
Sūta présente Nārada—réjoui par la bhakti—interrogeant Sanaka, connaisseur du sens des Écritures, sur le kṣetra et le tīrtha les plus excellents. Sanaka répond par un enseignement « secret » sur le Brahman, tout en louant de façon concrète les lieux de pèlerinage : la confluence de la Gaṅgā et de la Yamunā à Prayāga est proclamée suprême parmi tous les kṣetra et tīrtha, fréquentée par les dieux, les sages et les Manu. Le chapitre magnifie la sainteté de la Gaṅgā (issue des pieds de Viṣṇu) et affirme que s’en souvenir, prononcer son nom, la voir, la toucher, s’y baigner, voire recevoir une seule goutte, détruit les péchés et élève vers des états supérieurs. Il exalte ensuite Kāśī/Vārāṇasī (Avimukta) et le souvenir au moment de la mort menant à l’état de Śiva, tout en plaçant la confluence de Prayāga encore au-dessus. Un passage doctrinal majeur enseigne la non-différence entre Hari et Śaṅkara (ainsi que Brahmā) et met en garde contre les distinctions sectaires. Enfin, il assimile le mérite de la récitation du Purāṇa et de l’honneur rendu au récitant à celui de la Gaṅgā/Prayāga, et associe la Gaṅgā à Gāyatrī et à Tulasī comme de rares soutiens salvateurs.
Verse 1
सूत उवाच । भगवद्भक्तिमाहात्म्यं श्रुत्वा प्रीतस्तु नारदः । पुनः पप्रच्छ सनकं ज्ञानविज्ञानपारगम् ॥ १ ॥
Sūta dit : Ayant entendu la grandeur de la bhakti envers le Seigneur Bienheureux, Nārada, rempli de joie, interrogea de nouveau Sanaka, parvenu à l’autre rive de la connaissance et de la sagesse réalisée.
Verse 2
नारद उवाच । क्षेत्राणामुत्तमं क्षेत्रं तीर्थानां च तथोत्तमम् । परया दयया तथवं ब्रूहिं शास्त्रार्थपारग ॥ २ ॥
Nārada dit : Ô maître versé dans le sens véritable des śāstras, par ta compassion suprême, dis-moi : parmi les kṣetras, quel est le kṣetra le plus excellent, et parmi les tīrthas, quel est de même le plus éminent ?
Verse 3
सनक उवाच । शुणु ब्रह्मन्तरं गुह्यं सर्वसंपत्करं परम् । दुःस्वन्पनाशनं पुण्यं धर्म्यं पापहरं शुभम् ॥ ३ ॥
Sanaka dit : Écoute l’enseignement secret et intérieur de Brahman, suprême et dispensateur de toute prospérité ; il détruit les mauvais rêves, est méritoire et conforme au dharma, efface les péchés et porte l’auspice.
Verse 4
श्रोतव्यं मुनिभिर्नित्यं दुष्टग्रहनिवारणम् । सर्वरोगप्रशमनमायुर्वर्ध्दनकारणम् ॥ ४ ॥
Cela doit être entendu constamment par les sages : il écarte les influences malignes des grahas, apaise toutes les maladies et devient cause d’accroissement de la longévité.
Verse 5
क्षेत्राणामुत्तमं क्षेत्रं तीर्थानां च तथोत्तमम् । गङ्गायमुनयोर्योगं वदन्ति परमर्षयः ॥ ५ ॥
Parmi tous les kṣetra, celui-ci est le champ sacré suprême; et parmi tous les tīrtha, il est pareillement le plus élevé—ainsi l’affirment les grands ṛṣi—: la sainte confluence de la Gaṅgā et de la Yamunā.
Verse 6
सितासितोदकं तीर्थं ब्रह्माद्याः सर्वदेवताः । मुनयो मनवश्चैव सेवन्ते पुण्यकाङ्क्षिणः ॥ ६ ॥
Au tīrtha nommé Sitāsitodaka, Brahmā et les autres dieux—oui, toutes les divinités—ainsi que les muni et les Manu, s’y rendent et le fréquentent, désireux d’obtenir du mérite.
