Adhyaya 41
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Adhyaya 41

The Deeds of Sukalā (Vena Episode): Husband as Tīrtha & Pativratā-Dharma

Vena demande à Śrī Viṣṇu comment les proches—fils, épouse, parents et guru—peuvent être des « tīrtha », des gués sacrés. Viṣṇu répond par un exemple situé à Vārāṇasī : le marchand Kṛkala et son épouse Sukalā, idéale pativratā. Le chapitre développe une théologie purāṇique de la sainteté des liens : pour une femme mariée, le mari incarne les tīrtha et le mérite ; le servir procure des fruits comparables au pèlerinage à Prayāga, Puṣkara et Gayā. Kṛkala, craignant les fatigues du voyage pour Sukalā, part seul ; elle découvre son absence, se lamente, adopte des austérités et débat avec ses amies, qui lui proposent des consolations détachées du monde. La conclusion didactique réaffirme le strī-dharma comme fidélité et compagnonnage, présentant le mari comme protecteur, guru et divinité pour l’épouse, et prépare le passage à un autre exemple (Sudevā).

Shlokas

Verse 1

। वेन उवाच । पुत्रो भार्या कथं तीर्थं पितामाता कथं वद । गुरुश्चैव कथं तीर्थं तन्मे विस्तरतो वद

Vena dit : «Comment le fils est-il un gué sacré (tīrtha) ? Comment l’épouse est-elle un tīrtha ? Dis-moi : comment le père et la mère sont-ils un tīrtha ? Et comment, en vérité, le guru est-il un tīrtha ? Expose-le-moi en détail».

Verse 2

श्रीविष्णुरुवाच । अस्ति वाराणसी रम्या गंगायुक्ता महापुरी । तस्यां वसति वैश्यैकः कृकलो नाम नामतः

Śrī Viṣṇu dit : Il est une grande cité délicieuse, Vārāṇasī, embellie par la Gaṅgā. Dans cette ville demeure un marchand, nommé Kṛkala.

Verse 3

तस्य भार्या महासाध्वी पतिव्रतपरायणा । धर्माचारपरा नित्यं सा वै पतिपरायणा

Son épouse était une femme d’une grande sainteté, entièrement vouée au vœu de fidélité envers son époux. Toujours attachée à la conduite du dharma, elle était vraiment tout entière consacrée à son mari.

Verse 4

सुकला नाम पुण्यांगी सुपुत्रा चारुमंगला । सत्यंवदा सदा शुद्धा प्रियाकारा प्रियप्रिया

Il y avait une femme nommée Sukalā, au corps et à la nature méritoires, bénie de bons fils et d’un charme de bon augure. Elle disait toujours la vérité, demeurait pure, avait une conduite agréable et était aimée de son bien-aimé.

Verse 5

एवंगुणैः समायुक्ता सुभगा चारुकारिणी । स वैश्य उत्तमो नाना धर्मज्ञो ज्ञानवान्गुणी

Pourvue de telles qualités, elle était heureuse et d’une conduite gracieuse. Lui était un vaiśya d’exception, versé en maints domaines, connaisseur du dharma, sage et véritablement vertueux.

Verse 6

पुराणे श्रौतधर्मे च सदा श्रवणतत्परः । तीर्थयात्राप्रसंगेन बहुपुण्यप्रदायकम्

Toujours appliqué à écouter les Purāṇa et les devoirs védiques (śrauta), et à l’occasion du pèlerinage aux tīrtha, il devient dispensateur d’un mérite abondant.

Verse 7

श्रद्धया निर्गतो यात्रां तीर्थानां पुण्यमंगलाम् । ब्राह्मणानां प्रसंगेन सार्थवाहेन तेन च

Avec foi, il partit en pèlerinage vers les tīrtha, saints, de bon augure et dispensateurs de mérite, accompagné de la compagnie des brāhmaṇa et aussi de ce chef de caravane.

