
Nārada Instructs Dakṣa’s Sons; Allegory of the World; Dakṣa Curses Nārada
Dans la continuité de la lignée des Prajāpatis au sein du visarga (création secondaire), Dakṣa engendre les Haryaśvas et leur ordonne d’accroître la descendance. Ils se rendent vers l’ouest au tīrtha Nārāyaṇa-saras, là où le Sindhu rejoint la mer, et par l’austérité et la purification s’orientent vers la vie de paramahaṁsa. Nārada Muni arrive et expose une allégorie délibérée—« l’homme unique », « la femme impudique », « la rivière à double voie », « la maison des vingt-cinq », « le haṁsa » et « le temps comme des rasoirs »—afin de détourner leur intelligence de l’expansion karmique vers la libération. Les Haryaśvas déchiffrent ces symboles comme métaphysique : le Suprême Jouisseur, la māyā-buddhi, les cycles de la prakṛti, les tattvas, le discernement selon le śāstra et le kāla. Acceptant Nārada comme guru, ils partent sur la voie sans retour. Dakṣa produit un second groupe (les Savalāśvas) qui répète le tapas au même tīrtha ; l’instruction brève de Nārada—suivez vos frères aînés—les mène aussi au renoncement et à la bhakti. Le chapitre se clôt sur la peine et la colère de Dakṣa : il reproche à Nārada d’avoir suscité trop tôt le vairāgya, invoque les « trois dettes » (envers les devas, les ṛṣis et les pitṛs) et maudit Nārada à n’avoir aucune demeure fixe—ce que le sage, plein de tolérance, accepte. Cela prépare la tension suivante : le rôle créateur de Dakṣa et les conséquences d’offenser un mahā-bhāgavata.
Verse 1
श्रीशुक उवाच तस्यां स पाञ्चजन्यां वै विष्णुमायोपबृंहित: । हर्यश्वसंज्ञानयुतं पुत्रानजनयद्विभु: ॥ १ ॥
Śukadeva poursuivit : Poussé par la māyā du Seigneur Viṣṇu, Prajāpati Dakṣa engendra dans le sein de Pāñcajanī (Asiknī) dix mille fils, appelés les Haryaśvas.
Verse 2
अपृथग्धर्मशीलास्ते सर्वे दाक्षायणा नृप । पित्रा प्रोक्ता: प्रजासर्गे प्रतीचीं प्रययुर्दिशम् ॥ २ ॥
Ô roi, tous les fils de Dakṣa se ressemblaient par leur douceur et leur obéissance aux ordres du père. Quand il leur commanda de procréer, ils partirent vers l’ouest.
Verse 3
तत्र नारायणसरस्तीर्थं सिन्धुसमुद्रयो: । सङ्गमो यत्र सुमहन्मुनिसिद्धनिषेवितम् ॥ ३ ॥
À l’ouest, là où le fleuve Sindhu rejoint la mer, se trouve un grand lieu de pèlerinage nommé Nārāyaṇa-saras, fréquenté par des sages et des siddhas.
Verse 4
तदुपस्पर्शनादेव विनिर्धूतमलाशया: । धर्मे पारमहंस्ये च प्रोत्पन्नमतयोऽप्युत ॥ ४ ॥ तेपिरे तप एवोग्रं पित्रादेशेन यन्त्रिता: । प्रजाविवृद्धये यत्तान् देवर्षिस्तान् ददर्श ह ॥ ५ ॥
En ce lieu sacré, en touchant et en se baignant régulièrement dans les eaux du lac, leurs cœurs furent purifiés et leur esprit s’inclina vers le dharma des paramahaṁsas. Pourtant, liés par l’ordre du père d’accroître la population, ils pratiquèrent de rudes austérités. Un jour, le devarṣi Nārada les vit ainsi en tapas et s’approcha d’eux.
