
L’Adhyāya 41 s’ouvre sur la question de Vyāsa : comment Nārāyaṇa accomplit-il le vīryādhāna (l’imprégnation) dans le sein de Tulasī ? Sanatkumāra explique que Viṣṇu, chargé d’exécuter le dessein des dieux et sur l’injonction de Śiva, use de māyā, prend l’apparence de Śaṅkhacūḍa et s’approche de la demeure de Tulasī. Le récit décrit un retour mis en scène : arrivée à la porte, sons des dundubhi, cris victorieux de bon augure ; Tulasī, pleine de joie, offre un accueil rituel—elle observe par la fenêtre, organise les rites de maṅgala, fait des dons aux brāhmaṇas, se pare, puis lave avec respect les pieds du prétendu époux et s’incline devant eux. Le chapitre met en relief le déguisement divin comme instrument conforme au dharma dans un contexte de guerre, afin de défaire les protections de Śaṅkhacūḍa et d’avancer la résolution cosmique du conflit, tout en soulignant la tension morale entre bhakti, tromperie et nécessité providentielle.
Verse 1
व्यास उवाच । नारायणश्च भगवान् वीर्याधानं चकार ह । तुलस्याः केन यत्नेन योनौ तद्वक्तुमर्हसि
Vyāsa dit : «Comment, et par quel moyen particulier, le Bienheureux Seigneur Nārāyaṇa déposa-t-il sa semence dans le sein de Tulasī ? Je t’en prie, explique-le-moi.»
Verse 2
सनत्कुमार उवाच । नारायणो हि देवानां कार्यकर्ता सतां गतिः । शंखचूडस्य रूपेण रेमे तद्रमया सह
Sanatkumāra dit : «Nārāyaṇa est en vérité l’accomplisseur des desseins des dieux et le refuge des justes. Prenant la forme de Śaṅkhacūḍa, il se divertit avec cette Ramā (Lakṣmī).»
Verse 3
तदेव शृणु विष्णोश्च चरितं प्रमुदावहम् । शिवशासनकर्तुश्च मातुश्च जगतां हरेः
Écoute donc ce récit, dispensateur de félicité, au sujet de Viṣṇu : comment il devint l’exécuteur de l’ordre de Śiva, et comment lui, Hari, soutien des mondes, agit à l’égard de la Mère de l’univers.
Verse 4
रणमध्ये व्योमवचः श्रुत्वा देवेन शंभुना । प्रेरितश्शंखचूडस्य गृहीत्वा कवचं परम्
Au cœur du combat, ayant entendu la voix céleste, Śambhu — le Seigneur — poussa Śaṅkhacūḍa ; et celui-ci, ainsi stimulé, revêtit l’armure suprême.
Verse 5
विप्ररूपेण त्वरितं मायया निजया हरिः । जगाम शंखचूडस्य रूपेण तुलसीगृहम्
Hari, prenant la forme d’un brāhmaṇa et usant promptement de sa propre māyā, se rendit à la demeure de Tulasī, revêtant l’exacte apparence de Śaṅkhacūḍa.
Verse 6
दुन्दुभिं वादयामास तुलसी द्वारसन्निधौ । जयशब्दं च तत्रैव बोधयामास सुन्दरीम्
Se tenant près du seuil, Tulasī fit retentir le tambour dundubhi ; et là même elle éveilla la belle dame par le cri de « Victoire ! ».
Verse 7
तच्छ्रुत्वा चैव सा साध्वी परमानन्दसंयुता । राजमार्गं गवाक्षेण ददर्श परमादरात्
L’ayant entendu, cette femme vertueuse, comblée d’une joie suprême, regarda par la fenêtre avec la plus grande révérence et aperçut la grande voie royale.
Verse 8
ब्राह्मणेभ्यो धनं दत्त्वा कारयामास मंगलम् । द्रुतं चकार शृंगारं ज्ञात्वाऽऽयातं निजं पतिम्
Après avoir offert des richesses en aumône aux brāhmanes, elle fit accomplir des rites de bon augure. Puis, sachant que son époux était arrivé, elle se para promptement.
Verse 9
अवरुह्य रथाद्विष्णुस्तद्देव्याभवनं ययौ । शंखचूडस्वरूपः स मायावी देवकार्यकृत्
Descendu du char, Viṣṇu se rendit à la demeure de cette Déesse. Prenant l’apparence de Śaṅkhacūḍa, le maître de la māyā s’avança pour accomplir le dessein des dieux.