Verse 8

प्रस्थितो धर्ममार्गं तु तमुवाच पतिव्रता । पतिस्नेहेन संमुग्धा भर्तारं वाक्यमब्रवीत्

Comme il s’engageait sur la voie du dharma, l’épouse fidèle l’interpella ; éperdue d’amour pour son époux, elle adressa ces paroles à son seigneur.

Verse 9

सुकलोवाच । अहं ते धर्मतः पत्नी सहपुण्यकरा प्रिय । पतिमार्गं प्रतीक्ष्याहं पतिदेवं यजाम्यहम्

Sukalā dit : «Par le dharma je suis ton épouse, bien‑aimé, compagne dans l’acquisition du mérite. Attendant la voie de mon époux, je vénère mon seigneur‑époux comme une divinité».

Verse 10

कदा नैव मया त्याज्यं सामीप्यं ते द्विजोत्तम । तवच्छायां समाश्रित्य करिष्ये धर्ममुत्तमम्

Ô le meilleur des brahmanes, jamais, en aucun temps, je n’abandonnerai ta présence. Me réfugiant dans ton ombre même, j’accomplirai le dharma le plus élevé.

Verse 11

पतिव्रताख्यं पापघ्नं नारीणां गतिदायकम् । पुण्यस्त्री कथ्यते लोके या स्यात्पतिपरायणा

La fidélité nommée pativratā, qui détruit le péché et donne aux femmes leur voie spirituelle, est dite vertueuse dans le monde : c’est celle qui se voue entièrement à son époux.

Verse 12

युवतीनां पृथक्तीर्थं विना भर्तुर्न शोभते । सुखदं नास्ति वै लोके स्वर्गमोक्षप्रदायकम्

Pour les jeunes femmes, accomplir un pèlerinage séparé, sans l’époux, n’est pas jugé convenable. En ce monde, dit‑on, nul don de bonheur n’égale ce qui accorde le ciel et la délivrance.

Verse 13

सव्यं पादं च भर्तुश्च प्रयागं विद्धि सत्तम । वामं च पुष्करं तस्य या नारी परिकल्पयेत्

Ô le meilleur des vertueux, sache que Prayāga est le pied droit de l’époux, et que son pied gauche est Puṣkara : ainsi une femme doit-elle concevoir son mari en son cœur.

Verse 14

तस्य पादोदकस्नानात्तत्पुण्यं परि जायते । प्रयागपुष्करसमं स्नानं स्त्रीणां न संशयः

En se baignant avec l’eau qui a lavé ses pieds, le mérite correspondant naît pleinement. Pour les femmes, un tel bain égale celui de Prayāga et de Puṣkara : il n’y a nul doute.

Verse 15

सर्वतीर्थमयो भर्ता सर्वपुण्यमयः पतिः । मखानां यजनात्पुण्यं यद्वै भवति दीक्षिते

L’époux est fait de tous les tīrthas sacrés, et le seigneur de l’épouse est fait de tout mérite. Le mérite qui naît vraiment pour l’officiant initié lorsqu’il accomplit des sacrifices, se trouve aussi en lui.

Verse 16

तत्फलं समवाप्नोति सेवया भर्तुरेव हि । गयादीनां सुतीर्थानां यात्रां कृत्वा हि यद्भवेत्

Ce même fruit, elle l’obtient assurément par le seul service rendu à son époux ; c’est le même mérite que celui qui naîtrait d’un pèlerinage vers d’excellents tīrthas tels que Gayā.

Verse 17

तत्फलं समवाप्नोति भर्तुः शुश्रूषणादपि । समासेन प्रवक्ष्यामि तन्मे निगदतः शृणु

On obtient ce même fruit par la dévotion et le service attentif envers l’époux. Je vais l’exposer en bref : écoute-moi tandis que je parle.

Verse 18

नास्त्यासां हि पृथग्धर्मः पतिशुश्रूषणं विना । तस्मात्कांतसहायं ते कुर्वाणा सुखदायिनी

En vérité, pour de telles femmes il n’est point de dharma distinct, hormis le service dévoué au mari. Ainsi, en faisant de ton bien-aimé ton compagnon et ton appui, tu deviens dispensatrice de bonheur.

