणंघनैरुपेतैर्विगतै रवे: किम् ॥ २५ ॥
Pour celui qui a correctement réalisé Mon identité personnelle en tant que Suprême Personnalité de Dieu, quel mérite y a-t-il si ses sens — simples produits des guṇas — sont parfaitement concentrés en méditation ? Et, d’autre part, quel blâme s’il arrive que ses sens s’agitent ? En vérité, que signifie pour le soleil le va-et-vient des nuages ?
Verse 26
यथा नभो वाय्वनलाम्बुभूगुणै- र्गतागतैर्वर्तुगुणैर्न सज्जते । तथाक्षरं सत्त्वरजस्तमोमलै- रहंमते: संसृतिहेतुभि: परम् ॥ २६ ॥
De même que le ciel peut manifester les qualités de l’air, du feu, de l’eau et de la terre qui le traversent, ainsi que la chaleur et le froid qui vont et viennent avec les saisons, sans jamais s’y enliser, de même la Vérité Absolue suprême, impérissable, n’est jamais prise dans les souillures de sattva, rajas et tamas, causes des transformations matérielles du faux ego.
Verse 27
तथापि सङ्ग: परिवर्जनीयो गुणेषु मायारचितेषु तावत् । मद्भक्तियोगेन दृढेन यावद् रजो निरस्येत मन:कषाय: ॥ २७ ॥
Néanmoins, jusqu’à ce que, par une pratique ferme du bhakti-yoga envers Moi, toute souillure de rajas soit entièrement ôtée du mental, il faut éviter avec le plus grand soin l’association avec les guṇas, engendrées par Mon énergie illusoire (māyā).
Verse 28
यथामयोऽसाधुचिकित्सितो नृणां पुन: पुन: सन्तुदति प्ररोहन् । एवं मनोऽपक्वकषायकर्म कुयोगिनं विध्यति सर्वसङ्गम् ॥ २८ ॥
De même qu’une maladie mal soignée repousse et tourmente sans cesse le malade, ainsi le mental, non entièrement purifié de ses tendances dévoyées, demeure attaché aux choses matérielles et harcèle à répétition le yogī imparfait.
Verse 29
कुयोगिनो ये विहितान्तरायै- र्मनुष्यभूतैस्त्रिदशोपसृष्टै: । ते प्राक्तनाभ्यासबलेन भूयो युञ्जन्ति योगं न तु कर्मतन्त्रम् ॥ २९ ॥
Parfois, le progrès des transcendantalistes imparfaits est entravé par l’attachement à la famille, aux disciples ou à d’autres, obstacles sous forme humaine envoyés par des demi-dieux envieux. Mais, forts de leurs acquis antérieurs, ils reprendront le yoga dans la vie suivante et ne seront plus jamais pris dans le filet des actes intéressés.
Verse 30
करोति कर्म क्रियते च जन्तु: केनाप्यसौ चोदित आनिपातात् । न तत्र विद्वान् प्रकृतौ स्थितोऽपि निवृत्ततृष्ण: स्वसुखानुभूत्या ॥ ३० ॥
L’être ordinaire accomplit des actes matériels et se trouve transformé par leurs réactions; poussé par maints désirs, il œuvre pour des fruits jusqu’à l’instant de la mort. Mais le sage, ayant goûté la félicité de sa propre nature, renonce à toute convoitise matérielle et ne s’engage pas dans l’action intéressée.
Verse 31
तिष्ठन्तमासीनमुत व्रजन्तं शयानमुक्षन्तमदन्तमन्नम् । स्वभावमन्यत् किमपीहमान- मात्मानमात्मस्थमतिर्न वेद ॥ ३१ ॥
Le sage, dont la conscience demeure établie dans le Soi, ne remarque même pas les activités de son propre corps. Qu’il soit debout, assis, marchant, couché, urinant, mangeant ou accomplissant d’autres fonctions, il comprend que le corps agit selon sa nature propre.
Verse 32
यदि स्म पश्यत्यसदिन्द्रियार्थं नानानुमानेन विरुद्धमन्यत् । न मन्यते वस्तुतया मनीषी स्वाप्नं यथोत्थाय तिरोदधानम् ॥ ३२ ॥
Même si une âme réalisée voit parfois un objet ou une action impure, elle ne l’accepte pas comme réel. Comprenant par discernement que les objets des sens reposent sur la dualité illusoire de la matière, l’intelligent les voit contraires et distincts du réel, comme l’homme éveillé regarde son rêve s’évanouir.
Verse 33
पूर्वं गृहीतं गुणकर्मचित्र- मज्ञानमात्मन्यविविक्तमङ्ग । निवर्तते तत् पुनरीक्षयैव न गृह्यते नापि विसृज्य आत्मा ॥ ३३ ॥
Ô cher ami ! L’ignorance matérielle, qui se déploie en maintes formes par l’action des guṇa, est prise à tort par l’âme conditionnée pour le Soi. Mais par la culture de la connaissance spirituelle, au moment de la délivrance, cette ignorance s’évanouit. Le Soi éternel, lui, n’est jamais acquis ni jamais rejeté.
