
Adhyaya 87 — Saṃsāra-viṣa-kathana: Ājñā-śakti, Māyā-bandha, and Mokṣa by Prasāda
Sūta raconte qu’après avoir entendu l’enseignement précédent, les sages se prosternent, saisis de crainte sacrée mais remplis de bhakti, devant Pinākin Śiva. Interrogé sur la manière dont Mahādeva « se divertit » avec Himavatī, Śiva expose une doctrine subtile : pour le jīva incarné, servitude et délivrance sont éprouvées sous māyā et karma, tandis que le Soi, en vérité, n’est pas lié. Il affirme que le principe de connaissance—vidyā, śruti-smṛti et la puissance de la fermeté—prend racine en Lui, puis présente Ājñā comme une śakti divine éternelle, à cinq visages (pañcavaktrā), qui pénètre tout selon de multiples modes et inaugure l’élan vers mokṣa. Bhavānī est ensuite vue ôtant la māyā et libérant les voyants ; le texte confirme qu’Umā et Śaṅkara sont non-différents dans la réalité ultime. La libération est déclarée immédiate par la grâce (prasāda) du Seigneur, offerte à tous les êtres sans distinction d’âge ni de type de naissance, car Śiva seul est le Seigneur cosmique qui opère à la fois l’entrave et la délivrance. Le chapitre se clôt lorsque les siddhas louent Rudra comme le cosmos aux formes innombrables et obtiennent le sāyujya par la grâce d’Ambikā, préparant la suite sur la sotériologie et la dévotion śaiva.
Verse 1
इति श्रीलिङ्गमहापुराणे पूर्वभागे संसारविषकथनं नाम षडशीतितमो ऽध्यायः सूत उवाच निशम्य ते महाप्राज्ञाः कुमाराद्याः पिनाकिनम् प्रोचुः प्रणम्य वै भीताः प्रसन्नं परमेश्वरम्
Ainsi, dans le Śrī Liṅga Mahāpurāṇa, dans le Pūrva-bhāga, commence le quatre‑vingt‑septième chapitre intitulé « Récit du poison du Saṃsāra ». Sūta dit : Après avoir entendu (son enseignement), ces êtres de grande sagesse—Sanaka et les autres Kumāras—se prosternèrent avec une crainte révérencielle, puis s’adressèrent à Pinākin, le Parameśvara (Pati), gracieux et satisfait.
Verse 2
एवं चेदनया देव्या हैमवत्या महेश्वर क्रीडसे विविधैर्भोगैः कथं वक्तुमिहार्हसि
Ô Maheśvara, si Tu te divertis ainsi avec cette Déesse Haimavatī, Te réjouissant de jouissances multiples, comment peux-Tu parler ici comme si Tu étais détaché ?
Verse 3
सूत उवाच एवमुक्तः प्रहस्येशः पिनाकी नीललोहितः प्राह ताम् अंबिकां प्रेक्ष्य प्रणिपत्य स्थितान् द्विजान्
Sūta dit : Ainsi interpellé, le Seigneur—souriant—Pinākin, Celui à la teinte bleue et roussâtre, posa son regard sur Ambikā ; puis, après s’être incliné avec respect devant les brahmanes voyants qui se tenaient là, Il prit la parole.
Verse 4
बन्धमोक्षौ न चैवेह मम स्वेच्छा शरीरिणः अकर्तज्ञः पशुर्जीवो विभुर्भोक्ता ह्यणुः पुमान्
« L’asservissement et la délivrance ne sont pas, en vérité, Ma volonté personnelle ici en tant qu’Être incarné. Le jīva est le paśu : un agent qui ne connaît pas réellement l’Auteur ; bien qu’il se croie souverain et jouisseur, l’homme n’est en fait qu’un aṇu, un soi limité. »
Verse 5
मायी च मायया बद्धः कर्मभिर् युज्यते तु सः ज्ञानं ध्यानं च बन्धश् च मोक्षो नास्त्यात्मनो द्विजाः
« L’âme individuelle, pourvue du pouvoir de māyā, est liée par māyā et attelée aux actes (karma). Ô deux-fois-nés, pour ce soi, même la connaissance et la méditation peuvent devenir des formes d’entrave ; la délivrance ne naît pas pour l’âme tant qu’elle demeure sous l’empire de māyā et ne prend pas refuge en Pati, le Seigneur Śiva. »
Verse 6
यदैवं मयि विद्वान् यस् तस्यापि न च सर्वतः एषा विद्या ह्यहं वेद्यः प्रज्ञैषा च श्रुतिः स्मृतिः
« Même lorsqu’un savant Me connaît ainsi, il ne Me saisit pas encore en tous points. Car voici la vraie Connaissance : Moi seul suis Celui qui doit être connu, le Pati. C’est là l’intelligence éveillée ; c’est cela même qui est Śruti et Smṛti. »
Verse 7
धृतिरेषा मया निष्ठा ज्ञानशक्तिः क्रिया तथा इच्छाख्या च तथा ह्याज्ञा द्वे विद्ये न च संशयः
Cette fermeté est Ma propre résolution inébranlable. Il y a la Śakti de la connaissance et, de même, la Śakti de l’action ; il y a aussi la Śakti dite « volonté » et encore « commandement ». Sache, sans aucun doute, qu’il existe deux formes de vidyā sacrée : la voie de la connaissance et la voie de l’action.
