Adhyaya 56
Rudra SamhitaYuddha KhandaAdhyaya 5635 Verses

बाणस्य शोकः शिवस्मरणं च — Bāṇa’s Grief and the Turn to Śiva-Remembrance

L’Adhyāya 56 s’ouvre lorsque Nārada demande à Sanatkumāra ce que fit Bāṇa après le départ de Kṛṣṇa pour Dvārakā, emmenant Aniruddha et son épouse. Sanatkumāra décrit la détresse de Bāṇa et son retour sur lui-même, reconnaissant son propre mauvais jugement. À ce moment, Nandī (en tant que Nandīśvara), chef parmi les gaṇas de Śiva, s’adresse à l’asura dévot : il lui ordonne d’abandonner le remords excessif, de voir les événements comme la volonté de Śiva, et d’intensifier le Śiva-smaraṇa (souvenir de Śiva) ainsi que la célébration régulière du mahotsava (grande fête rituelle de dévotion). Suivant ce conseil, Bāṇa retrouve son calme, se rend promptement à la demeure de Śiva, se prosterne, pleure avec humilité et accomplit des actes de bhakti : stotra de louange, prosternations et gestes corporels ritualisés. Les vers cités culminent avec une danse tāṇḍava remarquable, exécutée selon des postures formelles, signe d’une dévotion exprimée par une liturgie incarnée. L’ensemble fait passer l’intrigue de la peine réactive à la pratique dévotionnelle, mettant en lumière la compassion de Śiva et la puissance transformatrice du souvenir, du culte et de l’abandon.

Shlokas

Verse 1

नारद उवाच । कृष्णे गते द्वारकायाम निरुद्धेन भार्यया । अकार्षीत्किं ततो बाणस्तत्त्वं वद महामुने

Nārada dit : «Lorsque Kṛṣṇa fut parti pour Dvārakā, que fit ensuite Bāṇa au sujet d’Aniruddha et de son épouse ? Ô grand sage, dis-moi le récit véridique».

Verse 2

सनत्कुमार उवाच । कृष्णे गते द्वारकायामनिरुद्धेन भार्यया । दुःखितोऽभूत्ततो बाणस्स्वाज्ञानं संस्मरन्हृदा

Sanatkumāra dit : Lorsque Kṛṣṇa fut parti pour Dvārakā, avec Aniruddha et son épouse, Bāṇa fut saisi de tristesse, se remémorant en son cœur sa propre folie née de l’ignorance.

Verse 3

ततो नन्दीशिवगणो बाणं प्रोवाच दुःखितम् । दैत्यं शोणितदिग्धांगमनुता पसमन्वितम्

Alors Nandī, le premier parmi les gaṇa de Śiva, s’adressa à Bāṇa, accablé : ce démon, le corps enduit de sang, était saisi d’une brûlante douleur.

Verse 4

नन्दीश्वर उवाच । बाण शंकरसद्भक्त मानुतापं कुरुष्व भोः । भक्तानुकंपी शंभुर्वै भक्तवत्सलनामधृक्

Nandīśvara dit : «Ô Bāṇa, véritable dévot de Śaṅkara, ne t’afflige pas comme un simple homme. Śambhu est plein de compassion pour Ses bhakta, et Il porte le nom de “Bhaktavatsala”, le tendre gardien de ceux qui L’adorent».

Verse 5

तदिच्छया च यज्जातं तज्जातमिति चेतसा । मन्यस्व भक्तशार्दूल शिवं स्मर पुनःपुनः

Tout ce qui est advenu est advenu par Sa volonté : garde cette certitude fermement en ton esprit. Ô tigre parmi les dévots, accepte-le ainsi et souviens-toi du Seigneur Śiva encore et encore.

Verse 6

मन आद्ये समाधाय कुरु नित्यं महो त्सवम् । भक्तानुकंपनश्चाऽस्य शंकरस्य पुनःपुनः

D’abord, établis ton esprit dans l’absorption intérieure ; puis célèbre chaque jour la grande fête sacrée. Car Śaṅkara, toujours compatissant envers Ses dévots, accorde la grâce encore et encore.

