Sūta décrit une scène où la déesse aux yeux de lotus demande à Brahmā de lui accorder un nom afin de pouvoir avancer vers l’espace du temple. Brahmā la nomme « Mohinī » (désignation saguṇa) et affirme que sa présence possède une puissance de guérison et de joie. Elle s’incline puis se met en route—sous le regard des dieux—vers le mont Mandara, qu’elle atteint rapidement. Le chapitre s’élargit ensuite en une topographie de tīrtha : les liens mythiques de Mandara avec Vāsuki et le barattage de l’océan, les mesures et profondeurs marines, le lait qui s’écoule et le feu né des os de Kūrma, et la montagne comme trésor de gemmes et d’herbes, terrain de jeu divin et lieu où s’allume le tapas. Des repères sacrés précis sont cités : un siège de roche bleue et luisante de sept yojanas, le Kauliśa Liṅga (mesurant dix mains), et un sanctuaire renommé appelé Vṛṣaliṅga. Mohinī exécute une musique sacrée d’une grande finesse, avec rāga/tāla, mūrcchanā et résonance de Gāndhāra, intensifiant le kāma même chez les immobiles. En l’entendant, un ascète Digambara se change en femme et s’approche de Mohinī, partagé entre désir et honte sous le regard de Pārvatī.
Verse 1
सौतिरुवाच । सा श्रुत्वा ब्रह्मणो वाक्यं नारी कमललोचना । उवाच नाम मेदेहि येन गच्छामि मंदिरम् ॥ १ ॥
Sūta dit : Ayant entendu les paroles de Brahmā, la femme aux yeux de lotus déclara : « Accorde-moi un nom, afin que, par ce nom, je puisse me rendre au temple ».
Verse 2
पित्रा नाम प्रकर्तव्यमपत्यानां जगत्पते । नाम पापहरं प्रोक्तं तत्कुरुष्व कुशध्वज ॥ २ ॥
Ô Seigneur du monde, c’est au père qu’il revient de donner le nom à ses enfants. On a proclamé que le nom dissipe le péché ; ainsi, ô Kuśadhvaja, accomplis ce don du nom.
Verse 3
ब्रह्मोवाच । यस्मादिदं जगत्सर्वं त्वया सुंदरि मोहितम् । मोहिनी नाम ते देवि सगुणं हि भविष्यति ॥ ३ ॥
Brahmā dit : «Puisque tout cet univers a été envoûté par toi, ô belle, ainsi, ô Déesse, ton nom sera véritablement “Mohinī”, un nom associé aux qualités manifestes (saguṇa).»
Verse 4
दशावस्थागतः सम्यग् दर्शनात्ते भविष्यति । यदि प्राप्नोति वै सुभ्रु त्वत्संपर्कं सुखावहम् ॥ ४ ॥
Même s’il est tombé dans un état critique, il guérira vraiment rien qu’en te voyant ; pourvu que, ô toi aux beaux sourcils, il obtienne le contact avec toi, dispensatrice de bonheur.
Verse 5
एवमुक्ता वरारोहा प्रणम्य कमलासनम् । वीक्ष्यमाणामरैर्मार्गे प्रतस्थे मंदराचलम् ॥ ५ ॥
Ainsi interpellée, la noble dame se prosterna devant Kamalāsana (Brahmā) ; puis, sous le regard des dieux tout au long du chemin, elle se mit en route vers le mont Mandara.
Verse 6
तृतीयेन मुहूर्तेन संप्राप्ता गिरिमस्तकम् । यस्य संवेष्टने नागो वासुकिर्नहि पूर्यते ॥ ६ ॥
Au troisième muhūrta, elle parvint au sommet de la montagne — celle qu’autour de laquelle le serpent Vāsuki ne parvient jamais à achever son enroulement.
Verse 7
यो धृतो हरिणा पूर्वं मथितो देवदानवैः । षड्लक्षयोजनः सिंधुर्यस्यासौ गह्वरो भवेत् ॥ ७ ॥
Celui qui jadis fut porté par Hari (Viṣṇu) et que les Deva et les Dānava barattèrent : pour lui, l’océan s’étend sur six cent mille yojana, et cette immense cavité devient son abîme.