Verse 7
गङ्गा पुण्यनदी ज्ञेया यतो विष्णुपदोद्भवा । रविजा यमुना ब्रह्मंस्तयोर्योगः शुभावहः ॥ ७ ॥
Sachez que la Gaṅgā est un fleuve de mérite suprême, car elle jaillit des pieds de Viṣṇu. Et la Yamunā naît du Soleil, ô brahmane; la confluence des deux est porteuse d’auspice et dispensatrice de bien.
Verse 8
स्मृतार्तिनाशिनी गङ्गा नदीनां प्रवरा मुने । सर्वपापक्षयकरी सर्वोपद्रवनाशिनी ॥ ८ ॥
Ô sage, la Gaṅgā—la plus éminente des rivières—détruit la souffrance lorsqu’on s’en souvient; elle consume tous les péchés et écarte toute calamité.
Verse 9
यानि क्षेत्राणि पुण्यानि समुद्रान्ते महीतले । तेषां पुण्यतमं ज्ञेयं प्रयागाख्यं महामुने ॥ ९ ॥
Ô grand sage, parmi toutes les régions saintes et méritoires sur la terre, bordée par l’océan, sache que la plus méritoire est le lieu nommé Prayāga.
Verse 10
इयाज वेधा यज्ञेन यत्र देवं रमापतिम् । तथैव मुनयः सर्वे चक्रश्च विविधान्मखान् ॥ १० ॥
Là, le Créateur (Vedhā) adora le Seigneur, l’Époux de Ramā (Lakṣmī), au moyen du sacrifice; de même, tous les sages accomplirent diverses sortes de rites sacrificiels.
Verse 11
सर्वतीर्थाभिषेकाणि यानि पुण्यानि तानि वै । गङ्गाबिन्द्वभिषेकस्य कलां नार्हन्ति षोडशीम् ॥ ११ ॥
Tous les mérites acquis en se baignant (ou en recevant l’onction) dans tous les tīrtha sacrés sont bien réels; pourtant ils n’atteignent pas même le seizième du mérite obtenu par l’onction d’une seule goutte de la Gaṅgā.
Verse 12
गङ्गा गङ्गेति यो ब्रूयाद्योजनानां शते स्थितः । सोऽपि मुच्येत पापेभ्यः किमु गङ्गाभिषेकवान् ॥ १२ ॥
Même celui qui se tient à cent yojana de distance, s’il prononce seulement « Gaṅgā, Gaṅgā », est délivré des péchés; combien plus encore celui qui s’est réellement baigné ou a reçu l’onction des eaux de la Gaṅgā !
Verse 13
विष्णुपादोद्भवा देवी विश्वेश्वरशिरः स्थिता । संसेव्या मुनिभिर्देवः किं पुनः पामरैर्जनै ॥ १३ ॥
Ô Déesse, celle qui jaillit des pieds de Viṣṇu et demeure sur la tête du Seigneur de l’univers est vénérée et servie même par les sages; combien plus, dès lors, doit-elle être honorée par les gens ordinaires !
Verse 14
यत्सैकतं ललाटे तु ध्रियते मनुजोत्तमैः । तत्रैव नेत्रं विज्ञेयं विध्यर्द्धाधः समुज्ज्वलत् ॥ १४ ॥
La marque de tilaka (d’argile/sable sacré) que les meilleurs des hommes portent sur le front—c’est là même qu’il faut reconnaître l’Œil divin, brillant d’un vif éclat, placé à une demi-mesure au-dessus de la ligne des sourcils.
Verse 15
यन्मज्जनं महापुण्यं दुर्लभं त्रिदिवौकसाम् । सारूप्यदायकं विष्णोः किमस्मात्कथ्यते परम ॥ १५ ॥
Cette immersion en ce lieu sacré est d’un mérite suprême, rare même pour les habitants du ciel, et elle confère le sārūpya, la ressemblance avec le Seigneur Viṣṇu. Que pourrait-on dire de plus élevé que cela ?
