
L’Adhyāya 9 est présenté comme le récit de Brahmā à un grand sage au sujet d’un épisode remarquable : Manmatha (Kāma) se rend au séjour de Śiva avec ses compagnons. Kāma, qualifié de mohakāraka (fauteur d’illusion), déploie son influence innée ; simultanément, Vasanta (le Printemps) manifeste sa puissance saisonnière—les arbres fleurissent d’un seul coup—signe d’une intensification cosmique du désir et du charme. Accompagné de Rati, Kāma use de multiples stratagèmes pour soumettre les êtres ; le texte souligne l’étendue de sa réussite sur les jīvas ordinaires, tout en excluant explicitement Śiva (avec Gaṇeśa). Puis vient l’échec : les efforts de Kāma sont déclarés niṣphala (sans fruit) face à Śiva ; il se retire, retourne auprès de Brahmā et avoue humblement. Son discours énonce la doctrine : Śiva, yogaparāyaṇa (entièrement voué au yoga), n’est pas vulnérable à l’enchantement ; ni Kāma ni aucune puissance ne peut le tromper. L’adhyāya enseigne ainsi l’inviolabilité de la conscience yogique de Śiva et les limites de kāma/moha comme forces cosmiques.
Verse 1
ब्रह्मोवाच । तस्मिन् गते सानुचरे शिवस्थानं च मन्मथे । चरित्रमभवच्चित्रं तच्छृणुष्व मुनीश्वर
Brahmā dit : Lorsqu’il (Kāma/Manmatha), accompagné de ses suivants, parvint au séjour de Śiva, une suite d’événements prodigieux s’y déroula. Écoute cela, ô seigneur parmi les sages.
Verse 2
गत्वा तत्र महावीरो मन्मथो मोहकारकः । स्वप्रभावं ततानाशु मोहयामास प्राणिनः
Parvenu en ce lieu, le grand héros Manmatha (Kāma), semeur d’illusion, déploya aussitôt sa propre puissance et plongea les êtres vivants dans l’envoûtement et la confusion.
Verse 3
वसंतोपि प्रभावं स्वं चकार हरमोहनम् । सर्वे वृक्षा एकदैव प्रफुल्ला अभवन्मुने
Même le Printemps déploya sa puissance, d’une manière qui charmait Hara (Śiva). Ô sage, tous les arbres, d’un seul élan, éclatèrent en une floraison totale.
Verse 4
विविधान्कृतवान्यत्नान् रत्या सह मनोभवः । जीवास्सर्वे वशं यातास्सगणेशश्शिवो न हि
Manobhava (Kāma), avec Ratī, déploya des efforts de toutes sortes ; tous les êtres vivants passèrent sous son empire—mais Śiva, même avec Gaṇeśa, n’entra nullement sous sa domination.
Verse 5
समधोर्मदनस्यासन्प्रयासा निप्फला मुने । जगाम स मम स्थानं निवृत्त्य विमदस्तदा
Ô sage, les efforts de Madana (Kāma), qui me tenait tête, furent vains. Alors, se retirant, il gagna sa propre demeure, l’orgueil apaisé.
Verse 6
कृत्वा प्रणामं विधये मह्यं गद्गदया गिरा । उवाच मदनो मां चोदासीनो विमदो मुने
Ô sage, alors Madana (Kāma), après s’être prosterné devant l’Ordonnateur (Brahmā) et devant moi aussi, parla d’une voix étranglée ; il se tenait à l’écart, dépouillé d’orgueil.
Verse 7
काम उवाच । ब्रह्मन् शंभुर्मोहनीयो न वै योगपरायणः । न शक्तिर्मम नान्यस्य तस्य शंभोर्हि मोहने
Kāma dit : « Ô Brahmā, Śambhu ne peut être abusé, car il est tout entier voué au Yoga. Ni moi ni nul autre n’avons le pouvoir d’égarer ce Śambhu. »
Verse 8
समित्रेण मया ब्रह्मन्नुपाया विविधाः कृताः । रत्या सहाखिलास्ते च निष्फला अभवञ्च्छिवे
Ô Brahman, avec mon ami j’ai tenté des moyens variés ; mais tous—même avec l’aide de Ratī—se sont révélés vains en ce qui concerne Śiva.