Verse 10
दृष्ट्वा तं च पुरः प्राप्तं स्वकांतं सा मुदान्विता । तत्पादौ क्षालयामास ननाम च रुरोद च
Voyant son bien-aimé arriver devant elle, elle fut comblée de joie. Elle lui lava les pieds, se prosterna et versa aussi des larmes.
Verse 11
रत्नसिंहासने रम्ये वासयामास मंगलम् । ताम्बूलं च ददौ तस्मै कर्पूरादिसुवासितम्
Il fit asseoir l’Être de bon augure sur un splendide trône de joyaux. Puis il lui offrit du tāmbūla (feuille de bétel), parfumé de camphre et d’autres essences.
Verse 12
अद्य मे सफलं जन्म जीवनं संबभूव ह । रणे गतं च प्राणेशं पश्यंत्याश्च पुनर्गृहे
Aujourd’hui ma naissance est devenue féconde ; ma vie même a trouvé son accomplissement—car j’ai vu mon bien-aimé, seigneur du souffle vital, parti au champ de bataille, revenir encore à la maison.
Verse 13
इत्युक्त्वा सकटाक्षं सा निरीक्ष्य सस्मितं मुदा । पप्रच्छ रणवृत्तांतं कांतं मधुरया गिरा
Après avoir ainsi parlé, elle jeta à son bien-aimé un regard de côté ; puis, souriant de joie, elle l’interrogea d’une voix douce sur le déroulement du combat.
Verse 14
तुलस्युवाच । असंख्यविश्वसंहर्ता स देवप्रवरः प्रभुः । यस्याज्ञावर्त्तिनो देवा विष्णुब्रह्मादयस्सदा
Tulasi dit : Il est le Seigneur, le plus éminent parmi les dieux, le destructeur d’innombrables univers. Par son ordre, les dieux—Vishnou, Brahmâ et les autres—demeurent à jamais obéissants et agissent selon sa volonté.
Verse 15
त्रिदेवजनकस्सोत्र त्रिगुणात्मा च निर्गुणः । भक्तेच्छया च सगुणो हरिब्रह्मप्रवर्तकः
Il est le géniteur des trois dieux ; il est l’essence des trois guṇa, et pourtant il demeure au-delà des guṇa. Par le vœu de ses dévots, il se manifeste avec attributs (saguṇa) et il confère puissance et mouvement à Hari (Viṣṇu) et à Brahmā.
Verse 16
कुबेरस्य प्रार्थनया गुणरूपधरो हरः । कैलासवासी गणपः परब्रह्म सतां गतिः
À la prière de Kubera, Hara (Śiva) revêtit une forme saguṇa, parée d’attributs divins. Demeurant au Kailāsa, ce Seigneur—chef des gaṇa—est le Parabrahman et l’ultime refuge des justes.
Verse 17
यस्यैकपलमात्रेण कोटिब्रह्मांडसंक्षयः । विष्णुब्रह्मादयोऽतीता बहवः क्षणमात्रतः
Par un seul pala de son temps, des crores d’œufs cosmiques (univers) vont à la dissolution. En un instant, bien des Brahmā, des Viṣṇu et d’autres encore ont déjà disparu—dépassés par l’incommensurable courant du temps qui est le sien, à Lui, Śiva, le Souverain suprême.
Verse 18
कर्तुं सार्द्धं च तेनैव समरं त्वं गतः प्रभो । कथं बभूव संग्रामस्तेन देवसहायिना
Ô Seigneur, tu es parti livrer bataille avec lui. Comment donc la guerre se déroula-t-elle, alors que les dieux lui prêtaient leur secours ?
Verse 19
कुशली त्वमिहायातस्तं जित्वा परमेश्वरम् । कथं बभूव विजयस्तव ब्रूहि तदेव मे
«Es-tu venu ici sain et sauf, après avoir vaincu le Seigneur Suprême ? Dis-moi : comment ta victoire s’est-elle accomplie ? Explique-moi cela même.»
Verse 20
श्रुत्वेत्थं तुलसीवाक्यं स विहस्य रमापतिः । शंखचूडरूपधरस्तामुवाचामृतं वचः
Entendant ainsi Tulasi, le Seigneur de Ramā (Viṣṇu) sourit. Prenant la forme de Śaṅkhacūḍa, il lui adressa alors des paroles semblables au nectar d’amṛta.