Verse 16
यत्र स्नाताः पापिनोऽपि सर्वपापविवर्जिताः । महद्विमानमारूढाः प्रयान्ति परमं पदम् ॥ १६ ॥
Là, même les pécheurs, après s’être baignés, sont entièrement délivrés de tous les péchés ; puis, montés sur un grand vimāna céleste, ils s’en vont vers la Demeure suprême.
Verse 17
यत्र स्नाता महात्मानः पितृमातृकुलानि वै । सहस्राणि समुद्धृत्य विष्णुलोके व्रजन्ति वै ॥ १७ ॥
Là où se baignent les grandes âmes dévotes, elles relèvent des milliers de familles, du côté du père comme de la mère, et vont assurément au monde de Viṣṇu.
Verse 18
स स्नातः सर्वतीर्थेषु यो गङ्गां स्मरति द्विज । पुण्यक्षेत्रेषु सर्वेषु स्थितवान्नात्र संशयः ॥ १८ ॥
Ô deux-fois-né, quiconque se souvient de la Gaṅgā a, en vérité, pris bain en tous les tīrtha ; il s’est tenu dans tous les lieux saints de pèlerinage, sans aucun doute.
Verse 19
यत्र स्नातं नरं दृष्ट्वा पापोऽपि स्वर्गभूमिभाक् । मदङ्गस्पर्शेमात्रेण देवानामाधिपो भवेत् ॥ १९ ॥
En ce lieu sacré, même un pécheur, rien qu’en voyant un homme qui s’y est baigné, devient digne du ciel ; et par le seul contact de mon corps, on peut devenir le seigneur des dieux.
Verse 20
तुलसीमूलसंभूता द्विजपादोद्भवा तथा । गङ्गोद्भवा तु मृल्लोकान्नयत्यच्युतरूपताम् ॥ २० ॥
La terre sacrée née à la racine du Tulasī, la terre issue des pieds d’un brāhmane, et surtout la terre née de la Gaṅgā : cette argile sainte conduit les êtres de ce monde à l’état de ressembler à Acyuta (le Seigneur Viṣṇu).
Verse 21
गङ्गा च तुलसी चैव हरिभक्तिरचञ्चला । अत्यन्तदुर्ल्लभा नॄणां भक्तिर्द्धर्मप्रवक्तरि ॥ २१ ॥
La Gaṅgā, le Tulasī et la dévotion inébranlable à Hari : tout cela est d’une rareté extrême pour les humains ; et la dévotion envers le Maître qui proclame le Dharma est elle aussi très difficile à obtenir.
Verse 22
सद्धर्मवक्तुः पदसंभवां मृदं गङ्गोद्भवां चैव तथा तुलस्याः । मूलोद्भवां भक्तियुतो मनुष्यो धृत्वा शिरस्येति पदं च विष्णोः ॥ २२ ॥
L’homme animé de bhakti doit poser sur sa tête la terre sacrée née des empreintes du prédicateur du vrai dharma, la terre issue de la Gaṅgā et la terre de la racine du Tulasī ; ainsi il atteint l’état (demeure) de Viṣṇu.
Verse 23
कदा यास्याम्यहं गङ्गां कदा पश्यामि तामहम् । वाञ्च्छत्यपि च यो ह्येवं सोऽपि विष्णुपदं व्रजेत् ॥ २३ ॥
« Quand irai-je à la Gaṅgā ? Quand la verrai-je ? » Même celui qui ne fait que désirer ainsi atteint la demeure de Viṣṇu.
Verse 24
गङ्गाया महिमा ब्रह्मन्वक्तुं वर्षशतैरपि । न शक्यते विष्णुनापि किमन्यैर्बहुभाषितैः ॥ २४ ॥
Ô brāhmane, la grandeur de la Gaṅgā ne peut être pleinement décrite même en des centaines d’années, pas même par Viṣṇu Lui-même ; que pourraient donc les autres, fussent-ils grands parleurs ?
