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Someśvarādi-liṅga-muktikṣetra-Triveṇī-Śālagrāma-māhātmya
Ancient-Geography (Tīrtha-Māhātmya) and Ritual-Soteriology
Sous forme de dialogue, Pṛthivī (Vasundharā) demande à Varāha d’exposer un lieu sacré supérieur à Mandāra. Varāha raconte l’origine et la sacralisation de la région de Śālagrāma, en la reliant à la lignée des Yādava (Śūra–Vasudeva–Devakī) et aux austérités du sage Sālaṅkāyana. Le chapitre dessine une géographie rituelle : Hari y demeure comme la Śālagrāma-śilā, tandis que Śiva y réside comme le Someśvara-liṅga ; tous deux sont décrits comme des présences réciproquement immanentes accordant bhukti et mukti. Il explique aussi la Triveṇī formée par la Gaṇḍakī avec la Devikā et un autre courant lié aux contextes de Pulastya et Pulaha, prescrivant snāna, darśana, sparśa et tarpaṇa comme actes purificateurs—avec, en filigrane, une éthique de préservation des eaux et paysages de tīrtha, sanctuaires qui soutiennent la Terre.
Verse 1
अथ सोमेश्वरादिलिङ्गमुक्तिक्षेत्रत्रिवेण्यादिमाहात्म्यम् ॥ सूत उवाच ॥ श्रुत्वा मन्दारमाहात्म्यं धर्मकामा वसुन्धरा ॥ विस्मयं परमं गत्वा पुनः पप्रच्छ माधवम्
Maintenant (commence) la glorification de Somēśvara et d’autres liṅga, du lieu de délivrance (mukti-kṣetra), ainsi que de Triveṇī et des lieux apparentés. Sūta dit : Ayant entendu la grandeur de Mandāra, Vasundharā—désireuse de dharma—fut saisie d’un profond émerveillement et interrogea de nouveau Mādhava.
Verse 2
धरण्युवाच ॥ मया देवप्रसादेन श्रुतं मन्दारवर्णनम् ॥ मन्दारात्परमं स्थानं विष्णो तद्वक्तुमर्हसि
Dharāṇī dit : Par la grâce du Dieu, j’ai entendu la description de Mandāra. Ô Viṣṇu, daigne exposer ce lieu qui est supérieur à Mandāra.
Verse 3
श्रीवराह उवाच ॥ शृणु तत्त्वेन मे देवि यन्मां त्वं परिपृच्छसि ॥ कथयिष्यामि मे गुह्यं शालग्राममिति स्मृतम्
Śrī Varāha dit : Écoute en vérité, ô Déesse, ce que tu me demandes. Je t’exposerai mon enseignement secret, connu sous le nom de « Śālagrāma ».
Verse 4
द्वापरे तु युगे भूमे यदूनां कुलसङ्कुले ॥ तत्र शूर इति ख्यातो यदूनां वंशवर्धनः
À l’âge de Dvāpara, ô Terre, au sein de l’entrelacs serré des lignées des Yadu, il y eut un homme renommé, appelé Śūra, qui fit croître la race des Yadu.
Verse 5
तस्य पुत्रो महाभागो सर्वकर्मपरायणः ॥ वसुदेवो गृहे जातो यादवानाṃ कुलोद्वहः ॥
Son fils fut très fortuné, voué à tout devoir légitime : dans cette demeure naquit Vasudeva, illustre soutien de la lignée des Yādava.
Verse 6
तस्य भार्या च वसुधे सर्वावयवसुन्दरी ॥ देवकी नाम नामाच मनोज्ञा शुभदर्शना ॥
Et son épouse, ô Vasudhā, était belle en tous ses membres ; elle se nommait Devakī, charmante et d’aspect de bon augure.
Verse 7
तस्या गर्भे महाभागे भविष्यामि न संशयः ॥ वासुदेव इति ख्यातो देवानामरिमर्दनः ॥
Dans son sein, ô très fortunée, je viendrai à être—sans aucun doute—connu comme Vāsudeva, dompteur des ennemis des dieux.
Verse 8
ततोऽपि संस्थिते तत्र यादवानाṃ कुलोद्वहे ॥ तत्र ब्रह्मर्षिपरमः सालङ्कायन एव च ॥
Puis, lorsque le soutien de la lignée des Yādava fut établi en ce lieu, s’y trouvait aussi l’éminent brahmarṣi, Sālaṅkāyana.
Verse 9
ममैवाराधनार्थाय भ्रमते स दिशो दश ॥ पुत्रार्थं स तपस्तेपे मेरुशृङ्गे समाहितः ॥
Afin de m’adorer moi seul, il parcourut les dix directions ; désirant un fils, il accomplit des austérités, l’esprit recueilli sur le sommet du Meru.
Verse 10
ईश्वरेण समं पूर्वं सर्वयोगेश्वरं स्थितम् ॥ न च पश्यति मां देवि मार्गमाण इतस्ततः ॥
Autrefois, bien qu’il se tînt auprès du Seigneur—souverain de tous les yogas—il ne me voit pas, ô Déesse, tandis qu’il me cherche çà et là.
Verse 11
ईश्वरेण समं पूर्वमहमासं वसुन्धरे ॥ तस्यैव तप्यमानस्य सालङ्कायनकस्य ह ॥
Autrefois, j’étais avec le Seigneur, ô Vasundharā ; oui, à l’égard de ce même Sālaṅkāyana qui s’adonnait aux austérités.
Verse 12
तस्मिन्क्षेत्रे हरो देवो मत्स्व रूपेण संयुतः ॥ शालग्रामे गिरौ तस्मिञ्छिलारूपेण तिष्ठति ॥
Dans ce lieu sacré, le dieu Hara—associé à ma propre forme—demeure sur cette montagne de Śālagrāma sous la forme d’une pierre.
Verse 13
अहं तिष्ठामि तत्रैव गिरिरूपेण नित्यशः ॥ तस्मिञ्छिलाः समग्रास्तु मत्स्वरूपा न संशयः ॥
Moi aussi, je demeure là même, à jamais, sous la forme d’une montagne ; et les pierres qui s’y trouvent, toutes entières, sont de ma propre forme, sans aucun doute.
Verse 14
पूजनीयाः प्रयत्नेन किंपुनश्चक्रलाञ्छिताः ॥ लिङ्गरूपेण च हरस्तत्र देवालये गिरौ ॥
Elles doivent être vénérées avec soin—à plus forte raison celles qui portent l’emblème du disque (cakra) ; et Hara aussi s’y trouve sur la montagne, dans le sanctuaire, sous la forme de liṅga.
Verse 15
शिवनाभाः शिलास्तत्र चक्रनाभास्तथा शिलाः ॥ सोमेश्वराधिष्ठितस्तु शिवरूपो गिरिः स्मृतः
Là se trouvent des pierres aux « nombrils semblables à Śiva », et aussi des pierres aux « nombrils semblables à une roue ». Et cette montagne, présidée par Someśvara, est tenue en mémoire comme ayant la forme de Śiva.
Verse 16
सोमेन तत्र संस्थाप्य स्वनाम्ना लिङ्गमुत्तमम् ॥ वर्षाणां तु सहस्रं वै स्वशापस्य निवृत्तये
Là, Soma établit un liṅga excellent portant son propre nom ; et durant mille ans, en vérité, afin que prît fin sa propre malédiction.
Verse 17
ततः शापाद्विनिर्मुक्तः तेजसा च परिप्लुतः ॥ स्वकं तेजोबलं प्राप्य तुष्टाव गिरिजा पतिम्
Alors, délivré de la malédiction et baigné d’éclat, ayant recouvré sa propre puissance de splendeur, il loua le Seigneur de Girijā (Pārvatī).
Verse 18
सोमेश्वराच्च वरदमाविर्भूतं त्र्यम्बकम्
Et depuis Someśvara se manifesta Tryambaka (Śiva), dispensateur de grâces.
Verse 19
शशाङ्कशेखरं दिव्यं सर्वदेवनमस्कृतम् ॥ पिनाकपाणिं देवेशं भक्तानामभयप्रदम्
Couronné de lune, divin et rayonnant, honoré par tous les dieux ; tenant le Pināka en main, Seigneur des dieux, accordant l’absence de crainte aux dévots.
Verse 20
त्रिशूलिनं डमरुणा लसद्धस्तं वृषध्वजम् ॥ नानामुखैर्गणैर्जुष्टं नानारूपैर्भयानकैः
Portant le trident, la main éclatante tenant le ḍamaru, marqué de l’étendard du taureau; entouré de gaṇa aux nombreux visages, aux formes diverses, inspirant la crainte sacrée.
Verse 21
त्रिपुरघ्नं महाकालमन्धकादिनिषूदनम् ॥ गजाजिनावृतं स्थाणुं व्याघ्रचर्मविभूषितम्
Tueur de Tripura, Mahākāla, destructeur d’Andhaka et d’autres; l’Immobile (Sthāṇu), enveloppé de peau d’éléphant, paré de peau de tigre.
Verse 22
नागभोगोपवीतं च रुद्रमालाधरं प्रभुम् ॥ अरूपमपि सर्वेशं भक्तेच्छोपात्तविग्रहम्
Portant comme cordon sacré l’enroulement d’un serpent, arborant une guirlande de rudrākṣa, le Seigneur; bien que sans forme, Maître de tout, il prend un corps selon le vœu du dévot.
