Adhyaya 14
Panchama SkandhaAdhyaya 1446 Verses

Adhyaya 14

The Forest of Material Existence (Saṁsāra-vana) and the Delivering Path of Bharata’s Teachings

En réponse à la question de Parīkṣit sur le « sens direct » de la forêt matérielle, Śukadeva Gosvāmī déploie l’enseignement de Jaḍa Bharata comme une vaste allégorie du saṁsāra. Le jīva, tel un marchand avide de profit, entre dans la forêt du monde pour y gagner, puis s’égare sous la daivī māyā, tournant de corps en corps selon les guṇa et les spéculations du mental. Le chapitre décrit des périls précis : les sens comme des pillards, l’attachement familial comme des prédateurs et un incendie de forêt, le poids des rites comme des collines épineuses, le sommeil comme un python, les ennemis comme des serpents, et les plaisirs illicites comme des pièges menant au châtiment. Il critique les conseils athées et les « dieux » non autorisés, oiseaux charognards incapables de sauver quiconque du hari-cakra (le temps). Le récit glorifie ensuite le renoncement de Bharata Mahārāja et son souvenir inébranlable—même sous la forme d’un cerf—affirmant que la bhakti et le sādhu-saṅga sont l’unique issue de la forêt, et préparant l’auditeur à choisir l’abri dévotionnel plutôt que les montées et chutes karmiques.

Shlokas

Verse 1

स होवाच स एष देहात्ममानिनां सत्त्वादिगुणविशेषविकल्पितकुशलाकुशलसमवहारविनिर्मितविविधदेहावलिभिर्वियोगसंयोगाद्यनादिसंसारानुभवस्य द्वारभूतेनषडिन्द्रियवर्गेण तस्मिन्दुर्गाध्ववदसुगमेऽध्वन्यापतित ईश्वरस्य भगवतो विष्णोर्वशवर्तिन्या मायया जीवलोकोऽयं यथा वणिक्सार्थोऽर्थपर: स्वदेहनिष्पादितकर्मानुभव: श्मशानवदशिवतमायां संसाराटव्यां गतो नाद्यापि विफलबहुप्रतियोगेहस्तत्तापोपशमनीं हरिगुरुचरणारविन्दमधुकरानुपदवीमवरुन्धे ॥ १ ॥

Śrī Śukadeva répondit : Ô roi, l’être vivant qui se prend pour le corps, sous l’influence des différences des guṇa (sattva, rajas, tamas) et des échanges de karma favorable ou défavorable, reçoit une suite de corps variés et fait l’expérience du saṁsāra sans commencement par l’union et la séparation. La porte de cette expérience est le groupe des six sens ; par eux il tombe dans ce « bois » matériel aux chemins difficiles. Sous l’emprise de māyā, l’énergie externe soumise à Bhagavān Viṣṇu, il est dominé. Comme un marchand avide pénètre dans la forêt du monde, funeste comme un lieu de crémation, et erre en goûtant les fruits de ses actes, ainsi le jīva endure, dans la chaîne des corps, des peines tantôt sévères, tantôt mêlées. Bien qu’il cherche l’apaisement, il échoue le plus souvent et n’obtient pas encore la compagnie des dévots purs, tels des bourdons au service des pieds de lotus de Hari.

Verse 2

यस्यामु ह वा एते षडिन्द्रियनामान: कर्मणा दस्यव एव ते । तद्यथा पुरुषस्य धनं यत्किञ्चिद्धर्मौपयिकं बहुकृच्छ्राधिगतं साक्षात्परमपुरुषाराधनलक्षणो योऽसौ धर्मस्तं तु साम्पराय उदाहरन्ति । तद्धर्म्यं धनं दर्शनस्पर्शनश्रवणास्वादनावघ्राणसङ्कल्पव्यवसायगृहग्राम्योपभोगेन कुनाथस्याजितात्मनो यथा सार्थस्य विलुम्पन्ति ॥ २ ॥

Dans la forêt du saṁsāra, ces six sens deviennent, par l’effet du karma, de véritables brigands. La richesse que l’homme acquiert au prix de grands efforts pour le dharma—ce dharma qui consiste à adorer directement le Paramapuruṣa—est pillée par ces sens voleurs chez celui qui ne se maîtrise pas et dont le « maître » est faible, sous prétexte de voir, toucher, entendre, goûter, sentir, désirer et décider, ainsi que par les jouissances domestiques et mondaines, comme on dépouille une caravane de marchands.