Verse 25
अहो माया जगत्सर्वं मोहयत्येतदद्भुतम् । यतो वै नरकं यान्ति गङ्गानाम्नि स्थितेऽपि हि ॥ २५ ॥
Ah ! Quelle merveille stupéfiante : Māyā égare le monde entier, au point que les êtres vont encore en enfer, même en demeurant dans un lieu portant le nom de « Gaṅgā ».
Verse 26
संसारदुःख विच्छेदि गङ्गानाम प्रकीर्तितम् । तथा तुलस्या भक्तिश्च हरिकीर्तिप्रवक्तरि ॥ २६ ॥
On proclame que le Nom de « Gaṅgā » tranche la souffrance du saṃsāra ; de même, la bhakti envers Tulasī et envers celui qui proclame la gloire de Hari (Viṣṇu) est dite souverainement purificatrice.
Verse 27
सकृदप्युच्चरेद्यस्तु गङ्गेत्येवाक्षरद्वयम् । सर्वपापविनिर्मुक्तो विष्णुलोकं स गच्छति ॥ २७ ॥
Celui qui ne serait-ce qu’une seule fois prononce le nom disyllabique « Gaṅgā » est délivré de tous les péchés et parvient au monde de Viṣṇu.
Verse 28
योजनत्रितयं यस्तु गङ्गायामधिगच्छति । सर्वपापविनिर्मुक्तः सूर्यलोकं समेति हि ॥ २८ ॥
Quiconque parcourt le long de la Gaṅgā une distance de trois yojanas est affranchi de tous les péchés et atteint véritablement le monde du Soleil (Sūryaloka).
Verse 29
सेयं गङ्गा महापुण्या नदी भक्त्या निषेविता । मेषतौलिमृगार्केषु पावयत्यखिलं जगत् ॥ २९ ॥
Voici la Gaṅgā, fleuve d’un mérite immense, honoré et servi avec bhakti ; lorsque le Soleil séjourne en Meṣa (Bélier), Taulī (Balance) et Mṛga (saison/passage solaire de Mṛgaśīrṣa), elle purifie l’univers tout entier.
Verse 30
गोदावरी भीमरथी कृष्णा रेवा सरस्वती । तुङ्गभद्रा च कावेरी कालिन्दी बाहुदा तथा ॥ ३० ॥
Les fleuves sacrés—Godāvarī, Bhīmarathī, Kṛṣṇā, Revā (Narmadā), Sarasvatī, Tuṅgabhadrā, Kāverī, Kālindī (Yamunā) et aussi Bāhudā—doivent être rappelés à la mémoire et vénérés.
Verse 31
वेत्रवती ताम्रपर्णी सरयूश्च द्विजोत्तम । एवमादिषु तीर्थेषु गङ्गा मुख्यतमा स्मृता ॥ ३१ ॥
«Vetravatī, Tāmraparṇī et aussi Sarayū, ô meilleur des deux-fois-nés; parmi ces tīrtha et d’autres, la Gaṅgā est tenue en mémoire comme la plus éminente.»
Verse 32
यथा सर्वगतो विष्णुर्जगव्द्याप्य प्रतिष्टितः । तथेयं व्यापिनी गङ्गा सर्वपापप्रणाशिनी ॥ ३२ ॥
De même que Viṣṇu, l’Omniprésent, demeure établi partout en pénétrant l’univers entier, de même cette Gaṅgā est partout répandue et détruit tout péché.
Verse 33
अहो गङ्गा जगद्धात्री स्नानपानादिभिर्जगत् । पुनाति पावनीत्येषा न कथं सेव्यते नृभिः ॥ ३३ ॥
Ah ! La Gaṅgā, soutien du monde : par le bain, la boisson et autres actes, elle purifie l’univers. Puisqu’elle est célébrée comme la Purificatrice, comment les hommes ne la servent-ils pas et ne la fréquentent-ils pas ?
Verse 34
तीर्थानामुत्तमं तीर्थं क्षेत्राणां क्षेत्रमुत्तमम् । वाराणसीति विख्यातं सर्वदेवनिषेवितम् ॥ ३४ ॥
Parmi tous les tīrtha, celui-ci est le tīrtha suprême; parmi toutes les terres saintes, celui-ci est le kṣetra suprême. Il est renommé Vārāṇasī, honoré et fréquenté par tous les dieux.
