
Nine Creations (Sarga), Guṇa-Streams of Beings, and Brahmā’s Progeny in Cyclic Time
Refermant le seuil du chapitre précédent vers la cosmogonie, Śrī Kūrma enseigne qu’au commencement de chaque kalpa la création surgit d’abord sous tamas, comme un état voilé, semblable à une semence. Le discours classe les êtres selon des « courants » (srotas) : la création première et immobile (mukhya-sarga), le règne animal au flux transversal (tiryak-srotas), les devas au flux ascendant (ūrdhva-strotas) et les humains au flux descendant (arvāk-srotas), avec les étapes prākṛta antérieures (mahat, tanmātras, aindriya/vaikārika). Puis viennent les sages nés de l’esprit de Brahmā ; leur détachement suspend la création, Brahmā étant troublé par Māyā jusqu’à l’intervention de Nārāyaṇa. De la tristesse et de la colère de Brahmā se manifeste Nīlalohita Rudra ; Śaṅkara refuse d’engendrer une descendance mortelle. Brahmā émet alors les divisions du temps, les puissances présidantes, les Prajāpati et les quatre classes (devas, asuras, pitṛs, humains) à travers des corps dominés par tamas, sattva et rajas. Le récit s’achève sur un principe éthico-cosmique : les êtres répètent d’un cycle à l’autre leurs dispositions antérieures, tandis que Dhātṛ et Maheśvara fixent fonctions, noms et rites—ancrés dans le son védique—ouvrant la suite de la manifestation ordonnée et du dharma.
Verse 1
इति श्रीकूर्मपुराणे षटसाहस्त्र्यां संहितायां पूर्वविभागे षष्ठो ऽध्यायः श्रीकूर्म उवाच सृष्टिं चिन्तयतस्तस्य कल्पादिषु यथा पुरा / अबुद्धिपूर्वकः सर्गः प्रादुर्भूतस्तमोमयः
Ainsi, dans le Śrī Kūrma Purāṇa, au sein de la Ṣaṭsāhasrī Saṃhitā, dans la section Pūrva-bhāga, s’achève le sixième chapitre. Śrī Kūrma dit : Lorsqu’Il contempla la création—comme jadis, aux commencements des kalpa—il surgit d’abord une création sans l’éclat du discernement, faite de tamas (obscurité, voilement).
Verse 2
तमो मोहो महामोहस्तामिस्त्रश्चान्धसंज्ञितः / अविद्या पञ्चपर्वैषा प्रादुर्भूता महात्मनः
Ténèbres (tamas), illusion (moha), grande illusion (mahāmoha), la noirceur aveuglante nommée Tāmisra, et l’état appelé Andhasa : telle est l’Avidyā aux cinq nœuds, surgissant dans l’être incarné, ô grande âme.
Verse 3
पञ्चधावस्थितः सर्गो ध्यायतः सो ऽभिमानिनः / संवृतस्तमसा चैव बीजकम्भुवनावृतः
La création, établie en une condition quintuple, surgit pour ce principe qui s’identifie au « moi » (abhimānin) tandis qu’il ‘contemplait’ ; mais elle demeura voilée par tamas, close comme une semence, les mondes restant encore recouverts.
Verse 4
वर्हिरन्तश्चाप्रकाशः स्तब्धो निः संज्ञ एव च / मुक्या नगा इति प्रोक्ता मुख्यसर्गस्तु स स्मृतः
On les décrit comme ayant une croissance « semblable à l’herbe » tournée vers l’intérieur, sans lumière, figés et immobiles, comme privés de conscience. On les nomme « mukhyā nagāḥ », les êtres immobiles primordiaux ; et cela est retenu comme la « mukhya-sarga », la création première.
Verse 5
तं दृष्ट्वासाधकं सर्गममन्यदपरं प्रभुः / तस्याभिध्यायतः सर्गस्तिर्यक्स्त्रोतो ऽभ्यवर्तत
Voyant que cette création n’était pas apte à sa fin, le Seigneur en conçut une autre. Tandis qu’Il contemplait, surgit la création dite « tiryak-srotas » : des êtres dont le courant de vie va à l’horizontale, le domaine animal.
