
Entering Kāmodā and the Doctrine of Dreams, Sleep, and the Self
Nārada est décrit contemplant une cité divine nommée Kāmoda, remplie de dieux et tournée vers l’accomplissement des désirs. Entrant dans la demeure de Kāmodā, il est accueilli avec honneur; il s’enquiert de sa prospérité, et elle répond qu’elle s’épanouit par la grâce de Viṣṇu, puis demande un enseignement. Un rêve troublant et l’illusion qu’il suscite deviennent le point de départ d’une longue instruction: chez les humains, les rêves sont classés selon les doṣa—vāta, pitta, kapha et leur combinaison—tandis que les dieux sont dits exempts de sommeil et de rêves; le rêve de l’aube est signalé comme particulièrement efficace. Le propos se tourne ensuite vers la métaphysique et la physiologie subtile—le Soi (ātman) et la prakṛti, les tattva, les cinq éléments, prāṇa et udāna, le mécanisme du sommeil (Mahāmāyā), les empreintes karmiques et la raison de ce rêve—pour conclure que les fruits des actes se déploient selon la volonté de Viṣṇu.
Verse 1
कुंजल उवाच । कामोदाख्यं पुरं दिव्यं सर्वदेवसमाकुलम् । सर्वकामसमृद्ध्यर्थमपश्यन्नारदस्ततः
Kuñjala dit : Alors Nārada contempla une cité divine nommée Kāmoda, remplie de tous les dieux, apparue pour l’accomplissement total et la prospérité de tout désir.
Verse 2
कामोदाया गृहं प्राप्य प्रविवेश द्विजोत्तमः । कामोदां तु ततो दृष्ट्वा सर्वकामसमाकुलाम्
Parvenu à la demeure de Kāmodā, l’excellent brāhmane entra. Puis, voyant Kāmodā, il la trouva envahie par toutes sortes de désirs.
Verse 3
तया संपूजितो विप्रः सुवाक्यैः स्वागतादिभिः । दिव्यासने समारूढस्तां पप्रच्छ द्विजोत्तमः
Honoré par elle d’un culte respectueux et de paroles de bienvenue, le brāhmane prit place sur un siège splendide ; puis le meilleur des deux-fois-nés l’interrogea.
Verse 4
सुखेन स्थीयते भद्रे विष्णुतेजः समुद्भवे । अनामयं च पप्रच्छ आशीर्भिरभिनंद्य ताम्
Il lui demanda—née de la radiance divine de Viṣṇu—si elle demeurait dans l’aisance et en bonne santé; l’appelant « ô bienheureuse », il l’honora de bénédictions.
Verse 5
कामोदोवाच । प्रसादाद्भवतां विष्णोः सुखेन वर्तयाम्यहम् । कथयस्व महाप्राज्ञ त्वं प्रश्नोत्तरकारणम्
Kāmada dit : « Par la grâce de votre Viṣṇu, je vis dans l’aisance. Ô très sage, explique-moi, toi qui es la source des questions et des réponses. »
Verse 6
महामोहः समुत्पन्नो ममांगे मुनिपुंगव । व्यापकः सर्वलोकानां ममांगे मतिनाशकः
Ô le meilleur des sages, une grande illusion s’est levée en mon propre être : elle se répand dans tous les mondes et, en moi, elle anéantit le discernement.
Verse 7
तस्मान्निद्रा समुत्पन्ना यथा मर्त्येषु वर्तते । सुप्तया तु मया दृष्टः स्वप्नो वै दारुणो मुने
De là naquit le sommeil, tel qu’il agit parmi les mortels. Et tandis que je dormais, ô sage, je vis vraiment un songe terrible.
Verse 8
केनाप्युक्तं समेत्यैव पुरतो द्विजसत्तम । अव्यक्तोऽसौ हृषीकेशः संसारं स गमिष्यति
Ô le meilleur des brāhmaṇas, averti par quelqu’un, il vint et se tint devant moi ; cet Hṛṣīkeśa, demeuré non manifesté, entrera alors dans le saṃsāra, le cycle du monde.
Verse 9
तदा प्रभृति दुःखेन व्यापिताहं महामते । तन्मे त्वं कारणं ब्रूहि भवाञ्ज्ञानवतां वरः
Depuis lors je suis envahi par la douleur, ô grand d’esprit. Dis-moi donc sa cause : tu es le premier parmi les sages.
Verse 10
नारद उवाच । वातिकः पैत्तिकश्चैव कफजः सान्निपातिकः । स्वप्नः प्रवर्तते भद्रे मानवेषु न संशयः
Nārada dit : «Ô dame de bon augure, chez les humains les rêves surgissent assurément : ceux issus de vāta, ceux issus de pitta, ceux issus de kapha, et ceux nés de la conjonction de tous les doṣa ; de cela il n’y a aucun doute.»