Verse 5
तदुपस्पर्शनादेव विनिर्धूतमलाशया: । धर्मे पारमहंस्ये च प्रोत्पन्नमतयोऽप्युत ॥ ४ ॥ तेपिरे तप एवोग्रं पित्रादेशेन यन्त्रिता: । प्रजाविवृद्धये यत्तान् देवर्षिस्तान् ददर्श ह ॥ ५ ॥
En ce lieu sacré, les Haryaśvas touchaient régulièrement l’eau du lac et s’y baignaient. Peu à peu, leurs cœurs furent purifiés de toute souillure et ils s’inclinèrent vers les pratiques des paramahaṁsas. Pourtant, sur l’ordre de leur père d’accroître la population, ils accomplirent de rudes austérités afin de satisfaire son désir. Un jour, le devarṣi Nārada vit ces jeunes garçons pratiquer une si belle pénitence pour engendrer une descendance, et il s’approcha d’eux.
Verse 6
उवाच चाथ हर्यश्वा: कथं स्रक्ष्यथ वै प्रजा: । अदृष्ट्वान्तं भुवो यूयं बालिशा बत पालका: ॥ ६ ॥ तथैकपुरुषं राष्ट्रं बिलं चादृष्टनिर्गमम् । बहुरूपां स्त्रियं चापि पुमांसं पुंश्चलीपतिम् ॥ ७ ॥ नदीमुभयतो वाहां पञ्चपञ्चाद्भुतं गृहम् । क्वचिद्धंसं चित्रकथं क्षौरपव्यं स्वयं भ्रमि ॥ ८ ॥
Le grand sage Nārada dit : Chers Haryaśvas, vous n’avez pas vu les confins de la terre ; c’est pourquoi vous êtes des garçons inexpérimentés. Il existe un royaume où ne vit qu’un seul homme, et un trou tel que, lorsqu’on y entre, nul n’en ressort. Là, une femme d’une extrême inconstance se pare de multiples atours séduisants, et l’unique homme de ce royaume est son époux. Dans ce royaume se trouve une rivière qui coule dans les deux sens, une demeure merveilleuse faite de vingt-cinq éléments, un cygne qui fait vibrer des sons variés, et un objet tournant de lui-même, composé de lames tranchantes comme des rasoirs et dur comme le vajra. Sans avoir vu tout cela, comment engendrerez-vous une descendance ?
Verse 7
उवाच चाथ हर्यश्वा: कथं स्रक्ष्यथ वै प्रजा: । अदृष्ट्वान्तं भुवो यूयं बालिशा बत पालका: ॥ ६ ॥ तथैकपुरुषं राष्ट्रं बिलं चादृष्टनिर्गमम् । बहुरूपां स्त्रियं चापि पुमांसं पुंश्चलीपतिम् ॥ ७ ॥ नदीमुभयतो वाहां पञ्चपञ्चाद्भुतं गृहम् । क्वचिद्धंसं चित्रकथं क्षौरपव्यं स्वयं भ्रमि ॥ ८ ॥
Le grand sage Nārada dit : Chers Haryaśvas, vous n’avez pas vu les confins de la terre ; c’est pourquoi vous êtes des garçons inexpérimentés. Il existe un royaume où ne vit qu’un seul homme, et un trou tel que, lorsqu’on y entre, nul n’en ressort. Là, une femme d’une extrême inconstance se pare de multiples atours séduisants, et l’unique homme de ce royaume est son époux. Dans ce royaume se trouve une rivière qui coule dans les deux sens, une demeure merveilleuse faite de vingt-cinq éléments, un cygne qui fait vibrer des sons variés, et un objet tournant de lui-même, composé de lames tranchantes comme des rasoirs et dur comme le vajra. Sans avoir vu tout cela, comment engendrerez-vous une descendance ?