Verse 6
यस्मात् तिर्यक् प्रवृत्तः स तिर्यक्स्त्रोतस्ततः स्मृतः / पश्वादयस्ते विख्याता उत्पथग्राहिणो द्विजाः
Parce que leur cours s’avance de façon oblique, on se souvient d’eux comme des « tiryak-srotas », les êtres dont le courant va de côté. Ils sont bien connus comme les animaux et autres semblables, ô deux-fois-nés, car ils suivent une voie déviée.
Verse 7
तमप्यसाधकं ज्ञात्वा सर्गमन्यं ससर्ज ह / ऊर्ध्वस्त्रोत इति प्रोक्तो देवसर्गस्तु सात्त्विकः
Sachant que cette création aussi n’était pas apte au dessein visé, Il engendra une autre création. On l’appelle la création « au courant ascendant » (ūrdhva-strota) : c’est, en vérité, la création des Devas (deva-sarga), à dominante sāttvika.
Verse 8
ते सुखप्रतिबहुला बहिरन्तश्च नावृताः / प्रकाशा बहिरन्तश्च स्वभावाद् देवसंज्ञिताः
Ils abondent en félicité ; ils ne sont entravés ni au-dehors ni au-dedans. Lumineux au dehors comme au dedans par leur propre nature, c’est pourquoi on les appelle Devas.
Verse 9
ततो ऽबिधायायतस्तस्य सत्याभिध्यायिनस्तदा / प्रादुरासीत् तदाव्यक्तादर्वाक्स्त्रोतस्तु साधकः
Puis, tandis qu’Il avançait en méditant sur la Vérité, il apparut alors, depuis l’Inmanifesté (avyakta), le sādhaka nommé « arvāk-srotas », le courant qui s’écoule vers le bas.
Verse 10
ते च प्रकाशबहुलास्तमोद्रिक्ता रजोधिकाः / दुः खोत्कटाः सत्त्वयुता मनुष्याः परिकीर्तिता
Les humains sont décrits comme riches en clarté et en lumière, tout en étant encore touchés par l’obscurité (tamas). Avec la prédominance de rajas, ils sont enclins à une souffrance intense, bien qu’ils demeurent pourvus d’une part de sattva.
Verse 11
तं दृष्ट्वा चापरं सर्गममन्यद् भगवानजः / तस्याभिध्यायतः सर्गं सर्गो भूतादिको ऽभवत्
Voyant cette création antérieure, le Seigneur Non-Né (Aja) conçut une autre modalité d’émanation. Tandis qu’il la contemplait en méditation, surgit la création dite « Bhūtādi » : l’apparition des éléments primordiaux et de leurs principes subtils.
Verse 12
ते ऽपरिग्राहिणः सर्वे संविभागरताः पुनः / खादनाश्चाप्यशीलाश्च भूताद्याः परिकीर्तिताः / इत्येते पञ्च कथिताः सर्गा वै द्विजपुङ्गवाः
Tous étaient sans appropriation et se plaisaient de nouveau au partage réciproque ; pourtant ils étaient aussi portés à dévorer et dépourvus de discipline : ainsi sont décrits ceux qui commencent par les bhūtas. Ainsi, ô le meilleur des deux-fois-nés, ces cinq créations (sargas) ont été proclamées.
Verse 13
प्रथमो महतः सर्गो विज्ञेयो ब्रह्मणस्तु सः / तन्मात्राणां द्वितीयस्तु भूतसर्गो हि स स्मृतः
Sache que la première création est l’émergence de Mahat (l’intellect cosmique), relevant de Brahman (le principe universel). La seconde création est celle des tanmātras (éléments subtils) ; la tradition la retient comme bhūta-sarga, la création des êtres/éléments.