Verse 21
भगवानुवाच । यदाहं रणभूमौ च जगाम समरप्रियः । कोलाहलो महान् जातः प्रवृत्तोऽभून्महारणः
Le Bienheureux dit : «Lorsque moi—qui me plais au combat—j’entrai sur le champ de bataille, un immense tumulte s’éleva, et la grande mêlée s’engagea de toute sa vigueur.»
Verse 22
देवदानवयोर्युद्धं संबभूव जयैषिणोः । दैत्याः पराजितास्तत्र निर्जरैर्बलगर्वितैः
Alors s’engagea une bataille entre les Devas et les Danavas, chacun aspirant à la victoire. Là, les Daityas furent vaincus par les dieux immortels, fiers de leur force.
Verse 23
तदाहं समरं तत्राकार्षं देवैर्बलोत्कटैः । पराजिताश्च ते देवाश्शंकरं शरणं ययुः
Alors je livrai bataille en ce lieu aux dieux, redoutables par leur puissance. Mais ces dieux furent vaincus et allèrent chercher refuge auprès de Śaṅkara (Śiva).
Verse 24
रुद्रोऽपि तत्सहायार्थमाजगाम रणं प्रति । तेनाहं वै चिरं कालमयौत्संबलदर्पित
Même Rudra vint sur le champ de bataille pour lui porter secours. Ainsi, moi—enflé de l’orgueil de ma force—je ne m’engageai pas au combat pendant longtemps.
Verse 25
आवयोस्समरः कान्ते पूर्णमब्दं बभूव ह । नाशो बभूव सर्वेषामसुराणां च कामिनि
Ô bien-aimée, la bataille entre nous a en effet duré une année entière ; et, ô chère amie, elle a provoqué la destruction de tous les asuras.
Verse 26
प्रीतिं च कारयामास ब्रह्मा च स्वयमावयोः । देवानामधिकाराश्च प्रदत्ता ब्रह्मशासनात्
Brahmâ lui-même a opéré la réconciliation entre nous deux, et — par l'ordonnance de Brahmâ — les fonctions et autorités légitimes des dieux ont été dûment rétablies.
Verse 27
मयागतं स्वभवनं शिवलोकं शिवो गतः । सर्वस्वास्थ्यमतीवाप दूरीभूतो ह्युपद्रवः
Étant revenu à ma propre demeure — le royaume auspicious de Śiva —, Śiva aussi regagna son état divin. Alors, le bien-être parfait fut obtenu en tout, et tout trouble comme toute adversité furent repoussés au loin.
Verse 28
सनत्कुमार उवाच । इत्युक्त्वा जगतां नाथः शयनं च चकार ह । रेमे रमापतिस्तत्र रमया स तया मुदा
Sanatkumāra dit : Ayant ainsi parlé, le Seigneur des mondes s’étendit pour se reposer. Là, le Seigneur de Śrī (Viṣṇu), avec Ramā (Lakṣmī), se réjouit : elle avec lui et lui avec elle, dans une joie partagée.
Verse 29
सा साध्वी सुखसंभावकर्षणस्य व्यतिक्रमात् । सर्वं वितर्कयामास कस्त्वमेवेत्युवाच सा
Cette dame chaste et vertueuse, sentant que la paix et l’aisance attendues avaient été troublées, réfléchit à tout et dit : «Qui es-tu donc, en vérité ?»
Verse 30
तुलस्युवाच । को वा त्वं वद मामाशु भुक्ताहं मायया त्वया । दूरीकृतं यत्सतीत्वमथ त्वां वै शपाम्यहम्
Tulasī dit : «Qui es-tu donc ? Dis-le-moi sur-le-champ. Par ta māyā, j’ai été trompée et violée. Puisque ma chasteté a été chassée, je te maudis assurément.»
Verse 31
सनत्कुमार उवाच । तुलसीवचनं श्रुत्वा हरिश्शापभयेन च । दधार लीलया ब्रह्मन्स्वमूर्तिं सुमनोहराम्
Sanatkumāra dit : «Ô Brahmane, ayant entendu les paroles de Tulasī, et craignant aussi la malédiction de Hari, il prit, comme dans un jeu divin, sa propre forme, d’une beauté exquise.»
Verse 32
तद्दृष्ट्वा तुलसीरूपं ज्ञात्वा विष्णुं तु चिह्नतः । पातिव्रत्यपरित्यागात् क्रुद्धा सा तमुवाच ह
Voyant cette forme trompeuse sous l’apparence de Tulasī et reconnaissant Viṣṇu à ses signes, elle—courroucée parce que sa fidélité d’épouse (pātivratya) avait été violée—lui adressa la parole.