Verse 7

नन्दिवाक्यात्ततो बाणो द्विषा शीर्षकमात्रकः । शिवस्थानं जगामाशु धृत्वा धैर्यं महामनाः

Alors, prenant à cœur les paroles de Nandin, Bāṇa—bien que l’ennemi ne l’eût laissé qu’avec la seule tête—demeura ferme, rassembla son courage et, grand d’âme, se rendit promptement au séjour du Seigneur Śiva.

Verse 8

गत्वा तत्र प्रभुं नत्वा रुरोदातीव विह्वलः । गतगर्वव्रजो बाणः प्रेमाकुलितमानसः

Parvenu en ce lieu, Bāṇa se prosterna devant le Seigneur (Śiva). Submergé d’émotion, il pleura comme sans défense ; toute fierté fut rejetée, et son esprit, ému et attendri par l’amour et la dévotion, s’apaisa.

Verse 9

संस्तुवन्विविधैः स्तोत्रै स्संनमन्नुतितस्तथा । यथोचितं पादघातं कुर्वन्विक्षेपयन्करान्

Le louant par maints hymnes, et de même se prosternant et offrant de pieuses salutations, il accomplissait des pas rythmés convenables, frappant le sol de ses pieds comme il se doit, tout en esquissant des gestes et en mouvant ses mains.

Verse 10

ननर्त तांडवं मुख्यं प्रत्यालीढादिशोभितम् । स्थानकैर्विविधाकारैरालीढप्रमुखैरपि

Il dansa le Tāṇḍava suprême, embelli par la posture pratyālīḍha et d’autres attitudes héroïques, ainsi que par maintes stations—ālīḍha et les autres—se déployant en formes variées.

Verse 11

सुखवादसहस्राणि भ्रूक्षेपसहितान्यपि । शिरःकम्पसहस्राणि प्राप्तानीकः सहस्रशः

Arrivant par vagues innombrables, il y eut des milliers et des milliers d’acclamations suaves, accompagnées de gestes où l’on relevait les sourcils ; et de même des milliers de frémissements de la tête, survenant en foule.

Verse 12

वारीश्च विविधाकारा दर्शयित्वा शनैश्शनः । तथा शोणितधाराभिस्सिञ्चयित्वा महीतलम्

Peu à peu, il fit paraître les eaux sous des formes diverses ; puis, par des flots de sang, il détrempa la surface de la terre.

Verse 13

रुद्रं प्रसादयामास शूलिनं चन्द्र शेखरम् । बाणासुरो महाभक्तो विस्मृतात्मगतिर्नतः

Bāṇāsura — bien qu’il fût un grand dévot — se prosterna, oubliant tout souci de son propre sort, et chercha la grâce de Rudra, le Porteur du Trident, le Seigneur couronné par la lune.

Verse 14

ततो नृत्यं महत्कृत्वा भगवान्भक्तवत्सलः । उवाच बाणं संहृष्टो नृत्य गीतप्रियो हरः

Alors le Seigneur Bienheureux—toujours plein de tendresse pour ses dévots—exécuta une danse magnifique. Ravi, Hara, qui aime la danse et le chant sacré, s’adressa à Bāṇa.

Verse 15

रुद्र उवाच । बाण तात बलेः पुत्र संतुष्टो नर्तनेन ते । वरं गृहाण दैत्येन्द्र यत्ते मनसि वर्तते

Rudra dit : « Ô cher Bāṇa, fils de Bali ! Ta danse m’a comblé. Ô seigneur des Daityas, reçois un don : ce qui demeure en ton esprit, ce que tu désires. »

Verse 16

सनत्कुमार उवाच । इत्याकर्ण्य वचश्शंम्भोर्दैत्येन्द्रेण तदा मुने । बाणेन संवृणीतोऽभूद्वरस्तु व्रणरोपणे

Sanatkumāra dit : « Ô sage, ayant ainsi entendu les paroles de Śambhu, le seigneur des Daityas fut alors saisi par Bāṇa ; pourtant, le don demeura efficace pour la guérison de ses blessures. »

Verse 17

बाहुयुद्धस्य चोद्ध त्तिर्गाणपत्यमथाक्षयम् । उषापुत्रस्य राज्यं तु तस्मिञ्शोणितकाह्वये

De ce combat bras contre bras naquit la souveraineté infaillible de Gaṇapati ; et le royaume du fils d’Uṣā fut établi là, dans la cité renommée Śoṇitaka.