Verse 35
ते एव श्रवणे धन्ये संविदाते बहुश्रुतम् । इह श्रुतिमतां पुंसां काशी याभ्यां श्रुताऽसकृत् ॥ ३५ ॥
Bénies sont, en vérité, ces deux oreilles qui écoutent, car elles confèrent un vaste savoir. En ce monde, pour les hommes nourris de la śruti sacrée, Kāśī est ce dont on entend sans cesse la louange, encore et encore.
Verse 36
ये यं स्मरन्ति संस्थानमविमुक्तं द्विजोत्तमम् । निर्धूतसर्वपापास्ते शिवलोकं व्रजन्ति वै ॥ ३६ ॥
Ô meilleur des deux-fois-nés, ceux qui se souviennent de ce séjour sacré nommé Avimukta sont purifiés de tous les péchés, et, en vérité, gagnent le monde de Śiva.
Verse 37
योजनानां शतस्थोऽपि अविमुक्तं स्मरेद्यदि । बहुपातकपूर्णोऽपि पदं गच्छत्यनामयम् ॥ ३७ ॥
Fût-on à cent yojanas de là, si l’on se souvient d’Avimukta, alors—même chargé de nombreux péchés—on atteint l’état sans peine et sans maladie, la demeure suprême.
Verse 38
प्राणप्रयाणसमये योऽविमुक्तं स्मरेद्द्विज । सोऽपि पापविनिर्मुक्तः शैवं पदमवाप्नुयात् ॥ ३८ ॥
Ô deux-fois-né, celui qui, à l’instant où le souffle s’en va, se souvient d’Avimukta, lui aussi est délivré du péché et obtient l’état suprême de Śiva.
Verse 39
काशीस्मरणजं पुण्यं भुक्त्वा स्वर्गे तदन्ततः । पृथिव्यामेकराड् भूत्वा काशीं प्राप्य च मुक्तिभाक् ॥ ३९ ॥
Après avoir goûté au ciel le mérite né du souvenir de Kāśī, puis lorsque ce mérite s’épuise, on renaît sur la terre en souverain unique; et ensuite, en atteignant de nouveau Kāśī, on devient participant de la délivrance (mukti).
Verse 40
बहुनात्र किमुक्तेन वाराणस्या गुणान्प्रति । नामापि गृह्णातां काश्याश्चतुर्वर्गो न दूरतः ॥ ४० ॥
À quoi bon dire ici longuement les vertus de Vārāṇasī ? Même pour ceux qui ne font que prononcer le nom de Kāśī, les quatre buts de la vie ne sont pas loin.
Verse 41
गङ्गायमुनयोर्योगोऽधिकः काश्या अपि द्विज । यस्य दर्शनमात्रेण नरा यान्ति परां गतिम् ॥ ४१ ॥
Ô deux-fois-né, la sainte confluence du Gaṅgā et de la Yamunā est plus exaltée encore que Kāśī ; rien qu’en la contemplant, les hommes atteignent l’état suprême.
Verse 42
मकरस्थे रवौ गङ्गा यत्र कुत्रावगाहिता । पुनाति स्नानपानाद्यैर्नयन्तीन्द्रपुरं जगत् ॥ ४२ ॥
Lorsque le Soleil entre en Makara (Capricorne), le Gaṅgā—où que l’on s’y baigne—purifie le monde par des actes tels que le bain et le fait de boire ses eaux, et conduit les êtres vers la demeure céleste d’Indra.
Verse 43
यो गङ्गां भजते नित्यं शंकरो लोकशंकरः । लिङ्गरूपीं कथं तस्या महिमा परिकीर्त्यते ॥ ४३ ॥
Même Śaṅkara—bienfaiteur des mondes—vénère le Gaṅgā chaque jour. Puisqu’elle est présente dans la forme même du Liṅga, comment sa grandeur pourrait-elle être dite comme il se doit ?
