
Le chapitre s’ouvre par une invocation et situe la transmission à Naimiṣāraṇya : les sages prient Sūta de raconter l’Aruṇācalamāhātmya. Sūta rapporte une ancienne question de Sanaka à Brahmā, en Satyaloka, au sujet des liṅga śaiva et de la puissance salvatrice de la simple remémoration du Nom. Brahmā, satisfait, relate un épisode primordial : Brahmā et Nārāyaṇa tombent dans une rivalité au sujet de la suprématie cosmique. Pour empêcher la ruine du monde, Sadāśiva se manifeste entre eux comme une colonne de feu sans commencement ni fin (anādi–ananta tejaḥ-stambha). Une voix désincarnée leur ordonne d’en trouver l’origine et l’extrémité ; Viṣṇu devient Varāha pour chercher la base, tandis que Brahmā devient Haṃsa pour chercher le sommet. Après des efforts immenses, tous deux échouent ; leur orgueil s’effondre et ils se tournent vers Śiva comme refuge. L’enseignement relie la manifestation sacrée, les limites de la connaissance et l’exigence éthique d’humilité, en présentant Aruṇācala comme l’emblème de cette révélation.
Verse 1
श्रीगणेशाय नमः । अथ श्रीमदरुणाचलमाहात्म्यपूर्वार्धः प्रारभ्यते । ललाटे त्रैपुंड्री निटिलकृतकस्तूरितिलकः स्फुरन्मालाधारः स्फुरितकटिकौपीनवसनः । दधानो दुस्तारं शिरसि फणिराजं शशिकलां प्रदीपः सर्वेषामरुणगिरियोगीविजयते
Hommage à Śrī Gaṇeśa. Commence maintenant la première moitié du saint « Māhātmya d’Aruṇācala ». Victorieux est le Yogī d’Aruṇa-giri—lampe qui éclaire tous les êtres—dont le front porte les trois marques de cendre sacrée (traipuṇḍra), dont le sourcil est orné d’un tilaka de musc, dont la guirlande resplendit, dont le pagne et la ceinture luisent; et qui porte sur la tête le roi des serpents et le croissant de lune—difficile à franchir pour l’esprit instable.
Verse 2
व्यास उवाच । अथाहुर्मुनयः सूतं नैमिषारण्यवासिनः । अरुणाचलमाहात्म्यं त्वत्तः शुश्रूषवो वयम्
Vyāsa dit : Alors les sages demeurant à Naimiṣāraṇya s’adressèrent à Sūta : «Nous désirons entendre de toi le Māhātmya — la grandeur sacrée — d’Aruṇācala.»
Verse 3
तन्माहात्म्यं वदेत्युक्तः सूतः प्रोवाच तान्मुनीन् । श्रीसूत उवाच । एतदर्थं चतुर्वक्त्रं पप्रच्छ सनकः पुरा
Ainsi sollicité : «Dis-nous sa grandeur», Sūta s’adressa à ces sages. Sūta dit : «Autrefois, au sujet même de cela, Sanaka interrogea Brahmā aux quatre visages.»
Verse 4
शृणुतावहिता यूयं तद्वो वक्ष्यामि सांप्रतम् । यदाकर्णयतां भक्त्या नराणां पापनाशनम्
Écoutez avec recueillement, vous tous ; je vais à présent vous l’exposer — un récit qui, entendu avec dévotion, devient pour les hommes destructeur des péchés.
Verse 5
सत्यलोके स्थितं पूर्वं ब्रह्माणं कमलासनम् । सनकः परिपप्रच्छ प्रणतः प्रांजलिः स्थितः
Autrefois, en Satyaloka, Sanaka — prosterné avec respect et debout les mains jointes — interrogea Brahmā, le Seigneur assis sur le lotus.
Verse 6
सनक उवाच । भुवनाधार देवेश वेदवेद्य चतुर्मुख । आसीदशेषविज्ञानं प्रसादाद्भवतो मम
Sanaka dit : Ô soutien des mondes, ô Seigneur des dieux, ô Quatre-Visages connaissable par les Veda — par ta grâce, la connaissance entière et sans défaillance s’est éveillée en moi.
Verse 7
भवद्भक्तिविभूत्या मे शोधिते चित्तदर्पणे । बिंबते सकलं ज्ञानं सकृदेवोपदेशतः
Lorsque le miroir de mon esprit a été purifié par l’éclat de ta dévotion, toute la connaissance se reflète en moi—par un seul acte d’instruction.