Verse 8
कूर्मदेहेन संपृक्तो यो न भिन्नो गिरिर्महान् । पतता येन राजेंद्र सिंधोर्गुह्यं प्रदर्शितम् ॥ ८ ॥
Ô roi, cette grande montagne, bien qu’unie au corps de Kūrma (l’Avatar Tortue), ne se brisa point ; et par sa chute furent dévoilées les profondeurs secrètes de l’océan.
Verse 9
गतं ब्रह्मांडमार्गेण पयो यस्माद्गिरेर्द्विजाः । कूर्मास्थिघर्षता येन पावको जनितो महान् ॥ ९ ॥
Ô sages deux fois nés, de cette montagne le lait s’écoula selon la voie cosmique ; et par le frottement des os de Kūrma, un grand feu y fut engendré.
Verse 10
यस्मिन्स वसते देवः सह भूतैर्दिगंबरः । न देवैर्दानवैर्वापि दृष्टो यो हि द्विजोत्तमाः ॥ १० ॥
Ô meilleurs des deux fois nés, en ce lieu demeure la Divinité, avec les bhūta, vêtue du ciel (digambara) ; et Elle n’est vue ni des Deva ni des Dānava.
Verse 11
दशवर्षसहस्राख्ये काले महति गच्छति । केयूरघर्षणे येन कृतं देवस्य चक्रिणः ॥ ११ ॥
Quand s’écoula la vaste durée appelée dix mille ans, il accomplit le frottement du bracelet (keyūra) au service du Seigneur porteur du disque (Viṣṇu).
Verse 12
रत्नानां मंदिरं ह्येष बहुधातुसमन्वितः ॥ १२ ॥
En vérité, ceci est un trésor—demeure des gemmes—richement pourvu de maintes sortes de métaux et de minéraux.
Verse 13
क्रीडाविहारोऽपि दिवौकसां यस्तपस्विना यस्तपसोऽपि हेतु । सुरांगनानां रतिवर्द्धनो यो रत्नौषधीनां प्रभवो गिरिर्महान् ॥ १३ ॥
Cette grande montagne est un véritable lieu de jeu pour les dieux ; pour les ascètes, elle est un séjour de tapas et même une cause qui attise l’austérité. Elle accroît la joie des nymphes célestes et elle est la source d’où naissent les joyaux et les herbes guérisseuses.
Verse 14
दशैकसाहस्रमितश्च मूले तत्संख्यया विस्तरतां गतोऽसौ । दैर्घ्येण तावंति हि योजनानि त्रैलोक्ययष्टीव समुच्छ्रितोऽसौ ॥ १४ ॥
À sa base, elle mesure onze mille yojanas, et s’étend au loin selon ce même nombre. En hauteur aussi, elle atteint autant de yojanas, dressée telle un pilier qui embrasse les trois mondes.
Verse 15
सकांचनै रत्नमयैश्च श्रृंगैः प्रकाशयन्भूमितलं वियच्च । यस्मिन्गतः कश्यपनंदनो वै विरश्मितामेति विनष्टतेजाः ॥ १५ ॥
Avec ses sommets d’or et ses pics faits de gemmes, il illumine la surface de la terre et le ciel. Mais lorsque le fils de Kaśyapa (le Soleil) y pénètre, il semble privé de ses rayons : sa splendeur paraît s’évanouir.
Verse 16
कांचनाकारभूतांगं सप्राप्ता कांचनप्रभा । सूर्यतेजोनिहंतारं मंदरं तेजसा स्वयम् ॥ १६ ॥
D’une forme d’or et d’une radiance dorée, elle s’approcha de Mandara—qui, par son propre éclat, domptait la brûlante splendeur du soleil.
Verse 17
कुर्वती नृपकामार्थमुपविष्टा शिलातले । नीलकांतिमये दिव्ये सप्तयोजनविरतृते ॥ १७ ॥
Désirant le roi pour but de son vœu, elle s’assit sur une dalle de pierre divine, luisante d’une radiance bleutée, s’étendant sur sept yojanas.