Verse 19

तवच्छायां समाश्रित्य आगमिष्यामि नान्यथा । विष्णुरुवाच । रूपं शीलं गुणं भक्तिं समालोक्य वयस्तथा

M’abritant sous ta protection, je viendrai—assurément, et nullement autrement. Viṣṇu dit : Ayant considéré la forme, la conduite, les qualités et la dévotion—ainsi que l’âge selon ce qui convient—

Verse 20

सौकुमार्यं विचार्यैवं कृकलः स पुनःपुनः । यद्येवं हि नयिष्यामि दुर्गमार्गं सुदुःखदम्

Ainsi, méditant sans cesse sur sa délicatesse et sa tendre fragilité, ce kṛkala se dit : «S’il en est ainsi, il me faudra les mener par un chemin ardu, d’une douleur extrême».

Verse 21

रूपनाशो भवेच्चास्याः शीतातपविलोडनात् । पद्मगर्भप्रतीकाशमस्याश्चांगं प्रवर्णकम्

Sa beauté serait détruite par le trouble causé par le froid et la chaleur ; et son corps prendrait une teinte pâle, semblable à l’intérieur d’un bouton de lotus.

Verse 22

झंझावातेन शीतेन कृष्णवर्णं भविष्यति । पंथाः कर्कश सुग्रावा पादौचास्याः सुकोमलौ

Sous le vent glacé et violent, son teint deviendra sombre. Le chemin sera rude et pierreux, et pourtant ses pieds demeureront d’une grande délicatesse.

Verse 23

एष्यते वेदनां तीव्रामथो गंतुं न च क्षमा । क्षुत्तृष्णाभिपरीतांगी कीदृशीयं भविष्यति

Une douleur aiguë fondra sur elle, et elle ne pourra même pas se mouvoir. Le corps accablé par la faim et la soif, en quel état tombera-t-elle ?

Verse 24

वामांगी मम च स्थानं सुखस्थानं वरानना । मम प्राणप्रिया नित्यं नित्यं धर्मस्य चाश्रयः

Ô toi au visage gracieux, tu es mon flanc gauche et ma demeure, mon lieu de paix. Tu m’es à jamais plus chère que la vie même, et tu es sans cesse un refuge du dharma.

Verse 25

नाशमेति यदा बाला मम नाशो भवेदिह । इयं मे जीविका नित्यमियं प्राणस्य चेश्वरी

Quand cette jeune fille sera vouée à la perte, ma perte adviendra ici aussi. Elle est toujours ma subsistance ; elle est aussi la souveraine de mon souffle même.

Verse 26

न नयिष्ये वनं तीर्थमेकश्चैवाप्यहं व्रजे । चिंतयित्वा क्षणं नूनं कृकलेन महात्मना

«Je ne vous conduirai ni à la forêt ni à un gué sacré ; j’irai à Vraja, fût-ce seul.» Après avoir réfléchi un instant, telle fut la décision (et la parole) du grand d’âme Kṛkala.

Verse 27

तस्य चित्तानुगो भावस्तया ज्ञातो नृपोत्तम । पुनरूचे महाभागा भर्त्तारं प्रस्थितं तदा

Ô meilleur des rois, elle comprit l’élan qui suivait le cœur de son époux ; alors cette noble dame parla de nouveau à son mari au moment où il se mettait en route.

Verse 28

अनघा नैव वै त्याज्या पुरुषैः शृणु सत्तम । मूलमेवं हि धर्मस्य पुरुषस्य महामते

Ô le meilleur des vertueux, écoute : une femme sans tache ne doit jamais être abandonnée par les hommes ; car ainsi elle est la racine même du dharma d’un homme, ô grand d’âme.