Verse 3

अथ च यत्र कौटुम्बिका दारापत्यादयो नाम्ना कर्मणा वृकसृगाला एवानिच्छतोऽपि कदर्यस्य कुटुम्बिन उरणकवत्संरक्ष्यमाणं मिषतोऽपि हरन्ति ॥ ३ ॥

Ô roi, en ce monde l’épouse et les enfants portent le nom de « famille », mais en vérité ils se conduisent comme des tigres et des chacals. Comme un berger protège ses brebis et pourtant les bêtes féroces les emportent, ainsi l’avare, même vigilant, voit ses biens arrachés de force par les siens.

Verse 4

यथा ह्यनुवत्सरं कृष्यमाणमप्यदग्धबीजं क्षेत्रं पुनरेवावपनकाले गुल्मतृणवीरुद्भ‍िर्गह्वरमिव भवत्येवमेव गृहाश्रम: कर्मक्षेत्रं यस्मिन्न हि कर्माण्युत्सीदन्ति यदयं कामकरण्ड एष आवसथ: ॥ ४ ॥

De même qu’un champ, labouré chaque année et débarrassé des mauvaises herbes, voit pourtant repousser broussailles et herbes si les graines n’ont pas été entièrement brûlées, ainsi l’āśrama du maître de maison est un champ de karma. Tant que la semence du désir de jouir n’est pas consumée, les actes intéressés ne s’éteignent pas; comme un vase qui, même sans camphre, en garde le parfum.

Verse 5

तत्रगतो दंशमशकसमापसदैर्मनुजै: शलभशकुन्ततस्करमूषकादिभिरुपरुध्यमानबहि:प्राण: क्‍वचित् परिवर्तमानोऽस्मिन्नध्वन्यविद्याकामकर्मभिरुपरक्तमनसानुपपन्नार्थं नरलोकं गन्धर्वनगरमु पपन्नमिति मिथ्याद‍ृष्टिरनुपश्यति ॥ ५ ॥

Parfois l’âme conditionnée, prise dans la vie de maison, est tourmentée par des gens vils tels des taons et des moustiques; parfois elle souffre des sauterelles, des oiseaux de proie, des voleurs, des rats et autres. Pourtant elle continue d’errer sur la route de l’existence matérielle. Par ignorance, elle se teinte de désir et s’adonne aux actes intéressés; l’esprit absorbé, elle voit ce monde éphémère comme durable, bien qu’il soit tel une « cité des gandharvas », mirage dans le ciel.

Verse 6

तत्र च क्‍वचिदातपोदकनिभान् विषयानुपधावति पानभोजनव्यवायादिव्यसनलोलुप: ॥ ६ ॥

Parfois, dans cette « cité des gandharvas », il s’adonne avec avidité à boire, manger et s’unir charnellement, et il court après les objets des sens comme un cerf poursuit un mirage dans le désert.

Verse 7

क्‍वचिच्चाशेषदोषनिषदनं पुरीषविशेषं तद्वर्णगुणनिर्मितमति: सुवर्णमुपादित्सत्यग्निकामकातर इवोल्मुकपिशाचम् ॥ ७ ॥

Parfois l’être vivant s’éprend de « l’or », jaune comme l’excrément, demeure de tous les défauts. L’esprit dominé par le rajo-guṇa se laisse séduire par sa couleur et s’élance pour le saisir, comme un homme transi de froid dans la forêt qui court vers une lueur phosphorescente du marais, la prenant pour du feu.

Verse 8

अथ कदाचिन्निवासपानीयद्रविणाद्यनेकात्मोपजीवनाभिनिवेश एतस्यां संसाराटव्यामितस्तत: परिधावति ॥ ८ ॥

Parfois l’âme conditionnée s’absorbe à chercher logis, eau et richesses pour entretenir le corps. Enivrée par l’acquisition de mille nécessités, elle oublie tout et court sans cesse dans la forêt de l’existence matérielle.