Verse 8
उवाच चाथ हर्यश्वा: कथं स्रक्ष्यथ वै प्रजा: । अदृष्ट्वान्तं भुवो यूयं बालिशा बत पालका: ॥ ६ ॥ तथैकपुरुषं राष्ट्रं बिलं चादृष्टनिर्गमम् । बहुरूपां स्त्रियं चापि पुमांसं पुंश्चलीपतिम् ॥ ७ ॥ नदीमुभयतो वाहां पञ्चपञ्चाद्भुतं गृहम् । क्वचिद्धंसं चित्रकथं क्षौरपव्यं स्वयं भ्रमि ॥ ८ ॥
Le grand sage Nārada dit : Chers Haryaśvas, vous n’avez pas vu les confins de la terre ; c’est pourquoi vous êtes des garçons inexpérimentés. Il existe un royaume où ne vit qu’un seul homme, et un trou tel que, lorsqu’on y entre, nul n’en ressort. Là, une femme d’une extrême inconstance se pare de multiples atours séduisants, et l’unique homme de ce royaume est son époux. Dans ce royaume se trouve une rivière qui coule dans les deux sens, une demeure merveilleuse faite de vingt-cinq éléments, un cygne qui fait vibrer des sons variés, et un objet tournant de lui-même, composé de lames tranchantes comme des rasoirs et dur comme le vajra. Sans avoir vu tout cela, comment engendrerez-vous une descendance ?
Verse 9
कथं स्वपितुरादेशमविद्वांसो विपश्चित: । अनुरूपमविज्ञाय अहो सर्गं करिष्यथ ॥ ९ ॥
Hélas ! Vous ne connaissez pas le véritable sens de l’ordre de votre père. Votre père est omniscient, mais sans comprendre son dessein réel et sans connaître la voie appropriée, comment engendrerez-vous une descendance ?
Verse 10
श्रीशुक उवाच तन्निशम्याथ हर्यश्वा औत्पत्तिकमनीषया । वाच: कूटं तु देवर्षे: स्वयं विममृशुर्धिया ॥ १० ॥
Śrī Śukadeva Gosvāmī dit : Ayant entendu les paroles énigmatiques du devarṣi Nārada, les Haryaśvas les méditèrent d’eux-mêmes, avec leur intelligence naturelle, sans l’aide d’autrui.
Verse 11
भू: क्षेत्रं जीवसंज्ञं यदनादि निजबन्धनम् । अदृष्ट्वा तस्य निर्वाणं किमसत्कर्मभिर्भवेत् ॥ ११ ॥
« Bhūḥ » désigne le champ de l’action; le corps matériel du jīva est son terrain d’activités et le support de désignations illusoires. Depuis un temps sans commencement, il reçoit des corps variés, racine de l’attache au saṁsāra. S’il ne vise pas la cessation de ce lien et s’absorbe dans des actes aux fruits passagers, quel bénéfice en tirera-t-il ?
Verse 12
एक एवेश्वरस्तुर्यो भगवान् स्वाश्रय: पर: । तमदृष्ट्वाभवं पुंस: किमसत्कर्मभिर्भवेत् ॥ १२ ॥
L’unique jouisseur et Seigneur est le Bhagavān suprême : indépendant, omnivoyant, comblé des six opulences et au-delà des trois guṇas. Si les hommes ne Le comprennent pas et peinent jour et nuit pour un bonheur passager, quel profit tireront-ils de leurs actes ?
Verse 13
पुमान्नैवैति यद्गत्वा बिलस्वर्गं गतो यथा । प्रत्यग्धामाविद इह किमसत्कर्मभिर्भवेत् ॥ १३ ॥
De même que celui qui entre dans le « bila » nommé Pātāla est rarement vu revenir, ainsi celui qui atteint Vaikuṇṭha-dhāma (pratyag-dhāma) ne retourne pas au monde matériel. S’il existe un tel lieu d’où l’on ne revient pas à cette misère, mais qu’on ne le cherche pas et qu’on s’agite comme un singe dans l’éphémère, quel profit y a-t-il à des actes vains ?
Verse 14
नानारूपात्मनो बुद्धि: स्वैरिणीव गुणान्विता । तन्निष्ठामगतस्येह किमसत्कर्मभिर्भवेत् ॥ १४ ॥
L’intelligence instable, mêlée de rajo-guṇa, ressemble à une prostituée qui, selon les guṇas, revêt mille apparences pour séduire. Si l’on s’absorbe dans des actes aux fruits temporaires sans comprendre cela, que gagne-t-on réellement ?