Verse 11
न जायते च देवेषु स्वप्नो निद्रा च सुंदरि । आदित्योदयवेलायां दृश्यते स्वप्न उत्तमः
Et parmi les dieux, ô belle, ni rêve ni sommeil ne surviennent. C’est à l’heure du lever du soleil que l’on voit le rêve excellent, de bon augure.
Verse 12
सत्स्वप्नो मानवानां हि पुण्यस्य फलदायकः । अन्यदेवं प्रवक्ष्यामि स्वप्नस्य कारणं शुभे
Un rêve véritablement de bon augure, pour les humains, donne le fruit du mérite (puṇya). Maintenant, ô bienheureuse, j’expliquerai autrement la cause des rêves.
Verse 13
महावातांदोलनैश्च चलंत्यापो वरानने । त्रुटंत्यंबुकणाः सूक्ष्मास्तस्मादुदकसंचयात्
Ô toi au visage gracieux, lorsque les eaux sont ébranlées par l’agitation de vents puissants, de fines gouttelettes se détachent ; de là naît une accumulation d’eau.
Verse 14
बहिरेव पतंत्येते निर्मलांबुकणाः शुभे । पुनर्लयं प्रयांत्येते दृश्यादृश्या भवंति वै
Ô bienheureuse, ces gouttes d’eau immaculée ne tombent qu’au dehors ; puis elles se résorbent de nouveau, tantôt visibles, tantôt invisibles.
Verse 15
तद्वत्स्वप्नस्य वै भावः कथ्यते शृणु भामिनि । आत्मा शुद्धो विरक्तस्तु रागद्वेषविवर्जितः
De même, je dirai la vraie nature du rêve ; écoute, ô belle. Le Soi est pur et détaché, exempt d’attachement et d’aversion.
Verse 16
पंचभूतात्मकानां च मुषित्वैव सुनिश्चलः । षड्विंशतिसु तत्वानां मध्ये चैष विराजते
Ayant dépassé l’état incarné fait des cinq grands éléments, il demeure parfaitement inébranlable ; et parmi les vingt-six tattvas, celui-ci resplendit comme la réalité centrale.
Verse 17
शुद्धात्मा केवलो नित्यः प्रकृतेः संगतिं गतः । तद्भावैर्वायुरूपैश्च चलते स्थानतो यदा
Lorsque le Soi pur—solitaire et éternel—s’associe à Prakṛti, alors, sous l’influence de ses états et des formes des souffles vitaux, il semble se mouvoir de lieu en lieu.
Verse 18
आत्मनस्तेजसश्चैव प्रतितेजः प्रजायते । अंतरात्मा शुभं नाम तस्य एव प्रकथ्यते
Du Soi et de sa splendeur naît une splendeur correspondante ; et ce même Soi intérieur est proclamé sous un nom de bon augure.
Verse 19
पयसश्च यथा भिन्ना भवंत्यंबुकणाः शुभे । आत्मनस्तु तथा तेज अंतरात्मा प्रकथ्यते
Ô bienheureuse, de même que des gouttes d’eau paraissent distinctes du lait, ainsi l’antarātmā—la splendeur intérieure—est dit distinct du soi individuel.
Verse 20
स हि पृथ्वी स वै वायुः स चाप्याकाश एव हि । स वै तोयं स दीप्येत एते पंच पुरा कृताः
Il est la terre en vérité; Il est assurément le vent; et Il est aussi le ciel même. Il est l’eau, et Il flamboie comme le feu : ces cinq furent façonnés au commencement.
Verse 21
आत्मनस्तेजसो भूता मलरूपा महात्मनः । तस्यापि संगतिं प्राप्ता एकत्वं हि प्रयांति ते
Nés de la splendeur du Soi de ce grand Être, ces êtres—bien qu’ils paraissent souillure—ayant obtenu la communion avec Lui, vont en vérité vers l’unité (avec Lui).
Verse 22
स्वात्मभावप्रदोषेण नाशयंति वरानने । तत्पिंडमन्यमिच्छंति वारं वारं वरानने
Ô au beau visage, par la corruption de leur propre nature ils se vouent à la ruine; puis, encore et encore, ils désirent une autre existence incarnée.
Verse 23
तेषां क्रीडाविहारोयं सृष्टिसंबंधकारणम् । उदकस्य तरंगस्तु जायते च विलीयते
Ce jeu, ce divertissement des leurs, est la cause qui relie à la création ; telle une vague sur l’eau, il naît et se résorbe aussi.