Verse 14
वैकारिकस्तृतीयस्तु सर्ग ऐन्द्रियकः स्मृतः / इत्येष प्राकृतः सर्गः संभूतो ऽबुद्धिपूर्वकः
La troisième émanation est dite vaikārika, la création transformatrice, connue comme aindriyaka : la genèse des sens (indriyas). Ainsi, c’est une création prākṛta, née de Prakṛti, surgissant non d’une délibération de l’intellect, mais spontanément de la nature primordiale.
Verse 15
मुख्यसर्गश्चतुर्थस्तु मुख्या वै स्थावराः स्मृताः / तिर्यक्स्त्रोतस्तु यः प्रोक्तस्तिर्यग्योन्यः स पञ्चमः
La quatrième est appelée mukhya-sarga, la Création Principale ; en elle, les êtres dominants sont les immobiles (sthāvaras), tels les végétaux. La cinquième, dite tiryak-srotas, le « courant transversal », est la création de ceux qui naissent comme animaux (tiryag-yoni).
Verse 16
तथोर्ध्वस्त्रोतसां षष्ठो देवसर्गस्तु स स्मृतः / ततोर्ऽवाक्स्त्रोतसां सर्गः सप्तमः स तु मानुषः
Ainsi, parmi les êtres dont le courant s’élève, la sixième création est tenue pour la création des dieux. Puis, parmi ceux dont le courant descend, la septième création est celle des humains.
Verse 17
अष्टमो भौतिकः सर्गो भूतादीनां प्रकीर्तितः / नवमश्चैव कौमारः प्राकृता वैकृतास्त्विमे
La huitième est proclamée comme la création « élémentaire » (bhāutika) : la manifestation des êtres à partir des éléments grossiers. La neuvième, certes, est la création « Kaumāra ». Ces créations sont dites à la fois Prākṛta (issues de la Nature primordiale) et Vaikṛta (issues de la transformation).
Verse 18
प्राकृतास्तु त्रयः पूर्वे सर्गास्ते ऽबुद्धिपूर्वकाः / बुद्धिपूर्वं प्रवर्तन्ते मुख्याद्या मुनिपुङ्गवाः
Ô le meilleur des sages, les trois créations antérieures sont Prākṛta et se déploient sans intelligence préalable. Mais les créations qui commencent avec les Principaux (mukhya) avancent avec l’intelligence pour avant-coureur.
Verse 19
अग्रे ससर्ज वै ब्रह्मा मानसानात्मनः समान् / सनकं सनातनं चैव तथैव च सनन्दनम् / ऋभुं सनात्कुमारं च पूर्वमेव प्रजापतिः
Au commencement, Prajāpati Brahmā engendra d’abord, de sa propre pensée—des êtres semblables à lui—les sages nés de l’esprit : Sanaka, Sanātana, Sanandana, Ṛbhu et Sanatkumāra.
Verse 20
पञ्चैते योगिनो विप्राः परं वैराग्यमास्थिताः / ईश्वरासक्तमनसो न सृष्टौ दधिरे मतिम्
Ces cinq yogins brahmanes, établis dans le détachement suprême, l’esprit entièrement attaché à Īśvara, ne portèrent pas leur pensée vers la création (le devenir du monde).
Verse 21
तेष्वेवं निरपेक्षेषु लोकसृष्टौ प्रजापतिः / मुमोह मायया सद्यो मायिनः परमेष्ठिनः
Tandis que ces mondes se déployaient ainsi d’eux‑mêmes, Prajāpati fut aussitôt troublé par Māyā — la puissance d’illusion appartenant au Seigneur suprême, Parameṣṭhin, le Grand Magicien.
Verse 22
तं बोधयामास सुतं जगन्मायो महामुनिः / नारायणो महायोगी योगिचित्तानुरञ्जनः
Alors Nārāyaṇa —le grand sage, le Mahāyogin, la puissance merveilleuse de la Māyā cosmique— éveilla et instruisit son fils, réjouissant l’esprit des yogins.