Verse 9

क्‍वचिच्च वात्यौपम्यया प्रमदयाऽऽरोहमारोपितस्तत्कालरजसा रजनीभूत इवासाधुमर्यादो रजस्वलाक्षोऽपि दिग्देवता अतिरजस्वलमतिर्न विजानाति ॥ ९ ॥

Parfois, comme aveuglée par la poussière d’un tourbillon, l’âme conditionnée s’éprend de la beauté du sexe opposé, appelée pramadā. Elle est alors élevée sur les genoux d’une femme, et la force de la passion submerge son bon sens et ses sens. Presque aveugle de désir, elle transgresse les règles de la vie sexuelle; elle ignore que les devas des directions en sont témoins, et, au cœur de la nuit, elle se livre au plaisir illicite sans voir le châtiment qui l’attend.

Verse 10

क्‍वचित्सकृदवगतविषयवैतथ्य: स्वयं पराभिध्यानेन विभ्रंशितस्मृतिस्तयैव मरीचितोयप्रायांस्तानेवाभिधावति ॥ १० ॥

Parfois l’âme conditionnée saisit elle-même la vanité du plaisir des sens et le juge plein de misères. Pourtant, par sa forte identification au corps, sa mémoire se trouble, et elle court encore et encore après la jouissance matérielle, comme une bête poursuivant l’eau d’un mirage dans le désert.

Verse 11

क्‍वचिदुलूकझिल्लीस्वनवदतिपरुषरभसाटोपं प्रत्यक्षं परोक्षं वा रिपुराजकुलनिर्भर्त्सितेनातिव्यथितकर्णमूलहृदय: ॥ ११ ॥

Parfois l’âme conditionnée est profondément affligée par les réprimandes de ses ennemis et des agents du gouvernement, qui lui lancent des paroles dures, directement ou indirectement. Alors son cœur et la racine de ses oreilles s’emplissent de tristesse. Ces réprimandes ressemblent aux cris des hiboux et au grésillement des grillons.

Verse 12

स यदा दुग्धपूर्वसुकृतस्तदा कारस्करकाकतुण्डाद्यपुण्यद्रुमलताविषोदपानवदुभयार्थशून्यद्रविणान्जीवन्मृतान् स्वयं जीवन्म्रियमाण उपधावति ॥ १२ ॥

Par ses mérites d’existences passées, l’âme conditionnée obtient en cette vie des facilités matérielles; mais lorsqu’elles s’épuisent, elle s’abrite derrière des richesses inutiles ici comme dans l’au-delà. Elle court alors vers des « morts vivants » qui les possèdent. De tels gens sont semblables à des arbres et lianes impurs et à des puits empoisonnés; et elle-même meurt tout en vivant.

Verse 13

एकदासत्प्रसङ्गान्निकृतमतिर्व्युदकस्रोत:स्खलनवद् उभयतोऽपि दु:खदं पाखण्डमभियाति ॥ १३ ॥

Parfois, pour apaiser les peines dans cette forêt du monde matériel, l’âme conditionnée reçoit de « bénédictions » à bon marché de la part d’athées. En leur compagnie, son intelligence s’éteint; comme celui qui saute dans une rivière peu profonde et s’y brise la tête. Ainsi souffre-t-elle des deux côtés, ici et au-delà. De même, elle approche de prétendus sâdhus et svâmîs, imposteurs prêchant contre les Védas, sans profit ni maintenant ni plus tard.

Verse 14

यदा तु परबाधयान्ध आत्मने नोपनमति तदा हि पितृपुत्रबर्हिष्मत: पितृपुत्रान् वा स खलु भक्षयति ॥ १४ ॥

Quand l’âme conditionnée, malgré l’exploitation d’autrui, ne parvient pas à assurer sa subsistance, elle s’aveugle et cherche à exploiter même son père ou son fils, leur arrachant des biens, si minimes soient-ils. Si elle ne peut rien obtenir du père, du fils ou d’autres proches, elle est prête à leur causer toutes sortes de tourments.

Verse 15

क्‍वचिदासाद्य गृहं दाववत्प्रियार्थविधुरमसुखोदर्कं शोकाग्निना दह्यमानो भृशं निर्वेदमुपगच्छति ॥ १५ ॥

Parfois, il trouve la vie de famille semblable à un brasier dans la forêt : pas la moindre joie, et peu à peu l’enchevêtrement dans le malheur s’accroît. Brûlé par le feu des lamentations, il tombe dans un profond dégoût. Dans le foyer, rien n’est favorable au bonheur éternel. Pris au piège, tantôt il se blâme comme très infortuné, tantôt il pense souffrir faute d’avoir accompli des actes pieux dans une vie antérieure.