Verse 9
शृणु ब्रह्मन्यथाऽस्माभिः कृतां हि हरमोहने । प्रयासा विविधास्तात गदतस्तान्मुने मम
Ô brahmane, écoute ce que nous avons entrepris pour égarer (mettre à l’épreuve) Hara (le Seigneur Śiva). Cher ami, ô sage : écoute-moi tandis que je raconte les efforts nombreux et variés que nous avons déployés.
Verse 10
यदा समाधिमाश्रित्य स्थितश्शंभुर्नियंत्रितः । तदा सुगंधिवातेन शीतलेनातिवेगिना
Lorsque Śambhu, parfaitement maître de Lui‑même, demeurait établi en samādhi, alors un vent frais, au parfum suave, se mit à souffler avec grande force.
Verse 11
उद्वीजयामि रुद्रं स्म नित्यं मोहनकारिणा । प्रयत्नतो महादेवं समाधिस्थं त्रिलोचनम्
«Sans cesse je m’efforce d’éveiller Rudra—Mahādeva, le Seigneur aux trois yeux—qui demeure en samādhi, par un effort ardent et par des actes capables d’attirer et d’enchanter l’esprit.»
Verse 12
स्वसायकांस्तथा पंच समादाय शरासनम् । तस्याभितो भ्रमंतस्तु मोहयंस्तद्ग णानहम्
Saisissant ses cinq flèches et son arc, je me mis à tourner autour de Lui, troublant de toutes parts ses gaṇas, ses serviteurs.
Verse 13
मम प्रवेशमात्रेण सुवश्यास्सर्वजंतवः । अभवद्विकृतो नैव शंकरस्सगणः प्रभुः
«Par ma seule entrée, tous les êtres furent entièrement soumis ; pourtant Śaṅkara, le Seigneur souverain, avec ses gaṇas, ne fut troublé ni altéré, fût‑ce d’un rien.»
Verse 14
यदा हिमवतः प्रस्थं स गतः प्रमथाधिपः । तत्रागतस्तदैवाहं सरतिस्समधुर्विधे
Lorsque le seigneur des Pramathas se rendit sur le versant du Himavān, j’y arrivai moi aussi à cet instant même, ô doux ami, accompagné de mes compagnons.
Verse 15
यदा मेरुं गतो रुद्रो यदा वा नागकेशरम् । कैलासं वा यदा यातस्तत्राहं गतवांस्तदा
Chaque fois que Rudra se rendait au mont Meru, ou à Nāgakeśara, ou lorsqu’Il faisait route vers Kailāsa—à cet instant même, moi aussi j’y allais, Le suivant.
Verse 16
यदा त्यक्तसमाधिस्तु हरस्तस्थौ कदाचन । तदा तस्य पुरश्चक्रयुगं रचितवानहम्
Lorsque Hara (Śiva), un jour, se releva de son samādhi et demeura immobile, alors je façonnai devant Lui une paire d’armes-disques (cakras).
Verse 17
तच्च भ्रूयुगलं ब्रह्मन् हावभावयुतं मुहुः । नानाभावानकार्षीच्च दांपत्यक्रममुत्तमम्
Ô brahmane, cette paire de sourcils montrait sans cesse des expressions gracieuses, nées de l’amour; elle manifestait maintes humeurs, révélant la plus excellente voie de l’harmonie conjugale.
Verse 18
नीलकंठं महादेवं सगणं तत्पुरःस्थिताः । अकार्षुमोहितं भावं मृगाश्च पक्षिणस्तथा
Se tenant devant Nīlakaṇṭha Mahādeva—Śiva entouré de ses gaṇas—les cerfs et les oiseaux eux aussi furent entraînés dans un état d’esprit enchanté, comme égaré.
Verse 19
मयूरमिथुनं तत्राकार्षीद्भावं रसोत्सुकम् । विविधां गतिमाश्रित्य पार्श्वे तस्य पुरस्तथा
Là, le couple de paons s’éveilla au sentiment amoureux, avide de délices ; prenant maints mouvements gracieux, ils s’ébattaient à ses côtés et aussi devant lui.
Verse 20
नालभद्विवरं तस्मिन् कदाचिदपि मच्छरः । सत्यं ब्रवीमि लोकेश मम शक्तिर्न मोहने
Mon ennemi ne trouva jamais en moi la moindre ouverture, en aucun temps. Je dis vrai, ô Seigneur des mondes : ma Śakti n’est pas faite pour l’illusion trompeuse.