Verse 8
सारार्थं वेदवेदानां शिवज्ञानमनाकुलम् । लब्धवानहमत्यंतं कटाक्षैस्ते जगद्गुरोः
Par ton regard de grâce—ô Guru du monde—j’ai pleinement obtenu l’essence des Veda et des savoirs vediques auxiliaires : la connaissance de Śiva, paisible et sans confusion.
Verse 9
लिंगानि भुवि शैवानि दिव्यानि च कृपानिधे । मानुषाणि च सैद्धानि भौतानि सुरनायक
Ô trésor de compassion, ô chef des dieux : sur la terre existent des liṅga śivaïtes—certains divins, d’autres façonnés par les hommes, d’autres établis par la siddhi, et d’autres issus des éléments (bhūta).
Verse 11
नामस्मरणमात्रेण यत्पातकविनाशनम् । शिवसारूप्यदं नित्यं मह्यं वद दयानिधे
Ô océan de compassion, dis-moi cette puissance sainte qui, par le seul souvenir du Nom, détruit les fautes et accorde infailliblement l’éternelle ressemblance à Śiva.
Verse 12
अनादिजगदाधारं यत्तेजः शैवमव्ययम् । यच्च दृष्ट्वा कृतार्थः स्यात्तन्मह्यमुपदिश्यताम्
Enseigne-moi cette radiance śivaïte impérissable, soutien sans commencement de l’univers, dont la seule vision rend l’être accompli et lui fait atteindre le but de la vie.
Verse 13
इति भक्तिमतस्तस्य कौतूहलसमन्वितम् । वाक्यमाकर्ण्य भगवान्प्रससाद तपोनिधिः
Entendant ces paroles—prononcées avec dévotion et empreintes d’une ardente curiosité—le Seigneur Bienheureux, océan de puissance ascétique, en fut comblé.
Verse 14
दध्यौ च सुचिरं शंभुं पंकजासनसंस्थितः । अंतरंगसुखांभोधिमग्नचेताश्चतुर्मुखः
Assis sur le trône de lotus, le Quatre-Visages médita longuement sur Śambhu ; son esprit, plongé dans un océan intérieur de béatitude.
Verse 15
दृष्ट्वा यदा पुरा दृष्टं तेजःस्तंभमयं शिवम् । उत्तीर्णसकलाधारं न किंचित्प्रत्यबुध्यत
Lorsqu’il se remémora la vision jadis vue—Śiva, pilier de splendeur embrasée, au-delà de tout appui—il n’en put saisir quoi que ce soit.
Verse 16
पुनराज्ञां शिवाल्लब्धामनुपालयितुं प्रभुः । निर्वर्त्त्य हृदयं योगात्सस्मार सुतमानतम्
Puis, afin d’accomplir l’ordre reçu de Śiva, le Seigneur—apaisant son cœur par le yoga—se souvint de son fils, prosterné avec révérence.
Verse 17
शिवदर्शनसंजातपुलकांकितविग्रहः । आनंदवाष्पवन्नेत्रः सगद्गदमभाषत
Son corps frissonna, hérissé par la vision de Śiva ; ses yeux, pleins de larmes de joie—il parla d’une voix étranglée par l’émotion.
Verse 18
ब्रह्मोवाच । अतः संस्मारितः पुत्र भवताऽहं पुरातनम् । शिवयोगमनुध्यायन्नस्मार्षं तव चादरात्
Brahmā dit : Ainsi, ô mon fils, tu m’as rappelé la vérité ancienne. Tandis que je contemplais le yoga de Śiva, je me suis aussi souvenu de toi—par affection.
Verse 19
शिवभक्तिः परा जाता तपोभिर्बहुभिस्तव । तया मदीयं हृदयं व्यावर्त्तितमिव क्षणात्
Par tes nombreuses austérités, la dévotion suprême envers Śiva est née en toi ; par elle, mon propre cœur semble s’être retourné en un instant.
Verse 20
पावयंति जगत्सर्वं चरितैस्ते निराकुले । येषां सदाशिवे भक्तिर्वर्द्धते सार्वकालिकी
Ô toi sans tache, par leur conduite même ils purifient le monde entier : ceux en qui la dévotion à Sadāśiva croît en tout temps.
Verse 21
संभाषणं सहावासः क्रीडा चैव विमिश्रणम् । दर्शनं शिवभक्तानां स्मरणं चाघनाशनम्
S’entretenir avec les dévots de Śiva, demeurer en leur compagnie, partager leurs jeux et se mêler à eux—oui, même leur vue et leur souvenir détruisent le péché.