Verse 15
तत्सङ्गभ्रंशितैश्वर्यं संसरन्तं कुभार्यवत् । तद्गतीरबुधस्येह किमसत्कर्मभिर्भवेत् ॥ १५ ॥
Comme l’époux d’une prostituée perd toute indépendance, de même l’être vivant à l’intelligence souillée prolonge son existence matérielle. Tourmenté par la nature, il suit les mouvements du mental qui apportent joie et peine; en telle condition, quel bénéfice tirer d’actes intéressés?
Verse 16
सृष्ट्यप्ययकरीं मायां वेलाकूलान्तवेगिताम् । मत्तस्य तामविज्ञस्य किमसत्कर्मभिर्भवेत् ॥ १६ ॥
La māyā, cause de création et de dissolution, agit comme un fleuve coulant dans deux sens; près des rives le courant est plus rapide. L’être qui y tombe sans le savoir est submergé par les vagues et ne peut en sortir; dans ce fleuve de māyā, quel profit tirer d’actes intéressés?
Verse 17
पञ्चविंशतितत्त्वानां पुरुषोऽद्भुतदर्पण: । अध्यात्ममबुधस्येह किमसत्कर्मभिर्भवेत् ॥ १७ ॥
Le Seigneur Suprême est le réceptacle des vingt-cinq éléments et l’ordonnateur de la cause et de l’effet, tel un miroir prodigieux. Sans connaître cette Personne suprême, quel profit tirer d’actes visant des fruits passagers?
Verse 18
ऐश्वरं शास्त्रमुत्सृज्य बन्धमोक्षानुदर्शनम् । विविक्तपदमज्ञाय किमसत्कर्मभिर्भवेत् ॥ १८ ॥
Si un insensé délaisse les śāstras majestueux qui exposent les voies de l’asservissement et de la délivrance, sans connaître la voie du haṁsa qui discerne l’essence, et se voue à des actes passagers, quel fruit donneront ces œuvres vaines?
Verse 19
कालचक्रं भ्रमि तीक्ष्णं सर्वं निष्कर्षयज्जगत् । स्वतन्त्रमबुधस्येह किमसत्कर्मभिर्भवेत् ॥ १९ ॥
La roue du temps tourne avec une acuité tranchante, comme faite de rasoirs et de foudres; ininterrompue et pleinement indépendante, elle entraîne le monde entier. Si l’on ne cherche pas à connaître le principe éternel du temps, quel bénéfice tirer d’activités matérielles passagères?
Verse 20
शास्त्रस्य पितुरादेशं यो न वेद निवर्तकम् । कथं तदनुरूपाय गुणविस्रम्भ्युपक्रमेत् ॥ २० ॥
Celui qui ne connaît pas l’ordre du père qu’est le śāstra, qui détourne de la voie matérielle, comment pourrait-il commencer avec une foi dévotionnelle conforme?
Verse 21
इति व्यवसिता राजन् हर्यश्वा एकचेतस: । प्रययुस्तं परिक्रम्य पन्थानमनिवर्तनम् ॥ २१ ॥
Ô Roi, après avoir entendu les instructions de Nārada, les Haryaśvas furent fermement convaincus et d’un seul cœur. L’ayant accepté comme maître spirituel, ils le circumambulèrent et suivirent la voie du non-retour en ce monde.
Verse 22
स्वरब्रह्मणि निर्भातहृषीकेशपदाम्बुजे । अखण्डं चित्तमावेश्य लोकाननुचरन्मुनि: ॥ २२ ॥
Par les notes sacrées issues du Sāma Veda, Nārada Muni fait résonner les līlās du Seigneur; il fixe sans rupture son esprit au lotus des pieds de Hṛṣīkeśa et parcourt les mondes.
Verse 23
नाशं निशम्य पुत्राणां नारदाच्छीलशालिनाम् । अन्वतप्यत क: शोचन् सुप्रजस्त्वं शुचां पदम् ॥ २३ ॥
En apprenant la perte/la séparation de ses fils vertueux à cause de Nārada, Dakṣa fut consumé par le chagrin. Bien qu’il fût père d’excellents fils, il tomba dans la demeure de la peine.