Verse 23
वह्निसोमार्क नयनं मनोवाचामगोचरम् ॥ जटाजूटप्रकटितं गङ्गासम्मार्ज्जितांहसम्
Dont les yeux sont Feu, Lune et Soleil; hors de portée de l’esprit et de la parole; manifesté par une masse de mèches emmêlées; dont les fautes sont lavées par la Gaṅgā.
Verse 24
कैलासनिलयं शम्भुं हिमाचलकृताश्रमम् ॥ एवं स्तुतस्तदा शम्भुरिन्दुं वचनमब्रवीत्
Śambhu, dont la demeure est le Kailāsa et dont l’āśrama est établi sur l’Himālaya : ainsi loué, Śambhu adressa alors des paroles à Indu (Soma).
Verse 25
वरं वरय भद्रं ते यत्ते मनसि वर्तते ॥ दुर्लभं दर्शनं यस्मात् प्राप्तवानसि गोपते ॥
«Choisis une grâce — que le bien soit sur toi — tout ce qui demeure dans ton esprit. Car tu as obtenu une vision difficile à atteindre, ô protecteur (gopati).»
Verse 26
सोम उवाच ॥ वरं ददासि चेद्देव मम लिङ्गे सदा वस ॥ एतल्लिङ्गस्य भक्तानां पूरयस्व मनोरथम् ॥
Soma dit : «Si tu accordes une grâce, ô Dieu, demeure à jamais dans mon liṅga. Accomplis les vœux chers des dévots de ce liṅga.»
Verse 27
देवदेव उवाच ॥ विष्णुसान्निध्यमप्यत्र सदैव निवसाम्यहम् ॥ विशेषतस्त्वदीयेऽस्मिन्नद्यप्रभृतिगोपते ॥
Devadeva dit : «Ici je demeure toujours, avec la présence de Viṣṇu également. Et tout spécialement, dès aujourd’hui, je résiderai dans ce (liṅga) qui est le tien, ô gopati.»
Verse 28
वरान्दास्यामि भद्रं ते देवानामपि दुर्लभान् ॥ सालङ्कायनकाख्यस्य मुनेस्तपसो बलात् ॥
«Je t’accorderai des grâces — que le bien soit sur toi — des grâces difficiles même pour les dieux, par la puissance des austérités du sage nommé Sālaṅkāyanaka.»
Verse 29
विष्णुना सह सम्मन्त्र्य स्थितावावां कलानिधे ॥ शालग्रामगिरिर्विष्णुरहं सोमेश्वराभिधः ॥
«Après avoir délibéré avec Viṣṇu, nous deux sommes demeurés ici, ô seigneur des phases (de la Lune). La montagne Śāligrāma est Viṣṇu, et moi je suis connu sous le nom de Someśvara.»
Verse 30
तयोः पर्वतयोऱ्या वै शिला विष्णुशिवाभिधा ॥ रेवया च कृतं पूर्वं तपः शिवसुतुष्टिदम् ॥
Et la pierre qui appartient à ces deux montagnes est véritablement appelée « Viṣṇu–Śiva ». Et jadis, Revā accomplit des austérités (tapas) qui procurent la satisfaction de Śiva.
Verse 31
मम त्वत्सदृशः पुत्रो भूयादिति मनीषया ॥ अहं कस्यापि न सुतः किं करोमीति चिन्तयन् ॥
Avec cette intention : «Puissé-je avoir un fils semblable à toi», elle pria/agit. Et lui, réfléchissant, se dit : «Je ne suis le fils de personne ; que dois-je faire ?», ainsi pensait-il.
Verse 32
रेवायास्तु वरो देयस्त्ववश्यं मृगलाञ्छन ॥ निश्चित्यैवं तदा प्रोक्तः प्रसन्नेनान्तरात्मना ॥
Il faut assurément accorder une grâce à Revā, ô porteur de la marque du cerf. Ayant ainsi décidé, il parla alors, l’âme intérieure paisible et satisfaite.
Verse 33
लिङ्गरूपेण ते देवि गजाननपुरस्कृतः ॥ गर्भे तव वसिष्यामि पुत्रो भूत्वा शिवप्रिये ॥
Sous la forme de liṅga, ô déesse, précédé (ou accompagné) de Gajānana, je demeurerai dans ton sein, devenant un fils, ô bien-aimée de Śiva.
Verse 34
मम त्वमपरा मूर्तिः ख्याता जलमयी शिवा ॥ शिवशक्तिविभेदेन आवामेकत्रसंस्थितौ ॥
Tu es mon autre manifestation, renommée comme Śivā faite d’eau. Par la distinction de Śiva et de Śakti, nous deux demeurons établis ensemble en un seul lieu.
Verse 35
एवं दत्तवरा रेवा मत्सान्निध्यमिहागता ॥ रेवाखण्डमिति ख्यातं ततः प्रभृति गोपते ॥
Ainsi Revā, ayant reçu la grâce, vint ici en ma présence ; dès lors, ô seigneur des gardiens de vaches, ce lieu fut connu sous le nom de Revā-khaṇḍa.
Verse 36
गण्डक्यापि पुरा तप्तं वर्षाणामयुतं विधो ॥ शीर्णपर्णाशनं कृत्वा वायुभक्षा अप्यनन्तरम् ॥
Même Gaṇḍakī, jadis, accomplit des austérités durant dix mille ans, ô sage : d’abord se nourrissant de feuilles desséchées, puis vivant même de l’air seul.
Verse 37
उवाच मधुरं वाक्यं प्रीतः प्रणतवत्सलः ॥ गण्डकि त्वां प्रसन्नोऽस्मि तपसा विस्मितोऽनघे ॥
Satisfait, et plein de tendresse pour celle qui se prosterne avec révérence, il prononça de douces paroles : «Ô Gaṇḍakī, je suis comblé par toi ; ton austérité m’émerveille, ô irréprochable».
Verse 38
अनविच्छिन्नया भक्त्या वरं वरय सुव्रते ॥ किं देयं तद्वदस्वाशु प्रीतोऽस्मि वरवर्णिनि ॥
«Par ta dévotion ininterrompue, ô femme aux vœux excellents, choisis une grâce. Dis vite ce qui doit être accordé ; je suis satisfait, ô toi aux membres gracieux».
Verse 39
गण्डक्यपि पुरा दृष्ट्वा शंखचक्रगदाधरम् ॥ दण्डवत्प्रणता भूत्वा ततः स्तोतुं प्रचक्रमे ॥
Alors Gaṇḍakī, l’ayant vu portant la conque, le disque et la massue, se prosterna entièrement ; puis elle se mit à le louer.
Verse 40
अहो देव मया दृष्टो दुर्दर्शो योगिनामपि ॥ त्वया सर्वमिदं सृष्टं जगत्स्थावरजङ्गमम् ॥
Ô Dieu ! Je T’ai contemplé, Toi que même les yogins peinent à voir. Par Toi a été créé tout cet univers, l’immobile comme le mobile.
Verse 41
तदनु त्वं प्रविष्टोऽसि पुरुषस्तेन चोच्यते ॥ त्वल्लीलोन्मीलिते विश्वे कः स्वतन्त्रोऽस्ति वै पुमान् ॥
Ensuite Tu y entras ; c’est pourquoi Tu es appelé « Puruṣa ». Dans un univers déployé par Ton jeu divin, quel homme pourrait être vraiment indépendant ?
Verse 42
अनाद्यन्तमपर्यन्तं यद्ब्रह्म श्रुतिबोधितम् ॥ तदेव त्वं महाविष्णो यस्त्वां वेद स वेदवित् ॥
Ce Brahman, sans commencement ni fin et au-delà de toute limite, enseigné par les Veda : c’est Toi-même, ô Mahāviṣṇu. Celui qui Te connaît est un véritable connaisseur du Veda.
Verse 43
तवैवाद्या जगन्माता या शक्तिः परमा स्मृता ॥ तां योगमायां प्रकृतिं प्रधानमिति चक्षते ॥
À Toi appartient en vérité la Mère primordiale du monde, la puissance suprême dont se souvient la tradition ; on l’appelle Yogamāyā, Prakṛti, et aussi Pradhāna.
Verse 44
निर्गुणः पुरुषोऽव्यक्तश्चित्स्वरूपो निरञ्जनः ॥ आनन्दरूपः शुद्धात्मा ह्यकर्त्ता निर्विकारकः ॥
Le Puruṣa est au-delà des guṇa, non manifesté, de nature conscience, sans tache ; de forme béatitude, Soi pur ; en vérité non-agent et sans modification.
Verse 45
स्वां योगमायामाविश्य कर्तृत्वं प्राप्तवानसि ॥ प्रकृत्या सृज्यमानेऽस्मिन्द्रष्टा साक्षी निगद्यते ॥
En entrant dans ta propre Yoga-māyā, tu as assumé la condition d’agent. Pourtant, lorsque la création s’accomplit par Prakṛti, on te dit Voyant et Présence témoin.