Verse 16

क्‍वचित्कालविषमितराजकुलरक्षसापहृतप्रियतमधनासु: प्रमृतक इव विगतजीवलक्षण आस्ते ॥ १६ ॥

Parfois, les gens du gouvernement, déformés par l’influence du temps, deviennent tels des rākṣasas carnivores et lui arrachent toute sa richesse accumulée. Privé de son trésor de réserve, il perd tout élan; c’est comme s’il avait perdu la vie, les signes mêmes de vitalité s’éteignant.

Verse 17

कदाचिन्मनोरथोपगतपितृपितामहाद्यसत्सदिति स्वप्ननिर्वृतिलक्षणमनुभवति ॥ १७ ॥

Parfois, l’âme conditionnée s’imagine, par chimère mentale, que son père ou son grand‑père est revenu sous la forme de son fils ou de son petit‑fils. Elle goûte alors un bonheur fugitif, semblable à la joie d’un rêve, et se complaît dans de telles fabrications de l’esprit.

Verse 18

क्‍वचिद् गृहाश्रमकर्मचोदनातिभरगिरिमारुरुक्षमाणो लोकव्यसनकर्षितमना: कण्टकशर्कराक्षेत्रं प्रविशन्निव सीदति ॥ १८ ॥

Parfois, contraint par le lourd commandement des devoirs du gṛhastha—yajñas et actes intéressés—l’âme conditionnée tente de gravir une haute montagne; l’esprit tiré par les plaisirs du monde, elle souffre comme celui qui s’engage sur un sol plein d’épines et de cailloux.

Verse 19

क्‍वचिच्च दु:सहेन कायाभ्यन्तरवह्निना गृहीतसार: स्वकुटुम्बाय क्रुध्यति ॥ १९ ॥

Parfois, sous le feu insupportable de la faim et de la soif dans le corps, il perd patience et se met en colère contre sa propre famille—fils, filles et épouse—; en se montrant dur, il souffre davantage.

Verse 20

स एव पुनर्निद्राजगरगृहीतोऽन्धे तमसि मग्न: शून्यारण्य इव शेते नान्यत्किञ्चन वेद शव इवापविद्ध: ॥ २० ॥

Le même, de nouveau dévoré par le python du sommeil, s’enfonce dans les ténèbres de l’ignorance; il gît comme un cadavre jeté dans une forêt déserte, ne sachant plus rien.

Verse 21

कदाचिद्भग्नमानदंष्ट्रो दुर्जनदन्दशूकैरलब्धनिद्राक्षणो व्यथितहृदयेनानुक्षीयमाणविज्ञानोऽन्धकूपेऽन्धवत्पतति ॥ २१ ॥

Dans la forêt du monde matériel, il est parfois mordu par des ennemis envieux, semblables à des serpents; son prestige se brise. Tourmenté, il ne dort pas même un instant; le cœur meurtri, son intelligence s’épuise et il tombe comme un aveugle dans le puits sombre de l’ignorance.

Verse 22

कर्हि स्म चित्काममधुलवान् विचिन्वन् यदा परदारपरद्रव्याण्यवरुन्धानो राज्ञा स्वामिभिर्वा निहत: पतत्यपारे निरये ॥ २२ ॥

Parfois, en quête de la faible douceur du plaisir des sens, il commet l’adultère ou vole le bien d’autrui; alors le gouvernement l’arrête ou le mari/protecteur le châtie, et pour un plaisir minime il tombe dans une condition infernale, la prison et l’opprobre.

Verse 23

अथ च तस्मादुभयथापि हि कर्मास्मिन्नात्मन: संसारावपनमुदाहरन्ति ॥ २३ ॥

Ainsi, les sages et les voyants de la Vérité blâment la voie matérialiste de l’action intéressée, car elle est la racine et le terreau des misères, en cette vie comme dans la suivante.

Verse 24

मुक्तस्ततो यदि बन्धाद्देवदत्त उपाच्छिनत्ति तस्मादपि विष्णुमित्र इत्यनवस्थिति: ॥ २४ ॥

L’âme conditionnée vole ou trompe pour prendre l’argent d’autrui et, échappant au châtiment, le garde; puis un autre, nommé Devadatta, la dupe et le lui ravit; ensuite Viṣṇumitra le vole à Devadatta. Ainsi l’argent ne demeure nulle part: il passe de main en main. En fin de compte, nul ne peut vraiment en jouir; il reste la propriété du Seigneur Suprême, la Personne divine.