Verse 23
बोधितस्तेन विश्वात्मा तताप परमं तपः / स तप्यमानो भगवान् न किञ्चित् प्रतिपद्यत
Ainsi éveillé par lui, le Viśvātmā (le Seigneur demeurant en tous) entreprit l’austérité suprême ; mais, même tandis que le Bienheureux accomplissait cette pénitence, il n’obtint rien : aucun fruit manifeste n’apparut.
Verse 24
ततो दीर्घेण कालेन दुखात् क्रोधो व्यजायत / क्रोधाविष्टस्य नेत्राभ्यां प्रापतन्नश्रु बिन्दवः
Puis, après un long temps, de la douleur naquit la colère ; et, chez celui que la fureur envahissait, des gouttes de larmes tombèrent de ses yeux.
Verse 25
भ्रुकुटीकुटिलात् तस्य ललाटात् परमेश्वरः / समुत्पन्नो महादेवः शरण्यो नीललोहितः
De son front, plissé par le froncement des sourcils, surgit le Seigneur suprême, Parameśvara : Mahādeva, le dispensateur de refuge, Nīlalohita (Rudra aux teintes bleue et rouge).
Verse 26
स एव भगवानीशस्तेजोराशिः सनातनः / यं प्रपश्यन्ति विद्वांसः स्वात्मस्थं परमेश्वरम्
Lui seul est Bhagavān Īśa, le Souverain éternel—amas impérissable de splendeur divine—que les sages contemplent directement comme le Seigneur suprême demeurant au cœur de leur propre Soi.
Verse 27
ओङ्कारं समनुस्मृत्य प्रणम्य च कृताञ्जलिः / ताम भगवान् ब्रह्मा सृजेमा विविधाः प्रजाः
Après s’être dûment remémoré la syllabe sacrée Oṁ et s’être incliné, les mains jointes en révérence, Bhagavān Brahmā entreprit de créer les innombrables et diverses catégories d’êtres vivants.
Verse 28
निशम्य भगवान् वाक्यं शङ्करो धर्मवाहनः / स्वात्मना सद्शान् रुद्रान् ससर्ज मनसा शिवः / कपर्दिनो निरातङ्कांस्त्रिनेत्रान् नीललोहितान्
Ayant entendu ces paroles, Bhagavān Śaṅkara—dont le véhicule est le Dharma—Śiva, par la puissance de son propre Soi, fit naître par la pensée des Rudra semblables à lui : aux cheveux nattés, sans crainte, aux trois yeux, d’une teinte bleu-rouge.
Verse 29
तं प्राह भगवान् ब्रह्मा जन्ममृत्युयुताः प्रजाः / सृजेति सो ऽब्रवीदीशो नाहं मृत्युजरान्विताः / प्रजाः स्त्रक्ष्ये जगन्नाथ सृज त्वमशुभाः प्रजाः
Bhagavān Brahmā lui dit : «Crée des êtres liés à la naissance et à la mort». Mais le Seigneur répondit : «Ô Jagannātha, je ne créerai pas une descendance affligée par la mort et la vieillesse ; crée toi-même ces créatures inauspicieuses (mortelles)».
Verse 30
निवार्य च तदा रुद्रं ससर्ज कमलोद्भवः / स्थानाभिमानिनः सर्वान् गदतस्तान् निबोधत
Alors, après avoir contenu Rudra, le Né du Lotus (Brahmā) fit naître toutes les puissances présidantes qui s’identifient à leurs fonctions respectives ; écoutez tandis qu’il les énonce.
Verse 31
अपो ऽग्निरन्तरिक्षं च द्यौर्वायुः पृथिवी तथा / नद्यः समुद्राः शैलाश्च वृक्षा वीरुध एव च
L’eau, le feu, l’espace intermédiaire (l’atmosphère), le ciel, le vent, et aussi la terre; les rivières et les océans, les montagnes, les arbres, ainsi que les lianes et les herbes—tout cela est inclus dans l’ordre manifesté de la création.