Verse 46
स्फटिके हि यथा स्वच्छे जपा कुसुमरागतः ॥ प्रकाश्यते त्वप्रकाशाज्ज्योतीरूपं नतास्मि तत् ॥
De même que, dans un cristal limpide, se manifeste la teinte de la fleur d’hibiscus, de même, par ton illumination, se révèle ta forme de Lumière ; à cela je me prosterne.
Verse 47
ब्रह्मादयोऽपि कवयो न विदन्ति यथार्थतः ॥ तत्कथं वेद्म्यहं मूढा तव रूपं निरञ्जनम् ॥
Même Brahmā et les autres sages inspirés ne le connaissent pas tel qu’il est en vérité. Comment donc moi, égarée, pourrais-je comprendre ta forme sans tache ?
Verse 48
मूढस्य जगतो मध्ये स्थिता किञ्चिदजानती ॥ त्वया धृता कृता चास्मि योग्यायोग्यमविन्दती ॥
Placée au milieu d’un monde égaré, ne sachant que peu, j’ai été soutenue et façonnée par toi ; et pourtant je rencontre sans cesse ce qui convient et ce qui ne convient pas.
Verse 49
तेन लोके महत्त्वं च त्वत्प्रसादेन चैषिता ॥ ययाचेऽज्ञातयोदार तन्मे दातुं त्वमर्हसि ॥
Ainsi ai-je recherché la grandeur dans le monde par ta grâce. Ô Noble, j’ai demandé par ignorance ; pourtant, il te sied de me l’accorder.
Verse 50
दयालुरसि दीनेषु नेति मां न वद प्रभो ॥ ततः प्रोवाच भगवान्देवि यद्यत्त्वमिच्छसि ॥
Tu es compatissant envers les affligés ; ne me dis pas « non », ô Seigneur. Alors le Bienheureux dit : « Déesse, tout ce que tu désires… »
Verse 51
तद्याचय वरारोहे अदेयमपि सर्वथा ॥ यद्दुर्लभं मनुष्याणां शीघ्रं याचय मां प्रति ॥
Demande donc, ô toi aux belles hanches, même ce qui ne doit en aucune manière être donné. Ce qui est difficile à obtenir pour les hommes, demande-le-moi sans tarder.
Verse 52
मद्दर्शनमनु प्राप्य को वा अपूर्णो मनोरथः ॥ ततो हिमांशो सा देवी गण्डकी लोकतारिणी ॥
Après avoir obtenu ma vision (darśana), quel désir pourrait demeurer inaccompli ? Alors cette déesse—Gaṇḍakī, la libératrice des mondes—(se tint là), ô toi au visage de lune.
Verse 53
प्राञ्जलिः प्रणता भूत्वा मधुरं वाक्यमब्रवीत् ॥ यदि देव प्रसन्नोऽसि देयो मे वाञ्छितो वरः ॥
Les mains jointes, s’étant inclinée, elle prononça des paroles douces : « Si tu es satisfait, ô Dieu, accorde-moi la grâce désirée. »
Verse 54
मम गर्भगतो भूत्वा विष्णो मत्पुत्रतां व्रज ॥ ततः प्रसन्नो भगवान्श्चिन्तयामास गोपते ॥
« Entre dans mon sein, ô Viṣṇu, et deviens mon fils. » Alors le Bienheureux, satisfait, se mit à réfléchir—ô protecteur (gopati).
Verse 55
इत्येवं कृपया देवो निश्चित्य मनसा स्वयम्॥ गण्डकीमवदत्प्रीतः शृणु देवि वचो मम॥
Ainsi, le Dieu, par compassion, ayant résolu en son propre esprit, s’adressa avec satisfaction à Gaṇḍakī : « Écoute, ô Devī, mes paroles. »
Verse 56
शालग्रामशिलारूपी तव गर्भगतः सदा॥ स्थास्यामि तव पुत्रत्वे भक्तानुग्रहकारणात्॥
« Prenant la forme d’une pierre de Śālagrāma, je demeurerai toujours dans ton sein ; j’y résiderai comme ton “fils”, afin d’accorder faveur aux dévots. »
Verse 57
मत्सान्निध्यान्नदीनां त्वमतिश्रेष्ठा भविष्यसि॥ दर्शनात्स्पर्शनात्स्नानात्पानाच्चैवावगाहनात्॥
« Par ma proximité, tu deviendras la plus excellente des rivières, grâce aux mérites liés au fait de te voir, te toucher, s’y baigner, en boire l’eau et s’y immerger. »
Verse 58
हरिष्यसि महापापं वाङ्मनःकायसम्भवम्॥ यः स्नास्यति विधानॆन देवर्षिपितृतर्पकः॥
« Tu effaceras les grands péchés nés de la parole, de l’esprit et du corps. Quiconque s’y baigne selon la règle, offrant le tarpaṇa aux dieux, aux ṛṣi et aux ancêtres… »
Verse 59
तर्पयेत्स्वपितॄंश्चापि तारयित्वा दिवं नयेत्॥ स्वयं मम प्रियो भूत्वा ब्रह्मलोके गमिष्यति॥
« …doit aussi satisfaire ses propres ancêtres ; les ayant délivrés, il les conduira au ciel. Et lui-même, devenu cher à mes yeux, ira au Brahmaloka. »
Verse 60
यदि त्वय्युत्सृजेत्प्राणान् मम कर्मपरायणः॥ सोऽपि याति मम स्थानं यत्र गत्वा न शोचति॥
Si quelqu’un, voué à mes ordonnances, venait à rendre son souffle en toi, lui aussi parvient à ma demeure ; l’ayant atteinte, il ne s’afflige plus.
Verse 61
एवं दत्त्वा वरान्देव्यै तत्रैवान्तरधीयत॥ ततः प्रभृति तिष्ठामः क्षेत्रेऽस्मिञ्छशलाञ्छन॥
Ainsi, après avoir accordé des grâces à la Déesse, il disparut sur-le-champ. Dès lors, nous demeurons en ce lieu sacré, ô porteur du signe du lièvre.
Verse 62
अहं च भगवान्विष्णुर्भक्तेच्छोपात्तविग्रहः॥ एवमुक्त्वा द्विजपतिमन्वगृह्णाद्धरः प्रभुः॥
«Et Moi, je suis Bhagavān Viṣṇu, prenant une forme selon le vœu du dévot.» Ayant ainsi parlé, le Seigneur Hari, puissant soutien, prit sous sa garde le seigneur des deux-fois-nés.
Verse 63
प्रभासयन्नुडुपतेरङ्गानि प्रममार्ज ह॥ शङ्करेण करेणापि नीरुजानि विधाय च॥
Il illumina les membres du seigneur des astres (la Lune) et les essuya jusqu’à les rendre purs ; et, par la main même de Śaṅkara, il les rendit exempts de maladie.
Verse 64
रावणेन प्रकटिता जलधारा अतिपुण्यदा॥ बाणगङ्गेति विख्याता या स्नाता चाघहारिणी॥
Un courant d’eau manifesté par Rāvaṇa, dispensateur d’un mérite éminent, est renommé «Bāṇa-Gaṅgā» ; s’y baigner, dit-on, efface les fautes.
Verse 65
सोमेशात्पूर्व दिग्भागे रावणस्य तपोवनम् ॥ यत्र स्थित्वा त्रिरात्रेण तपसः फलमश्रुते ॥
À l’est de Someśa se trouve le bois d’austérités de Rāvaṇa ; en y demeurant trois nuits, on dit que l’on obtient le fruit de la discipline ascétique.
Verse 66
यत्र नृत्येन देवेशस्तुष्टस्तस्मै वरं ददौ ॥ तेन रावणनृत्येन प्रख्यातो नर्त्तनाचलः ॥
Là, par sa danse, le Seigneur des dieux fut satisfait et lui accorda une grâce ; à cause de cette danse de Rāvaṇa, la montagne devint célèbre sous le nom de Narttanācala, « Montagne de la Danse ».
Verse 67
स्नात्वा तु बाणगङ्गायां दृष्ट्वा बाणेश्वरं प्रभुम् ॥ गङ्गास्नानफलं प्राप्य मोदते देववद्दिवि ॥
Après s’être baigné dans la Bāṇagaṅgā et avoir contemplé le Seigneur Bāṇeśvara, on obtient le mérite d’un bain dans le Gaṅgā et l’on se réjouit au ciel comme les dieux.
Verse 68
सालङ्कायनकोऽप्याशु क्षेत्रे तस्मिन्परं मम ॥ शालग्रামে महातीव्रमास्थितं परमं तपः ॥
Et Sālaṅkāyana aussi, promptement, dans ce lieu sacré qui est mien, à Śālagrāma, entreprit l’austérité suprême, d’une rigueur extrêmement intense.
Verse 69
अन्यच्च ते प्रवक्ष्यामि परं गुह्यं वसुन्धरे ॥ तप्यतस्तस्य तु मुने रीश्वरेण समं सुतम् ॥
Et je te dirai encore autre chose — le plus secret, ô Vasundharā : tandis que ce sage poursuivait ses austérités, il forma le vœu d’obtenir un fils égal au Seigneur.
Verse 70
प्राप्यामिति परं भावं ज्ञात्वा देवो महेश्वरः ॥ सुन्दरं त्वपरं रूपं धृत्वा दृष्टिसुखावहम् ॥
Connaissant son dessein suprême — « j’obtiendrai un tel fils » — le dieu Maheśvara prit une autre forme, belle et réjouissante pour le regard.