Verse 22
श्रूयतामद्भुतं शैवमाविर्भूतं यथा पुरा । अव्याजकरुणापूर्णमरुणाद्र्यभिधं महः
Écoutez la merveilleuse manifestation śaiva telle qu’elle apparut jadis : une immense Présence rayonnante nommée Arunādri (Arunachala), débordante d’une compassion sans la moindre feinte.
Verse 23
अहं नारायणश्चोभौ जातौ विश्वाधिकोदयात् । बहु स्यामिति संकल्पं वितन्वानात्सदाशिवात्
Moi et Nārāyaṇa—tous deux—sommes nés de l’éclosion transcendante de l’Unique au-delà de l’univers, de Sadāśiva qui déploya la résolution : «Puissé-je devenir multiple».
Verse 24
स्वभावेन समुद्भूतौ विवदंतौ परस्परम् । न च श्रांतौ नियुध्यंतौ साहंकारौ कदाचन
Nés de leur propre nature, tous deux se querellaient l’un contre l’autre ; sans jamais se lasser, ils combattaient encore—tous deux mus par l’ego, sans aucune pause.
Verse 25
परस्परं रणोत्साहमावयोरतिभीषणम् । आलोक्य करुणामूर्तिरचिंतयदथेश्वरः
Voyant notre ardeur guerrière, terrible l’une contre l’autre, le Seigneur—dont la forme même est compassion—se mit à méditer.
Verse 26
किमर्थमनयोर्युद्धं जायते लोकनाशनम् । मया सृष्टमहं पातेति विवादमधितस्थुषोः
«Pourquoi une guerre destructrice des mondes naîtrait-elle entre ces deux-là ?—chacun s’obstine : “C’est moi qui ai créé (le monde) ; moi seul le protège”», ainsi demeuraient-ils campés dans la querelle.
Verse 27
समयेऽस्मिन्स्वयं लक्ष्यो मुग्धयोरनयोर्भृशम् । यदि युद्धं न रोत्स्यामि तदा स्याद्भुवनक्षयः
«En cet instant, je dois me rendre directement manifeste à ces deux égarés ; si je n’arrête pas cette guerre, les mondes périront».
Verse 28
वेदेषु मम माहात्म्यं विश्वाधिकतया श्रुतम् । न जानाते इमौ मुग्धौ क्रोधतो गलितस्मृती
Dans les Veda, on entend ma grandeur comme dépassant l’univers; et pourtant ces deux égarés—dont la mémoire a glissé sous l’emportement—ne la reconnaissent pas.
Verse 29
सर्वोपि जंतुरात्मानमधिकं मन्यते भृशम् । अमतान्यसमाधिक्यस्त्वधः पतति दुर्मतिः
Tout être vivant s’imagine ardemment supérieur; mais l’insensé—se croyant plus grand que les autres—tombe vers le bas.
Verse 30
यद्यहं क्वापि भुवने दास्यामि मितिमात्मनः । तदा तद्रूपविज्ञानात्स आत्मा सोपि मामियात्
« Si, quelque part dans le monde, je m’accordais à moi-même une limite mesurable, alors, en connaissant cette forme même, cet être—lui aussi—viendrait à moi. »
Verse 31
इति निश्चित्य मनसा स्वयमेव सदाशिवः । आवयोर्युध्यतोर्मध्ये वह्निस्तंभः समुद्यतः
Ayant ainsi tranché en son esprit, Sadāśiva lui-même se dressa entre nous, tandis que nous combattions, tel un pilier de feu surgissant.
Verse 32
अतीत्य सकलांल्लोकान्सर्वतोऽग्निरिव ज्वलन्
Dépassant tous les mondes, il flamboyait de toutes parts—tel le feu lui-même, embrasant partout.
Verse 33
अनाद्यंततया चाथ दृगार्तौ संव्यतिष्ठताम् । तेजःस्तंभं ज्वलंतं तमालोक्य शिथिलाशयौ
Alors, frappés dans leur regard par sa nature sans commencement ni fin, ils demeurèrent immobiles ; voyant ce pilier de splendeur, flamboyant, leur résolution se relâcha.
Verse 34
आवयोः पुरतो जाता वाणी चाप्यशरीरिणी । किमर्थं बालकौ युद्धं कल्प्यते मूढमानसौ
Devant vous deux s’éleva aussi une voix sans corps : «Pourquoi, tels des enfants—l’esprit égaré—fabriquez-vous ce combat ?»