Verse 29

एवं ज्ञात्वा महाभाग मामेवं नय सांप्रतम् । विष्णुरुवाच । श्रुत्वा सर्वं हि तेनापि प्रियाया भाषितं बहु

«L’ayant compris ainsi, ô noble, conduis-moi maintenant de cette manière.» Viṣṇu dit : «Ayant tout entendu, ainsi que les nombreuses paroles prononcées par sa bien-aimée…»

Verse 30

प्रहस्यैव वचो ब्रूते तामेवं कृकलः पुनः । नैव त्याज्या भवेद्भार्या प्राप्ता धर्मेण वै प्रिये

Souriant en parlant, Kṛkala s’adressa de nouveau à elle ainsi : «Bien-aimée, une épouse obtenue selon le dharma ne doit jamais être abandonnée.»

Verse 31

येन भार्या परित्यक्ता सुनीता धर्मचारिणी । दशांगधर्मस्तेनापि परित्यक्तो वरानने

Ô toi au beau visage, celui qui a abandonné son épouse Sunītā, vouée à la conduite juste, a abandonné aussi le dharma aux dix membres, ô visage gracieux.

Verse 32

तस्मात्त्वामेव भद्रं ते नैव त्यक्ष्ये कदा प्रिये । विष्णुरुवाच । एवमाभाष्य तां भार्यां संबोध्य च पुनःपुनः

«C’est pourquoi, ô toi de bon augure, bien-aimée, jamais je ne t’abandonnerai.» Viṣṇu dit : Après avoir ainsi parlé à son épouse, il l’exhorta et la rassura encore et encore.

Verse 33

तस्या अज्ञातमात्रेण ससार्थेन समं गतः । गते तस्मिन्महाभागे कृकले पुण्यकर्मणि

Dès qu’elle l’apprit, il se mit en route avec la caravane. Quand ce noble Kṛkala, aux actes méritoires, fut parti,

Verse 34

देवकर्मसुवेलायां काले पुण्ये शुभानना । नैव पश्यति भर्तारं कृकलं निजमंदिरे

À l’heure propice fixée pour les rites divins, en un temps sacré et méritoire, la femme au beau visage ne vit pas son époux Kṛkala dans leur demeure.

Verse 35

समुत्थाय त्वरायुक्ता रुदमाना सुदुःखिता । वयस्यान्पृच्छते भर्तुर्दुःखशोकाधिपीडिता

Se levantant en hâte, en pleurs et accablée de détresse, elle interrogea ses amies au sujet de son époux, tourmentée par le chagrin et la douleur.

Verse 36

युष्माभिर्वा महाभागा दृष्टोऽसौ कृकलो मम । प्राणेश्वरो गतः क्वापि भवंतो मम बांधवाः

Ô bienheureux, avez-vous vu mon Kṛkala ? Mon prāṇeśvara, seigneur de mon souffle, est parti quelque part ; vous êtes, en vérité, mes proches.

Verse 37

यदि दृष्टो महाभागाः कृकलो मम सांप्रतम् । भर्तारं पुण्यकर्तारं सर्वज्ञं सत्यपंडितम्

Si, à l’instant, vous avez vu, ô bienheureux, mon Kṛkala—mon époux—artisan de mérite, omniscient et sage véridique,

Verse 38

कथयंतु महात्मानं यदि दृष्टो महामतिः । तस्यास्तद्भाषितं श्रुत्वा तामूचुस्ते महामतिम्

«Parlez-nous de ce grand être, si le très sage a été aperçu.» Ayant entendu ses paroles, ces gens s’adressèrent alors à cette dame elle-même, si avisée.

Verse 39

धर्मयात्राप्रसंगेन नाथस्ते कृकलः शुभे । तीर्थयात्रां चकारासौ कस्माच्छोचसि सुव्रते

Ô bienheureuse, à l’occasion d’un voyage de dharma, ton seigneur Kṛkala entreprit le pèlerinage vers les tīrthas sacrés. Pourquoi t’attristes-tu, ô dame vertueuse ?

Verse 40

साधयित्वा महातीर्थं पुनरेष्यति शोभने । एवमाश्वासिता सा च पुरुषैराप्तकारिभिः

«Après avoir accompli le rite au grand tīrtha, elle reviendra de nouveau, ô belle.» Ainsi fut-elle rassurée par des hommes dignes de foi, agissant pour son bien.