Verse 25

क्‍वचिच्च शीतवाताद्यनेकाधिदैविकभौतिकात्मीयानां दशानां प्रतिनिवारणेऽकल्पो दुरन्तचिन्तया विषण्ण आस्ते ॥ २५ ॥

Incapable de se protéger des trois sortes de misères —celles venues des devas, des autres êtres, et de son propre mental et corps—, l’âme conditionnée s’assombrit d’inquiétudes sans fin et mène une vie de lamentation.

Verse 26

क्‍वचिन्मिथो व्यवहरन् यत्किञ्चिद्धनमन्येभ्यो वा काकिणिकामात्रमप्यपहरन् यत्किञ्चिद्वा विद्वेषमेति वित्तशाठ्यात् ॥ २६ ॥

Dans les affaires d’argent, si l’un trompe l’autre ne serait-ce que d’une menue pièce, ils deviennent ennemis l’un de l’autre.

Verse 27

अध्वन्यमुष्मिन्निम उपसर्गास्तथा सुखदु:खरागद्वेषभयाभिमानप्रमादोन्मादशोकमोहलोभमात्सर्येर्ष्यावमानक्षुत्पिपासाधिव्याधिजन्मजरामरणादय: ॥ २७ ॥

Dans cette vie matérialiste, il y a bien des difficultés, comme je l’ai dit, toutes difficiles à surmonter. S’y ajoutent celles qui naissent du prétendu bonheur et malheur, de l’attachement et de la haine, de la peur, du faux prestige, de la négligence, de la folie, du chagrin, de l’illusion, de l’avidité, de l’envie, de l’hostilité, de l’insulte, de la faim et de la soif, de la détresse, de la maladie, de la naissance, de la vieillesse et de la mort. Tout cela réuni n’offre à l’âme conditionnée que misère.

Verse 28

क्‍वापि देवमायया स्त्रिया भुजलतोपगूढ: प्रस्कन्नविवेकविज्ञानो यद्विहारगृहारम्भाकुलहृदयस्तदाश्रयावसक्तसुतदुहितृकलत्रभाषितावलोकविचेष्टितापहृतहृदय आत्मानमजितात्मापारेऽन्धे तमसि प्रहिणोति ॥ २८ ॥

Parfois l’âme conditionnée, séduite par la deva-māyā personnifiée en une femme, désire son étreinte et perd discernement et connaissance du but de la vie. Alors elle délaisse la discipline spirituelle, s’attache à l’épouse ou à l’amante et aux entreprises du foyer; son cœur est ravi par les paroles, regards et gestes de l’épouse et des enfants, et, perdant la conscience de Kṛṣṇa, elle se jette dans l’épaisse obscurité de l’existence matérielle.

Verse 29

कदाचिदीश्वरस्य भगवतो विष्णोश्चक्रात्परमाण्वादिद्विपरार्धापवर्गकालोपलक्षणात्परिवर्तितेन वयसा रंहसा हरत आब्रह्मतृणस्तम्बादीनां भूतानामनिमिषतो मिषतां वित्रस्तहृदयस्तमेवेश्वरं कालचक्रनिजायुधं साक्षाद्भगवन्तं यज्ञपुरुषमनाद‍ृत्य पाखण्डदेवता: कङ्कगृध्रबकवटप्राया आर्यसमयपरिहृता: साङ्केत्येनाभिधत्ते ॥ २९ ॥

Le disque de Bhagavān Viṣṇu, le hari-cakra, est la roue du temps : il s’étend du commencement des atomes jusqu’à la fin de la vie de Brahmā, gouverne toutes les actions et, tournant sans cesse, consume la durée de tous les êtres, de Brahmā jusqu’à un brin d’herbe. Par crainte de la mort, l’âme conditionnée cherche un sauveur, mais néglige Bhagavān lui-même, le Yajña-puruṣa, dont l’arme est le temps infatigable, et se réfugie auprès de dieux fabriqués par l’homme dans des écrits non autorisés; ces dieux ressemblent à des vautours et des corbeaux, ne sont pas vediques et ne peuvent délivrer des griffes de la mort.