Verse 21
मधुरप्यकरोत्कर्म युक्तं यत्तस्य मोहने । तच्छृणुष्व महाभाग सत्यं सत्यं वदाम्यहम्
Bien que cela parût doux et plaisant, il accomplit un acte savamment conçu pour l’abuser. Écoute donc, ô noble : je dis la vérité, la vérité seule.
Verse 22
चंपकान्केशरान्वालान्कारणान्पाटलांस्तथा । नागकेशरपुन्नागान्किंशुकान्केतकान्करान्
«(Qu’on offre) des fleurs de campaka, des fleurs semblables au kesara (safran), des fleurs vāla, des fleurs kāraṇa et des fleurs pāṭalā ; ainsi que nāgakeśara, punnāga, kiṃśuka, ketaka, et des grappes de fleurs fraîches en offrande sacrée.»
Verse 23
मागंधिमल्लिकापर्णभरान्कुरवकांस्तथा । उत्फुल्लयति तत्र स्म यत्र तिष्ठति वै हरः
Là où se tient Hara (le Seigneur Śiva), là même le lourd feuillage du jasmin au doux parfum et les fleurs de kuravaka s’épanouissent aussitôt, comme éveillés à la pleine floraison par Sa présence sanctifiante.
Verse 24
सरांस्युत्फुल्लपद्मानि वीजयन् मलयानिलैः । यत्नात्सुगंधीन्यकरोदतीव गिरिशाश्रमे
Éventant, par les brises fraîches de Malaya, les lacs aux lotus épanouis, il les rendit, avec grand soin, intensément parfumés—rehaussant ainsi la sainteté et la sérénité de l’āśrama de Girīśa (Śiva).
Verse 25
लतास्सर्वास्सुमनसो दधुरंकुरसंचयान् । वृक्षांकं चिरभावेन वेष्टयंति स्म तत्र च
Là, toutes les lianes, comme joyeuses et bien disposées, firent naître des grappes de jeunes pousses; et, d’une affection longue et persistante, elles s’enroulèrent autour des troncs des arbres.
Verse 26
तान्वृक्षांश्च सुपुष्पौघान् तैः सुगंधिसमीरणैः । दृष्ट्वा कामवशं याता मुनयोपि परे किमु
Voyant ces arbres chargés de masses de fleurs splendides, et les brises embaumées de leur parfum, même les sages—si élevés soient-ils—furent entraînés sous l’empire du désir; combien plus encore les autres !
Verse 27
एवं सत्यपि शंभोर्न दृष्टं मोहस्य कारणम् । भावमात्रमकार्षीन्नो कोपो मय्यपि शंकरः
Bien que cela fût ainsi, on ne vit en Śambhu aucune cause d’illusion. Il ne manifesta qu’une simple attitude extérieure ; et Śaṅkara n’eut point de colère contre moi non plus.
Verse 28
इति सर्वमहं दृष्ट्वा ज्ञात्वा तस्य च भावनाम् । विमुखोहं शंभुमोहान्नियतं ते वदाम्यहम्
«Ayant ainsi tout vu, et ayant compris aussi son intention intérieure, je me suis détourné—assurément—par illusion au sujet de Śambhu. Je vous dis cela en vérité.»
Verse 29
तस्य त्यक्तसमाधेस्तु क्षणं नो दृष्टिगोचरे । शक्नुयामो वयं स्थातुं तं रुद्रं को विमोहयेत्
Ne fût-ce qu’un instant, lorsqu’il met de côté son samādhi, il n’entre pas dans le champ de notre regard. Comment pourrions-nous nous tenir devant ce Rudra—qui pourrait jamais l’illusionner ?
Verse 30
ज्वलदग्निप्रकाशाक्षं जट्टाराशिकरालिनम् । शृंगिणं वीक्ष्य कस्स्थातुं ब्रह्मन् शक्नोति तत्पुरः
Ô Brahmā, après avoir contemplé ce Seigneur aux cornes—dont les yeux flambent de l’éclat du feu ardent et dont l’effrayante masse de mèches emmêlées (jaṭā) glace d’effroi—qui pourrait se tenir devant Lui ?
Verse 31
ब्रह्मोवाच । मनो भववचश्चेत्थं श्रुत्वाहं चतुराननः । विवक्षुरपि नावोचं चिंताविष्टोऽभवं तदा
Brahmā dit : «Ô Bhava (Śiva), ayant entendu tes paroles ainsi, moi—le Quatre-Visages—bien que désirant parler, je ne parlai point. Alors je fus accablé, absorbé par une anxieuse méditation.»