Verse 41

इति श्रीपद्मपुराणे भूमिखंडे वेनोपाख्याने सुकलाचरित । एकचत्वारिंशोऽध्यायः

Ainsi s’achève le quarante et unième chapitre, «Les actes de Sukalā», dans l’épisode de Vena du Bhūmi-khaṇḍa du vénérable Padma Purāṇa.

Verse 42

यावदायाति मे भर्त्ता भूमौ स्वप्स्यामि संस्तरे । घृतं तैलं न भोक्ष्येऽहं दधिक्षीरं तथैव च

Jusqu’au retour de mon époux, je dormirai à même le sol sur une simple natte. Je ne prendrai ni ghee ni huile, et je ne consommerai ni caillé ni lait.

Verse 43

लवणं च परित्यक्तं तथा तांबूलमेव च । मधुरं च तथा राजंस्त्यक्तं गुडादिकं तथा

Elle renonça aussi au sel, et de même au bétel (tāmbūla). Elle abandonna encore les douceurs, ô Roi, ainsi que le sucre brut (guḍa) et autres semblables.

Verse 44

एकाहारा निराहारा तावत्स्थास्ये न संशयः । यावच्चागमनं भर्तुः पुनरेव भविष्यति

Que je ne prenne qu’un seul repas par jour ou que je m’abstienne entièrement de nourriture, je demeurerai ainsi—sans doute—jusqu’au retour de mon époux, de nouveau.

Verse 45

एवं दुःखान्विता भूत्वा एकवेणीधरा पुनः । एककंचुकसंवीता मलिना च बभूव सा

Ainsi, accablée de chagrin, elle porta de nouveau ses cheveux en une seule tresse ; vêtue d’un seul habit, elle devint souillée et échevelée.

Verse 46

मलिनेनापि वस्त्रेण एकेनैव स्थिता पुनः । हाहाकारं प्रमुंचंती निःश्वसंती सुदुःखिता

De nouveau, elle demeura là avec un seul vêtement, fût-il souillé ; poussant des cris de lamentation, soupirant, et accablée d’une immense douleur.

Verse 47

वियोगानलसंदग्धा कृष्णांगी मलधारिणी । एवं दुःखसमाचारा सुकृशा विह्वला तदा

Brûlée par le feu de la séparation, ses membres s’assombrirent ; négligée et couverte de saleté, vivant ainsi dans la peine, elle devint décharnée et, alors, tout à fait éperdue.

Verse 48

रोदमाना दिवारात्रौ निद्रा लेभे न वै निशि । क्षुधां न विंदते राजन्दुःखेन विदलीकृता

Pleurant jour et nuit, elle ne trouva aucun sommeil durant la nuit ; et, ô roi, broyée par la douleur, elle ne pouvait même plus sentir la faim.

Verse 49

अथ सख्यः समायाताः पप्रच्छुः सुकलां तदा । सुकले चारुसर्वांगि कस्माद्रोदिषि संप्रति

Alors ses amies se rassemblèrent et interrogèrent Sukalā : « Ô Sukalā, toi dont tous les membres sont gracieux, pourquoi pleures-tu à présent ? »

Verse 50

ततस्त्वं कारणं ब्रूहि दुःखस्यास्य वरानने । सुकलोवाच । स मां त्यक्त्वा गतो भर्ता धर्मार्थं धर्मतत्परः

«Alors, ô toi au beau visage, dis-moi la cause de cette peine.» Sukalā répondit : «Mon époux, voué au dharma, m’a quittée et s’en est allé pour le dharma.»

Verse 51

तीर्थयात्राप्रसंगेन अटते मेदिनीं ततः । मां त्यक्त्वा स गतः स्वामी निर्दोषां पापवर्जिताम्

Sous prétexte de pèlerinage aux tīrthas, il erra sur la terre ; mon époux s’en est allé, m’abandonnant, moi qui étais sans faute et exempte de péché.