Verse 35
युवयोर्बलवैषम्यं शिव एव विवेक्ष्यते । तेजःस्तभमयं रूपमिदं शंभोर्व्यवस्थितम्
La disparité de force entre vous deux, Śiva seul la jugera. Cette forme, faite d’un pilier de radiance, se tient ici comme la manifestation même de Śambhu.
Verse 36
आद्यंतयोर्यदि युवामीक्षिषाथां बलाधिकौ । इति तां गिरमाकर्ण्य नियुद्धाद्विरतौ तदा
«Si vous deux, vous prétendant plus puissants, souhaitez voir son commencement et sa fin…» À ces mots entendus, ils se retirèrent alors du combat.
Verse 37
अहं विष्णुश्च गतिमान्विचेतुं तद्व्यवस्थितौ । अग्निस्तंभमयं रूपं शंभोराद्यंतवर्जितम्
«Moi et Viṣṇu partons pour en déterminer la vérité. Cette forme de Śambhu—faite comme un pilier de feu—est dépourvue de commencement et de fin.»
Verse 38
आलोकितुं व्यवसितावावामाद्यंतभागतः । बिंबितं व्योमगं चंद्रं यथा बालौ जिघृक्षतः
Nous résolûmes de le contempler du côté de son commencement et de sa fin—tels deux enfants voulant saisir la lune reflétée dans le ciel.
Verse 39
तथैवावां समुद्युक्तौ परिच्छेत्तुं च तन्महः । अथ विष्णुर्महोत्साहात्क्रोडोऽभूत्सुमहावपुः
De même, nous nous efforçâmes de déterminer cette grande radiance. Alors Viṣṇu, dans un élan héroïque, devint un sanglier d’une forme immense.
Verse 40
तन्मूलविचयाऽयाच्च भूमिगर्भं व्यदारयत् । अहं च हंसतां प्राप्तो महावेगं समुत्पतन्
Cherchant à en examiner la racine, il déchira les profondeurs du sein de la terre. Et moi, prenant l’état de cygne, je m’élançai vers le haut avec une vitesse prodigieuse.
Verse 41
दिदृक्षुस्तच्छिरोभागं वियदूर्ध्वमगाहिषम् । अधोधोदारयन्क्षोणिमशेषामपि माधवः
Désireux de voir sa partie supérieure, sa « tête », j’entrai dans le ciel et montai vers le haut. Mais Mādhava, fendant la terre toujours plus bas, perça même toute sa masse.
Verse 42
आविर्भूतमिवाधस्तादग्निस्तंभमवैक्षत । अनेककोटिवर्षाणि विचिन्वन्नपि तेजसः
Il vit, comme s’il venait de se manifester d’en bas, un pilier de feu ; et, même en scrutant cette radiance flamboyante durant d’innombrables crores d’années, il n’en trouva pas la limite.
Verse 43
अपश्यन्नादिमक्षय्यमार्तरूपः स विह्वलः । विशीर्णदंष्ट्रबलयो विगलत्संधिबंधनः
Ne voyant pas l’origine—impérissable et hors d’atteinte—il devint accablé et désemparé ; ses défenses et ses bracelets se brisèrent, et les articulations de son corps se délièrent.
Verse 44
श्रमातुरस्तृषाक्रांतो नो यातुमशकद्धरिः । वाराहं रूपमतुलं संधारयितुमक्षमः
Hari, tourmenté par la fatigue et accablé par la soif, ne put poursuivre ; il ne parvint pas non plus à soutenir cette forme incomparable du Sanglier, Varāha.
Verse 45
विहंतुमपि विश्रांतो विषसाद रमापतिः । अचिंतयदमेयात्मा परिश्रांतशरीरवान्
Bien qu’il se fût reposé pour frapper de nouveau, le Seigneur de Ramā s’affaissa dans l’abattement ; le corps exténué, l’Incommensurable se mit à méditer.
Verse 47
येनाहमात्मनो नाथमात्मानं नावबुद्धवान् । अयं हि सर्ववेदानां देवानां जगतामपि
Par Lui, je n’ai pas reconnu le vrai Seigneur de mon propre être ; car Il est, en vérité, le Seigneur de tous les Veda, des dieux et des mondes eux-mêmes.