Verse 8
न ह्येषा प्रकृतिर्जैवी विकृतिश् च विचारतः विकारो नैव मायैषा सदसद्व्यक्तिवर्जिता
Ceci n’est pas la Prakṛti née du jīva ; et, selon le juste discernement, ce n’est pas non plus une simple modification. Ce n’est même pas Māyā en tant que produit. Cela se tient au-delà de la dualité de l’être et du non-être, dépourvu de toute particularisation manifeste : ainsi est indiqué le principe transcendant de Pati (Śiva), antérieur à toute apparence.
Verse 9
पुरा ममाज्ञा मद्वक्त्रात् समुत्पन्ना सनातनी पञ्चवक्त्रा महाभागा जगतामभयप्रदा
Autrefois, Mon Commandement éternel jaillit de Ma propre bouche—auspicieux, aux cinq visages—accordant l’intrépidité à tous les mondes.
Verse 10
तामाज्ञां सम्प्रविश्याहं चिन्तयन् जगतां हितम् सप्तविंशत्प्रकारेण सर्वं व्याप्यानया शिवः
En entrant dans ce commandement divin, Moi—soucié du bien de tous les mondes—je pénétrai tout en vingt-sept modes distincts ; ainsi, par cette puissance, Śiva devient l’Omniprésent.
Verse 11
तदाप्रभृति वै मोक्षप्रवृत्तिर्द्विजसत्तमाः सूत उवाच एवमुक्त्वा तदापश्यद् भवानीं परमेश्वरः
Dès lors, ô meilleurs des deux-fois-nés, l’élan vers la libération s’éveilla véritablement. Sūta dit : Ayant ainsi parlé, Parameśvara contempla alors Bhavānī—Śakti elle-même—par qui le Pati délivre le paśu du pāśa.
Verse 12
भवानी च तमालोक्य मायामहरदव्यया ते मायामलनिर्मुक्ता मुनयः प्रेक्ष्य पार्वतीम्
L’ayant contemplé, Bhavānī retira sa Māyā impérissable. Alors les sages—délivrés de l’impureté née de la Māyā—virent Pārvatī avec une clarté parfaite.
Verse 13
प्रीता बभूवुर्मुक्ताश् च तस्मादेषा परा गतिः उमाशङ्करयोर्भेदो नास्त्येव परमार्थतः
Ainsi furent-ils comblés de grâce et délivrés; c’est pourquoi ceci est véritablement la voie suprême (parā gati). Dans la vérité ultime, il n’existe aucune différence réelle entre Umā (Śakti) et Śaṅkara (Śiva).
Verse 14
द्विधासौ रूपमास्थाय स्थित एव न संशयः यदा विद्वानसंगः स्याद् आज्ञया परमेष्ठिनः
Revêtant une forme double, il demeure assurément—sans aucun doute—lorsque le sage devient détaché, selon l’ordre de Parameṣṭhin, le Seigneur Suprême.
Verse 15
तदा मुक्तिः क्षणादेव नान्यथा कर्मकोटिभिः क्रमो ऽविवक्षितो भूतविवृद्धः परमेष्ठिनः
Alors la délivrance surgit en cet instant même—jamais autrement, fût-ce par des crores de karmas. Pour Parameṣṭhin, le Seigneur Suprême, accroisseur et soutien des êtres, aucun enchaînement progressif n’est voulu.
Verse 16
प्रसादेन क्षणान्मुक्तिः प्रतिज्ञैषा न संशयः गर्भस्थो जायमानो वा बालो वा तरुणो ऽपि वा
Par la grâce (prasāda) de Śiva, la délivrance surgit en un instant—telle est la promesse du Seigneur; il n’y a nul doute. Qu’on soit dans le sein maternel, en train de naître, enfant ou même jeune, cette grâce peut affranchir l’âme liée.