Verse 32
लवाः काष्ठाः कलाश्चैव मुहूर्ता दिवसाः क्षपाः / अर्धमासाश्च मासाश्च अयनाब्दयुगादयः
Lavas, kāṣṭhās, kalās et muhūrtas; jours et nuits; demi-mois et mois; ainsi que les ayanas (demi-années), les années, les yugas et le reste—telles sont les divisions successives du Temps.
Verse 33
स्थानाबिमानिनः सृष्ट्वा साधकानसृजत् पुनः / मरीचिभृग्वङ्गिरसं पुलस्त्यं पुलहं क्रतुम् / दक्षमत्रिं वसिष्ठं च धर्मं संकल्पमेव च
Après avoir d’abord créé les êtres présidents, fiers de leurs propres fonctions, il fit naître de nouveau les progéniteurs accomplis : Marīci, Bhṛgu, Aṅgiras, Pulastya, Pulaha, Kratu, Dakṣa, Atri, Vasiṣṭha, ainsi que Dharma et Saṅkalpa.
Verse 34
प्राणाद् ब्रह्मासृजद् दक्षं चक्षुषश्च मरीचिनम् / शिरसो ऽङ्गिरसं देवो हृदयाद् भृगुमेव च
De son souffle vital, Brahmā créa Dakṣa; de son œil il fit naître Marīci. De sa tête, le dieu produisit Aṅgiras, et de son cœur il engendra aussi Bhṛgu.
Verse 35
श्रोत्राभ्यामत्रिनामानं धर्मं च व्यवसायतः / संकल्पं चैव संकल्पात् सर्वलोकपितामहः
Le Grand-Père de tous les mondes (Brahmā) fit naître, de ses deux oreilles, le sage nommé Atri; de la résolution ferme il manifesta Dharma; et du Saṅkalpa (l’intention créatrice) il produisit Saṅkalpa lui-même.
Verse 36
पुलस्त्यं च तथोदानाद् व्यनाच्च पुलहं मुनिम् / अपानात् क्रतुमव्यग्रं समानाच्च वसिष्ठकम्
D’Udāna naquit Pulastya ; de Vyāna, le sage Pulaha ; d’Apāna, Kratu—sans fatigue ni distraction ; et de Samāna, Vasiṣṭha.
Verse 37
इत्येते ब्रह्मणा सृष्टाः साधका गृहमेधिनः / आस्थाय मानवं रूपं धर्मस्तैः संप्रवर्तितः
Ainsi ces maîtres de maison—pratiquants spirituels—furent créés par Brahmā ; et le Dharma, prenant forme humaine, fut mis en mouvement et agissant par leur entremise.
Verse 38
ततो देवासुरपितृन् मनुष्यांश्च चतुष्टयम् / सिसृक्षुरम्भांस्येतानि स्वमात्मानमयूयुजत्
Puis, désirant faire naître le quadruple ordre—dieux, asuras, ancêtres et humains—, il projeta son propre Soi dans ces eaux primordiales, fondement de la création.
Verse 39
युक्तात्मनस्तमोमात्रा उद्रिक्ताभूत् प्रजापतेः / ततो ऽस्य जघनात् पूर्वमसुरा जज्ञिरे सुताः
Chez Prajāpati, bien que l’esprit fût unifié et recueilli, l’élément d’obscurité (tāmas) devint dominant. Alors, de l’avant de ses fesses naquirent les Asuras, comme ses fils.
Verse 40
उत्ससर्जासुरान् सृष्ट्वा तां तनुं पुरुषोत्तमः / सा चोत्सृष्टा तनुस्तेन सद्यो रात्रिरजायत / सा तमोबहुला यस्मात् प्रजास्तस्यांस्वपन्त्यतः
Après avoir manifesté les êtres asuriques, le Suprême Personne rejeta ce corps ; et dès qu’il fut abandonné par Lui, la Nuit naquit. Comme elle est riche d’obscurité, les créatures s’y endorment.