Verse 52

अहं साध्वी समाचारा सदा पुण्या पतिव्रता । मां त्यक्त्वा स गतो भर्ता तीर्थ साधनतत्परः

Je suis une femme vertueuse, de conduite irréprochable, toujours méritante et vouée à mon époux ; pourtant mon mari m’a quittée et s’en est allé, résolu à accomplir des pèlerinages vers les tīrthas sacrés.

Verse 53

तेनाहं दुःखिता सख्यो वियोगेनाति पीडिता । जीवनाशो वरं श्रेष्ठो वरं वै विषभक्षणम्

C'est pourquoi, ô amies, je suis affligée, tourmentée intensément par la séparation. Mieux vaut, en effet, la perte de la vie ; mieux vaut même avaler du poison.

Verse 54

वरमग्निप्रवेशश्च वरं कायविनाशनम् । नारीं प्रियां परित्यज्य भर्ता याति सुनिष्ठुरः

Mieux vaut entrer dans le feu ; mieux vaut même la destruction du corps, plutôt qu'un mari au cœur dur ne parte après avoir abandonné sa femme bien-aimée.

Verse 55

भर्तृत्यागो वरं नैव प्राणत्यागो वरं सखि । वियोगं न समर्थाहं सहितुं नित्यदारुणम्

Abandonner mon mari n'est jamais préférable ; au contraire, donner ma vie serait mieux, mon amie. Je ne suis pas capable d'endurer la séparation, toujours cruelle et incessante.

Verse 56

तेनाहं दुःखिता सख्यो वियोगेनापि नित्यशः । सख्य ऊचुः । तीर्थयात्रां गतो भर्ता पुनरेष्यति ते पतिः

« À cause de cela, ô amies, je suis continuellement affligée par la séparation. » Les amies dirent : « Ton mari est parti en pèlerinage ; ton seigneur reviendra. »

Verse 57

वृथा शोषयसे कायं वृथाशोकं करोषि वै । वृथा त्वं तप्यसे बाले वृथा भोगान्परित्यजेः

En vain tu amaigris ton corps ; en vain tu t'adonnes au chagrin. En vain, ô jeune fille, tu te tourmentes ; et en vain tu abandonnerais les plaisirs.

Verse 58

पिबस्व पानं भुंक्ष्व त्वं स्वप्रदत्तं हि पूर्वकम् । कस्य भर्ता सुताः कस्य कस्य स्वजनबांधवाः

Bois la boisson et mange la nourriture—vraiment, ce que toi-même avais jadis offert. À qui appartient l’époux de qui ? À qui sont les fils ? À qui sont les siens et les proches ?

Verse 59

कः कस्य नास्ति संसारे संबंधः केन चैव हि । भक्ष्यते भुज्यते बाले संसारस्य हि तत्फलम्

Qui, en ce monde, n’a de lien avec qui—et par quel moyen ? Ô enfant, l’un mange et l’autre est mangé ; en vérité, tel est le fruit de l’existence mondaine.

Verse 60

मृते प्राणिनि कोऽश्नाति को हि पश्यति तत्फलम् । पीयते भुज्यते बाले एतत्संसारतः फलम्

Quand un être vivant meurt, qui mangera pour lui, et qui verra vraiment le fruit de ses actes ? Ô cher enfant, en ce monde seules ses propres œuvres se « boivent » et se « mangent » : on en éprouve soi-même les effets.

Verse 61

सुकलोवाच । भवतीभिः प्रयुक्तं यत्तन्न स्याद्वेदसंमतम् । यातु भर्तुः पृथग्भूता तिष्ठत्येका सदैव हि

Sukala dit : «Ce que vous avez mis en œuvre n’est pas conforme aux Védas. Qu’elle s’en aille—séparée de son époux—et qu’elle demeure seule à jamais.»

Verse 62

पापभूता भवेन्नारी तां न मन्यंति सज्जनाः । भर्तुः सार्धं सदा सख्यो दृष्टो वेदेषु सर्वदा

La femme devient, pour ainsi dire, pécheresse, et les gens vertueux ne l’honorent pas. Car dans les Védas on voit toujours qu’elle doit demeurer compagne, aux côtés de son époux.