Verse 44
हरिरूपधरं लिङ्गं लिङ्गरूपधरो हरिः । ईषदप्यन्तरं नास्ति भेदकृच्चानयोः कुधीः ॥ ४४ ॥
Le Liṅga porte la forme de Hari, et Hari porte la forme du Liṅga. Il n’existe entre eux pas même la moindre différence ; celui qui introduit une distinction entre les deux a l’intelligence égarée.
Verse 45
अनादिनिधने देवे हरिशंकरसंज्ञिते । अज्ञानसागरे मग्ना भेदं कुर्वन्ति पापिनः ॥ ४५ ॥
Dans le Seigneur sans commencement ni fin—connu comme Hari et comme Śaṅkara—les pécheurs, engloutis dans l’océan de l’ignorance, fabriquent des divisions (voyant une différence là où il n’y en a pas).
Verse 46
यो देवो जगतामीशः कारणानां च कारणम् । युगान्ते निगदन्त्येतद्रुद्ररूपधरो हरिः ॥ ४६ ॥
Ce Deva est le Seigneur des mondes et la cause de toutes les causes ; à la fin d’un âge, on déclare que c’est Hari, portant la forme de Rudra.
Verse 47
रुद्रो वै विष्णुरुपेण पालयत्यखिलंजगत् । ब्रह्मरुपेण सृजति प्रान्तेः ह्येतत्त्रयं हरः ॥ ४७ ॥
En vérité, Rudra, prenant la forme de Viṣṇu, protège l’univers entier ; prenant la forme de Brahmā, il crée. Ainsi, dans le cycle cosmique et à son terme, cette triade appartient à Hara (Śiva) seul.
Verse 48
हरिशंकरयोर्मध्ये ब्रह्मणश्चापि यो नरः । भेदं करोति सोऽभ्येति नरकं भृशदारुणम् ॥ ४८ ॥
Celui qui établit une différence entre Hari et Śaṅkara, et encore entre eux et Brahmā, va vers un enfer extrêmement terrible.
Verse 49
हरं हरिं विधातारं यः पश्यत्येकरूपिणम् । स याति परमानन्दं शास्त्राणामेष निश्चयः ॥ ४९ ॥
Quiconque voit Hara (Śiva), Hari (Viṣṇu) et Vidhātṛ (Brahmā) comme une seule forme et une seule essence atteint la béatitude suprême ; telle est la conclusion arrêtée des Écritures.
Verse 50
योऽसावनादिः सर्वज्ञो जगतामादिकृद्विभुः । नित्यं संनिहितस्तत्र लिङ्गरूपी जनार्दनः ॥ ५० ॥
Ce Janārdana—sans commencement, omniscient, origine et artisan des mondes, l’Omniprésent—demeure là pour l’éternité, présent sous la forme du liṅga.
Verse 51
काशीविश्वेश्वरं लिङ्गं ज्योतिर्लिङ्गं तदुच्यते । तं दृष्ट्वा परमं ज्योतिराप्नोति मनुजोत्तमः ॥ ५१ ॥
Le Liṅga de Viśveśvara à Kāśī est appelé Jyotirliṅga. L’ayant contemplé, le meilleur des hommes atteint la Lumière Suprême.
Verse 52
काशीप्रदक्षिणा येन कृता त्रैलोक्यपावनी । सप्तद्वीपासाब्धिशैला भूः परिक्रमितामुना ॥ ५२ ॥
Par lui fut accomplie la pradakṣiṇā de Kāśī, qui purifie les trois mondes ; en vérité, par ce sage, c’est comme si la terre entière—avec ses sept continents, ses océans et ses montagnes—avait été circumambulée.
Verse 53
धातुमृद्दारपाषाणलेख्याद्या मूर्तयोऽमलाः । शिवस्य वाच्युतस्यापि तासु संनिहितो हरिः ॥ ५३ ॥
Les images faites de métal, d’argile, de bois, de pierre, ou même dessinées et autres, sont pures. Qu’elles soient de Śiva ou d’Acyuta (Viṣṇu), Hari y demeure au-dedans.