Verse 48
गलितश्रीः क्रियाश्रांतः शरण्यं शिवमाश्रयन् । धिङ्ममेदं महन्मौग्ध्यमहंकारसमुद्भवम्
Sa splendeur s’étant ternie et ses efforts épuisés, il prit refuge en Śiva, le Donneur de refuge, en disant : « Honte à moi ! Quelle grande folie, née de l’orgueil de l’ego ! »
Verse 49
यन्मयान्वेष्टुमारब्धं शिवं पशुवपुर्धृता । अव्याजकरुणाबन्धोः पितुः शंभोः प्रसादतः
Que j’aie entrepris de chercher Śiva tout en portant un corps de bête n’a été possible que par la grâce de mon père Śambhu, dont la compassion est sans feinte.
Verse 50
पुनरेवेदृशी लब्धा मतिर्मे स्वात्मबोधिना । स्वयमेव महादेवः शंभुर्यं पातुमिच्छति
De nouveau j’ai obtenu une telle compréhension—l’éveil à mon propre Soi—car Mahādeva Śambhu Lui-même veut protéger celui qu’Il choisit.
Verse 51
तस्य सद्यो भवेज्ज्ञानमनहंकारमात्मजम् । न शक्नोमि पुनः कर्तुं पूजामस्य जगद्गुरोः
Pour lui, la connaissance—née du Soi et sans ego—s’élève aussitôt; mais je ne puis de nouveau accomplir le culte envers ce Jagadguru, Maître du monde.
Verse 52
निवेदयामि चात्मानं शरणं यामि शंकरम् । इति दध्यौ शिवं विष्णुः स्तुत्यामर्पितचेतनः
«Je m’offre moi-même et je prends refuge en Śaṅkara.» Ainsi Viṣṇu médita sur Śiva, la conscience abandonnée dans la louange.
Verse 53
सत्प्रसादाद्भूतपतेः पुनरेवोद्धुतः क्षितौ । अहं च गगनेऽभ्राम्यमनेकानपि वत्सरान्
Par la grâce bienveillante du Seigneur des êtres, je fus de nouveau relevé de la terre; et j’errai dans le ciel durant de nombreuses années.
Verse 54
आघूर्णमाननयनः श्लथपक्षः श्रमं गतः । उपर्युपरि चापश्यं ज्वलनं पुरतः स्थितम्
Les yeux tournoyant de vertige, les ailes relâchées et accablé de fatigue, je levai le regard toujours plus haut — et devant moi j’aperçus un feu flamboyant, dressé là.
Verse 55
तेजःस्तम्भं स्थूललिंगाभं शैवं तेजः सुरार्चितम् । आहुः स्म केचिदालोक्य सिद्धास्तेजोंशसंभवाः
En le voyant, certains Siddhas — nés d’une parcelle de cette radiance même — déclarèrent : « C’est un pilier de splendeur, semblable à un liṅga immense ; c’est la lumière śaiva, adorée par les dieux. »
Verse 56
नित्यां शंभोः परां कोटिं दिदृक्षुं मां कृतोद्यमम् । अहोऽयं सत्यमुग्धत्वमद्यापि च चिकीर्षति
Me voyant m’employer avec ardeur, désireux d’apercevoir le sommet éternel et suprême de Śambhu, ils dirent : « Hélas — c’est là une véritable illusion ; même à présent, elle s’obstine dans sa tentative. »
Verse 57
आसन्नदेहपातोऽपि नाहंकारोऽस्य वै गतः । विशीर्यमाणपक्षोऽयं श्रांत्वा विभ्रांतलोचनः
Bien que sa chute fût proche, son orgueil ne l’avait pas quitté. Ses ailes se disloquaient ; épuisé, ses yeux erraient dans la confusion.
Verse 58
अपारतेजसि व्यर्थो विमोहोऽयं भविष्यति । एवं व्याकुलचित्तोऽयं क्रोडरूपी जनार्दनः
Devant cette radiance sans bornes, son effort égaré sera vain. Ainsi, l’esprit bouleversé, ce Janārdana sous la forme d’un sanglier demeura confondu.
Verse 59
व्यावर्त्तितः शिवेनैव निर्व्याजकरुणाजुषा । ईदृशां ब्रह्ममुख्यानां सुराणां कोटिसंभवः
Il fut refoulé par Śiva Lui-même, qui demeure en une compassion sans feinte. Telle est l’origine et la destinée de myriades de dieux, même avec Brahmā à leur tête.
Verse 60
यत्तेजःपरमाणुभ्यस्तस्य पारं दिदृक्षते । स्वात्मनो यो गतो ध्यात्वा समये भगवाञ्छिवः
Il voulut contempler la limite ultime de cette splendeur, plus subtile que l’atome le plus subtil — splendeur dans laquelle, au temps prescrit, le Seigneur Śiva rentra en Son propre Soi par la méditation.