Verse 32
मोहनेहं समर्थो न हरस्येति मनोभवः । वचः श्रुत्वा महादुःखान्निरश्वसमहं मुने
Ô sage, lorsque j’entendis les paroles de Manobhava : «Je ne suis pas capable ici d’illusionner Hara (Śiva)», je fus plongé dans une grande affliction et devins totalement abattu.
Verse 33
निश्श्वासमारुता मे हि नाना रूपमहाबलः । जाता गता लोलजिह्वा लोलाश्चातिभयंकराः
«En vérité, les vents issus de Mon souffle—aux formes multiples et d’une puissance immense—se sont levés et ont couru çà et là. Avec des langues vacillantes et un mouvement sans repos, ils sont terrifiants à l’excès.»
Verse 34
अवादयंत ते सर्वे नानावाद्यानसंख्यकान् । पटहादिगणास्तांस्तान् विकरालान्महारवान्
Alors tous se mirent à jouer d’innombrables instruments—de vastes groupes de tambours, paṭaha et autres—chacun faisant retentir un grondement redoutable, pareil au tonnerre.
Verse 35
अथ ते मम निश्श्वाससंभवाश्च महागणाः । मारयच्छेदयेत्यूचुर्ब्रह्मणो मे पुरः स्थिताः
Alors ces puissants Gaṇa—nés de Mon propre souffle—se tinrent devant Moi, en présence de Brahmā, et s’écrièrent : «Donne l’ordre : devons-nous tuer, devons-nous trancher ?»
Verse 36
तेषां तु वदतां तत्र मारयच्छेदयेति माम् । वचः श्रुत्वा विधिं कामः प्रवक्तुमुपचक्रमे
Là, tandis qu’ils parlaient, leurs mots étaient : «Tuez-le, tranchez-le !» Entendant ces paroles et en saisissant l’intention, Kāma se mit à dévoiler son dessein.
Verse 37
मुनेऽथ मां समाभाष्य तान् दृष्ट्वा मदनो गणान् । उवाच वारयन् ब्रह्मन्गणानामग्रतः स्मरः
Ô sage, alors Kāma (Smara), après s’être adressé à moi et avoir vu ces gaṇa, parla pour les retenir, se tenant devant eux, ô brahmane.
Verse 38
काम उवाच । हे ब्रह्मन् हे प्रजानाथ सर्वसृष्टिप्रवर्तक । उत्पन्नाः क इमे वीरा विकराला भयंकराः
Kāma dit : «Ô Brahman, ô Seigneur des créatures, initiateur de toute la création, qui sont ces héros apparus, si monstrueux d’aspect et si terrifiants ?»
Verse 39
किं कर्मैते करिष्यंति कुत्र स्थास्यंति वा विधे । किन्नामधेया एते तद्वद तत्र नियोजय
« Ô Ordonnateur (Brahmā), quelles tâches ces êtres accompliront-ils, et où donc demeureront-ils ? Quels sont leurs noms ? Dis-le-moi, puis assigne-les à leurs justes fonctions. »
Verse 40
नियोज्य तान्निजे कृत्ये स्थानं दत्त्वा च नाम च । मामाज्ञापय देवेश कृपां कृत्वा यथोचिताम्
« Après les avoir établis dans leurs tâches, et leur avoir donné leur place et leur nom, ô Seigneur des dieux, commande-moi aussi, avec la compassion qui convient. »
Verse 41
ब्रह्मोवाच । इति तद्वाक्यमाकर्ण्य मुनेऽहं लोककारकः । तमवोचं ह मदनं तेषां कर्मादिकं दिशन्
Brahmā dit : « Ô sage, ayant ainsi entendu ces paroles, moi — le créateur et l’ordonnateur des mondes — je parlai alors à Madana (Kāma), l’instruisant de leurs devoirs et de la conduite à entreprendre. »
Verse 42
ब्रह्मोवाच । एत उत्पन्नमात्रा हि मारयेत्यवदन् वचः । मुहुर्मुहुरतोमीषां नाम मारेति जायताम्
Brahmā dit : «À peine nés, ils ne cessaient de répéter : “Tue !”. C’est pourquoi leur nom devint “Māra”, les tueurs, ainsi nommé encore et encore.»