Verse 41
सत्त्वमात्रत्मिकां देवस्तनुमन्यामगृह्णत / ततो ऽस्य मुखतो देवा दीव्यतः संप्रजज्ञिरे
Le Seigneur revêtit encore un autre corps, fait uniquement de sattva, pure luminosité. De Sa bouche, tandis qu’Il rayonnait d’une splendeur divine, les dieux furent alors manifestés.
Verse 42
त्यक्ता सापि तनुस्तेन सत्त्वप्रायमभूद् दिनम् / तस्मादहो धर्मयुक्ता देवताः समुपासते
Même ce corps, une fois délaissé par Lui, rendit le jour principalement sāttvique, pur et lumineux. C’est pourquoi—merveille en vérité—les divinités accordées au Dharma vénèrent ce jour/cet état avec une dévotion respectueuse.
Verse 43
सत्त्वमात्रात्मिकामेव ततो ऽन्यां जगृहे तनुम् / पितृवन्मन्यमानस्य पितरः संप्रजज्ञिरे
Puis Il revêtit un autre corps, fait seulement de sattva, pure luminosité. Et se considérant Lui-même à la manière d’un père, les Pitṛs, les Pères ancestraux, furent dûment engendrés.
Verse 44
उत्ससर्ज पितृन् सृष्ट्वा ततस्तामपि विश्वसृक् / सापविद्धा तनुस्तेन सद्यः सन्ध्या व्यजायत
Après avoir créé les Pitṛs, le Seigneur, créateur de l’univers, mit aussi de côté ce corps. De cette forme rejetée naquit aussitôt Sandhyā, le Crépuscule sacré.
Verse 45
तस्मादहर्देवतानां रात्रिः स्याद् देवविद्विषाम् / तयोर्मध्ये पितॄणां तु मूर्तिः सन्ध्या गरीयसी
Ainsi, ce qui est ‘jour’ pour les dieux devient ‘nuit’ pour ceux qui sont hostiles aux dieux ; et entre les deux, la forme la plus vénérable appartenant aux Pitṛs est Sandhyā, la jonction sacrée du crépuscule.
Verse 46
तस्माद् देवासुराः सर्वे मनवो मानवास्तथा / उपासते तदा युक्ता रात्र्यह्नोर्मध्यमां तनुम्
Ainsi, tous les dieux et les asuras, les Manus et les hommes également—lorsqu’ils sont dûment disciplinés—adorent en ce moment la « forme médiane » (madhyamā tanu) qui se tient entre la nuit et le jour.
Verse 47
रजोमात्रात्मिकां ब्रह्मा तनुमन्यामगृह्णत / ततो ऽस्य जज्ञिरे पुत्रा मनुष्या रजसावृताः
Alors Brahmā revêtit un autre corps, fait uniquement de rajas. De cette forme naquirent les humains—sa descendance—voilés et entraînés par le rajas.
Verse 48
तामप्याशु स तत्याज तनुं सद्यः प्रजापतिः / ज्योत्स्त्रा सा चाभवद्विप्राः प्राक्सन्ध्या याबिधीयते
Puis Prajāpati rejeta aussitôt ce corps lui aussi ; et elle devint Jyotsnā, la radiance. Ô brāhmanes, c’est ce qu’on nomme prāk-sandhyā, le crépuscule de l’aube.
Verse 49
ततः स भगवान् ब्रह्मा संप्राप्य द्विजपुङ्गवाः / मूर्ति तमोरजः प्रायां पुनरेवाभ्ययूयुजत्
Alors le Bienheureux Seigneur Brahmā—ô vous, les plus éminents des deux-fois-nés—s’étant approché de vous, s’attela de nouveau à une forme où dominent tamas et rajas, afin que l’œuvre de la manifestation se poursuive.