Verse 61
यदि बुद्धिं ददात्यस्मै तस्य नश्येदहंक्रिया । इत्येवं वदतां तेषां सिद्धानां सदयं वचः
«S’Il lui accorde la juste intelligence, son ahamkāra — la fabrication du moi — périra.» Telles furent les paroles compatissantes de ces Siddhas.
Verse 62
आकर्ण्य शीर्णाहंकारो ह्यहमात्मन्यचिंतयम् । न वेदराशिविज्ञानात्तपस्तीर्थनिषेवणात्
En l’entendant, mon orgueil fut brisé, et je réfléchis en moi-même : «Ce n’est pas par la maîtrise d’amas de science védique, ni par l’ascèse, ni par la fréquentation des tīrthas sacrés (à eux seuls)…».
Verse 63
संजायते शिवज्ञानमस्यैवानुग्रहादृते । शीर्णेऽपि पक्षयुगले सीदत्यंगे ह्यचंचले
La vraie connaissance de Śiva ne naît que par Sa grâce ; sans elle, même lorsque les deux ailes sont brisées, l’être s’attache au corps immobile et s’enfonce, incapable de s’envoler librement.
Verse 64
पुनरुत्सहते चेतः स्वाहंकारस्य संग्रहे । धिङ्मामहं क्रियाक्रांतमनात्मबलवेदिनम्
De nouveau, le mental ose rassembler son propre ego. Honte à moi—submergé par l’agitation des actes, croyant trouver la force en ce qui n’est pas le Soi.
Verse 65
शिवार्पितमनस्केभ्यः सिद्धेभ्यः सततं नमः । येषां संसर्गलब्धेन तपसा शोधिताशयः
Hommage sans cesse aux Siddha dont l’esprit est offert à Śiva ; par le tapas reçu de leur sainte compagnie, l’inclination intérieure est purifiée.
Verse 66
शिवमेनं विजानामि स्वात्महेतुं पुरःस्थितम् । यत्प्रसादोपलब्धेन विभवेन समन्विताः
Je reconnais Celui qui se tient devant moi comme Śiva Lui-même, la cause du Soi. Pourvus de la splendeur obtenue par Sa grâce, ils deviennent ainsi accomplis.
Verse 67
देवाः सर्वे भविष्यंति सततं शमितारयः । यस्य वेदा न जानंति परमार्थं महागमैः
Tous les dieux deviennent à jamais délivrés de leurs ennemis. Pourtant, la vérité suprême de Lui n’est connue même des Veda, malgré leurs grandes révélations.
Verse 68
तमेव शरणं यामि शंभुं विश्वविलक्षणम् । अवादिषमथाभाष्यं विष्णुं कमललोचनम्
En Lui seul je prends refuge—Śambhu, au-delà de tout l’univers. Puis je parlai, m’adressant à Viṣṇu, le Seigneur aux yeux de lotus.
Verse 69
लब्धदेहः शिवं भक्त्या संश्रितश्चन्द्रशेखरम् । अहो किमिदमाश्चर्यमागतं शौर्यशालिनाम्
Ayant recouvré son corps et, par la bhakti, s’étant réfugié en Śiva—Chandrasekhara, le Seigneur au croissant de lune—il s’écria : « Ah ! Quelle merveille est donc survenue aux vaillants ? »
Verse 70
शंभुना यत्समुद्भूतमहंकारमुपाश्रितौ । आवां परस्परं युद्धमाकर्ण्य विपुलं महत्
Nous nous sommes tous deux abrités dans l’ahamkāra, l’ego né en présence de Śambhu ; et, lorsqu’on entendit parler de l’immense et terrible combat entre nous, tous furent saisis d’étonnement.
Verse 71
स एव शंकरः सर्वमहंकारमथावयोः । अपाहरदमेयात्मा स्वमाहात्म्यप्रकाशनात्
Ce même Śaṅkara—d’essence incommensurable—ôta de nous deux tout orgueil, en révélant Sa propre grandeur suprême.
Verse 72
इममीश्वरमानतं सुरैरनलस्तम्भमयं सदाशिवम् । अभिपूजयितुं प्रवर्तते स भवेद्वै भवसागरस्य नौः
Quiconque entreprend d’adorer ce Seigneur—Sadāśiva, le pilier de feu devant lequel les dieux s’inclinent—devient en vérité une barque pour traverser l’océan du samsāra.