Verse 43
सदैव विघ्नं जंतूनां करिष्यन्ति गणा इमे । विना निजार्चनं काम नाना कामरतात्मनाम्
Ces gaṇas susciteront sans cesse des obstacles aux êtres vivants absorbés par mille désirs et plaisirs, lorsque, poussés par la convoitise, ils poursuivent leurs buts sans accomplir d’abord l’adoration qui leur est due.
Verse 44
तवानुगमने कर्म मुख्यमेषां मनोभव । सहायिनो भविष्यंति सदा तव न संशयः
Ô Manobhava (Kāma), leur devoir premier est de suivre ta conduite ; ils seront toujours tes auxiliaires — il n’y a là aucun doute.
Verse 45
यत्रयत्र भवान् याता स्वकर्मार्थं यदा यदा । गंता स तत्रतत्रैते सहायार्थं तदातदा
« Où que tu ailles, et chaque fois que tu y ailles pour l’accomplissement de ton propre devoir, ces (serviteurs) iront eux aussi là et là — en ces mêmes instants — afin de te prêter assistance. »
Verse 46
चित्तभ्रांतिं करिष्यंति त्वदस्त्रवशवर्तिनाम् । ज्ञानिनां ज्ञानमार्गं च विघ्नयिष्यंति सर्वथा
« Ceux qui seront soumis à l’emprise de ton arme divine verront leur esprit jeté dans l’égarement ; et, de toutes les manières, ils entraveront la voie de la connaissance des véritables sages. »
Verse 47
ब्रह्मोवाच । इत्याकर्ण्य वचो मे हि सरतिस्समहानुगः । किंचित्प्रसन्नवदनो बभूव मुनिसत्तम
Brahmā dit : «Ayant ainsi entendu mes paroles, celui-là—accompagné de son cocher et de ses serviteurs—prit un visage quelque peu apaisé, ô le meilleur des sages.»
Verse 48
श्रुत्वा तेपि गणास्सर्वे मदनं मां च सर्वतः । परिवार्य्य यथाकामं तस्थुस्तत्र निजाकृतिम्
L’ayant entendu, tous ces gaṇa aussi—ayant entouré de toutes parts Madana (Kāmadeva) et moi—demeurèrent là selon leur bon plaisir, chacun restant dans sa forme propre.
Verse 49
अथ ब्रह्मा स्मरं प्रीत्याऽगदन्मे कुरु शासनम् । एभिस्सहैव गच्छ त्वं पुनश्च हरमोहने
Alors Brahmā, satisfait, s’adressa à Kāma (Smara) : «Exécute mon ordre. Pars de nouveau avec ces compagnons et, là-bas, dans l’œuvre d’ensorceler Hara (Śiva), avance».
Verse 50
मन आधाय यवाद्धि कुरु मारगणैस्सह । मोहो भवेद्यथा शंभोर्दारग्रहणहेतवे
«Affermis ton esprit et, avec les troupes de Māra, suscite l’illusion, afin que Śambhu (Śiva) tombe dans le trouble, précisément pour qu’il prenne une épouse».
Verse 51
इत्याकर्ण्य वचः कामः प्रोवाच वचनं पुनः । देवर्षे गौरवं मत्वा प्रणम्य विनयेन माम्
Ayant entendu ces paroles, Kama parla de nouveau. Reconnaissant le statut vénérable du sage divin, il s'inclina devant moi avec humilité et s'adressa à moi respectueusement.
Verse 52
काम उवाच । मया सम्यक् कृतं कर्म मोहने तस्य यत्नतः । तन्मोहो नाभवत्तात न भविष्यति नाधुना
Kama dit : « Avec tous mes efforts, j'ai accompli convenablement ma tâche de l'égarer. Pourtant, cher ami, cet égarement n'est pas apparu en lui — et il n'apparaîtra pas, ni maintenant ni à l'avenir. »
Verse 53
तव वाग्गौरवं मत्वा दृष्ट्वा मारगणानपि । गमिष्यामि पुनस्तत्र सदारोहं त्वदाज्ञया
Reconnaissant le poids et l'autorité de vos paroles, et ayant même vu ces armées redoutables, je retournerai à nouveau en ce lieu — avec ma suite — selon votre commandement.
Verse 54
मनो निश्चितमेतद्धि तन्मोहो न भविष्यति । भस्म कुर्यान्न मे देहमिति शंकास्ति मे विधे
Mon esprit est fermement arrêté sur cela; ainsi, cette illusion ne renaîtra plus. Pourtant, un doute me tourmente, ô Brahmā : «Le réduira-t-Il mon corps en cendres ?»