Verse 54
तुलसीकाननं यत्र यत्र पह्मवनं द्विजा । पुराणपठनं यत्र यत्र संनिहितो हरिः ॥ ५४ ॥
Ô deux-fois-nés, là où se trouve un bosquet de Tulasī, là où se trouve un bosquet de lotus, et là où l’on récite les Purāṇa—là, oui là, Hari est présent.
Verse 55
पुराणसंहितावक्ता हरिरित्यभिधीयते । तद्भक्तिं कुर्वतां नॄणां गङ्गास्नानं दिने दिने ॥ ५५ ॥
Celui qui expose le compendium des Purāṇa est dit être Hari Lui-même ; pour ceux qui cultivent la bhakti envers Lui, c’est comme se baigner dans la Gaṅgā jour après jour.
Verse 56
पुराणश्रवणे भक्तिर्गङ्गास्नानसमा द्विज । तद्वक्तरि च या भक्तिः सा प्रयागोपमा स्मृता ॥ ५६ ॥
Ô deux-fois-né, la bhakti manifestée par l’écoute des Purāṇa est tenue pour égale au bain dans la Gaṅgā ; et la bhakti envers l’orateur de ce Purāṇa est rappelée comme comparable à la sainteté de Prayāga.
Verse 57
पुराणधर्मकथनैर्यः समुद्धरते जगत् । संसारसागरे मग्नं स हरिः परिकीर्तितः ॥ ५७ ॥
Celui qui, par les récits de Purāṇa et de Dharma, relève le monde englouti dans l’océan du saṁsāra, Celui-là est proclamé Hari (Viṣṇu).
Verse 58
नास्ति गङ्गासमं तीर्थं नास्ति मातृसमो गुरुः । नास्ति विष्णुसमं दैवं नास्ति तत्त्वं गुरोः परम् ॥ ५८ ॥
Il n’est point de tīrtha égal à la Gaṅgā ; point de maître égal à la mère ; point de divinité égale à Viṣṇu ; et point de vérité plus haute que celle transmise par le Guru.
Verse 59
वर्णानां ब्राह्मणः श्रेष्टस्तारकाणां यथा शशी । यथा पयोधिः सिन्धूनां तथा गङ्गा परा स्मृता ॥ ५९ ॥
Parmi les varṇa, le Brāhmaṇa est tenu pour le plus éminent, comme la Lune parmi les étoiles. Et de même que l’océan est le plus grand des cours d’eau, ainsi la Gaṅgā est rappelée comme suprême.
Verse 60
नास्ति शान्तिसमो बन्धुर्नास्ति सत्यात्परं तपः । नास्ति मोक्षात्परो लाभो नास्ति गङ्गासमा नदी ॥ ६० ॥
Il n’est point d’ami égal à la paix; il n’est point d’austérité plus haute que la vérité. Il n’est point de gain supérieur à la délivrance; et nul fleuve n’égale la Gaṅgā.
Verse 61
गङ्गायाः परमं नाम पापारण्यदवानलः । भवव्याधिहरा गङ्गा तस्मात्सेव्या प्रयत्नतः ॥ ६१ ॥
Le Nom suprême de la Gaṅgā est « l’incendie qui consume la forêt des péchés ». La Gaṅgā ôte la maladie du devenir mondain; aussi doit-elle être vénérée et servie avec ardeur.
Verse 62
गायत्री जाह्नवी चोभे सर्वपापहरे स्मृते । एतयोर्भक्तिहीनो यस्तं विद्यात्पतितं द्विज ॥ ६२ ॥
Gāyatrī et Jāhnavī (la Gaṅgā) sont toutes deux rappelées comme celles qui ôtent tous les péchés. Le dvija (deux-fois-né) dépourvu de bhakti envers elles doit être tenu pour déchu.
Verse 63
गायत्री छन्दसां माता माता लोकस्य जाह्नवी । उभे ते सर्वपापानां नाशकारणतां गते ॥ ६३ ॥
Gāyatrī est la mère de tous les mètres védiques; Jāhnavī (la Gaṅgā) est la mère du monde. Toutes deux sont devenues la cause de la destruction de tous les péchés.