Verse 30

यदा पाखण्डिभिरात्मवञ्चितैस्तैरुरु वञ्चितो ब्रह्मकुलं समावसंस्तेषां शीलमुपनयनादिश्रौतस्मार्तकर्मानुष्ठानेन भगवतो यज्ञपुरुषस्याराधनमेव तदरोचयन् शूद्रकुलं भजते निगमाचारेऽशुद्धितो यस्य मिथुनीभाव: कुटुम्बभरणं यथा वानरजाते: ॥ ३० ॥

Les faux svāmīs, yogīs et « incarnations » qui ne croient pas en la Suprême Personnalité de Dieu sont appelés pāṣaṇḍīs. Eux-mêmes sont déchus et trompés, et quiconque va vers eux est à son tour trompé. Ainsi, celui qui a été dupé cherche parfois refuge auprès des brāhmaṇas ou des fidèles vediques conscients de Kṛṣṇa, qui enseignent l’adoration du Yajña-puruṣa par les rites śrauta-smārta tels que l’upanayana. Mais, incapable de demeurer ferme, il retombe et se réfugie parmi des śūdras habiles à organiser la jouissance sexuelle; chez eux, l’accouplement et le soutien du foyer dominent comme chez la race des singes.

Verse 31

तत्रापि निरवरोध: स्वैरेण विहरन्नतिकृपणबुद्धिरन्योन्यमुखनिरीक्षणादिना ग्राम्यकर्मणैव विस्मृतकालावधि: ॥ ३१ ॥

Là aussi, ils vivent sans entrave, errant à leur guise avec une intelligence mesquine, sans connaître le but de la vie. Le simple fait de se regarder au visage réveille le souvenir de la jouissance des sens, et ils ne s’occupent que de grāmya-karma, les activités mondaines; ainsi ils oublient totalement que leur courte existence a une limite.

Verse 32

क्‍वचिद् द्रुमवदैहिकार्थेषु गृहेषु रंस्यन् यथा वानर: सुतदारवत्सलो व्यवायक्षण: ॥ ३२ ॥

Parfois l’âme se complaît dans les maisons pour des intérêts corporels, tel un singe sautant d’arbre en arbre; elle s’attache aux enfants et à l’épouse et devient l’esclave d’un plaisir sexuel éphémère. Comme le singe finit capturé par le chasseur, l’âme conditionnée, fascinée par la jouissance passagère, saute d’un corps à l’autre, s’enferme dans la prison de la vie familiale et ne peut se dégager des liens matériels.

Verse 33

एवमध्वन्यवरुन्धानो मृत्युगजभयात्तमसि गिरिकन्दरप्राये ॥ ३३ ॥

Dans ce monde matériel, lorsque l’âme conditionnée oublie sa relation avec la Suprême Personnalité de Dieu et néglige la conscience de Kṛṣṇa, elle s’adonne à maints actes fautifs et pécheurs. Elle subit alors les trois sortes de souffrances et, par crainte de l’éléphant de la mort, tombe dans une obscurité semblable à une caverne de montagne.

Verse 34

क्‍वचिच्छीतवाताद्यनेकदैविकभौतिकात्मीयानां दु:खानां प्रतिनिवारणेऽकल्पो दुरन्तविषयविषण्ण आस्ते ॥ ३४ ॥

Parfois l’âme conditionnée endure des états corporels pénibles, tels qu’un froid mordant et des vents violents. Elle souffre aussi des actes d’autres êtres et des troubles de la nature. Incapable d’y remédier et contrainte de demeurer dans la misère, elle s’assombrit, car elle désire jouir des facilités matérielles.

Verse 35

क्‍वचिन्मिथो व्यवहरन् यत्किञ्चिद्धनमुपयाति वित्तशाठ्येन ॥ ३५ ॥

Parfois les âmes conditionnées échangent de l’argent et en tirent quelque profit, mais avec le temps l’inimitié naît à cause de la tromperie liée aux richesses. Même pour un gain infime, l’amitié se brise et ils deviennent ennemis.

Verse 36

क्‍वचित्क्षीणधन: शय्यासनाशनाद्युपभोगविहीनो यावदप्रतिलब्धमनोरथोपगतादानेऽवसितमतिस्ततस्ततोऽवमानादीनि जनादभिलभते ॥ ३६ ॥

Parfois, faute d’argent, l’âme conditionnée est privée de lit, de siège, de nourriture et d’autres nécessités; elle n’a même pas où s’asseoir. Quand ses désirs ne se réalisent pas et qu’elle ne peut obtenir le nécessaire par des moyens honnêtes, elle se résout à s’emparer injustement des biens d’autrui. N’obtenant pas ce qu’elle veut, elle subit les humiliations d’autrui et sombre dans une profonde tristesse.