Verse 24
पुनर्भूतिः पुनर्हानिस्तादृशस्य पुनः पुनः । अपां रूपस्य दृष्टांतं तद्वदेषां न संशयः
Pour une telle chose, il y a surgissement répété et disparition répétée, encore et encore. La forme changeante de l’eau en est l’exemple ; de même pour eux, sans aucun doute.
Verse 25
आत्मा न नश्यते देवि तेजो वायुर्न नश्यति । न नश्यतो धराकाशौ न नश्यंत्याप एव च
Ô Déesse, le Soi (Ātman) ne périt pas. Le feu et le vent ne périssent pas. La terre et l’espace ne périssent pas, et les eaux non plus ne périssent pas.
Verse 26
पंचैव आत्मना सार्द्धं प्रभवंति प्रयांति च । आत्मादयो ह्यमी भद्रे नित्यरूपा न संशयः
Ces cinq, avec le Soi, apparaissent et s’en vont. Pourtant, ô Bienheureuse, le Soi et les autres sont de nature éternelle ; là-dessus, point de doute.
Verse 27
पिंड एव प्रणश्येत तेषां संजात एव च । विषयाणां सुदोषैः स रागद्वेषादिभिर्हतः
Leur existence même incarnée —l’agrégat du corps— se ruine dès qu’elle naît, car elle est frappée par les lourds défauts des objets des sens : attachement, aversion, et autres.
Verse 28
प्राणाः प्रयांति वै पिंडात्पंचपंचात्मका द्विज । पिंडांते वसते आत्मा प्रतिरूपस्तु तस्य च
Ô deux-fois-né, les souffles vitaux —de nature quintuple— quittent en vérité la masse du corps. À la fin du corps, le Soi demeure, et avec lui se tient aussi sa forme subtile correspondante.
Verse 29
अंतरात्मा यथा चाग्नेः स्फुलिंगस्तु प्रकाशते । तथा प्रकाशमायाति दृश्यादृश्यः प्रजायते
De même qu’une étincelle issue du feu se révèle et resplendit, ainsi le Soi intérieur vient à se manifester, faisant naître le visible et l’invisible.
Verse 30
शुद्धात्मा च परं ब्रह्म सदा जागर्ति नित्यशः । अंतरात्मा प्रबद्धस्तु प्रकृतेश्च महागुणैः
Le Soi pur est le Brahman suprême, toujours éveillé, éternellement. Mais le soi intérieur, enchaîné, demeure lié à la Prakṛti et à ses grands guṇas.
Verse 31
अन्नाहारेण संपुष्टैरंतरात्मा सुखं व्रजेत् । सुसुखाज्जायते मोहस्तस्मान्मनः प्रमुह्यति
Lorsque le soi intérieur est nourri et fortifié par la nourriture, il va vers l’aisance; mais de l’excès de confort naît l’illusion, et l’esprit s’égare.
Verse 32
पश्चात्संजायते निद्रा तामसी लयवर्द्धिनी । नाडीमार्गेण यः सूर्यो मेरुमुल्लंघ्य गच्छति
Ensuite naît le sommeil tamasique, qui accroît la dissolution et l’inertie. Alors le Soleil, suivant une voie semblable à des canaux, franchit le mont Meru et poursuit sa course.
Verse 33
तदा रात्रिः प्रजायेत यावन्नोदयते रविः । विषयांधकारैर्मुक्तस्तु अंतरात्मा प्रकाशते
Alors c’est la « nuit » tant que le soleil ne se lève pas; mais lorsque l’on est délivré des ténèbres des objets des sens, le Soi intérieur resplendit.
Verse 34
भावैस्तत्त्वात्मकानां तु पंचतत्त्वैः प्रपोषितैः । पूर्वजन्मस्थितैः पिंडैरंतरात्मा प्रगृह्यते
Mais le Soi intérieur est saisi, lié et entraîné par les agrégats incarnés (piṇḍa), nés de dispositions de nature tattva, nourris des cinq éléments et façonnés par les résidus établis dans une naissance antérieure.
Verse 35
स यास्यति च वै स्थानमुच्चावचं महामते । संसार अंतरात्मा वै दोषैर्बद्धः प्रणीयते
Ô grand d’esprit, il va certes vers un état, tantôt élevé, tantôt inférieur ; car le soi intérieur, pris dans le saṃsāra, est poussé en avant, lié par ses fautes.
Verse 36
कायं रक्षति जीवात्मा पश्चात्तिष्ठति मध्यगः । उदानः स्फुरते तीव्रस्तस्माच्छब्दः प्रजायते
Le jīvātman protège le corps et, demeurant au-dedans, s’y tient comme soutien. Quand le souffle vital udāna vibre avec force, de cette vibration naît le son.