Verse 71
सालङ्कायनपुत्रत्वं योगमायामुपाश्रितः ॥ प्राप्तोऽपि तं न जानाति दक्षिणं पाश्वर्मास्थितः ॥
S’étant réfugié en Yogamāyā, il obtint l’état de fils de Sālaṅkāyana ; pourtant le sage ne le reconnut pas, car il se tenait à sa droite.
Verse 72
मायायोगबलोपेतस्त्र्यक्षो वै शूलपाणिधृक् ॥ रूपवान् गुणवांश्चैव वपुषादित्यसन्निभः ॥
Pourvu de la puissance de māyā et du yoga, véritablement aux trois yeux et tenant le trident en main, il était beau et riche de qualités ; son corps brillait comme le soleil.
Verse 73
उत्तिष्ठ मुनि शार्दूल सफलस्ते मनोरथः ॥ त्वद्दक्षिणाङ्गाज्जातोऽस्मि पुत्रस्ते शाधि मां प्रभो ॥
« Lève-toi, tigre parmi les sages ; ton désir a porté fruit. De ton côté droit je suis né comme ton fils : instruis-moi, ô seigneur. »
Verse 74
त्वया तपः समारब्धमीश्वरेण समं सुतम् ॥ प्राप्स्यामिति ततो मह्यं सदृशोऽन्यो न कश्चन ॥
«Tu as entrepris des austérités avec ce dessein : “j’obtiendrai un fils égal au Seigneur” ; c’est pourquoi, pour moi, nul autre ne t’est comparable.»
Verse 75
विचार्येति तवाहं वै जातोऽस्मि स्वयमेव च ॥ तपसाराधयन् देवं शङ्खचक्रगदाधरम्
«Après avoir ainsi réfléchi, je suis vraiment né pour toi de mon propre gré. Par l’austérité, j’ai apaisé le Seigneur, la Divinité qui porte la conque, le disque et la massue.»
Verse 76
प्राप्तोऽसि परमां सिद्धिं त्वत्पुत्रोऽहं यतः स्थितः ॥ श्रुत्वा तन्नन्दिनो वाक्यं प्रहृष्टवदनो मुनिः
«Tu as atteint l’accomplissement suprême, puisque me voici établi comme ton fils.» En entendant les paroles de Nandin, le visage du sage s’épanouit de joie.
Verse 77
विस्मितस्तु तदोवाच कथं नाद्यापि मे हरिः ॥ दृग्गोचरत्वमायाति जातं चेत्तपसः फलम्
Étonné, il dit alors : «Comment se fait-il que Hari ne soit pas encore venu à ma vue, si le fruit de mon austérité s’est réellement manifesté ?»
Verse 78
यावत्तं न समीक्षिष्ये तावन्न विरतं तपः ॥ अहमत्रैव वत्स्यामि यावदच्युतदर्शनम्
«Tant que je ne l’aurai pas contemplé, mon austérité ne cessera pas. Je demeurerai ici même jusqu’à la vision d’Acyuta.»
Verse 79
त्वमपि योगेन मथुरां व्रज सत्वरम् ॥ मदाश्रमे तत्र पुण्ये धनं गोव्रजसङ्कुलम्
«Toi aussi, par le yoga, rends-toi promptement à Mathurā. Là, dans mon āśrama sacré, se trouve la richesse : un lieu foisonnant du hameau des vachers (Govraja).»
Verse 80
अमुष्यायणमादाय शीघ्रमत्र समानय
«Prends avec toi Amuṣyāyaṇa et amène-le ici sans tarder.»
Verse 81
ततस्त्वाज्ञां समादाय नन्दी सत्वरमाव्रजत् ॥ गत्वा च मथुरां तस्य ऋषेराश्रममीक्ष्य च
Alors, ayant reçu l’ordre, Nandin partit en hâte. Étant allé à Mathurā et ayant vu l’āśrama de ce ṛṣi, il agit en conséquence.
Verse 82
सालङ्कायनशिष्योऽपि अमुष्यायणसंज्ञितः ॥ सर्वत्र कुशलं साधो प्रभावात्तु गुरोर्मम
«Moi aussi, je suis disciple de Sālaṅkāyana, connu sous le nom d’Amuṣyāyaṇa. Partout tout va bien, ô homme de bien, par l’influence de mon maître.»
Verse 83
गुरोश्च कुशलं ब्रूहि कुत्रास्ते स तपोधनः ॥ भवान् कुतः समायातः किमत्रागमकारणम्
«Dis-moi aussi comment se porte le maître. Où se trouve cet ascète, riche en austérités ? D’où es-tu venu, et quelle est la raison de ton arrivée ici ?»
Verse 84
तन्मे विस्तरतो ब्रूहि अर्घ्यश्चैवोपगृह्यताम् ॥ इत्युक्तः सोऽर्घ्यमादाय विश्रम्य च ततो गुरोः
«Dis-le-moi en détail, et veuille aussi accepter cet arghya.» Ainsi interpellé, il accepta l’arghya, se reposa, puis (poursuivit) au sujet du maître.
Verse 85
वृत्तान्तं कथयामास त्वागमस्य च कारणम् ॥ ततस्तेनैव सहितो गोधनं तत्प्रगृह्य च ॥
Il raconta l’événement ainsi que la raison de ta venue ; puis, l’ayant pour compagnon, il prit la richesse en bétail et se mit en route.
Verse 86
दिनैः कतिपयैश्चैव गण्डकीतीरमाश्रितः ॥ शनैरुत्तीर्य च ततस्त्रिवेणीं प्राप्य हर्षितः ॥
Après quelques jours, étant parvenu à la rive de la Gaṇḍakī et s’y étant abrité, il traversa lentement ; puis, arrivé à Triveṇī, il fut rempli de joie.
Verse 87
देविका नाम देवानां प्रभावाच्च तपस्यताम् ॥ नियमार्थं समुद्भूता गण्डक्याः मिलिता शुभा ॥
Une rivière nommée Devikā, née de la puissance des dieux et des ascètes, surgit pour l’observance de la discipline religieuse et, de façon propice, se joignit à la Gaṇḍakī.
Verse 88
आश्रमादपरा चासीत्त्पुलस्त्यपुलहाश्रमात् ॥ गण्डक्या मिलिता सापि त्रिवेणी गण्डकीत्यभूत् ॥
Un autre cours d’eau existait aussi depuis l’āśrama—l’ermitage de Pulastya et de Pulaha ; lui aussi se joignit à la Gaṇḍakī, et la Triveṇī en vint à être appelée « Gaṇḍakī ».
Verse 89
कामिकं तन्महातीर्थं पितॄणामतिवल्लभम् ॥ तत्र स्थितं महालिङ्गं त्रिजलेश्वरसंज्ञितम् ॥
Ce grand tīrtha est nommé Kāmika, infiniment cher aux Pitṛs (ancêtres) ; là se dresse un grand liṅga connu sous le nom de Trijaleśvara.
Verse 90
मुक्तिभुक्तिप्रदं देवि दर्शनादघनाशनम् ॥
Ô Déesse, il accorde la délivrance et les fruits du monde ; par sa seule vision, il détruit le péché.
Verse 91
वेणीमाधवनाम्ना अपि यत्र विष्णुः स्वयं स्थितः ॥ गङ्गा च यमुना चैव सरस्वत्यपरा नदी ॥
Aussi nommé Veṇīmādhava, là où Viṣṇu lui-même demeure : s’y trouvent la Gaṅgā et la Yamunā, ainsi qu’un autre cours d’eau, la Sarasvatī.
Verse 92
सर्वेषां चैव देवानामृषीणां सरसामपि ॥ सर्वेषां चैव तीर्थानां समाजस्तत्र मे श्रुतः ॥
Là, comme je l’ai entendu, se tient le rassemblement de tous les dieux, des ṛṣis et même des lacs sacrés ; et de même l’assemblée de tous les tīrthas.
Verse 93
यत्राप्लुता दिवं यान्ति मृता मुक्तिं प्रयान्ति च ॥ तीर्थराज इति ख्यातं तत्तीर्थं केशवप्रियम् ॥
Là où ceux qui s’y sont baignés vont au ciel, et où ceux qui y meurent parviennent à la délivrance ; ce tīrtha est renommé « Tīrtharāja », cher à Keśava.
Verse 94
सैव त्रिवेणी विख्याता किमपूर्वां प्रशंससि ॥ एतद्गुह्यतमं प्रोक्तं त्वया विष्णो न संशयः ॥
Cette même Triveṇī est bien connue : pourquoi la loues-tu comme une chose sans précédent ? Tu as énoncé ce secret suprême, ô Viṣṇu ; il n’y a nul doute.
Verse 95
तत्कथ्यतां महाभाग लोकानां हितकाम्यया ॥ मय्यनुक्रोशबुद्ध्या च कृपां कुरु दयानिधे ॥
Ô noble seigneur, dis-le, dans le désir du bien des mondes. Et, avec un esprit de compassion envers moi, accorde ta grâce, ô océan de bonté.