Verse 37

एवं वित्तव्यतिषङ्गविवृद्धवैरानुबन्धोऽपि पूर्ववासनया मिथ उद्वहत्यथापवहति ॥ ३७ ॥

Ainsi, même si le lien d’inimitié s’accroît à cause de l’attachement à la richesse, sous l’impulsion d’anciennes tendances ils se marient parfois encore et encore pour satisfaire leurs désirs. Hélas, ces unions ne durent pas longtemps, et ils se séparent de nouveau par divorce ou autrement.

Verse 38

एतस्मिन् संसाराध्वनि नानाक्लेशोपसर्गबाधित आपन्नविपन्नो यत्र यस्तमु ह वावेतरस्तत्र विसृज्य जातं जातमुपादाय शोचन्मुह्यन् बिभ्यद्विवदन् क्रदन् संहृष्यन्गायन्नह्यमान: साधुवर्जितो नैवावर्ततेऽद्यापि यत आरब्ध एष नरलोकसार्थो यमध्वन: पारमुपदिशन्ति ॥ ३८ ॥

Le chemin du samsāra est rempli de peines et de périls. L’âme conditionnée tantôt gagne, tantôt perd; parfois elle est séparée de son père par la mort ou d’autres circonstances et, le laissant, s’attache à d’autres, tels ses enfants. Prise dans le chagrin, l’illusion, la peur, les pleurs, les querelles et parfois la joie et le chant, elle oublie la séparation sans commencement d’avec le Bhagavān et chemine sur une voie dangereuse semblable à celle de Yama, sans bonheur véritable. Les êtres réalisés se réfugient en le Seigneur et ne sortent de ce piège que par la voie de la bhakti; sans dévotion, point de délivrance—la conscience de Kṛṣṇa est l’appui.

Verse 39

यदिदं योगानुशासनं न वा एतदवरुन्धते यन्न्यस्तदण्डा मुनय उपशमशीला उपरतात्मान: समवगच्छन्ति ॥ ३९ ॥

Cet enseignement du yoga est aisé pour les munis qui ont déposé toute violence, sont amis de tous les êtres, paisibles de nature et maîtres de leurs sens et de leur mental. Avec une conscience tranquille, ils saisissent aisément la voie de la délivrance, le chemin du retour vers la demeure du Seigneur. Mais l’homme matérialiste, malheureux et attaché aux conditions pénibles, ne peut s’associer à eux.

Verse 40

यदपि दिगिभजयिनो यज्विनो ये वै राजर्षय: किं तु परं मृधे शयीरन्नस्यामेव ममेयमिति कृतवैरानुबन्धायां विसृज्य स्वयमुपसंहृता: ॥ ४० ॥

Bien des rois-sages, experts en sacrifices et puissants conquérants, n’atteignirent pourtant pas le service aimant du Bhagavān. Car ils ne purent vaincre la fausse conscience : « Je suis ce corps, et ceci est à moi ». Ainsi, enchaînés à l’inimitié, ils combattirent et moururent sur le champ de bataille sans accomplir la véritable mission de l’existence.

Verse 41

कर्मवल्लीमवलम्ब्य तत आपद: कथञ्चिन्नरकाद्विमुक्त: पुनरप्येवं संसाराध्वनि वर्तमानो नरलोकसार्थमुपयाति एवमुपरि गतोऽपि ॥ ४१ ॥

Quand l’âme conditionnée s’accroche à la liane du karma à fruits, ses actes pieux peuvent l’élever vers des mondes supérieurs comme le ciel et la délivrer d’états infernaux. Mais elle ne peut y demeurer : lorsque le fruit de sa piété s’épuise, elle retombe. Ainsi, sur la route du samsāra, elle monte et descend sans cesse.

Verse 42

तस्येदमुपगायन्ति— आर्षभस्येह राजर्षेर्मनसापि महात्मन: । नानुवर्त्मार्हति नृपो मक्षिकेव गरुत्मत: ॥ ४२ ॥

Résumant l’enseignement de Jaḍa Bharata, Śukadeva Gosvāmī dit : Ô roi Parīkṣit, la voie indiquée par ce grand être est semblable à la route de Garuḍa, le porteur du Seigneur, tandis que les rois ordinaires sont comme des mouches. Les mouches ne peuvent suivre la trajectoire de Garuḍa; de même, jusqu’à ce jour, même les grands rois victorieux n’ont pu suivre cette voie du service dévotionnel, pas même en pensée.