Verse 18

निर्वैरता च विबुधैर्विष्णुना च विशेषतः । न पुनर्दैत्यता दुष्टा रजसा तमसा युता

Même les dieux—Viṣṇu en particulier—demeurent dans un état sans inimitié ; mais la nature démoniaque, perverse, ne le peut, car elle est liée à rajas et tamas.

Verse 19

शंभुभक्तिर्विशेषेण निर्विकारा सदा मुने । शिवभक्तेषु च स्नेहो दया सर्वेषु जंतुषु

Ô sage, la dévotion à Śambhu est, par excellence, toujours immuable et sans altération. Elle se manifeste en tendre affection envers les dévots de Śiva et en compassion envers tous les êtres vivants.

Verse 20

कृत्वा वराञ्शंभोर्बलिपुत्रो महाऽसुरः । प्रेम्णाऽश्रुनयनो रुद्रं तुष्टाव सुकृतांजलिः

Ayant obtenu des grâces de Śambhu, le grand Asura—fils de Bali—les yeux baignés de larmes d’amour, loua Rudra, les mains jointes en un añjali parfaitement révérencieux.

Verse 21

बाण उवाच । देवदेव महादेव शरणा गतवत्सल । त्वां नमामि महेशान दीनबन्धो दयानिधे

Bāṇa dit : «Ô Dieu des dieux, ô Mahādeva—Toi qui chéris ceux qui prennent refuge en Toi—ô Maheśāna, je me prosterne devant Toi, ami des démunis, océan de miséricorde.»

Verse 22

कृता मयि कृपातीव कृपासागर शंकर । गर्वोपहारितस्सर्वः प्रसन्नेन मम प्रभो

Ô Śaṅkara, océan de compassion ! Tu m’as accordé une grâce surabondante. Par ta faveur bienveillante, ô mon Seigneur, tout mon orgueil a été ôté.

Verse 23

त्वं ब्रह्म परमात्मा हि सर्वव्याप्यखिलेश्वरः । ब्रह्मांडतनुरुग्रेशो विराट् सर्वान्वितः परः

Tu es vraiment Brahman, le Paramātman, omniprésent et Seigneur de tout. Ô Souverain redoutable dont le corps est le cosmos même, tu es le Virāṭ (forme cosmique), Celui qui contient tous les êtres, et le Suprême au-delà de tout.

Verse 24

नाभिर्नभोऽग्निर्वदनमंबु रेतो दिशः श्रुतिः । द्यौश्शीर्षमंघ्रिरुर्वी ते मनश्चन्द्रस्तव प्रभो

Ô Seigneur, ton nombril est l’éther ; ta bouche est le feu ; l’eau est ta semence. Les directions sont tes oreilles. Le ciel est ta tête ; la terre, tes pieds ; et la lune est ton esprit.

Verse 25

दृगर्को जठरं वार्द्धिर्भुजेंद्रो धिषणा विधिः । प्रजापतिर्विसर्गश्च धर्मो हि हृदयं तव

Ton œil est le Soleil ; ton ventre est l’océan ; ton bras est le seigneur des serpents. Ton intelligence est l’ordonnance cosmique (vidhi). Tu es Brahmā, Prajāpati et l’acte même de l’émanation créatrice ; et vraiment, le Dharma est ton propre cœur.

Verse 26

रोमाण्यौषधयो नाथ केशा जलमुचस्तव । गुणास्त्रयस्त्रिनेत्राणि सर्वात्मा पुरुषो भवान्

Ô Seigneur, les poils de ton corps sont des herbes guérisseuses; tes mèches en jaṭā sont des nuées porteuses de pluie. Les trois guṇa sont tes trois yeux. Tu es le Soi intime de tous les êtres, le Purusha suprême.

Verse 27

ब्राह्मणं ते मुखं प्राहुर्बाहुं क्षत्रियमेव च । ऊरुजं वैश्यमाहुस्ते पादजं शूद्रमेव च

Ils déclarent que ta bouche est le Brāhmaṇa, et que tes bras sont, certes, le Kṣatriya. Ils disent que tes cuisses sont le Vaiśya, et que tes pieds sont, en vérité, le Śūdra : ainsi figurent-ils les quatre ordres comme issus de ta Personne cosmique, fonctions distinctes au sein d’un seul tout sacré.