Verse 34
यथा हि भानोरुदयो नृचक्षुषां तमो निहन्यान्न तु सद् विधत्ते । एवं समीक्षा निपुणा सती मे हन्यात्तमिस्रं पुरुषस्य बुद्धे: ॥ ३४ ॥
Quand le soleil se lève, il dissipe l’obscurité qui voile les yeux des hommes, mais il ne crée pas les objets qu’ils voient alors, car ils existaient déjà. De même, la réalisation sûre et véridique de Moi détruit la ténèbre qui recouvre la conscience véritable de l’être.
Verse 35
एष स्वयंज्योतिरजोऽप्रमेयो महानुभूति: सकलानुभूति: । एकोऽद्वितीयो वचसां विरामे येनेषिता वागसवश्चरन्ति ॥ ३५ ॥
Le Seigneur Suprême est lumière par Lui-même, non né et incommensurable. Il est conscience transcendante pure et perçoit tout. Un sans second, on ne Le réalise que lorsque les paroles ordinaires s’éteignent. Par Lui sont mis en mouvement la puissance de la parole et les souffles vitaux.
Verse 36
एतावानात्मसम्मोहो यद् विकल्पस्तु केवले । आत्मनृते स्वमात्मानमवलम्बो न यस्य हि ॥ ३६ ॥
Toute dualité apparente perçue dans le Soi n’est que la confusion du mental. En vérité, cette dualité supposée n’a aucun appui en dehors de l’Atman lui-même.
Verse 37
यन्नामाकृतिभिर्ग्राह्यं पञ्चवर्णमबाधितम् । व्यर्थेनाप्यर्थवादोऽयं द्वयं पण्डितमानिनाम् ॥ ३७ ॥
La dualité des cinq éléments matériels n’est saisie qu’en termes de noms et de formes. Ceux qui prétendent que cette dualité est réelle sont de faux savants, proposant en vain des théories fantaisistes sans fondement.
Verse 38
योगिनोऽपक्वयोगस्य युञ्जत: काय उत्थितै: । उपसर्गैर्विहन्येत तत्रायं विहितो विधि: ॥ ३८ ॥
Le corps du yogī qui s’efforce mais dont la pratique n’est pas encore mûre peut parfois être submergé par diverses perturbations; c’est pourquoi la méthode suivante est prescrite.
Verse 39
योगधारणया कांश्चिदासनैर्धारणान्वितै: । तपोमन्त्रौषधै: कांश्चिदुपसर्गान् विनिर्दहेत् ॥ ३९ ॥
Certains obstacles se neutralisent par la concentration yogique ou par des postures (āsana) pratiquées avec maîtrise du souffle; d’autres se consument par des austérités, des mantras ou des plantes médicinales.
Verse 40
कांश्चिन्ममानुध्यानेन नामसङ्कीर्तनादिभि: । योगेश्वरानुवृत्त्या वा हन्यादशुभदान् शनै: ॥ ४० ॥
Ces perturbations néfastes s’écartent peu à peu par le souvenir constant de Moi, par l’écoute et le chant en assemblée de Mes saints noms, ou en suivant les traces des grands maîtres du yoga.
Verse 41
केचिद् देहमिमं धीरा: सुकल्पं वयसि स्थिरम् । विधाय विविधोपायैरथ युञ्जन्ति सिद्धये ॥ ४१ ॥
Par divers moyens, certains yogīs délivrent ce corps de la maladie et de la vieillesse et le maintiennent perpétuellement jeune; ainsi s’adonnent-ils au yoga pour obtenir des perfections mystiques matérielles.
Verse 42
न हि तत् कुशलादृत्यं तदायासो ह्यपार्थक: । अन्तवत्त्वाच्छरीरस्य फलस्येव वनस्पते: ॥ ४२ ॥
Cette perfection mystique du corps n’est guère prisée par ceux qui excellent dans la connaissance transcendante. Ils jugent même vain l’effort pour l’obtenir, car le corps est périssable, tel le fruit de l’arbre, tandis que l’âme demeure.
Verse 43
योगं निषेवतो नित्यं कायश्चेत् कल्पतामियात् । तच्छ्रद्दध्यान्न मतिमान्योगमुत्सृज्य मत्पर: ॥ ४३ ॥
Même si la pratique constante du yoga peut améliorer le corps, l’homme intelligent qui a voué sa vie à Moi ne met pas sa foi dans le perfectionnement du corps par le yoga ; il renonce à ces procédés et Me sert comme son unique refuge.
Verse 44
योगचर्यामिमां योगी विचरन् मदपाश्रय: । नान्तरायैर्विहन्येत नि:स्पृह: स्वसुखानुभू: ॥ ४४ ॥
Le yogī qui prend refuge en Moi chemine dans cette pratique du yoga sans être vaincu par les obstacles ; goûtant la félicité de l’âme au-dedans, il demeure sans désir.
Because praise and blame entangle the mind in illusory dualities (dvandva) and divert one from self-realization. When one evaluates others through material qualities and activities, one strengthens identification with guṇas and bodily designations. The chapter teaches a higher vision: see the world as prakṛti and jīvas resting on the one Absolute Truth, and thus remain equipoised, unattached, and inwardly fixed.
The experience of saṁsāra pertains to false identification (ahaṅkāra) sustained by attraction to body, senses, and prāṇa. The pure ātmā is self-luminous and untouched; the body is unconscious. But when consciousness is misdirected through egoic appropriation—“I am this body/mind”—then emotions and conditions such as fear, lamentation, greed, birth, and death are attributed to the self. Thus bondage is a superimposition that ends when discrimination and devotion remove the mistaken identity.