Verse 50
अन्धकारे क्षुधाविष्टा राक्षसास्तस्य जज्ञिरे / पुत्रास्तमोरजः प्राया बलिनस्ते निशाचराः
Dans l’obscurité naquirent de lui les rākṣasas, saisis par la faim. Ces êtres qui rôdent la nuit, issus pour la plupart de la qualité tamas, devinrent sa puissante progéniture.
Verse 51
सर्पा यक्षास्तथा बूता गन्धर्वाः संप्रजज्ञिरे / रजस्तमोभ्यामाविष्टांस्ततो ऽन्यानसृजत् प्रभुः
Alors furent engendrés les serpents, les Yakṣa, les Bhūta et les Gandharva. Ensuite, le Seigneur (Prabhu), poussant d’autres êtres saisis par rajas et tamas, les créa également.
Verse 52
वयांसि वयसः सृष्ट्वा अवयो वक्षसो ऽसृजत् / मुखतो ऽजान् ससर्जान्यान् उदराद्गाश्चनिर्ममे
Après avoir créé les oiseaux à partir du cours du temps (les années), il fit naître les brebis de sa poitrine. De sa bouche il fit surgir les chèvres et d’autres créatures, et de son ventre il façonna aussi les vaches.
Verse 53
पद्भ्याञ्चाश्वान् समातङ्गान् रासभान् गवयान् मृगान् / उष्ट्रानश्वतरांश्चैव न्यङ्कूनन्यांश्व जातयः / औपध्यः फलमूलिन्यो रोमभ्यस्तस्य जज्ञिरे
De ses pieds surgirent les chevaux, les éléphants, les ânes, le bovidé sauvage (gavaya) et les cerfs; ainsi que les chameaux, les mulets et l’antilope nommé nyaṅku, avec d’autres espèces semblables. Et des poils de son corps naquit le règne des plantes, celles qui portent fruits et racines.
Verse 54
गायत्रं च ऋचं चैव त्रिवृत्साम रथन्तरम् / अग्निष्टोमं च यज्ञानां निर्ममे प्रथमान्मुखात्
De la première bouche, il façonna le mètre Gāyatrī et le vers Ṛk, le Sāman Trivṛt et le chant Rathantara, ainsi que l’Agniṣṭoma, le premier parmi les sacrifices (yajña).
Verse 55
यजूंषि त्रैष्टुभं छन्दः स्तोमं पञ्चदशं तथा / बृहत्साम तथोक्थं च दक्षिणादसृजन्मुखात्
De la bouche du sud, il fit surgir les formules du Yajus, le mètre Triṣṭubh, le stoma en quinze parties, le chant Bṛhat Sāman et la récitation Uktha.
Verse 56
सामानि जागतं छन्दस्तोमं सप्तदशं तथा / वैरूपमतिरात्रं च पश्चिमादसृजन्मुखात्
De la bouche occidentale (de l’Être Suprême), il fit surgir les hymnes Sāman, le mètre Jagatī, le rite Chandastoma des dix-sept (stotra), ainsi que les sacrifices soma Vairūpa et Atirātra.
Verse 57
एकविशमथर्वाणमाप्तोर्यामाणमेव च / अनुष्टुभं सवैराजमुत्तरादसृजन्मुखात्
De la bouche du nord, il fit surgir l’Atharva Veda comme le vingt-et-unième, avec le rite Āptoryāma ; et il manifesta aussi le mètre Anuṣṭubh avec le Vairāja.
Verse 58
उच्चावचानि भूतानि गात्रेभ्यस्तस्य जज्ञिरे / ब्रह्मणो हि प्रजासर्गं सृजतस्तु प्रजापतेः
Des membres de ce Prajāpati Brahmā, lorsqu’il entreprit de créer la descendance, naquirent des êtres variés—d’ordres supérieurs et inférieurs.
Verse 59
सृष्ट्वा चतुष्टयं सर्गं देवर्षिपितृमानुषम् / ततो ऽसृजच्च भूतानि स्थावराणि चराणि च
Après avoir engendré la création quadruple—dieux, sages voyants, ancêtres et humains—il produisit ensuite aussi les êtres, immobiles et mobiles.