Verse 96
श्रीवराह उवाच ॥ शृणुष्व देवि भद्रं ते यद्गुह्यं परि पृच्छसि ॥ अत्र ते कीर्तयिष्यामि सेतिहासां कथां शुभाम् ॥
Śrī Varāha dit : Écoute, ô déesse ; que cela te soit de bon augure. Le secret sur lequel tu m’interroges, je te raconterai ici un récit благоприятный, avec sa tradition historique.
Verse 97
पुरा विष्णुस्तपस्तेपे लोकानां हितकाम्यया ॥ हिमालये गिरौ रम्ये देवतागणसेविते ॥
Autrefois, Viṣṇu accomplit des austérités, désirant le bien des mondes, sur l’Himalaya, sur une montagne charmante, fréquentée par les multitudes de divinités.
Verse 98
ततो बहुतिथे काले याते सति तपस्यतः ॥ तीव्रं तेजः प्रादुरासीद्येन लोकाश्चराचराः ॥
Puis, après qu’un long temps se fut écoulé tandis qu’il était absorbé dans l’austérité, une ardeur éclatante et redoutable se manifesta, par laquelle les mondes, mobiles et immobiles, furent saisis.
Verse 99
तस्योष्मणा समुद्भूतः स्वेदपूरस्तु गण्डयोः ॥ तेन जाता धुनी दिव्या लोकानामघहारिणी ॥
De sa chaleur naquit un flot de sueur sur ses joues ; de là prit naissance un cours d’eau divin, qui efface les péchés des mondes.
Verse 100
देवाः सर्वे ततो जग्मुर्ब्रह्माणं प्रति चोत्सुकाः ॥ पप्रच्छुः प्रभवं तस्य प्रणम्य च पुनःपुनः ॥
Alors tous les dieux se rendirent avec empressement auprès de Brahmā et, s’étant prosternés maintes et maintes fois, l’interrogèrent sur l’origine de cet éclat prodigieux.
Verse 101
ब्रह्मापि हि न जानाति मोहितस्तस्य मायया ॥ ततो देवैः समं ब्रह्मा शङ्करं प्रत्युपस्थितः ॥
Même Brahmā ne le savait pas, tant il était égaré par sa māyā. Alors Brahmā, avec les dieux, s’approcha de Śaṅkara.
Verse 102
तं दृष्ट्वा सहसा देवैः समेतं प्रत्युपस्थितम् ॥ पप्रच्छ तं महादेवस्तदामनकारणम् ॥
Le voyant arriver soudain, accompagné des dieux et se tenant devant lui, Mahādeva lui demanda alors la raison de cette venue.
Verse 103
ब्रह्मा तं च महादेवं पप्रच्छ प्रणतः स्थितः ॥ अत्यद्भुतं महत्तेजश्चाद्भुतं किं महेश्वर ॥
Brahmā, se tenant là dans la révérence, interrogea Mahādeva : «Un éclat immense, d’une merveille extrême, est apparu. Quelle est donc cette merveille, ô Maheśvara ?»
Verse 104
येन प्रत्याहता क्ष्मा असौ जगद्व्यतिकरावहा ॥ किन्नु स्यात्कथमेतेत्स्यात्कश्चास्य प्रभवो विभो ॥
«Par quoi cette terre a été frappée, causant le trouble du monde : qu’est-ce donc en vérité, comment cela peut-il advenir, et quelle en est l’origine, ô Puissant ?»
Verse 105
शिवः क्षणं ततो ध्यात्वा ब्रह्माद्यान् प्रत्युवाच ह ।। महसोऽस्य समुत्पत्तिं महतो दर्शयामि वः ॥
Śiva, après avoir médité un instant, répondit à Brahmā et aux autres dieux : «Je vous montrerai la naissance de cette grande splendeur, ainsi que la grandeur qui s’y attache.»
Verse 106
जगाम देवसहितः सोमः सहगणः प्रभुः ।। यत्रास्ते भगवान् विष्णुर्महता तपसान्वितः ॥
Soma, le Seigneur, accompagné des dieux et de sa suite, se rendit au lieu où demeure le Bienheureux Viṣṇu, pourvu d’une grande austérité (tapas).
Verse 107
उवाच परमप्रीतस्तदा शम्भुः स्मयन्निव ।। तपस्यसि किमिच्छन्तस्त्वं कर्ता जगतां प्रभुः ॥
Alors Śambhu, comblé de joie et comme souriant, dit : «Dans quel désir pratiques-tu l’austérité, toi qui es le créateur et le Seigneur des mondes ?»
Verse 108
सर्वाधारोऽखिलाध्यक्षस्तत्किं यत्तव दुर्लभम् ।। एवमुक्तः प्रत्युवाच प्रणम्य जगतां प्रभुः ॥
«Tu es le soutien de tout et le surveillant de l’univers entier ; qu’y a-t-il donc qui te soit difficile à obtenir ?» Ainsi interpellé, le Seigneur des mondes s’inclina et répondit.
Verse 109
त्वद्दर्शनममनुप्राप्य कृतार्थोऽस्मि जगत्पते ।
«Ayant obtenu la vision de Toi, je suis comblé, ô Seigneur du monde.»
Verse 110
शिव उवाच ।। मुक्तिक्षेत्रमिदं देव दर्शनादेव मुक्तिदम् ।। गण्डस्वेदोद्भवा यत्र गण्डकी सरितां वरा ॥
Śiva dit : «Ô dieu, ceci est un champ de délivrance (mokṣa) ; le seul fait de le voir accorde la délivrance. Ici naquit la Gaṇḍakī, la meilleure des rivières, issue de la sueur de la joue (gaṇḍa).»
Verse 111
भविष्यति न सन्देहो यस्या गर्भे भविष्यति ।। त्वयि स्थिते जगन्नाथे तव सान्निध्यकारणात् ॥
«Il n’y a aucun doute : adviendra ce qui doit advenir, ce qui naîtra dans son sein, car tu demeures ici, ô Jagannātha, par la seule vertu de ta proximité.»
Verse 112
अहं ब्रह्मा च देवाश्च ऋषिभिः सह केशव ।। सर्वे वेदाश्च यज्ञाश्च सर्वतीर्थानि चाप्युत ॥
«Ô Keśava, moi, Brahmā, et les dieux avec les ṛṣi ; oui, tous les Veda, les sacrifices (yajña) et aussi tous les tīrtha sacrés, ô Acyuta, sommes ici rassemblés.»
Verse 113
वसिष्यामः सदैवात्र गण्डक्यां जगतां पते ।। कार्त्तिकं सकलं मासं यः स्नास्यति नरः प्रभो ॥
«Ô Seigneur des mondes, nous demeurerons ici à jamais, auprès de la Gaṇḍakī. L’homme qui se baignera durant tout le mois de Kārttika, ô Seigneur, …»
Verse 114
सर्वपापविनिर्मुक्तो मुक्तिभागी न संशयः ।। तीर्थानां परमं तीर्थं मङ्गलानां च मङ्गलम् ॥
«Délivré de toute faute, il devient participant de la délivrance ; sans aucun doute. C’est le tīrtha suprême parmi les tīrthas, et l’auspice des auspices.»
Verse 115
यत्र स्नानेन लभ्येत गङ्गास्नानफलं नरैः ॥ स्मरणाद्दर्शनात्स्पर्शान्निष्पापो जायते नरः
En ce lieu, par le bain, les hommes obtiennent le fruit du bain dans la Gaṅgā ; et par le souvenir, la vue et le toucher de ce lieu, l’homme devient exempt de péché.
Verse 116
यस्यास्त्समतां कन्या लभेद्गङ्गां विना नदीम् ॥ यत्र सा परमा पुण्या गण्डकी भुक्तिमुक्तिदा
Sans la Gaṅgā, quel autre fleuve une jeune fille pourrait-elle obtenir pour égal ? Là où se trouve la Gaṇḍakī, fleuve suprêmement méritoire et très saint, on dit qu’elle accorde à la fois la jouissance du monde et la délivrance.
Verse 117
अपरा देविका नाम्ना गण्डक्या सह संगता ॥ पुलस्त्यपुलहौ पूर्वं तेपाते परमं तपः
Un autre fleuve, nommé Devikā, se joint à la Gaṇḍakī ; jadis, Pulastya et Pulaha y accomplirent l’austérité suprême (tapas).
Verse 118
ततोऽभूद्ब्रह्मतनया पुण्या सा सरितां वरा ॥ गण्डक्या यत्र मिलिता ब्रह्मपुत्री यशस्विनी
Alors apparut un fleuve sacré, le meilleur des fleuves, dit fille de Brahmā ; et là où cette illustre « fille de Brahmā » rejoint la Gaṇḍakī, ce lieu est célébré.
Verse 119
त्रिवेणी सा महापुण्या देवानामपि दुर्लभा ॥ धरे जानीहि तत्क्षेत्रं योजनं परमार्च्छितम्
Cette Triveṇī est d’un très grand mérite, difficile à obtenir même pour les dieux. Ô Terre, sache que ce domaine sacré s’étend sur un yojana, souverainement vénérable.
Verse 120
पुरा वेदनिधेः पुत्रौ जयो विजय एव च ॥ यजनाय गतौ राज्ञा वृत्तौ तौ कर्दमात्मजौ
Autrefois, les deux fils de Védanidhi—Jaya et Vijaya—partirent pour officier à un yajña ; ces deux fils de Kardama furent engagés par un roi.