Verse 43

यो दुस्त्यजान्दारसुतान् सुहृद्राज्यं हृदिस्पृश: । जहौ युवैव मलवदुत्तमश्लोकलालस: ॥ ४३ ॥

Dans la fleur de l’âge, le grand Mahārāja Bharata, avide de servir Uttamaśloka, renonça à son épouse, à ses enfants, à ses amis et à un immense empire—si difficiles à quitter—comme on rejette l’impur après l’évacuation.

Verse 44

यो दुस्त्यजान् क्षितिसुतस्वजनार्थदारान्प्रार्थ्यां श्रियं सुरवरै: सदयावलोकाम् । नैच्छन्नृपस्तदुचितं महतां मधुद्विट-सेवानुरक्तमनसामभवोऽपि फल्गु: ॥ ४४ ॥

Ô roi, Bharata Mahārāja renonça au royaume, à l’épouse, aux proches et à une opulence que même les devas enviaient; car pour ceux dont l’esprit est attaché au service de Madhudviṭ (Kṛṣṇa), jouissance et existence mondaine sont dérisoires.

Verse 45

यज्ञाय धर्मपतये विधिनैपुणाययोगाय साङ्ख्यशिरसे प्रकृतीश्वराय । नारायणाय हरये नम इत्युदारंहास्यन्मृगत्वमपि य: समुदाजहार ॥ ४५ ॥

Même dans un corps de cerf, Bharata Mahārāja n’oublia pas le Seigneur; en quittant ce corps il proclama: « Hommage à Nārāyaṇa Hari, personnification du yajña, gardien du dharma, maître des rites, essence du yoga, sommet du Sāṅkhya et Seigneur de la prakṛti », puis il s’en alla.

Verse 46

य इदं भागवतसभाजितावदातगुणकर्मणो राजर्षेर्भरतस्यानुचरितं स्वस्त्ययनमायुष्यं धन्यं यशस्यं स्वर्ग्यापवर्ग्यं वानुश‍ृणोत्याख्यास्यत्यभिनन्दति च सर्वा एवाशिष आत्मन आशास्ते न काञ्चन परत इति ॥ ४६ ॥

Quiconque, avec soumission, écoute, chante et glorifie dans l’assemblée bhāgavata la vie toute-auspice du roi-sage Bharata obtient longévité, opulence, renommée, accès aux cieux ou délivrance; nul besoin de demander à autrui.

Frequently Asked Questions

It is an allegorical model of saṁsāra where the conditioned soul, driven by greed and bodily identification, enters for profit and becomes lost under māyā. The ‘forest’ represents unpredictable dangers—sense agitation, social entanglement, fear, punishment, and time—showing how karma and guṇa keep the jīva wandering through repeated bodies until he takes shelter of devotees and bhakti.

Because indriyas divert resources meant for dharma and spiritual progress into unnecessary consumption—seeing, tasting, touching, hearing, and desiring—thereby ‘stealing’ one’s wealth, time, and clarity. The teaching highlights that without regulation and higher taste (bhakti-rasa), the senses naturally extract tribute from the jīva.

Hari-cakra is the Lord’s disc identified here with kāla, the inexorable wheel of time. It governs change from atom to Brahmā’s lifespan and ‘spends’ the lives of all beings. The chapter stresses that death cannot be avoided by man-made gods; only surrender to the Supreme Lord, the master of time, is meaningful.

Household life is depicted as a potent arena of karma where desire-seeds regenerate unless burned by detachment and devotion. The text does not deny gṛhastha duties, but warns that attachment to wealth, sex, and possessiveness turns family life into wildfire—lamentation, conflict, and bondage—unless centered on service to Viṣṇu and guided by sādhu-saṅga.

Because such paths lack śāstric grounding and do not lead to surrender to the Supreme Personality of Godhead. They cannot protect one from the fundamental problem—kāla (death/time)—and instead intensify delusion, keeping the jīva within the forest rather than guiding him to authentic bhakti and Vedic discipline.

Bharata’s life proves that attraction to Kṛṣṇa’s qualities enables true renunciation, and that remembrance of the Lord is decisive even across births. Hearing and chanting about Bharata is presented as spiritually potent (śravaṇa-kīrtana), capable of granting both worldly uplift and ultimate liberation, with bhakti as the highest result.