Verse 18
तस्यां शिलायां राजेंद्र लिगं तिष्ठति कौलिशम् । दशहस्त प्रमाणं हि विस्तरादूर्द्ध्वसंख्यया ॥ १८ ॥
Ô roi des rois, sur cette roche se dresse le Liṅga de Kauliśa, mesurant dix mains, dont les dimensions se comptent en largeur et en hauteur vers le haut.
Verse 19
वृषलिंगेति विख्यातं प्रासादाभ्रसमं परम् । तस्मिन्बाला द्विजश्रेष्ठाश्चक्रे संगीतमुत्तमम् ॥ १९ ॥
Là se trouvait le sanctuaire renommé Vṛṣaliṅga, suprême et si haut qu’il semblait un palais touchant les nuées. En ce lieu, la jeune fille et les meilleurs des deux-fois-nés exécutèrent une musique sacrée exquise.
Verse 20
तन्त्रीता लसमायुक्तं क्लमहानिकरं परम् । समीपवर्तिनी तस्य भूत्वा लिंगस्य भामिनी ॥ २० ॥
La dame rayonnante, parée et pleine d’un charme enjoué, s’approcha de ce liṅga, et sa présence causa chez ceux qu’elle touchait une fatigue intense et un profond abattement.
Verse 21
मूर्च्छनातालसहितं गांधारध्वनिसंयुतम् । तस्मिन्प्रवृत्ते राजेंद्रगीते मन्मथवर्द्धने ॥ २१ ॥
Accompagné de mūrcchanā (enchaînements mélodiques) et de tāla (cycles rythmiques), et porté par la résonance de la note Gāndhāra, lorsque ce « chant royal » commença, il devint cause de l’accroissement de Kāma (Manmatha).
Verse 22
बभूव स्थावराणां हि स्पृहा तस्मिन्मुनीश्वराः । न च दैवं न चादैवं गीतं तादृग्बभूव ह ॥ २२ ॥
Ô seigneurs parmi les sages, même les êtres immobiles, tels les arbres, éprouvèrent un désir ardent pour cela. Un chant pareil—ni simplement « divin » ni « non divin »—n’avait jamais été entendu auparavant.
Verse 23
मोहिनीमुखनिर्गीतं गीतं सत्वविमोहनम् ॥ २३ ॥
Un chant sortit de la bouche de Mohinī — une psalmodie qui envoûte même l’esprit pur (sattva).
Verse 24
श्रुत्वैव गीतं हि दिगम्बरस्तु तेनैव रूपेण वरांगनायाः । कामातुरो भोक्तुमनाश्चचाल तां मोहिनीं पार्वतिदृष्टिलज्जः ॥ २४ ॥
À l’écoute de ce chant, l’ascète nu (Digambara) prit aussitôt la forme même d’une belle jeune femme. Brûlant de désir et avide de jouissance, il s’avança vers l’enchanteresse Mohinī, mais avec honte, se souvenant du regard de Pārvatī.
Verse 25
इति श्रीबृहन्नारदीयपुराणोत्तरभागे मोहिनीचरिते मंदरर्णनं नामाऽष्टमोऽध्यायः ॥ ८ ॥
Ainsi s’achève le huitième chapitre, intitulé « Description de Mandara », dans le récit de Mohinī de l’Uttara-bhāga du Śrī Bṛhannāradīya Purāṇa.
The narrative treats naming as a dharmic act with sin-dispelling force (nāma as pāpa-hara) and frames “Mohinī” as a saguṇa designation—linking divine identity to manifest qualities accessible through darśana. This supports the Uttara-bhāga’s tīrtha logic: salvation and healing can occur through contact, sight, and presence at a sanctified locus.
Mandara is presented with measurable cosmography (yojanas, heights, bases), material sacrality (minerals, gems, healing herbs), tapas-activation (austerity-kindling), and shrine specificity (Kauliśa Liṅga, Vṛṣaliṅga). These features convert myth into a pilgrimage-ready sacred geography.
By embedding technical markers of performance (melodic progressions and rhythmic cycles) into a shrine narrative, the chapter depicts worship as embodied ritual aesthetics—sound as a force that transforms consciousness (even stirring kāma), reinforcing temple space as an experiential ‘technology’ of dharma.