Verse 55
इत्युक्त्वा समधुः कामस्सरतिस्सभयस्तदा । ययौ मारगणैः सार्द्धं शिवस्थानं मुनीश्वर
Après avoir ainsi parlé, Kāma—avec Madhu et Sarati—fut alors saisi de crainte. Ô seigneur des sages, il se rendit, avec les troupes de Māra, vers la demeure de Śiva.
Verse 56
पूर्ववत् स्वप्रभावं च चक्रे मनसिजस्तदा । बहूपायं स हि मधुर्विविधां बुद्धिमावहन्
Alors Manasija (Kāma) manifesta de nouveau, comme auparavant, sa puissance innée. Et Madhu, avec douceur, imagina maints stratagèmes, faisant naître diverses pensées de persuasion.
Verse 57
उपायं स चकाराति तत्र मारगणोऽपि च । मोहोभवन्न वै शंभोरपि कश्चित्परात्मनः
Là, il imagina un stratagème, et les troupes de Māra s’y rassemblèrent aussi. Mais en Śambhu—le Soi suprême—nulle illusion ne s’éleva, car nul ne peut l’égarer.
Verse 58
निवृत्त्य पुनरायातो मम स्थानं स्मरस्तदा । आसीन्मारगणोऽगर्वोऽहर्षो मेपि पुरस्थितः
S’étant retiré, Smara (Kāma) revint encore, se souvenant de ma demeure. Mais la troupe de Māra se tenait là—sans arrogance ni allégresse—postée à mon propre seuil.
Verse 59
कामः प्रोवाच मां तात प्रणम्य च निरुत्सवः । स्थित्वा मम पुरोऽगर्वो मारैश्च मधुना तदा
Alors Kāma, accablé et sans aucune allégresse, se prosterna devant moi et parla : se tenant devant moi sans orgueil, avec les Maruts et avec Madhu en ce temps-là.
Verse 60
कृतं पूर्वादधिकतः कर्म तन्मोहने विधे । नाभवत्तस्य मोहोपि कश्चिद्ध्यानरतात्मनः
Ô Créateur (Brahmā), un acte plus puissant qu’auparavant fut accompli pour l’illusionner ; pourtant, aucune illusion ne naquit en cette âme plongée dans la méditation.
Verse 61
न दग्धा मे तनुश्चैव तत्र तेन दयालुना । कारणं पूर्वपुण्यं च निर्विकारी स वै प्रभुः
Là, mon corps ne fut pas brûlé par Celui qui est compatissant. La cause en est mon mérite des vies antérieures ; car Il est véritablement le Seigneur, immuable et sans altération.
Verse 62
चेद्वरस्ते हरो भार्यां गृह्णीयादिति पद्मज । परोपायं कुरु तदा विगर्व इति मे मतिः
Ô Padmaja (Brahmā), si ce vœu est accordé—que Hara (Śiva) prenne ton épouse—alors, à cet instant même, conçois un autre moyen pour l’écarter. Telle est, en vérité, mon opinion mûrement réfléchie.
Verse 63
ब्रह्मोवाच । इत्युक्त्वा सपरीवारो ययौ कामस्स्वमाश्रमम् । प्रणम्य मां स्मरन् शंभुं गर्वदं दीनवत्सलम्
Brahmā dit : Ayant ainsi parlé, Kāma, le dieu du désir, accompagné de sa suite, partit vers son propre āśrama. S’inclinant devant moi et se souvenant de Śambhu—Celui qui brise l’orgueil et se montre compatissant envers les humbles—il poursuivit sa route.
Kāma (Manmatha), aided by Rati and amplified by Vasanta’s springtime power, attempts multiple methods to enchant beings and to delude Śiva at Śiva’s abode, but fails; he then returns to Brahmā and admits Śiva cannot be mohanīya due to yogic steadfastness.
The episode encodes a hierarchy of forces: kāma/moha can dominate conditioned beings, but cannot penetrate yogic sovereignty. Śiva exemplifies consciousness established in yoga, where sensory-aesthetic stimuli do not compel action—an allegory for liberation through inner mastery.
Vasanta’s sudden universal blossoming and Kāma’s wide-ranging influence over prāṇins/jīvas illustrate desire’s expansive reach; the explicit exception—Śiva (and Gaṇeśa)—marks the boundary where yogic transcendence nullifies enchantment.