Verse 33
तुलस्युवाच । हे विष्णो ते दया नास्ति पाषाणसदृशं मनः । पतिधर्मस्य भंगेन मम स्वामी हतः खलु
Tulasī dit : « Ô Viṣṇu, tu n’as point de compassion ; ton esprit est pareil à la pierre. Par la rupture du dharma de l’épouse, mon seigneur a été, certes, mis à mort. »
Verse 34
पाषाणसदृशस्त्वं च दयाहीनो यतः खलः । तस्मात्पाषाणरूपस्त्वं मच्छापेन भवाधुना
«Tu es vraiment semblable à la pierre, car tu es un être mauvais, privé de compassion. Ainsi, par ma malédiction, deviens à l’instant même de forme pierreuse !»
Verse 35
ये वदंति दयासिन्धुं त्वां भ्रांतास्ते न संशयः । भक्तो विनापराधेन परार्थे च कथं हतः
Ceux qui disent que Toi—océan de compassion—tu t’es égaré, ce sont eux qui s’égarent, sans aucun doute. Comment un dévot, sans faute, pourrait-il être abattu—surtout lorsqu’il agit pour le bien d’autrui ?
Verse 36
सनत्कुमार उवाच । इत्युक्त्वा तुलसी सा वै शंखचूडप्रिया सती । भृशं रुरोद शोकार्ता विललाप भृशं मुहुः
Sanatkumāra dit : Ayant ainsi parlé, la vertueuse Tulasī, chère à Śaṅkhacūḍa, fut submergée de chagrin. Elle pleura intensément et, maintes fois, se lamenta à haute voix.
Verse 37
ततस्तां रुदतीं दृष्ट्वा स विष्णुः परमेश्वरः । सस्मार शंकरं देवं येन संमोहितं जगत्
Alors, la voyant pleurer, le Seigneur Viṣṇu—Souverain suprême—se souvint (invoqua) Deva Śaṅkara, par la puissance divine duquel le monde entier est voilé de trouble et suit sa destinée.
Verse 38
ततः प्रादुर्बभूवाथ शंकरो भक्तवत्सलः । हरिणा प्रणतश्चासीत्संनुतो विनयेन सः
Alors Śaṅkara, toujours plein de tendresse pour Ses dévots, se manifesta. Hari (Viṣṇu) se prosterna devant Lui et, avec humilité, Lui offrit des louanges respectueuses.
Verse 39
शोकाकुलं हरिं दृष्ट्वा विलपंतीं च तत्प्रियाम् । नयेन बोधयामास तं तां कृपणवत्सलाम्
Voyant Hari accablé de chagrin et sa bien-aimée en pleurs, Lui—plein de compassion pour les affligés—les conseilla tous deux avec des paroles sages et douces.
Verse 40
शंकर उवाच । मा रोदीस्तुलसि त्वं हि भुंक्ते कर्मफलं जनः । सुखदुःखदो न कोप्यस्ति संसारे कर्मसागरे
Śaṅkara dit : «Ne pleure pas, ô Tulasī. En vérité, chacun doit goûter le fruit de ses propres actes. Dans cet océan du karma qu’est le monde, nul autre n’est un dispensateur indépendant de joie ou de peine.»
Verse 41
इति श्रीशिवमहापुराणे द्वितीयायां रुद्रसंहितायां पञ्चमे युद्धखंडे शंखचूडव धोपाख्याने तुलसीशापवर्णनं नामैकचत्वारिंशोऽध्यायः
Ainsi, dans le Śrī Śiva Mahāpurāṇa, dans la seconde partie appelée Rudra-saṃhitā, au sein du cinquième livre, le Yuddha-khaṇḍa, dans le récit de la mise à mort de Śaṅkhacūḍa, s’achève le quarante et unième chapitre intitulé «Description de la malédiction de Tulasī».
Verse 42
तपस्त्वया कृतं भद्रे तस्यैव तपसः फलम् । तदन्यथा कथं स्याद्वै जातं त्वयि तथा च तत्
Ô dame de bon augure, l’austérité que tu as accomplie a porté son fruit légitime. Comment en serait-il autrement ? Oui, ce résultat même s’est manifesté en toi exactement comme il se devait.
Verse 43
इदं शरीरं त्यक्त्वा च दिव्यदेहं विधाय च । रमस्व हरिणा नित्यं रमया सदृशी भव
Abandonnant ce corps et revêtant un corps divin, réjouis-toi à jamais avec Hari ; deviens l’égale de Ramā (Lakṣmī) en splendeur et en béatitude.