Verse 121
तृणबिन्दोः सुतौ पापौ जातौ दृष्ट्यैव सुव्रतौ ॥ यज्ञविद्यासुनिपुणौ वेदवेदाङ्गपारगौ
Les deux fils de Tṛṇabindu naquirent « pécheurs » par un simple regard, ô toi aux beaux vœux ; pourtant, ils étaient très versés dans les sciences du yajña et avaient maîtrisé le Veda et ses disciplines auxiliaires (vedāṅga).
Verse 122
पूजयन्तौ हरिं भक्त्या तन्निष्ठेन्द्रियमाणसौ ॥ ययोः पूजयतोर्नित्यं सान्निध्यं किल केशवः
Vénérant Hari avec dévotion, les sens et l’esprit fixés sur cette pratique, pour ces deux adorateurs, dit-on, Keśava demeure continuellement présent.
Verse 123
ददाति पूजावसरे भक्त्या किल वशीकृतः ॥ मरुत्तेन कदाचित्तावाहूतौ कुशलौ द्विजौ
Au moment du culte, dit-on, Il accorde des grâces, comme s’Il était gagné par la dévotion. Un jour, les deux brāhmanes compétents furent invités par Marutta.
Verse 124
राज्ञा समाप्तयज्ञेन पूजयित्वा पुरस्कृतौ ॥ दक्षिणाभिस्तोषयित्वा विसृष्टौ गृह मागतौ
Lorsque le roi eut achevé le yajña, il les honora et les combla d’égards ; les ayant satisfaits par des dakṣiṇā (dons sacerdotaux), il les congédia, et ils rentrèrent chez eux.
Verse 125
विभागं कर्त्तुमारब्धौ पस्पर्द्धाते परस्परम् ॥ समो विभागः कर्त्तव्य इति ज्येष्ठोऽभ्यभाषत ॥
Lorsqu’ils entreprirent de faire le partage, ils se querellèrent l’un avec l’autre. Alors l’aîné déclara : « Le partage doit être égal. »
Verse 126
विजयश्चाब्रवीच्चैनं येन लब्धं हि तस्य तत् ॥ जयोऽब्रवीदसामर्थ्यं मन्वानो मां ब्रवीषि किम् ॥
Et Vijaya lui dit : « En vérité, cela appartient à celui qui l’a obtenu. » Jaya répliqua : « Pourquoi me parles-tu ainsi, me croyant incapable ? »
Verse 127
गजो भव मदान्धस्त्वं यो मामेवं प्रभाषसे ॥ एवं तौ ग्राहमातङ्गावभूतां शापतः पृथक् ॥
« Deviens un éléphant, aveuglé par l’ivresse, toi qui me parles ainsi ! » Ainsi, par une malédiction, tous deux devinrent séparément : un crocodile et un éléphant.
Verse 128
गण्डक्यामेव सञ्जातो ग्राहः पूर्वस्मृतिर्द्विजः ॥ त्रिवेणीक्षेत्रमध्ये तु जयोऽभूद्वै महान्गजः ॥
Dans la Gaṇḍakī naquit en vérité un crocodile : un « deux-fois-né » qui gardait la mémoire de son état antérieur. Et au cœur du lieu sacré de Triveṇī, Jaya devint un grand éléphant.
Verse 129
करिशावैर्गजीभिश्च क्रीडमानो वने वसन् ॥ बहून्यब्दसहस्राणि व्यतीतानि तयोस्तदा ॥
Demeurant dans la forêt et s’ébattant avec de jeunes éléphants et des éléphantes, bien des milliers d’années s’écoulèrent alors pour eux deux.
Verse 130
वने विहरतोर् भूमे शापमोहितयोः सतोः ॥ कदाचित्स गजः स्नातुं करेणु गणसंवृतः ॥
Ô Terre, tandis que les deux erraient dans la forêt, égarés par la malédiction, un jour cet éléphant—entouré d’un troupeau de femelles—alla se baigner.
Verse 131
ततः पिण्डारके गता मम क्षेत्रे वसुन्धरे ॥
Puis ils allèrent à Piṇḍāraka, au sein de mon domaine sacré, ô Vasundharā (Terre).
Verse 132
लोहर्गले ततो गत्वा सहस्रं चैव तिष्ठति ॥
De là, étant allé à Lohargala, il y demeure pendant mille ans.
Verse 133
धरण्युवाच ॥ प्रयागे या त्रिवेणीति यत्र देवो महेश्वरः ॥ शूलटङ्क इति ख्यातः सोमेश इति चापरः ॥
Dharaṇī dit : «À Prayāga, cette confluence appelée Triveṇī—où le dieu Maheśvara est renommé sous le nom de Śūlaṭaṅka, et aussi, sous un autre nom, Someśa».
Verse 134
महर्लोकादयः सर्वे विस्मिताः सर्वतो दिशम् ॥ तस्य प्रभवमिच्छन्तो ज्ञातुं नेशुः कथंचन ॥
Tous les êtres, начиная par ceux de Maharloka, furent saisis d’étonnement de toutes parts ; bien qu’ils désirassent connaître son origine, ils ne purent l’établir d’aucune manière.
Verse 135
यत्र सृष्टिविधानार्थं कृत्वाश्रमपदं पृथक् ॥ सृष्टेर्विधानसामर्थ्यं यत्र लब्धं ततः परम् ॥
Là, afin d’établir la règle de l’œuvre de création, on institua un lieu d’āśrama distinct ; et, de là ensuite, on obtint la puissance d’ordonner la création.
Verse 136
न ददासि गृहीत्वा यत्तस्माद्ग्राहत्वमाप्नुहि ॥ विजयोऽप्यब्रवीन्नूनमन्धीभूतोऽति किं धनैः ॥
«Tu ne rends pas ce que tu as pris ; dès lors, atteins l’état d’être saisi — deviens un “preneur” enchaîné par l’avidité». Même Vijaya déclara : «Vraiment, à quoi sert la richesse si l’on devient trop aveuglé ?»
Verse 137
तत्त्वानि पीडितान्यासन्ननेकानि क्षयं ययुः ॥ ततो जलेश्वरॊ राजा भगवन्तं व्यजिज्ञपत् ॥
De nombreux tattvas, principes, furent accablés et allèrent au déclin. Alors le roi Jaleśvara adressa une requête et interrogea le Seigneur.
Verse 138
तत्र स्नानेन तेजस्वी सूर्यलोके महीयते ॥ यदि प्राणैर्वियुज्येत मम लोके महीयते ॥
Là, par le bain rituel, le resplendissant est honoré dans le monde de Sūrya. Et si l’on s’y sépare des souffles vitaux, on est honoré dans mon monde.
Verse 139
एतत्त्रैधारिकं तीर्थं त्रिजटाभ्यः समुत्थितम् ॥ यत्र शम्भुः स्थितः साक्षान्महायोगी महेश्वरः ॥
Ce tīrtha nommé Traidhārika est né des (trois) mèches emmêlées. Là, Śambhu demeure présent en personne — le Mahāyogin, Maheśvara.
Verse 140
तत्राथ मुञ्चते प्राणाञ्छिवभक्तिपरायणः ॥ यक्षलोकमतिग्रम्य मम लोकं प्रपद्यते ॥
Là, celui qui est entièrement voué à la bhakti envers Śiva dépose les souffles vitaux ; dépassant le royaume des Yakṣas, il parvient à mon monde.
Verse 141
सोम उवाच ॥ शिवं सौम्यं उमाकान्तं भक्तानुग्रहकातरम् ॥ नतोऽस्मि पञ्चवदनं नीलकण्ठं त्रिलोचनम् ॥
Soma dit : «Je me prosterne devant Śiva, doux, bien-aimé d’Umā, prompt à accorder sa grâce aux dévots ; je me prosterne devant le Cinq-Visages, le Gorge-Bleue, le Trois-Yeux».
Verse 142
ममैवान्या परा मूर्त्तिस्तं शशाङ्क न संशयः ॥ एतल्लिङ्गार्च्छकानां च भक्तानां मम सर्वदा ॥
«C’est bien là une autre manifestation de moi, plus haute, ô Śaśāṅka, sans aucun doute. Il en est ainsi toujours pour mes dévots, y compris pour ceux qui adorent le liṅga».
Verse 143
दिव्यवर्षशतं तेपे विष्णुं चिन्तयती तदा ॥ ततः साक्षाज्जगन्नाथो हरिर्भक्तजनप्रियः ॥
Alors, méditant sur Viṣṇu, elle accomplit des austérités pendant cent années divines. Puis Hari — Seigneur du monde, aimé des dévots — apparut en personne.
Verse 144
प्रकृतैस्त्रिगुणैरस्मिन्सृज्यमानेऽपि नान्यथा ॥ सान्निध्यमात्रतो देव त्वयि स्फुरति कारणे ॥
Même si ce (monde) est engendré par Prakṛti avec ses trois guṇas, il n’en va pas autrement : ô Deva, par ta seule présence, le principe causal se manifeste en toi.