Verse 17
वृद्धो वा मुच्यते जन्तुः प्रसादात्परमेष्ठिनः अण्डजश् चोद्भिज्जो वापि स्वेदजो वापि मुच्यते
Par la grâce (prasāda) du Seigneur Suprême (Parameṣṭhin), même un être incarné déjà âgé est délivré. De même, ceux qui naissent de l’œuf, du germe ou de la sueur—quel que soit leur mode de naissance—sont aussi relâchés des liens.
Verse 18
प्रसादाद्देवदेवस्य नात्र कार्या विचारणा एष एव जगन्नाथो बन्धमोक्षकरः शिवः
Par la seule grâce du Dieu des dieux (Devadeva), il n’y a ici nul besoin d’autre examen. Lui seul est le Seigneur de l’univers : Śiva, le Pati, qui lie le paśu par le pāśa et le délivre aussi vers la mokṣa.
Verse 19
भूर्भूवःस्वर्महश् चैव जनः साक्षात्तपः स्वयम् सत्यलोकस् तथाण्डानां कोटिकोटिशतानि च
Bhūr, Bhuvaḥ, Svar, Mahaḥ, Jana, et Tapaḥ lui-même, ainsi que Satyaloka : tels sont les mondes. Et il existe des centaines de crores sur crores d’œufs cosmiques (brahmāṇḍas).
Verse 20
विग्रहं देवदेवस्य तथाण्डावरणाष्टकम् सप्तद्वीपेषु सर्वेषु पर्वतेषु वनेषु च
La forme sacrée du Dieu des dieux (Devadeva), et de même les huit enceintes enveloppantes de l’œuf cosmique (aṇḍāvaraṇa), doivent être contemplées et vénérées à travers les sept continents—sur les montagnes et dans les forêts aussi.
Verse 21
समुद्रेषु च सर्वेषु वायुस्कन्धेषु सर्वतः तथान्येषु च लोकेषु वसन्ति च चराचराः
Dans tous les océans, à travers les vastes étendues des vents de toutes parts, et de même dans d’autres mondes, les êtres—mobiles et immobiles—demeurent partout, soutenus dans l’ordre de la création du Seigneur.
Verse 22
सर्वे भवांशजा नूनं गतिस्त्वेषां स एव वै सर्वो रुद्रो नमस्तस्मै पुरुषाय महात्मने
Assurément, tous ces êtres naissent de Bhava (Śiva) ; et leur refuge véritable ainsi que leur terme ultime n’est nul autre que Lui seul. Il est Rudra en toutes formes—hommage à ce Purusha au grand Soi, le Pati qui accorde aux paśu la gati suprême.
Verse 23
विश्वं भूतं तथा जातं बहुधा रुद्र एव सः रुद्राज्ञैषा स्थिता देवी ह्य् अनया मुक्तिरंबिका
Cet univers tout entier—ce qui est advenu et ce qui naît en formes multiples—est en vérité Rudra lui-même. Par l’ordre de Rudra, cette Déesse demeure établie ; par elle, assurément, la délivrance est obtenue—ô Ambikā.
Verse 24
इत्येवं खेचराः सिद्धा जजल्पुः प्रीतमानसाः यदावलोक्य तान् सर्वान् प्रसादादनयांबिका
Ainsi, les khecaras accomplis, voyageurs du ciel, l’esprit rempli de joie, parlèrent de la sorte. Quand Ambikā les vit tous, par sa grâce elle leur accorda sa bénédiction.
Verse 25
तदा तिष्ठन्ति सायुज्यं प्राप्तास्ते खेचराः प्रभोः
Alors, ces khecaras, ayant obtenu le sāyujya—l’union totale avec le Seigneur—demeurent en cet état, ô Maître.
Ājñā is portrayed as Śiva’s eternal divine potency/command arising from His five-faced reality, pervading the cosmos and enabling the turn toward liberation; it functions as the operative power by which knowledge matures and bondage is dissolved.
It explicitly downplays karmic accumulation as a sufficient cause: liberation is said not to depend on ‘crores of karmas’ but to occur instantly through the Lord’s prasāda when the aspirant becomes asaṅga under divine Ājñā.
The text states that, in paramārtha (ultimate truth), there is no real difference between Umā and Śaṅkara; dual appearance is a mode assumed for cosmic function, while liberation reveals their essential non-separation.