Verse 24
स भूय: पाञ्चजन्यायामजेन परिसान्त्वित: । पुत्रानजनयद्दक्ष: सवलाश्वान्सहस्रिण: ॥ २४ ॥
Tandis que Dakṣa se lamentait de ses enfants perdus, Ajā, le Seigneur Brahmā, l’apaisa par ses instructions. Ensuite, Dakṣa engendra mille fils dans le sein de son épouse Pāñcajanī; on les appela les Savalāśvas.
Verse 25
ते च पित्रा समादिष्टा: प्रजासर्गे धृतव्रता: । नारायणसरो जग्मुर्यत्र सिद्धा: स्वपूर्वजा: ॥ २५ ॥
Selon l’ordre de leur père d’engendrer une descendance, eux aussi prirent des vœux austères et se rendirent au lac Nārāyaṇa-saras, où leurs aînés avaient déjà atteint la perfection.
Verse 26
तदुपस्पर्शनादेव विनिर्धूतमलाशया: । जपन्तो ब्रह्म परमं तेपुस्तत्र महत्तप: ॥ २६ ॥
Par le seul contact de ces eaux sacrées, les souillures de leurs désirs furent dissipées; murmurant le Brahman suprême avec des mantras commençant par Oṁ, ils y accomplirent une grande austérité.
Verse 27
अब्भक्षा: कतिचिन्मासान् कतिचिद्वायुभोजना: । आराधयन् मन्त्रमिममभ्यस्यन्त इडस्पतिम् ॥ २७ ॥ ॐ नमो नारायणाय पुरुषाय महात्मने । विशुद्धसत्त्वधिष्ण्याय महाहंसाय धीमहि ॥ २८ ॥
Pendant quelques mois ils ne burent que de l’eau et, durant un temps, ne se nourrirent que d’air; ainsi, dans une grande austérité, ils récitèrent ce mantra pour adorer Nārāyaṇa, l’Iḍaspati.
Verse 28
अब्भक्षा: कतिचिन्मासान् कतिचिद्वायुभोजना: । आराधयन् मन्त्रमिममभ्यस्यन्त इडस्पतिम् ॥ २७ ॥ ॐ नमो नारायणाय पुरुषाय महात्मने । विशुद्धसत्त्वधिष्ण्याय महाहंसाय धीमहि ॥ २८ ॥
Oṁ, nos respectueuses prosternations à Nārāyaṇa, le Purusha à la grande âme; nous méditons sur le Mahāhaṁsa, demeure de la sattva parfaitement pure.
Verse 29
इति तानपि राजेन्द्र प्रजासर्गधियो मुनि: । उपेत्य नारद: प्राह वाच: कूटानि पूर्ववत् ॥ २९ ॥
Ô roi éminent, Nārada Muni s’approcha de ces fils, engagés dans l’austérité pour engendrer, et leur adressa des paroles énigmatiques comme auparavant.
Verse 30
दाक्षायणा: संशृणुत गदतो निगमं मम । अन्विच्छतानुपदवीं भ्रातृणां भ्रातृवत्सला: ॥ ३० ॥
Ô fils de Dakṣa, écoutez avec attention mes paroles d’instruction. Vous êtes très affectueux envers vos frères aînés, les Haryaśvas; suivez donc leur voie, pas à pas.
Verse 31
भ्रातृणां प्रायणं भ्राता योऽनुतिष्ठति धर्मवित् । स पुण्यबन्धु: पुरुषो मरुद्भि: सह मोदते ॥ ३१ ॥
Le frère qui connaît les principes du dharma marche sur les traces de ses aînés. Par sa haute piété, il obtient la grâce de s’associer et de se réjouir avec des divinités telles que les Maruts, animées d’un amour fraternel.