Verse 37
शुष्का भस्त्रा यथा श्वासं कुरुते वायुपूरिता । तद्वच्छब्दवशाच्छ्वासमुदानः कुरुते बलात्
De même qu’un soufflet desséché, rempli d’air, produit un souffle, de même—sous l’empire du son—udāna contraint puissamment le souffle à se mouvoir.
Verse 38
आत्मनस्तु प्रभावेण उदानो बलवान्भवेत् । एवं कायः प्रमुग्धस्तु मृतकल्पः प्रजायते
Par la puissance du Soi, udāna devient puissant ; ainsi le corps s’engourdit entièrement et en vient à ressembler à un mort.
Verse 39
ततो निद्रा महामाया तस्यांगेषु प्रयाति सा । हृदि कंठे तथा चास्ये नासिकाग्रे प्रतिष्ठति
Alors le Sommeil—Mahāmāyā—parcourt ses membres ; elle prend demeure dans son cœur, dans sa gorge, dans sa bouche et à la pointe de son nez.
Verse 40
बाहू संकुच्य संतिष्ठेद्धृद्गतो नाभिमंडले । आत्मनस्तु प्रभावाच्च उदानो नाम मारुतः
Ramenant les deux bras et demeurant stable—lorsqu’il se tient dans le cœur et dans la région du nombril—alors, par la puissance du Soi, ce souffle vital est nommé Udāna.
Verse 41
प्रजायते महातीव्रा बलरोधं करोति सः । यथा रज्ज्वा प्रबद्धस्तु दारु कीलधरः स्थितः
Il naît d’une intensité extrême et provoque un blocage de la force ; tel un pieu de bois, solidement lié par une corde, il demeure fermement fixé en son lieu.
Verse 42
तथा चात्मासु संलग्नः प्राणवायुर्न संशयः । अंतरात्मप्रसक्तस्तु प्राणवायुः शुभानने
De même, le prāṇa-vāyu est assurément uni aux êtres ; là-dessus, point de doute. Mais lorsque le souffle vital s’attache au Soi intérieur, ô toi au beau visage, il demeure stable dans cette absorption intime.
Verse 43
बुद्धिवद्रोहितो भद्रे अंतरात्मा प्रधावति । पूर्वजन्मार्जितान्वासान्स्मृत्वा तत्र प्रधावति
Ô dame bénie, lorsque l’intellect est égaré, le soi intérieur s’agite et court çà et là. Se souvenant des empreintes amassées dans les vies antérieures, il se précipite sans cesse vers ces mêmes penchants.
Verse 44
तत्र संस्थो महाप्राज्ञः स्वेच्छया रमते पुनः । एवं नानाविधान्स्वप्नानंतरात्मा प्रपश्यति
Établi en ce lieu, le très sage se réjouit de nouveau selon sa propre volonté. Ainsi, le Soi intérieur contemple des rêves de maintes sortes.
Verse 45
उत्तमांश्च विरुद्धांश्च कर्मयुक्तान्प्रपश्यति । गिरींस्तथा सुदुर्गांश्च उच्चावचान्प्रपश्यति
Il perçoit les êtres nobles et ceux qui s’y opposent, et voit les créatures liées à leurs actes. Il contemple aussi des montagnes—certaines très inaccessibles—et des terres tantôt hautes, tantôt basses.
Verse 46
तदेव वातिकं विद्धि कफवत्तद्वदाम्यहम् । जलं नदीं तडागं च पयः स्थानानि पश्यति
Sache que cela même est l’état né du vāta ; de même, je dis qu’il est semblable au kapha. Alors on voit l’eau : rivières, étangs et lieux où se trouvent des eaux à boire.
Verse 47
अग्निं च पश्यते देवि बहुकांचनमुत्तमम् । तदेव पैत्तिकं विद्धि भाव्यं चैव वदाम्यहम्
Ô Déesse, si l’on voit le feu et un abondant or excellent, sache que cette vision est le signe d’un état lié au pitta ; et je dirai aussi ce qui doit advenir, son issue probable.
Verse 48
प्रभाते दृश्यते स्वप्नो भव्यो वाभव्य एव च । कर्मयुक्तो वरारोहे लाभालाभप्रकाशकः
Un rêve vu à l’aube, ô toi aux belles hanches, est favorable ou défavorable ; lié aux actes, il révèle gain ou perte.
Verse 49
स्वप्नस्यापि अवस्था मे कथिता वरवर्णिनि । तद्भाव्यंचवरारोहेविष्णोश्चैवभविष्यति
Ô dame au teint gracieux, je t’ai expliqué même l’état du rêve ; et, ô noble, ce qui doit advenir s’accomplira assurément par la volonté de Viṣṇu.
Verse 50
तन्निमित्तं त्वया दृष्टो दुःस्वप्नः स तु प्रेक्षितः
Pour cette même cause, tu as vu — et réellement contemplé — ce songe de mauvais augure.