Verse 44
तवेयं तनुरुत्सृष्टा नदीरूपा भवेदिह । भारते पुण्यरूपा सा गण्डकीति च विश्रुता
«Ce corps même qui est le tien, une fois relâché, deviendra ici un fleuve. En Bhārata (l’Inde), il sera de nature méritoire et sainte, et sera renommé sous le nom de Gaṇḍakī.»
Verse 45
कियत्कालं महादेवि देवपूजनसाधने । प्रधानरूपा तुलसी भविष्यति वरेण मे
Ô Mahādevī, pendant combien de temps Tulasī, par la grâce du don que je lui ai accordé, demeurera-t-elle le moyen suprême d’accomplir le culte des Devas ?
Verse 46
स्वर्गं मर्त्ये च पाताले तिष्ठ त्वं हरिसन्निधौ । भव त्वं तुलसीवृक्षो वरा पुष्पेषु सुन्दरी
«Au ciel, sur la terre et dans les mondes souterrains, demeure auprès de Hari. Deviens l’arbre sacré de tulasī, ô belle, la plus excellente parmi les fleurs.»
Verse 47
वृक्षाधिष्ठातृदेवी त्वं वैकुंठे दिव्यरूपिणी । सार्द्धं रहसि हरिणा नित्यं क्रीडां करिष्यसि
Tu es en vérité la déesse tutélaire des arbres. À Vaikuṇṭha, revêtant une forme divine, tu joueras à jamais, en secret, avec Hari.
Verse 48
नद्यधिष्ठातृदेवी या भारते बहु पुण्यदा । लवणोदस्य पत्नी सा हर्यंशस्य भविष्यसि
Toi qui es la déesse tutélaire des rivières en Bhārata et qui accordes un mérite abondant, tu deviendras l’épouse de Lavaṇoda et tu naîtras comme fille ou lignée de Haryaṁśa.
Verse 49
हरिर्वे शैलरूपी च गंडकी तीरसंनिधौ । संकरिष्यत्यधिष्ठानं भारते तव शापतः
En vérité, Hari (Viṣṇu) prendra la forme d’une montagne près de la rive de la Gaṇḍakī. Là, en Bhārata (Inde), par la puissance de ta malédiction, il établira son siège sacré, demeure du culte.
Verse 50
तत्र कोट्यश्च कीटाश्च तीक्ष्णदंष्ट्रा भयंकराः । तच्छित्त्वा कुहरे चक्रं करिष्यंति तदीयकम्
Là, des insectes terrifiants par crores, aux crocs tranchants comme des lames, le tailleront. Puis, l’ayant sectionné, ils façonneront une roue (cakra) dans la cavité, la faisant leur propre œuvre.
Verse 51
शालग्रामशिला सा हि तद्भेदादतिपुण्यदा । लक्ष्मीनारायणाख्यादिश्चक्रभेदाद्भविष्यति
Cette pierre de Śālagrāma, en vérité, dispense un mérite immense par ses distinctions naturelles. Et, selon les diverses marques du disque (cakra) qui l’ornent, elle reçoit des appellations telles que « Lakṣmī–Nārāyaṇa » et autres semblables.
Verse 52
शालग्रामशिला विष्णो तुलस्यास्तव संगमः । सदा सादृश्यरूपा या बहुपुण्यविवर्द्धिनी
Ô Viṣṇu, la pierre de Śālagrāma et la sainte union avec ta Tulasī sont à jamais de nature accordée et propice, et elles accroissent puissamment le mérite (puṇya) sous maintes formes.
Verse 53
तुलसीपत्रविच्छेदं शालग्रामे करोति यः । तस्य जन्मान्तरे भद्रे स्त्रीविच्छेदो भविष्यति
Ô douce âme, celui qui coupe ou arrache des feuilles de Tulasī lors du culte du Śālagrāma (Viṣṇu) connaîtra, dans une naissance future, la séparation d’avec son épouse.
Verse 54
तुलसीपत्रविच्छेदं शंखं हित्वा करोति यः । भार्याहीनो भवेत्सोपि रोगी स्यात्सप्तजन्मसु
Quiconque coupe ou brise des feuilles de tulasī, en négligeant la sainteté prescrite du śaṅkha (conque sacrée), sera privé d’épouse ; et souffrira de maladies durant sept naissances.