Verse 32
एतावदुक्त्वा प्रययौ नारदोऽमोघदर्शन: । तेऽपि चान्वगमन् मार्गं भ्रातृणामेव मारिष ॥ ३२ ॥
Śukadeva Gosvāmī poursuivit : Ô le meilleur des Āryas, après avoir dit cela aux fils de Dakṣa, Nārada Muni, dont le regard de miséricorde n’est jamais vain, partit selon son dessein. Les fils de Dakṣa suivirent la voie de leurs aînés; sans chercher à engendrer, ils s’absorbèrent dans la conscience de Kṛṣṇa.
Verse 33
सध्रीचीनं प्रतीचीनं परस्यानुपथं गता: । नाद्यापि ते निवर्तन्ते पश्चिमा यामिनीरिव ॥ ३३ ॥
Les Savalāśvas empruntèrent la voie juste, accessible par un mode de vie voué au service dévotionnel, ou par la miséricorde de la Suprême Personnalité de Dieu. Telles des nuits parties vers l’ouest, ils ne sont pas revenus jusqu’à ce jour.
Verse 34
एतस्मिन् काल उत्पातान् बहून् पश्यन् प्रजापति: । पूर्ववन्नारदकृतं पुत्रनाशमुपाशृणोत् ॥ ३४ ॥
En ce temps-là, Prajāpati Dakṣa vit de nombreux signes de mauvais augure. Puis il apprit de diverses sources que, selon l’instruction de Nārada, son second groupe de fils, les Savalāśvas, avait lui aussi suivi la voie de leurs frères aînés.
Verse 35
चुक्रोध नारदायासौ पुत्रशोकविमूर्च्छित: । देवर्षिमुपलभ्याह रोषाद्विस्फुरिताधर: ॥ ३५ ॥
En apprenant que les Savalāśvas avaient eux aussi quitté ce monde pour se vouer au service dévotionnel, Dakṣa s’emporta contre Nārada et faillit défaillir, accablé par le chagrin de ses fils. Lorsqu’il rencontra le devarṣi Nārada, ses lèvres tremblèrent de colère, et il parla ainsi.
Verse 36
श्रीदक्ष उवाच अहो असाधो साधूनां साधुलिङ्गेन नस्त्वया । असाध्वकार्यर्भकाणां भिक्षोर्मार्ग: प्रदर्शित: ॥ ३६ ॥
Prajāpati Dakṣa dit : Hélas, ô homme indigne ! Tu portes les marques d’un saint, mais tu n’es pas saint en vérité. Sous l’habit de mendiant, tu as montré à mes fils innocents la voie du renoncement, me faisant une injustice abominable.
Verse 37
ऋणैस्त्रिभिरमुक्तानाममीमांसितकर्मणाम् । विघात: श्रेयस: पाप लोकयोरुभयो: कृत: ॥ ३७ ॥
Ils n’étaient nullement libérés des trois dettes et n’avaient pas examiné correctement leurs devoirs. Ô Nārada, personnification d’actes pécheurs ! Tu as entravé leur marche vers le bien, en ce monde et dans l’autre, alors qu’ils demeuraient redevables envers les ṛṣis, les devas et leur père.
Verse 38
एवं त्वं निरनुक्रोशो बालानां मतिभिद्धरे: । पार्षदमध्ये चरसि यशोहा निरपत्रप: ॥ ३८ ॥
Ainsi, sans compassion, tu brises l’esprit de garçons innocents, tout en te prétendant compagnon de Hari. Tu as terni la gloire du Seigneur Suprême ; tu es sans honte et sans miséricorde. Comment peux-tu donc cheminer parmi les compagnons personnels du Seigneur ?
Verse 39
ननु भागवता नित्यं भूतानुग्रहकातरा: । ऋते त्वां सौहृदघ्नं वै वैरङ्करमवैरिणाम् ॥ ३९ ॥
En vérité, les bhāgavatas, les dévots du Seigneur, sont toujours avides de faire grâce aux âmes conditionnées—sauf toi. Toi, tu tues l’amitié et fais naître l’inimitié entre ceux qui ne sont pas ennemis. N’as-tu pas honte de te faire passer pour un dévot tout en accomplissant de tels actes abominables ?