Verse 63

संबंधः पुण्यसंसर्गाज्जायते नात्र संशयः । नारीणां च सदा तीर्थं भर्ता शास्त्रेषु पठ्यते

Le lien naît de la fréquentation du mérite : là-dessus, nul doute. Et les śāstra enseignent que, pour les femmes, l’époux est toujours un tīrtha, un lieu saint de pèlerinage.

Verse 64

तमेवावाहयेन्नित्यं वाचा कायेन कर्मभिः । मनसा पूजयेन्नित्यं भावसत्येन तत्परा

C’est Lui seul qu’il faut sans cesse invoquer, par la parole, par le corps et par les actes. C’est Lui qu’il faut sans cesse vénérer par l’esprit, tout entier tourné vers Lui, avec la vérité du sentiment intérieur.

Verse 65

भर्तुः पार्श्वं महातीर्थं दक्षिणांगं सदैव हि । तमाश्रित्य यदा नारी गृहस्था परिवर्त्तयेत्

Le côté de l’époux est, en vérité, toujours un grand tīrtha—et tout particulièrement son côté droit. Lorsque la femme mariée, établie dans la vie de foyer, s’y réfugie et règle sa conduite en conséquence…

Verse 66

यजते दानपुण्यैश्च तस्य दानस्य यत्फलम् । वाराणस्यां च गंगायां यत्फलं न च पुष्करे

Quel que soit le fruit issu du culte et des dons méritoires (dāna), ce même fruit s’obtient à Vārāṇasī, sur les rives du Gaṅgā, et non (même) à Puṣkara.

Verse 67

द्वारकायां न चावन्त्यां केदारे शशिभूषणे । लभते नैव सा नारी यजमाना सदा किल

Même si elle accomplit sans cesse des sacrifices, cette femme n’obtient pas (le fruit promis) si ce n’est (fait) à Dvārakā, ni à Avantī, ni à Kedāra, ni à Śaśibhūṣaṇa—ainsi est-il dit.

Verse 68

तादृशं फलमेवं सा न प्राप्नोति कदा सखि । सुमुखं पुत्रसौभाग्यं स्नानं दानं च भूषणम्

Ainsi, mon amie, elle n’obtient jamais un tel fruit : ni un visage agréable, ni la bonne fortune des fils, ni le mérite du bain rituel et de l’aumône, ni même l’ornement.

Verse 69

वस्त्रालंकारसौभाग्यं रूपं तेजः फलं सदा । यशः कीर्तिमवाप्नोति गुणं च वरवर्णिनी

Elle obtient sans cesse les fruits des beaux vêtements, des ornements, de la bonne fortune, de la beauté et de l’éclat ; et elle acquiert gloire, renommée et nobles qualités, ô dame au teint clair.

Verse 70

भर्तुः प्रसादात्सर्वं च लभते नात्र संशयः । विद्यमाने यदा कांते अन्यं धर्मं करोति या

Par la grâce de son époux, elle obtient tout ; là-dessus, nul doute. Mais lorsque l’époux bien-aimé vit encore, si une femme suit un autre dharma (en s’écartant de la fidélité)…

Verse 71

निष्फलं जायते तस्याः पुंश्चली परिकथ्यते । नारीणां यौवनं रूपमवतारं स्मृतं ध्रुवम्

Pour elle, tout devient sans fruit ; on la dit femme débauchée. En vérité, la jeunesse et la beauté d’une femme sont tenues pour fugitives, ne durant point.

Verse 72

एकस्यापि हि भर्तुश्च तस्यार्थे भूमिमंडले । सुपुत्रा सुयशा नारी परिकथ्येत वै सदा

Ne fût-ce que pour un seul époux, sur ce cercle de la terre, une femme pourvue de bons fils et de bonne renommée doit toujours être dite exemplaire.

Verse 73

तुष्टे भर्तरि संसारे दृश्या नारी न संशयः । पतिहीना भवेन्नारी भवेत्सा भूमिमंडले

Quand l’époux est satisfait, en ce monde la femme est tenue en haute considération—sans aucun doute. Mais si la femme se trouve sans époux, elle devient comme quelqu’un jeté à la surface de la terre.