Verse 64
यस्य प्रसन्ना गायत्री तस्य गङ्गा प्रसीदति । विष्णुशक्तियुते ते द्वे समकामप्रसिद्धेदे ॥ ६४ ॥
À celui que Gāyatrī comble de grâce, la Gaṅgā aussi devient favorable. Ces deux—pourvues de la śakti de Viṣṇu—sont semblables pour accorder l’accomplissement des buts désirés.
Verse 65
धर्मार्थकामरूपाणां फलरुपे निरञ्जने । सर्वलोकानुग्रहार्थं प्रवर्तेते महोत्तमे ॥ ६५ ॥
Ô Toi, le Suprême sans tache—bien que les fruits paraissent sous les formes du dharma, de l’artha et du kāma, ils s’accomplissent en vérité, ultimement, pour la grâce et le relèvement de tous les mondes, ô Très-Excellent.
Verse 66
अतीव दुर्ल्लभा नॄणां गायत्री जाह्नवी तथा । तथैव तुलसीभक्तिर्हरिभक्तिश्च सात्त्विकी ॥ ६६ ॥
Pour les humains, sont d’une rareté extrême : la dévotion à Gāyatrī et la vénération de Jāhnavī (la Gaṅgā). De même, sont rares la dévotion à Tulasī et la bhakti pure (sāttvika) envers Hari.
Verse 67
अहो गङ्गा महाभागा स्मृता पापप्रणाशिनी । हरिलोकप्रदा दृष्टा पीता सारूप्यदायिनी । यत्र स्नाता नरा यान्ति विष्णोः पदमनुत्तमम् ॥ ६७ ॥
Ah ! Bienheureuse est la grande Gaṅgā : rien qu’en s’en souvenant, elle détruit les péchés ; en la contemplant, elle accorde le monde de Hari ; en la buvant, elle donne le sārūpya, la ressemblance avec le Seigneur. Ceux qui s’y baignent vont à la demeure sans égale de Viṣṇu.
Verse 68
नारायणो जगद्धाता वासुदेवः सनातनः । गङ्गास्नानपराणां तु वाञ्छितार्थफलप्रदः ॥ ६८ ॥
Nārāyaṇa—Soutien du monde, Vāsudeva l’Éternel—accorde véritablement les fruits des buts désirés à ceux qui se consacrent au bain dans la Gaṅgā.
Verse 69
गङ्गाजलकणेनापि यः सिक्तो मनुजोत्तमः । सर्वपापविनिर्मुक्तः प्रयाति परमं पदम् ॥ ६९ ॥
Même le meilleur des hommes, ne fût-ce qu’aspergé d’une seule goutte d’eau de la Gaṅgā, est délivré de tous les péchés et atteint l’état suprême.
Verse 70
यद्बिन्दुसेवनादेव सगरान्वयसम्भवः । विसृज्य राक्षसं भावं संप्राप्तः परमं पदम् ॥ ७० ॥
Par la seule prise de cette goutte sacrée, celui né dans la lignée de Sagara rejeta sa nature démoniaque et atteignit l’état suprême.
Verse 71
इति श्रीबृहन्नारदीयपुराणे पूर्वभागे प्रथमपादे गङ्गामाहात्म्यं नाम षष्टोऽध्यायः ॥ ६ ॥
Ainsi s’achève le sixième chapitre, intitulé « La Grandeur de la Gaṅgā », dans le premier Pāda du Pūrva-bhāga du Śrī Bṛhannāradīya Purāṇa.
Sanaka states that the saṅgama is affirmed by ‘supreme sages’ as highest among kṣetras and tīrthas, being a divine resort for gods and sages and a concentrated locus where bathing/seeing/remembrance yields exceptional sin-destruction and auspicious results.
It asserts abheda: the liṅga bears Hari’s form and Hari bears the liṅga’s form; distinguishing Hari and Śaṅkara (and Brahmā) is condemned. Thus Kāśī’s Viśveśvara Jyotirliṅga is presented as a locus of the Supreme Light while remaining consistent with Vaiṣṇava devotion.