Verse 28

त्वमेव सर्वदोपास्यस्सर्वैर्जीवैर्महेश्वर । त्वां भजन्परमां मुक्तिं लभते पुरुषो ध्रुवम्

Ô Maheśvara, Toi seul es à jamais digne d’adoration pour toutes les âmes incarnées. Celui qui Te vénère obtient sûrement la délivrance suprême.

Verse 29

यस्त्वां विसृजते मर्त्य आत्मानं प्रियमीश्वरम् । विपर्ययेन्द्रियार्थार्थं विषमत्त्यमृतं त्यजन्

Le mortel qui T’abandonne —Toi, son Seigneur le plus cher et son Soi intérieur— et, par compréhension pervertie, court après les objets des sens, délaisse le nectar de l’immortalité et choisit le poison amer de l’asservissement.

Verse 30

विष्णुर्ब्रह्माऽथ विबुधा मुनयश्चामलाशयाः । सर्वात्मना प्रपन्नास्त्वां शंकरं प्रियमीश्वरम्

Viṣṇu, Brahmā, les dieux et les sages au dessein sans tache se sont réfugiés en Toi de tout leur être : en Toi, Śaṅkara, Seigneur bien-aimé et Souverain suprême.

Verse 31

सनत्कुमार उवाच । इत्युक्त्वा बलिपुत्रस्तु विरराम शरासुरः । प्रेमप्रफुल्लितांगश्च प्रणम्य स महेश्वरम्

Sanatkumāra dit : Ayant ainsi parlé, Śarāsura, fils de Bali, s’arrêta ; et, le corps épanoui d’amour dévotionnel, il se prosterna avec révérence devant Maheśvara (le Seigneur Śiva).

Verse 32

इति श्रुत्वा स्वभक्तस्य बाणस्य भगवान्भवः । सर्वं लभिष्यसीत्युक्त्वा तत्रैवांतरधीयत

Entendant ainsi les paroles de son propre dévot Bāṇa, le Seigneur bienheureux Bhava (Śiva) dit : «Tu obtiendras tout», puis, en ce lieu même, il disparut aux regards.

Verse 33

ततश्शंभोः प्रसादेन महाकालत्वमागतः । रुद्रस्यानुचरो बाणो महाप्रमुदितोऽभवत्

Ensuite, par la grâce de Śambhu, Bāṇa atteignit l’état de Mahākāla. Cet accompagnateur de Rudra, Bāṇa, fut transporté d’une joie immense.

Verse 34

इति किल शरनाम्नः शंकरस्यापि वृत्तं सकलगुरु जनानां सद्गुरोश्शूलपाणेः । कथितमिह वरिष्ठं श्रोत्ररम्यैर्वचोभिस्सकलभुवनमध्ये क्रीडमानस्य नित्यम्

Ainsi donc, en vérité, le récit sacré de Śaṅkara—nommé ici Śara—de ce Seigneur au Trident, le Satguru de tous les gurus, a été exposé en ce lieu par des paroles excellentes, charmantes à l’oreille : au sujet de Celui qui, sans cesse, déploie sa līlā divine au milieu de tous les mondes.

Verse 56

इति श्रीशिवमहापुराणे द्विती यायां रुद्रसंहितायां पं० युद्धखंडे बाणासुरगणपत्वप्राप्तिवर्णनं नाम षट्पंचाशत्तमोऽध्यायः

Ainsi, dans le Śrī Śiva Mahāpurāṇa, dans la seconde partie—au sein de la Rudra Saṃhitā, dans le Yuddha Khaṇḍa—s’achève le cinquante-sixième chapitre intitulé : «Récit de l’accession de Bāṇāsura au rang de Gaṇa de Śiva».

Frequently Asked Questions

After Kṛṣṇa returns to Dvārakā with Aniruddha and his wife, Bāṇa becomes distressed; Nandīśvara counsels him to accept Śiva’s will and renew worship, after which Bāṇa approaches Śiva and performs praise and tāṇḍava.

The chapter models a Shaiva psychology of crisis: sorrow is redirected into smaraṇa and ritual discipline, presenting devotion as the method by which inner disorder is stabilized and grace is accessed.

Śiva is highlighted as Śambhu/Śaṅkara the bhaktavatsala (compassionate to devotees), while devotion manifests through stotra, prostration, and tāṇḍava—ritualized speech and body as vehicles of bhakti.