Verse 40
नेत्थं पुंसां विराग: स्यात् त्वया केवलिना मृषा । मन्यसे यद्युपशमं स्नेहपाशनिकृन्तनम् ॥ ४० ॥
Prajāpati Dakṣa dit : Ô ascète, ce n’est pas ainsi que naît le détachement chez les hommes ; tes paroles sont mensongères. Sans l’éveil d’une connaissance complète, changer seulement d’habit, comme tu l’as fait, ne tranche pas les liens de l’attachement.
Verse 41
नानुभूय न जानाति पुमान् विषयतीक्ष्णताम् । निर्विद्यते स्वयं तस्मान्न तथा भिन्नधी: परै: ॥ ४१ ॥
L’homme ne connaît pas l’âpreté du plaisir matériel sans l’avoir éprouvé ; c’est pourquoi il s’en dégoûte de lui-même. Celui dont l’esprit change sous l’influence d’autrui ne devient pas aussi renonçant que celui que l’expérience personnelle a transformé.
Verse 42
यन्नस्त्वं कर्मसन्धानां साधूनां गृहमेधिनाम् । कृतवानसि दुर्मर्षं विप्रियं तव मर्षितम् ॥ ४२ ॥
Tu as commis envers nous—des chefs de famille pieux qui, selon le Veda, accomplissons devoirs et sacrifices—un acte presque insupportable ; je le supporte. Bien que je vive avec épouse et enfants, j’observe vœux et yajñas ; mais sans raison tu as égaré mes fils vers la voie du renoncement : cela ne se tolère qu’une fois.
Verse 43
तन्तुकृन्तन यन्नस्त्वमभद्रमचर: पुन: । तस्माल्लोकेषु ते मूढ न भवेद्भ्रमत: पदम् ॥ ४३ ॥
Ô trancheur de fils ! Tu m’as déjà fait perdre mes fils une fois, et tu recommences cet acte funeste. Aussi, insensé, je te maudis : quand bien même tu parcourrais tous les mondes, tu n’auras demeure nulle part.
Verse 44
श्रीशुक उवाच प्रतिजग्राह तद्बाढं नारद: साधुसम्मत: । एतावान्साधुवादो हि तितिक्षेतेश्वर: स्वयम् ॥ ४४ ॥
Śrī Śukadeva dit : Ô Roi, Nārada Muni, saint reconnu, lorsqu’il fut maudit par Dakṣa répondit : « tad bāḍham — qu’il en soit ainsi », et accepta la malédiction. Telle est la grandeur du sādhu : bien qu’il en ait le pouvoir, il endure et ne maudit pas en retour.
The Haryaśvas interpret it as a complete map of saṁsāra and liberation: (1) ‘one man’ = the Supreme Enjoyer, Bhagavān, independent of guṇas; (2) ‘hole with no return’ = either descent into Pātāla (rare return) and, more importantly, entry into Vaikuṇṭha (no return to misery); (3) ‘unchaste woman’ = fickle, passion-mixed intelligence that changes ‘dress’ (identities) to attract the jīva; (4) ‘husband’ = the conditioned soul enslaved by that buddhi; (5) ‘river flowing both ways’ = prakṛti’s cycles of creation and dissolution; (6) ‘house of twenty-five’ = the tattva framework (elements) resting in the Supreme as cause and controller; (7) ‘haṁsa’ = śāstra-guided discrimination between matter and spirit; (8) ‘razors and thunderbolts’ = relentless kāla driving all change. The point is that without knowing these truths, producing progeny as an ultimate goal is spiritually misdirected.
Dakṣa argues from pravṛtti-mārga (world-maintaining duty): before adopting renunciation, one should discharge obligations to devas (through yajña), ṛṣis (through study/teaching), and pitṛs/father (through progeny and lineage rites). He sees Nārada’s instruction as inducing vairāgya without sufficient experiential maturity. The Bhāgavata, however, frames Nārada’s intervention as higher guidance: when bhakti awakens and the goal (ending bondage) is understood, the supreme duty becomes surrender to Nārāyaṇa.