Verse 145
किं याचितं निम्नगया नित्यं मत्सङ्गलुब्धया ॥ दास्यामि याचितं येन लोकानां भवमोक्षणम् ॥
« Qu’a donc demandé la rivière Niminagā, toujours avide de demeurer en ma compagnie ? J’accorderai ce qui est demandé, par quoi les êtres obtiennent la délivrance du devenir mondain (saṃsāra). »
Verse 146
पश्यतस्तस्य तु विधोस्तत्रैवान्तरधीयत ॥ सोमेशाद्दक्षिणे भागे बाणेनाद्रिं विभिद्य वै ॥
« Tandis qu’il regardait, ce seigneur (vidhu) disparut sur-le-champ. Puis, au sud de Someśa, il perça véritablement la montagne d’une flèche. »
Verse 147
स तं न ज्ञायते जातं ममैवाराधने स्थितः ॥ अथ नन्दी प्रहस्याह महादेवाज्ञया मुनिम् ॥
« Il ne le reconnut pas comme celui qui était advenu, bien qu’il se tînt là, absorbé dans mon propre culte. Alors Nandin, souriant, s’adressa au sage sur l’ordre de Mahādeva. »
Verse 148
दृष्ट्वामुष्यायनं तत्र पृष्ट्वा नाम तमप्युत ॥ गृहे वित्ते च कुशलमपृच्छद्गोधनेषु च ॥
« L’ayant vu arriver là et lui ayant aussi demandé son nom, il s’enquit de son bien-être : de sa maison, de ses biens, et aussi de ses vaches et de son bétail. »
Verse 149
त्रिवेणीमभितो यातोऽवगाहनपरायणः ॥ सिञ्चन्करेणूस्ताभिश्च सिच्यमानो जलं पिबन् ॥
« Il alla autour de la Triveṇī, tout entier voué au bain rituel. Aspergeant les éléphantes et étant aspergé par elles en retour, il but de l’eau. »
Verse 150
स्वयं च पाययंस् ताश्च चिक्रिड प्रीतमानसः ॥ एवं संक्रीडतस्तत्र दैवयोगेन तस्य हि ॥
Et lui-même leur donna à boire et se divertit, l’esprit comblé de joie. Tandis qu’il s’ébattait ainsi en ce lieu, par l’enchaînement du destin, survint l’événement suivant.
Verse 151
ग्राहः सम्प्रेरितः पूर्वं वैरयोगमनुस्मरन् ॥ जग्राह सुदृढं पादं गजोऽपि च विषाणतः ॥
Un crocodile, poussé par des causes antérieures et se souvenant d’un lien d’inimitié, saisit fermement le pied de l’éléphant ; et l’éléphant, lui aussi, riposta de sa défense.
Verse 152
ग्राहं विव्याध सोऽप्येनमाकर्षयत तज्जले ॥ तयोऱ्युद्धं समभवदनेकाब्दं विकर्षणैः ॥
Il transperça le crocodile, mais celui-ci, à son tour, l’attira dans cette eau. Leur lutte s’ensuivit durant de nombreuses années, faite de tractions et de résistances répétées.
Verse 153
आकर्षणैश्च बहुभिर्दन्तभेदैः परस्परम् ॥ प्रयुध्यतस्तयोरेवं मत्सरग्रस्तयोः सतॊः ॥
Par de multiples tractions et des heurts réciproques de défenses, tous deux combattirent ainsi, saisis l’un et l’autre par la jalousie et la rancœur.
Verse 154
तेन विज्ञापितो देवो भगवान्भक्तवत्सलः ॥ सुदर्शनॆन चक्रेण ग्राहास्यं समपाटयत् ॥
Averti par sa supplication, le Dieu—Bhagavān, plein de tendresse pour ses dévots—fendit la gueule du crocodile avec le disque Sudarśana.
Verse 155
क्षिप्तं पुनः पुनस्तत्तु शिलाः सङ्घट्टयद्धरे ॥ सङ्घट्टनात्तु चक्रस्य शिलाश्चक्रेण लाञ्छिताः ॥
Jetées encore et encore, ces pierres s’entrechoquèrent sur le sol ; et, par le heurt avec le cakra, elles furent marquées du signe du cakra.
Verse 156
बाहुल्येन बभूवुर्हि तस्मिन्क्षेत्रे परे मम ॥ वज्रकीटैश्च ज्ञातानि सन्ततानि विलोकय ॥
En vérité, ils devinrent abondants dans ce kṣetra suprême qui est le mien ; et, reconnaissables aux marques dites vajra-kīṭa, vois leur suite ininterrompue.
Verse 157
न सन्देहस्त्वया कार्यस्त्रिवेणीं प्रति सुन्दरी ॥ त्रिवेणिक्षेत्रमहिमा एवं ते परिकीर्तितः ॥
Ne nourris aucun doute au sujet de Triveṇī, ô belle ; ainsi t’a été célébrée la grandeur du lieu sacré de Triveṇī.
Verse 158
यदा च भरतो राजा पुलस्त्यस्याश्रमान्तिके ॥ स्थित्वा पर्यचरद्विष्णुं त्रिजलेशमपूजयत् ॥
Et lorsque le roi Bharata, demeurant près de l’āśrama de Pulastya, servit avec dévotion Viṣṇu et l’adora comme Trijaleśa, le Seigneur des trois eaux,
Verse 159
ततःप्रभृति तस्यासीद्भरतेनारतिः स्फुटम् ॥ पुनश्च मृगदेहान्ते जडः स भरतोऽभवत् ॥
Dès lors, l’attachement naquit clairement en Bharata ; puis, à la fin d’un corps de cerf — après une naissance de cerf —, ce même Bharata devint d’esprit obtus.
Verse 160
तैनैव पूजितो यस्माज्जलेश्वर इति स्मृतः ॥ यस्य सम्पूजनाद्भक्त्या योगसिद्धिः प्रजायते ॥
Parce qu’il fut adoré par Bharata de cette manière même, on se souvient de lui sous le nom de « Jaleśvara » ; et par son culte accompli avec dévotion, l’accomplissement yogique se manifeste.
Verse 161
शालग्रামে परे क्षेत्रे यदाहं सुभगे स्थितः ॥ तत्र ज्ञात्वा जलेशेन स्तुतोऽहं वसुधे महि ॥
Lorsque je demeurais, ô bienheureuse, dans le lieu sacré suprême de Śālagrāma, alors—m’y ayant reconnu—Jaleśa me loua, ô Vasudhā (la Terre).
Verse 162
ततो भक्तकृपावेशात्क्षिप्तवांस्तत्सुदर्शनम् ॥ प्रथमं पतितं यत्र तत्र तीर्थं ततोऽभवत् ॥
Puis, saisi de compassion pour le dévot, il lança ce Sudarśana ; là où il tomba d’abord, ce lieu devint dès lors un tīrtha.
Verse 163
भक्तसंरक्षणार्थाय मयाज्ञप्तं सुदर्शनम् ॥ यत्र यत्र भ्रमति तत्तत्र तत्राङ्किताः शिलाः ॥
Pour la sauvegarde des dévots, j’ai ordonné Sudarśana ; partout où il erre, là et là les pierres portent des marques gravées.
Verse 164
एवं तद्वै भ्रमाक्षिप्तं सर्वं चकमयं त्वभूत् ॥ ततः स पञ्चरात्राणि स्थित्वा वै विधिपूर्वकम् ॥
Ainsi, en vérité, lorsqu’il fut lancé au cours de son errance, tout devint « fait de cakra », c’est-à-dire pénétré de marques de cakra ; puis il demeura cinq nuits selon la règle rituelle.
Verse 165
गोधनान्यग्रतः कृत्वा हरिक्षेत्रं जगाम ह ॥ हरिणाधिष्ठितं क्षेत्रं पूजनीयं ततः स्मृतम् ॥
Ayant placé le troupeau de bovins en tête, il se rendit au kṣetra sacré de Hari. Ce lieu, présidé par Hari, est dès lors tenu pour digne de vénération.
Verse 166
शालग्रामस्वरूपेण मया यत्र स्थितं स्वयम् ॥ स्वभक्तानां विशेषेण परमानन्ददायकम् ॥
Là où je demeure moi-même sous la forme de Śālagrāma, ce lieu, surtout pour mes dévots, dispense la félicité suprême.
Verse 167
यदा नन्दी शूलपाणिर्गोधनेन पुरस्कृतः ॥ स्थितवांस्तद्दिनादेतत्ख्यातं हरिहरप्रभम् ॥
Lorsque Nandī—Śūlapāṇi—se tint là, le troupeau placé devant lui, dès ce jour ce lieu devint renommé sous le nom de Harihara-prabha.
Verse 168
देवानामाटनाच्चैव देवाट इति संज्ञितम् ॥ तस्य देवस्य महिमा केन वक्तुं हि शक्यते ॥
Et à cause des pérégrinations des dieux en ce lieu, on l’appelle « Devāṭa ». En vérité, qui pourrait dire comme il se doit la grandeur de cette divinité ?
Verse 169
स शूलपाणिर्देवेशो भक्ताभयविधायकः ॥ मुनिभिर्देवगन्धर्वैः सेव्यतेऽचिन्त्यशक्तिमान् ॥
Ce Śūlapāṇi, seigneur des dieux, accorde l’intrépidité aux dévots ; il est servi par les munis et par les gandharvas divins, lui dont la puissance est inconcevable.