Verse 60
यक्षान् पिशाचान् गन्धर्वांस्तथैवाप्सरसः शुभाः / नरकिन्नररक्षांसि वयः पुशुमृगोरगान् / अव्ययं च व्ययं चैव द्वयं स्थावरजङ्गमम्
Yakṣas, Piśācas, Gandharvas, et de même les Apsaras de bon augure ; Naras, Kinnaras et Rākṣasas ; oiseaux, bétail, bêtes sauvages et serpents : ainsi le monde est présenté en sa double nature, impérissable et périssable, comme création immobile et mobile.
Verse 61
तेषां ये यानि कर्माणि प्राक्सृष्टौ प्रतिपेदिरे / तान्येव ते प्रपद्यन्ते सृज्यमानाः पुनः पुनः
Quelles que soient les actions que ces êtres adoptèrent lors de la création précédente—ce sont ces mêmes actions qu’ils reprennent, lorsqu’ils sont recréés, encore et encore.
Verse 62
हिंस्त्राहिंस्त्रे मृदुक्रूरे धर्माधर्मावृतानृते / तद्भाविताः प्रपद्यन्ते तस्मात् तत् तस्य रोचते
Qu’il s’agisse de violence ou de non-violence, de douceur ou de cruauté, de dharma ou d’adharma, de vérité ou de mensonge—les êtres vont vers ce que leur disposition intime a nourri; ainsi, cela même leur devient agréable.
Verse 63
महाभूतेषु नानात्वमिन्द्रियार्थेषु मूर्तिषु / विनियोगं च भूतानां धातैव विदधात् स्वयम्
La diversité des grands éléments, des objets des sens et des formes incarnées—et même la répartition des fonctions parmi les êtres—est établie par Dhātṛ, l’Ordonnateur cosmique, de lui-même et selon son vouloir.
Verse 64
नामरूपं च भूतानां कृत्यानां च प्रपञ्चनम् / वेदशब्देभ्य एवादौ निर्ममे स महेश्वरः
Dès l’origine, Maheśvara façonna l’étendue manifestée—les noms et les formes des êtres, ainsi que la différenciation des actes et des rites—véritablement à partir des seuls sons du Veda.
Verse 65
आर्षाणि चैव नामानि याश्च वेदेषु दृष्टयः / शर्वर्यन्ते प्रसूतानां तान्येवैभ्यो ददात्यजः
Et les noms consacrés par les ṛṣi—ceux-là mêmes que l’on voit dans les Veda—au moment convenable après la naissance des enfants, l’Inengendré (Ajā) leur accorde précisément ces noms.
Verse 66
यथर्तावृतुलिङ्गानि नानारूपाणि पर्यये / दृश्यन्ते तानि तान्येव तथा भावा युगादिषु
De même que les signes distinctifs des saisons apparaissent sous des formes diverses lorsque le cycle se retourne—tout en demeurant ces mêmes marques saisonnières—ainsi les états de l’existence reviennent dans les yuga et les autres divisions du temps.
It enumerates prākṛta stages (mahat; tanmātras/bhūta-sarga; aindriya/vaikārika senses) and subsequent intelligent/ordered creations: mukhya (immobile), tiryak-srotas (animals), ūrdhva-strotas (devas), arvāk-srotas (humans), bhūtādi/elemental manifestations, and the Kaumāra creation of mind-born sages—together described as prākṛta and vaikṛta in a graded cosmology.
Humans are portrayed as rajas-predominant yet mixed with sattva and touched by tamas, making them capable of clarity but prone to intense suffering; the chapter ties this to karmic recurrence—beings re-assume former dispositions—so guṇic composition and prior saṃskāras shape experience and ethical orientation.
It states that Maheśvara fashioned the manifest expanse—nāma-rūpa and the differentiated field of actions/rites—from the sounds of the Veda, and that Veda-sanctioned names are bestowed at proper times, grounding cosmic order and social-ritual dharma in śruti-derived language.