Verse 74

कुतस्तस्याः सुखं रूपं यशः कीर्तिः सुता भुवि । सुदौर्भाग्यं महद्दुःखं संसारे परिभुज्यते

Comment pourrait-elle avoir bonheur, beauté, bonne renommée, gloire, ou une fille sur la terre ? Dans l’existence mondaine, elle doit endurer une immense infortune et une grande douleur.

Verse 75

पापभागा भवेत्सा च दुःखाचारा सदैव हि । तुष्टे भर्तरि तस्यास्तु तुष्टाः सर्वाश्च देवताः

Elle devient, certes, une part de péché et mène une conduite toujours empreinte de douleur. Mais lorsque son époux est satisfait, toutes les divinités sont satisfaites d’elle aussi.

Verse 76

तुष्टे भर्तरि तुष्यंति ऋषयो देवमानवाः । भर्ता नाथो गुरुर्भर्ता देवता दैवतैः सह

Quand l’époux est satisfait, les ṛṣis, les dieux et les humains sont satisfaits. L’époux est protecteur et seigneur ; l’époux est maître ; l’époux est une divinité—avec toutes les divinités.

Verse 77

भर्ता तीर्थश्च पुण्यश्च नारीणां नृपनंदन । शृंगारं भूषणं रूपं वर्णं सौगंधमेव च

Ô prince, pour les femmes l’époux est leur pèlerinage sacré, leur mérite et leur sainteté même ; il est aussi leur parure, leur ornement, leur beauté, leur teint, et jusqu’à leur parfum.

Verse 78

कृत्वा सा तिष्ठते नित्यं वर्जयित्वा सुपर्वसु । शृंगारैर्भूषणैः सा तु शुशुभे सा यदा पतिः

Ayant ainsi agi, elle demeura constante, s’abstenant aux jours de fête propices. Pourtant, elle resplendissait d’ornements et de parures chaque fois que son époux était présent.

Verse 79

पत्याविना भवत्येवं क्षीरं सर्पमुखे यथा । भर्तुरर्थे महाभागा सुव्रता चारुमंगला

Sans l’époux, l’état d’une femme est comme du lait déposé dans la gueule d’un serpent. Pour le bien de son mari, la noble dame—fidèle à ses vœux et d’heureux charme—agit ainsi.

Verse 80

गते भर्तरि या नारी शृंगारं कुरुते यदि । रूपं वर्णं च तत्सर्वं शवरूपेण जायते

Si une femme se pare après le départ de son époux (c’est-à-dire après sa mort), toute sa beauté et son teint se changent en l’aspect d’un cadavre.

Verse 81

वदंति भूतले लोकाः पुंश्चलीयं न संशयः । तस्माद्भर्तुर्वियुक्ता या नार्याः शृणुत भूतले

Les gens sur la terre disent—sans aucun doute—qu’elle est dévergondée. C’est pourquoi écoutez au sujet de ces femmes sur la terre qui sont séparées de leurs époux.

Verse 82

इच्छंत्या वै महासौख्यं भवितव्यं कदाचन । सुजायायाः परो धर्मो भर्ता शास्त्रेषु गीयते

Si une femme désire vraiment la grande félicité en tout temps, les Écritures chantent que, pour l’épouse vertueuse, son devoir suprême est son époux.

Verse 83

तस्माद्वै शाश्वतो धर्मो न त्याज्यो भार्यया किल । एवं धर्मं विजानामि कथं भर्ता परित्यजेत्

Ainsi, ce dharma éternel ne doit certes pas être abandonné par l’épouse. Sachant le dharma tel qu’il est, comment l’époux pourrait-il jamais délaisser son épouse ?

Verse 84

इत्यर्थे श्रूयते सख्य इतिहासः पुरातनः । सुदेवायाश्च चरितं सुपुण्यं पापनाशनम्

En ce sens, ô ami, on entend un antique récit : la très méritoire histoire de Sudevā, qui anéantit les péchés.