Verse 55
शालग्रामश्च तुलसी शंखं चैकत्र एव हि । यो रक्षति महाज्ञानी स भवेच्छ्रीहरिप्रियः
En vérité, celui qui—grand connaisseur—conserve ensemble et protège avec soin la pierre Śālagrāma, la Tulasī et la conque sacrée (śaṅkha), devient cher à Śrī Hari.
Verse 56
त्वं प्रियः शंखचूडस्य चैकमन्वन्तरावधि । शंखेन सार्द्धं त्वद्भेदः केवलं दुःखदस्तव
Tu es cher à Śaṅkhacūḍa, et ce lien durera jusqu’à la fin d’un Manvantara. Mais être séparé de toi, avec la śaṅkha, ne t’apportera que peine.
Verse 57
सनत्कुमार उवाच । इत्युक्त्वा शंकरस्तत्र माहात्म्यमूचिवांस्तदा । शालग्रामशिलायाश्च तुलस्या बहुपुण्यदम्
Sanatkumāra dit : Ayant ainsi parlé, Śaṅkara, en ce lieu même, exposa la grandeur sacrée—dispensatrice de grands mérites—de la pierre Śālagrāma et de la Tulasī.
Verse 58
ततश्चांतर्हितो भूत्वा मोदयित्वा हरिं च ताम् । जगाम् स्वालयं शंभुः शर्मदो हि सदा सताम्
Alors, Śambhu—dispensateur éternel de paix propice aux justes—devint invisible ; il réjouit Hari ainsi qu’elle, puis s’en alla vers Sa propre demeure.
Verse 59
इति श्रुत्वा वचश्शंभोः प्रसन्ना तु तुलस्यभूत् । तद्देहं च परित्यज्य दिव्यरूपा बभूव ह
Ayant entendu les paroles de Śambhu (le Seigneur Śiva), elle fut comblée de joie et devint Tulasī. Délaissant son ancien corps, elle revêtit véritablement une forme divine et rayonnante.
Verse 60
प्रजगाम तया सार्द्धं वैकुंठं कमलापतिः । सद्यस्तद्देहजाता च बभूव गंडकी नदी
Alors Kamalāpati (le Seigneur Viṣṇu) se rendit avec elle à Vaikuṇṭha ; et aussitôt, de ce même corps, naquit la rivière Gaṇḍakī.
Verse 61
शैलोभूदच्युतस्सोऽपि तत्तीरे पुण्यदो नृणाम् । कुर्वंति तत्र कीटाश्च छिद्रं बहुविधं मुने
Ô sage, même ce rocher immobile y fut déplacé ; et cette rive devint dispensatrice de mérite pour les hommes. En ce lieu même, vers et insectes y creusèrent des trous de maintes sortes.
Verse 62
जले पतंति यास्तत्र शिलास्तास्त्वतिपुण्यदाः । स्थलस्था पिंगला ज्ञेयाश्चोपतापाय चैव हि
Les pierres qui, là, tombent dans l’eau accordent un mérite immense. Mais celles qui demeurent sur la terre sèche doivent être connues comme « piṅgalā » et deviennent, en vérité, cause d’affliction.
Verse 63
इत्येवं कथितं सर्वं तव प्रश्नानुसारतः । चरितं पुण्यदं शंभोः सर्वकामप्रदं नृणाम्
Ainsi, selon tes questions, tout a été relaté : le récit sacré de Śambhu (le Seigneur Śiva), qui confère le mérite et accorde aux hommes tous les désirs légitimes.
Verse 64
आख्यानमिदमाख्यातं विष्णुमाहात्म्यमिश्रितम् । भुक्तिमुक्तिप्रदं पुण्यं किं भूयः श्रोतुमिच्छसि
Ainsi ce récit sacré a été rapporté, tissé de la louange de Viṣṇu. Il accorde à la fois la jouissance en ce monde et la délivrance, et il est saint. Que désires-tu entendre encore ?
Viṣṇu, under Śiva’s prompting and for the devas’ purpose, takes Śaṅkhacūḍa’s form and approaches Tulasī, leading to vīryādhāna and the strategic weakening of Śaṅkhacūḍa’s position in the wider war narrative.
The episode frames māyā as a regulated cosmic tool—subordinate to Śiva’s ordinance—used to restore dharma when direct force is constrained by boons, vows, or protective conditions.
Viṣṇu appears as devakāryakṛt (executor of divine work) and māyāvī (wielder of illusion), while Śiva is implied as śāsanakartṛ (the one whose ordinance authorizes and directs the intervention).