Verse 170
तस्मिन्स्थाने महादेवः सालङ्कायनकस्य हि ॥ पुत्रत्वं नन्दिरूपेण प्राप्तः साक्षाच्छिवः प्रभुः ॥
En ce lieu, Mahādeva—Śiva lui-même, le Seigneur—obtint l’état de fils de Sālaṅkāyana, en prenant la forme de Nandī.
Verse 171
स्वयं चैव महायोगी योगसिद्धिविधायकः ॥ आस्थितः परमं पीठं तीर्थे चैव त्रिधारके ॥
Et lui-même—le grand yogin, dispensateur des siddhi—prit place sur le piédestal suprême, au tīrtha nommé Tridhāraka.
Verse 172
त्रिजटाभ्योऽभवन्धारा स्तिस्रो वै परमाद्भुताः ॥ गङ्गा च यमुना चैव पुण्या चैव सरस्वती ॥
Des trois mèches de cheveux emmêlés naquirent trois courants, vraiment prodigieux : la Gaṅgā, la Yamunā et la sainte Sarasvatī.
Verse 173
शालग्रामाभिधे क्षेत्रे हरिशीलनतत्परः ॥ दिशञ्ज्ञानं स्वभक्तानां संसाराद्येन मुच्यते ॥
Dans la contrée nommée Śālagrāma, celui qui s’applique au culte de Hari accorde la connaissance à ses dévots, par laquelle on est délivré du saṃsāra.
Verse 174
तीर्थे त्रिधारे यः स्नात्वा सन्तर्प्य पितृदेवताः ॥ महायोगिनमभ्यर्च्य न भूयो जन्मभाग्भवेत् ॥
Quiconque se baigne au tīrtha de Tridhārā, satisfait les ancêtres et les dieux, et vénère le grand yogin, ne partagera plus la naissance (ne renaîtra pas).
Verse 175
तस्यैव पूर्वदिग्भागे हंसतीर्थमिति स्मृतम् ॥ तत्रैकं कौतुकं वृत्तं तच्छृणुष्व महत्तरम् ॥
Dans la partie orientale de ce même lieu, on se souvient d’un gué nommé Haṃsatīrtha. Là se produisit un événement remarquable ; écoute-le, plus encore digne d’attention.
Verse 176
कदाचिच्छिवरात्र्यां तु भक्तैः पूजामहोत्सवे ॥ नैवेद्यैर्विविधैः सृष्टैः पूजयित्वा तु योगिनम् ॥
Un jour, lors de la nuit de Śivarātri, pendant la grande fête de culte accomplie par les dévots, après avoir présenté divers naivedya préparés, ils honorèrent un yogin.
Verse 177
तत्र काकाः समुत्पेतुरन्ने तस्मिन्बुभुक्षिताः ॥ गृहीत्वान्नं तु तत्काकस्तेन चोड्डीय निर्गतः ॥
Là, des corbeaux affamés fondirent sur cette nourriture. L’un d’eux saisit l’offrande et, l’emportant, s’envola et s’éloigna.
Verse 178
तद्गृहीतुं परः काकः स्तेनायुध्यत चाम्बरे ॥ तावुभौ युध्यमानौ तु कुण्डे तस्मिन्निपेततुः ॥
Pour le reprendre, un autre corbeau combattit le voleur dans le ciel ; et tandis qu’ils se battaient, tous deux tombèrent dans ce bassin.
Verse 179
तत्र हंसौ ततो भूत्वा निर्गतौ चन्द्रवर्चसौ ॥ तद्दृष्ट्वा महदाश्चर्यं तत्र ये मिलिता जनाः ॥
Là, devenus alors deux cygnes, ils émergèrent, rayonnants comme la lune. Voyant ce grand prodige, les gens rassemblés en ce lieu furent saisis d’émerveillement.
Verse 180
हंसतीर्थमिति प्रोचुस्ततःप्रभृति सत्तमे ॥ ततः प्रभृति तत्तीर्थं हंसतीर्थमिति स्मृतम् ॥
Ainsi, ô le meilleur des êtres, dès lors ils l’appelèrent « Haṃsatīrtha » ; et dès lors ce gué fut mémorisé sous le nom de Haṃsatīrtha.
Verse 181
पूर्वं यक्षकृतं तत्तु यक्षतीर्थमिति स्मृतम् ॥ तत्र स्नातो नरः शुद्धो यक्षलोके महीयते ॥
Autrefois, ce lieu fut établi par les yakṣas ; c’est pourquoi on s’en souvient comme Yakṣatīrtha. L’homme qui s’y baigne est purifié et honoré dans le monde des yakṣas.
Verse 182
एवं प्रभावं तत्तीर्थं महायोगिप्रभावतः ॥ अहं शिवश्च लोकानामनुग्रहपरायणौ ॥
Telle est la puissance de ce tīrtha, grâce à la force du grand yogin. Moi et Śiva sommes voués à accorder notre faveur aux mondes, pour le bien des êtres.
Verse 183
एतत्ते सर्वमाख्यातं क्षेत्रं गुह्यं वसुधरे ॥ आरभ्य मुक्तिक्षेत्रं तत्क्षेत्रं द्वादशयोजनम् ॥
Tout cela t’a été exposé : la région sacrée et secrète, ô Terre. À partir de là, ce « champ de délivrance » s’étend sur douze yojanas.
Verse 184
गुह्यानां परमं गुह्यं किमन्यच्छ्रोतुमिच्छसि ॥
Ceci est le plus secret parmi les secrets ; qu’as-tu encore le désir d’entendre ?
Pṛthivī (Vasundharā) questions Varāha about a sacred locus said to surpass even Mandāra in sanctity and salvific power, seeking a clear identification of its geography and efficacy.
Varāha unfolds the Śālagrāma-kṣetra māhātmya: Hari’s abiding presence as Śālagrāma-śilā and Śiva’s abiding presence as Someśvara-liṅga are presented as mutually indwelling, while the region’s sacralization is anchored in Yādava genealogy (Śūra–Vasudeva–Devakī and the Vāsudeva advent horizon) and in Sālaṅkāyana’s tapas, producing a mapped ritual landscape of liṅgas, tīrthas, and confluences.
The Triveṇī is defined and elevated as a muktikṣetra: Gaṇḍakī joins Devikā and a third stream associated with Pulastya–Pulaha āśrama contexts; Varāha prescribes graded purifications (snāna, darśana, sparśa, tarpaṇa) and frames Hari–Hara co-presence as the decisive mechanism granting both bhukti and mukti, with Śālagrāma’s cakra-lakṣaṇa (Sudarśana-marked stones) functioning as sacred geology that makes the landscape itself a deity-body.
A phala-logic is implied rather than merely decorative: Kārttika bathing and confluence rites destroy pāpa, stabilize vāṅ-manas-kāya purity, and yield pitṛ-satisfaction through tarpaṇa; worship/darśana at Someśvara and contact with Śālagrāma-śilā culminate in liberation-oriented merit (mukti-prāpti) alongside worldly well-being (bhukti).
Śālagrāma-giri/Śālagrāma-kṣetra; Gaṇḍakī river; Triveṇī (Gaṇḍakī with Devikā and a third stream associated with Pulastya–Pulaha); Revā (Narmadā) and Revākhaṇḍa (as referenced); Meru-śṛṅga; Piṇḍāraka; Lohārgala; Mathurā; Prabhāsa/Devāṭa (as a named sacred region); Bāṇa-gaṅgā and Bāṇeśvara; Rāvaṇa-tapovana; Nartanācala; Haṃsa-tīrtha; Yakṣa-tīrtha; Tridhārā/Traidhārika-tīrtha; Trijaleśvara-liṅga; Someśvara-liṅga; Harihara-prabha locality.
The chapter frames liberation and well-being as arising from disciplined engagement with a protected sacred landscape: ritual acts (snāna, darśana, sparśa, tarpaṇa) are presented as effective when performed within a tīrtha ecology whose waters and stones embody divine presence. Implicitly, the text’s logic encourages stewardship of rivers, confluences, and shrine zones because their integrity sustains both social-religious practice and Earth’s purificatory balance.
A clear seasonal marker is the month of Kārttika, during which bathing in Gaṇḍakī is said to remove impurities and confer liberation-related merit. The narrative also references observance on Śivarātri in connection with worship festivities at a tīrtha (linked to the Haṃsa-tīrtha etiological episode).
Through Pṛthivī as interlocutor, the chapter situates sacred rivers and confluences as mechanisms of purification for moral and bodily pollution (vāṅ-manas-kāya). This sacral ecology implies that maintaining watercourses, bathing-ghāṭs, and surrounding groves is an Earth-care practice: the tīrtha is portrayed as a stabilizing interface where human conduct, ritual order, and riverine health converge.
The text references Yādava lineage figures (Śūra, Vasudeva, Devakī, and the future advent of Vāsudeva/Kṛṣṇa), the sage Sālaṅkāyana and his disciple Amuṣyāyaṇa, and mythic-cultural figures including Rāvaṇa (tapovana, Bāṇa-gaṅgā, Nartanācala) and Bharata (worship near Pulastya’s āśrama). It also invokes Pulastya and Pulaha in relation to āśrama geography and river confluence formation.
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